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Association 1901

DESSINS D'ENFANTS D'AFRIQUE

Catalogue de l'exposition "Dessins d'enfants et civilisations"

Cette exposition a été conçue par Alain NICOLAS, conservateur des Musées d'Auxerre. Elle est le fruit d'un travail de recherche dans le domaine de la création enfantine par une équipe constituée de :

Nadine Beautheac, ethnologue, François-Xavier Bouchart, photographe, Armelle Brenier-Estrine, interprète, Janine Brunet, professeur de dessin, Rita Cauli, sociologue, Patrick Corguillet, professeur de dessin, R. Crouzet, instituteur, Robert Darnaud, psychologue, Jean-Paul Desgoutte, linguiste, Jean-Jacques Mandel, psycho-sociologue et Jean-Bertrand Sire, directeur du Centre d'Action et d'Animation Culturelles de l'Yonne (CEDAAC). Auxerre, 1975.


DESSINS ET JOUETS

Ce travail est une ébauche, une tentative, un compromis. Partis pour faire de l'ethnologie, nous sommes passés de l'autre côté du miroir, ou plutôt, comme dirait un écrivain africain contemporain, dans l'autre face du royaume.
Il était une fois… des enfants de 6 à 12 ans que nous avons voulu écouter, entendre, comprendre… Pour la première fois, ils rencontrent peinture, pinceaux, papier dessin et la possibilité de s'exprimer sans consigne ni contrainte. " Si tu veux dessiner, raconter des histoires, dessine… fais-le seul ou avec un ami, à plusieurs…"

Cela se passait en brousse ou dans le village, à l'école ou à la maison, dans les villes petites ou grandes. Cela a pu se faire grâce à la complicité d'amis africains, adolescents surtout, mais aussi d'instituteurs de brousse qui n'hésitaient pas à arrêter l'école pendant plusieurs jours pour laisser à leurs élèves le loisir de dessiner.
C'est ainsi que, pendant sept mois, sillonnant l'Afrique de l'Ouest, partageant bien souvent gîte et couvert avec les villageois, nous sommes allés des rives de la Casamance, à la boucle du Niger (du Sénégal au Mali), pour rencontrer ces enfants. Nos haltes les plus longues se situent à Mopti, au Mali, et dans les environs de Ziguinchor, au Sénégal.


JANVIER - FÉVRIER - MARS 1973 - MOPTI
Boucle du Niger, au Nord du Mali, en lisière du Sahel.

À Mopti, nous avons loué deux pièces dans une concession, une immense maison aux toits en terrasses, abritant plusieurs familles autour d'une cour centrale. Pendant deux mois et demi, toutes sortes d'enfants, scolarisés ou non, sont venus nous réveiller dès l'aube pour passer la journée avec nous à dessiner, chanter ou raconter des histoires, nous emmener au fleuve pour fabriquer des jouets en argile, nous faire découvrir les marchés, nous faire connaître leurs familles, ou encore nous poser d'interminables questions.

Car enfin qui étions-nous pour arriver ainsi, un beau jour, avec tout ce beau matériel, coloré, attirant, et pour dire " c'est à vous, faites ce que bon vous semble " ?
Au début, seuls les enfants de nos amis venaient nous voir, mais ils eurent tôt fait de piquer la curiosité des autres, et bientôt, tous les enfants du quartier et de plus loin encore, se relayaient, disparaissaient, revenaient.
Les petites filles furent les dernières à oser franchir cet étrange seuil, elles restaient en groupe ou se faisaient accompagner par la sœur aînée. Les parents eux réalisèrent qu'il se passait quelque chose : ils ne comprenaient pas mais respectueux, ils se taisaient ; jamais ils n'empêchèrent leurs enfants de venir nous rejoindre.
Le soir, les mères nous invitaient à dîner ou nous faisaient porter quelque douceur par leurs enfants, et nous continuions la veillée, sur les toits, en sirotant le thé à la menthe et discutant avec les plus âgés, de leurs préoccupations, de l'avenir surtout, et de la France, ce beau mirage.

