LA PAROLE ET L'ECRITURE

Jean-Paul Desgoutte

Contribution aux actes du colloque de l'IDERIC

sur le programme d'alphabétisation fonctionnelle réalisé par l’UNESCO au Mali.

Paris.  Décembre 1970.

 

 

1.    L'objectif implicite de la linguistique est de rendre compte de la métamorphose de la parole en écriture, étant entendu qu'il ne peut y avoir une écriture de la parole mais qu'il en existe une infinité.  Paradoxalement la linguistique — fondée sur un refus de l'écriture — a donné le jour à une multiplicité d'écritures tendant toutes à donner une image plus juste — sinon parfaite — de la parole. De fait, implicitement toujours, la linguistique ne cherche pas à donner une image adéquate de la parole mais l'ensemble des écritures possibles de la parole dans leurs relations de dépendance.

2.    La parole est temporelle ou encore entièrement inscrite dans l'instant ; elle ne laisse pas de trace manifeste dans l'espace objectif ; elle est comparable à un objet lumineux en déplacement qui changerait continuellement de forme. L’écriture est une tentative d'objectivation ou de reconnaissance de la trajectoire de la parole.

3.    Le découpage de la substance en unités institue l'objet. L'objet est élément de substance ou trace sur la substance. L'objet n'existe de fait qu'en tant que projection d’un autre objet.  La relation existant entre l'objet dérivé et l'objet originel est une relation de lecture/écriture.  Si on appelle référé l'objet originel et référant l’objet dérivé, on peut dire que le référé est un référant lu ou encore que le référant est un référé écrit.  Le référant est une trace ou une projection du référé ; tout référant est le référé d'un autre référant, tout référé est le référant d'un autre référé.

4.    La relation entre le référant et le référé n'est pas nécessairement immédiatement signifiante.  Le paradoxe de la langue est que la représentation la plus immédiate de la parole, le spectre acoustique, est la moins bien perçue, alors que l'image la plus abstraite, l'écriture alphabétique, est la mieux perçue dans leur relation respective de signification avec la parole.

5.    De même que l'on peut prendre diverses photographies ou faire divers dessins d'un même objet, de même on peut avoir diverses écritures d'une même parole. Photographier c'est opposer un écran sensible au flux d'ondes lumineuses, c'est chercher à obtenir une trace de ce flux; écrire, c'est réaliser un objet visible à partir d'un objet sonore, c'est spatialiser un élément de substance sonore.

6.    Si l'on appelle morphe chacun des avatars — chacun des devenirs successifs ou simultanés — de l'objet originel, on peut dire que tous les morphes d'un objet sont entre eux dans une relation de lecture/écriture. Nous appellerons relation de signification la relation qu'entretiennent deux morphes dérivant d'un même référé.

7.    Dans cette perspective une parole n'a de signification qu'en tant qu'elle est la source d’une ou de plusieurs écritures. Dès lors il est vain de chercher dans la parole une signification en soi, d'y chercher une relation de signification qui serait coupée du processus global de lecture/écriture. Le problème de 1'arbitraire du signe ne peut pas être le problème de la nécessité ou de la non-nécessité de la relation entre le signifiant et le signifié, le problème de l'arbitraire du signe est un problème d'éloignement relatif entre un référant et un référé, mis en relation de signification. Ou plus précisément encore de la connaissance que l'on peut avoir des divers processus de projection qui séparent ce référant de ce référé. Il n'y a pas d’arbitraire du signe, il n'y a pas d’arbitraire entre la parole et l’écriture mais une chaîne continue de projections ; l’écriture est une métamorphose de la parole.