LA LETTRE ET L'IMAGE

 

Collaboration aux actes du IIIème colloque S.G.A.V

organisé par le C.R.E.D.I.F à Châtenay-Malabry, I974

 

Jean-Paul DESGOUTTE et André FONTAINE

 

Producteur et réalisateur à la TV scolaire du Mali


A propos de deux émissions de français réalisées à Bamako dans le cadre de la télévision scolaire du Mali


Ces émissions s’adressent à un public d’élèves maliens de quinze à dix-huit ans préparant la première partie du baccalauréat malien.  Les programmes de l'enseignement secondaire au Mali sont largement calqués sur les programmes français. L’accent y est mis sur l'enseignement de la littérature plutôt que sur l'enseignement de la langue.

Au centre d’une réflexion pédagogique sur cet enseignement se trouve le  problème de la relation entre la littérature orale et la littérature écrite.  Quelles sont les caractéristiques communes aux littératures orale et écrite ? Comment mettre au jour ces caractéristiques et comment s'en servir pour introduire les élèves maliens à l'étude des oeuvres écrites ? Comment transcrire une oeuvre orale et quelle est la part que peut jouer l'outil audiovisuel dans cette recherche ?Les deux émissions présentées au IIIème colloque S.G.A.V. s’insèrent dans cette problématique.  La première est un essai de transcription visuelle dramatique d'une épopée traditionnelle de caractère oral : Soundjata. La seconde est une analyse par l’image de quelques poèmes « figuratifs » de Guillaume Apollinaire.

 


1. Soundjata ou l’épopée mandingue

Sur la base d'une traduction en français d’une des versions orales de l’épopée, a été enregistrée une bande sonore qui sert de cadre à l’émission. La mise en image de cette bande sonore a été réalisée à l'aide de marionnettes de papier. L'ensemble du travail d'enregistrement sonore et d'animation a été produit en collaboration avec un groupe d’étudiants de l’Institut des Arts de Bamako.

Le premier objectif que vise cette émission est donc de présenter un exemple de transcription dramatique d'une oeuvre orale traditionnelle, réalisée en groupe à l'aide d'un matériel simple.  Son second objectif est de préparer à un débat sur les analogies et les différences entre la littérature orale et la littérature écrite aussi bien dans leurs caractères formels que dans leur fonction sociale. L'épopée est un genre que l'on rencontre aussi bien dans la tradition africaine que dans la tradition européenne. Si dans la tradition européenne ce genre appartient à l'histoire de la littérature, en revanche, il est encore bien vivant dans la culture africaine. L'intérêt des élèves y est donc fortement sensibilisé.

Dans la tradition européenne l’épopée se trouve à la frontière entre la littérature orale et la littérature écrite. En Afrique se pose aujourd'hui le problème de la coexistence de l'oral et de l’écrit et, d'une façon plus générale, à la suite de l'introduction des techniques audiovisuelles, des possibilités de transcription entre la parole, l’écriture et l'image.

La réduction qu'opère la transcription écrite ou la visualisation dramatique de l'oeuvre en déplace la fonction sociale. Existe-t-il un avenir à ce genre littéraire ? D'une façon générale dans quelle mesure la télévision offre-t-elle un support adapté à la conservation ou à la perpétuation de la tradition orale ?

 


2. Fonction poétique du langage

Cette émission s'inscrit dans le cadre d'une série d'émissions sur la communication. Son titre est emprunté à une analyse de Roman Jakobson. Elle a pour objectif la mise en valeur de quelques caractéristiques constituantes de l'écriture au sens le plus large. L'écriture y est envisagée comme une activité symbolique qui valorise l'objet de communication (le message) au détriment de la situation de communication (acteurs et contexte)[1].