 

UNE CITE ANCESTRALE

Mopti n'est pas une ville coloniale mais une cité ancestrale, héritière directe des villes illustres du moyen âge soudanais. Tombouctou, Djenné, Gao, étaient autant de cités commerçantes et culturelles, de centres d'approvisionnement et d'échange pour les caravanes qui transportaient l'or du Ghana, le sel du Sahara, les cauris, l'indigo, les colas, le poisson séché et les esclaves…

Ces caravanes qui reliaient l'Atlantique à l'Océan Indien, la Côte de l'Or, de l'Ivoire au Maghreb et à l'Europe faisaient la richesse des cités soudanaises, centres d'enseignement intellectuel islamique. Les savants soudanais du Moyen-âge africain étaient de la même veine que leurs collègues arabes, écrivains, juristes, théologiens, sociologues des universités de Cordoue, de Tunis, de Tlemcen, de Bougie ou du Caire. On venait d'Arabie Saoudite pour suivre des cours à Tombouctou tandis que de nombreux soudanais allaient chercher à La Mecque le titre d'El Hadj.

Mais les populations de la boucle du Niger furent victimes, du XVIè au XIXè siècle, à la fois des razzias effectuées par les Arabes pour alimenter le marché aux esclaves et de la traite organisée par les nations européennes pour fournir en hommes les plantations de canne à sucre et de coton du Nouveau monde.

Ainsi razziée par les Arabes et spoliée par l'Europe, l'Afrique a subi au cours de son histoire récente une véritable hémorragie humaine ; ce à quoi il faut ajouter une domination coloniale de près d'un siècle (la défaite de Samory Touré contre les Français marque la fin du dernier grand royaume de l'Afrique de l'Ouest).

Après le déclin des opulentes cités traditionnelles, une métropole commerciale et administrative a vu le jour : Mopti. Les enfants de Mopti sont les descendants spirituels de la grande tradition soudanaise. Qu'ils soient Peulhs, Bambaras, Songhays ou Dogons, ils ont été profondément marqués par l'impact de cette histoire et sont les ultimes maillons de cette chaîne symbolique.

UN LIEU DE METISSAGE
Si au départ, la ville s'est bâtie sur le modèle du village, familles et parents alliés se regroupant en formant des quartiers puis des rues, l'exode rural et la fuite de la sécheresse accroissent dorénavant la ville de façon désordonnée, instaurant des rapports marchands qui provoquent l'éclatement des cellules familiales.
L'enfant de Mopti est donc un enfant de la ville, au sens où dans son discours s'entremêlent des éléments traditionnels (village, cultures, culte des ancêtres) et des éléments sans cesse nouveaux (progrès, argent…) non encore assimilés.
C'est tout cela qu'il nous raconte dans ses dessins. Il cherche à se situer, à savoir quel est son avenir. Tel veut devenir architecte, mais ce n'est pas possible ici, à moins d'aller en France. Tel voudrait se retrouver au temps de la splendeur de l'Islam et être un sage écouté. Tel essaie de retrouver son identité dans le masque dogon, symbole d'un temps à jamais révolu. Cette quête d'une identité n'est pas facilitée par la scolarisation en français qui achève le métissage culturel entamé depuis des siècles par l'Islam.

C'est peut-être en partie pour cela que les enfants continuent à se transmettre un savoir et une technologie, immuables depuis des millénaires, dans lesquels ils peuvent sans crainte se retrouver. Il s'agit de la fabrication des jouets en banco (argile).

 


AVRIL-MAI 1973 - LA CASAMANCE
Au sud du Sénégal, à la frontière de la Guinée Bissao

À Ziguinchor, en Casamance, nous habitions hors de la petite ville, chez des amis Mandjaks, réfugiés de Guinée Bissao. Là, pendant un mois et demi, ce fut la case au toit de chaume, sous les manguiers, les singes qui s'amusaient dans la cour avec les poules ou les porcs, bref un étonnant contraste avec la dure sécheresse du Mali, sauf que le chant des oiseaux laissait place au bruit sourd des bombes qui explosaient à quelques kilomètres de là.

Nous allions en brousse, le long de la frontière avec la Guinée Bissao, dans des hameaux relais, où les enfants venaient souvent de loin, à pied, pour suivre l'école. Les enseignants, très jeunes, nous accueillaient avec du vin de palme. Ils étaient emballés par cette expérience nouvelle pour eux aussi qui n'avaient jamais peint. La classe était transformée car le maître apprenait lui aussi à mélanger les couleurs. Certains enfants travaillaient en groupe sur un même dessin. Les jeunes maîtres étaient éloignés des sources d'informations pédagogiques mais ils réussissaient de façon étonnante à nourrir leur enseignement à partir de la réalité environnante.

Dans ces villages Diolas vit une importante population de réfugiés, Mandjaks et Mankagnes, fuyant la guerre qui fait rage à quelques kilomètres, de l'autre côté de la frontière. Quotidiennement, les Portugais isolés dans leurs places fortes militaires bombardent les zones qui sont sous le contrôle du mouvement de libération, le PAIGC.

" Ici, dit-elle, nous sommes dans un village Diola qui nous a accueillis ; vous pouvez voir sur mon dessin les paysans qui s'entraident pour construire la case d'un nouveau venu, tout le village y participe. Qui va chercher des branches de rônier (palmier) pour faire le toit, qui prépare les briques de banco (argile), qui porte l'eau, donne des conseils ; les femmes préparent la nourriture pour ceux qui travaillent ; les enfants aident comme ils peuvent. "

" Quand la guerre sera finie, dit un autre, je retournerai dans ma famille qui est restée pour lutter; moi, on m'a confié à un oncle qui m'a fait passer la frontière la nuit, et m'a emmené ici, en Casamance, où il connaissait des gens, de la famille ".

" C'est la guerre, mais la vie continue ".

Quelle est cette vie quotidienne ? C'est ce que nous allons tenter d'approcher à travers les dessins qui sont une transcription organisée, détaillée, de ce quotidien qui doit continuer quelle que soit la situation.

" Les villages de Boffa, Niafena, Bindialoum, Soukouta. On fait partie d'un de ces villages, ce n'est pas mon village "

Le village a été fondé par une ethnie et le pouvoir appartient encore aux descendants du fondateur. Tous sont issus d'un ancêtre commun connu, sinon vivant. Qu'il soit mort ou vivant, peu importe, les morts sont vivants, ils sont toujours présents, ils ont leur place, leur sanctuaire (autel, bois sacré). On ne prend aucune décision d'importance (culture, mariage, initiation…) sans les consulter.

Le carré de mon père

Femmes, enfants, cousins, grands-parents, oncles constituent une communauté soumise au même chef. Chaque famille rassemble de vingt à cent personnes. Ainsi se forme un quartier puis un village où s'organise la vie communautaire. Diolas, Mandjaks, Mankagnes, Serers, Balantes s'y côtoient. Une pluralité d'ethnies y vivent ensemble sur un mode similaire.

Si les ethnies se mélangent, à chacune cependant correspond une spécialité. Les Diolas ne sont pas commerçants, ils sont agriculteurs. Les Peulhs sont les bergers de l'Afrique de l'Ouest. Ils s'occupent du gardiennage du bétail pour la collectivité. D'autres sont pêcheurs, détenant en quelque sorte le monopole de ce qui se passe sur l'eau.

 

A l'intérieur de chaque ethnie, il y a aussi une division du travail : forgeron, griot… Malgré cette apparente complexité, gens de passage, immigrés, réfugiés peuvent s'intégrer. Le conseil de village regroupe tous les chefs de famille ; il se réunit lors des décisions importantes concernant les cultures. Les décisions prises sont ensuite répercutées au niveau de chaque concession. Il existe aussi des associations de jeunes plus ou moins formelles qui s'organisent pour divers travaux : aider celui qui doit construire sa maison ou celui qui va se marier.

L'accession au groupe, la reconnaissance se fait par l'initiation, naissance symbolique à la collectivité. Les rites d'initiation qui se situent aux moments difficiles, clés de l'existence (apparition des dents, puberté, circoncision, procréation, ménopause, vieillesse, décès) situent l'homme dans sa société, le mettent en harmonie avec le monde visible et en relation avec le monde invisible.

LE VILLAGE

Un premier coup d'œil sur les dessins nous livre une image exacte et figurative du lieu, des habitants, de leur mode de vie, mais une lecture plus attentive des dessins nous révèle toute une représentation d'un système de pensée.

Ce large trait noir qui relie les cases les unes aux autres n'est pas que le chemin qui traverse le village, il est d'abord et surtout le signe d'un usage qui veut qu'on ne quitte pas sa maison sans passer par celle des autres, qu'on ne peut vaquer à ses affaires sans participer à la vie du village.

Ce singe qui se balance goguenard, à la limite du village, sous le regard attentif d'un villageois méfiant, signifie non seulement la frontière entre le village et la brousse, mais aussi celle qui sépare le visible et l'invisible, le profane et le sacré, la nature et la culture.

LES ANIMAUX
Un conte universel en Afrique veut qu'au début des temps le singe faisait partie du village, au même titre que les animaux domestiques ; or, un jour, il mit le feu au village, fut chassé par les habitants, et depuis ce jour, il n'a plus droit de cité. La nuit venue, il erre aux abords des villages et il se venge de l'ingratitude des humains en détruisant les cultures. Il se situe à la limite du monde domestique, juste avant le serpent dont le rôle symbolique est attesté dans de nombreuses ethnies (le Pangol des Serers, animal fétiche qui est censé être la cause des maladies mentales).

La cosmogonie, la mythologie interviennent directement dans le fonctionnement de la structure sociale (chez les Diolas par exemple, toute personne a son double dans un animal, avec lequel elle doit entretenir de bonnes relations).
Oiseaux, bêtes sauvages, crocodiles apparaissent dessinés dans la brousse. Ils font, eux aussi, partie de la vie quotidienne. Ils ont une place de choix dans les contes africains et il ne faut point s'étonner de les voir alors aussi souvent représentés dans ces dessins. En effet, c'est par le biais de contes, animaliers pour la plupart, que l'enfant reçoit la " tradition " transmise par les conteurs inépuisables.

Les animaux, dans ces contes jouent le rôle et connaissent les passions et mésaventures des êtres humains. Toute la vie de la société se retrouve jouée dans ces contes dont chacun révèle une morale. La présence des animaux dans les dessins nous montre combien les enfants ont l'habitude de les côtoyer, de les reconnaître, de les évoquer.

LES RIZIERES

Les dessins nous décrivent un pays dont les vocations traditionnelles sont le riz et le vin de palme. Le long des estuaires s'étalent les cultures de riz. Elles sont endiguées par des troncs de rôniers évidés qui servent d'écluse et permettent d'éliminer l'eau en excès. La richesse en sel de ces eaux est heureusement compensée par la richesse en poissons qui favorise la pêche, une activité très importante dans ce système basé sur le troc.

" Nos villages sont des îlots. Il faut faire sept kilomètres en pirogue, puis marcher encore pour trouver de l'eau douce à puiser ".

LE VIN DE PALME
Le vin de palme, c'est la joie. La joie de l'homme qui, accroché comme un oiseau à son palmier, chante en incisant le fruit et fait la joie des enfants qui le regardent. La joie du chant qu'il hurle à travers la brousse quand, pédalant à toute allure sur son vélo, il rentre au village, ses calebasses pleines de vin frais et pétillant. La joie des villageois qui l'accueillent et de la fête rituelle qui s'ensuit.

Le vin est apporté chez le chef qui goûte cette première récolte et invite les anciens à venir s'asseoir près de lui, sous l'arbre à palabres pour déguster le " bangi ". C'est la joie dans tout le village où le vin qui coule sera bu jusqu'à la dernière goutte, au son du tam-tam et du balafon.

FETES ET CEREMONIES

La récolte du vin de palme est une occasion de réjouissance, ce n'est pas la seule ; aussi vrai que le village vit au rythme des saisons de culture, il vit aussi au rythme de ses fêtes.

Naissance, circoncision, mariage, pluie, moisson, tout événement suscite un rituel traditionnel, avec dons et contre dons, réjouissance commune où griots, musiciens, danseurs, villageois déploient leur adresse. C'est aussi l'occasion de rendre visite et hommage aux fétiches, de sortir les masques, de se rassembler autour de ce qui est le plus traditionnel, et de communier avec le sacré.

Eloges des défunts ou de personnages importants, contes, légendes où se mêlent la création du monde et celle du village L'histoire du pays et de ses habitants est sur toutes les lèvres ; les " vieux " rivalisent en proverbes et devinettes, en sagesse, les enfants découvrent la vie adulte, esquissent leurs premiers pas de danse au son de la cora.

Même un enterrement qui est une chose importante est dépeint par un enfant comme une fête, avec son griot et ses musiciens. Il est à remarquer dans ce dessin qu'en même temps que l'esprit du mort s'envole, la vie apparaît un peu plus loin. Dans ce même dessin, en effet, un veau nouveau né est en train de téter sa mère. Quoiqu'il arrive, la vie continue, il en sera toujours ainsi : doni, doni, (petit à petit), l'oiseau fait son nid…

Armelle BRENIER-ESTRINE - Jean-Jacques MANDEL, Marseille, 1975.

 

Voir également : Tikaré