L'autonomie qu'acquiert le message écrit correspond à un développement de ses qualités proprement linguistiques ou métalinguistiques. A la désignation se substitue la périphrase, à l'objet de référence se substitue le concept, aux relations de contiguïté qu'entretiennent les éléments de la situation se substituent les relations syntaxiques qu'entretiennent les unités linguistiques du message. En développant une existence autonome le message écrit tend à perdre sa fonction d'outil.  A une fonction externe, le transport d'informations, la représentation d'une situation, se substitue une fonction interne: la réalisation de ses propres virtualités.  Il perd sa fonction de communication pour suivre sa propre nécessité, semblable en cela aux sciences pures dont il a d’ailleurs créé la possibilité d'émergence.

C'est dans cette perspective que s'inscrit aussi bien le développement de la grammaire (et de la linguistique) qui est une auto-représentation du langage, une écriture sur l'écriture, que de la poésie[2]. La poésie est un jeu intralinguistique, où l'autonomie du message écrit se renforce d'un désintérêt pour le signifié et d'une valorisation des références internes, des relations formelles et du signifiant en tant que tel. La pratique poétique se caractérise par une confusion entre la fin et le moyen. Le langage y est à la fois medium et objet : il joue avec lui-même.

 

Le prétexte de l'émission est la présentation de quelques calligrammes de Guillaume ApolIinaire (Miroir, Paysage, La Cravate et la Montre). Ces poèmes "figuratifs" sont une illustration de ce qui vient d'être affirmé au sujet du caractère spécifique que développe l'écriture. Organisé spatialement comme un dessin, le calligramme est une machine qui se nourrit d’elle-même. Le calligramme ne désigne pas, il s'offre à une infinité de lectures se renvoyant les unes aux autres, la référence ultime étant le signifiant graphique, la lettre, élevée au rang d'une icône. Ses caractéristiques "monstrueuses" facilitent — en en désamorçant la nécessité — le projet pédagogique de l’émission. Le jeu de la caméra n'est en effet que d’introduire le spectateur à la lecture, en lui dévoilant les articulations de l'objet.

A) Présentation globale : plan fixe

Le calligramme a été limité à son contour: il n'est plus qu'une silhouette, l’épure d'un tableau figé dans l'espace. Il a le caractère intemporel et la quasi transparence du concept.

B) L’épure est remplacée par le calligramme proprement dit. La caméra entreprend une lecture discrète du poème. Elle découvre « au hasard » des bribes de mots, des lettres. En tant qu'éléments du dessin ces mots n'ont pas de signifiés autonomes, ils constituent ensemble un signifiant, une image qui se rapporte au concept précédemment évoqué. En tant qu'objets linguistiques ces mots, ces lettres, ont un autre rôle que celui de briques de l’édifice : ils ont une identité. Chaque lettre a une forme et un nom, chaque mot renvoie à son signifié propre.

Le spectateur; contraint de percevoir des mots éclatés, cherche à les rassembler, à les articuler, à les organiser selon une direction, à leur donner un sens. Il veut reconstituer la linéarité du discours qu'il soupçonne, rétablir les relations que le poète a remplacées par une organisation figurative.

C) La caméra, suivant la proposition implicite inhérente au poème, entreprend plusieurs lectures linéaires du calligramme en valorisant certains mots, certaines syllabes, certaines lettres, en reconstituant de diverses façons les mots éclatés.  La signification des discours reconstitués renvoie toujours au dessin global.

Le parti pris adopté lors de la réalisation est celui d'un refus de tout commentaire sur le poème. Il s'agit de faire lire et non de gloser. La caméra donne une interprétation de l'oeuvre poétique de même qu’un instrumentiste donne une interprétation d’une partition musicale. Cette démarche est la condition nécessaire du dévoilement des caractéristiques structurelles de l'oeuvre.


Notes

[1] On peut, en élargissant l'acception du terme écriture caractériser toute activité symbolique d'après le rôle qui y est accordé à l'objet de communication ou d'échange, le caractère « littéral » de cet objet étant fonction de la qualité qu'il possède de mémoriser, de représenter ou de simuler une situation de communication.

[2] Cela. ne veut pas dire qu'il n'est de poésie qu'écrite. La parole (le message sonore) considérée comme l’objet d'une activité symbolique de communication se caractérise en effet par un haut degré de « littéralité ». La littérature orale valorise l'objet sonore pour lui-même, lui confère un statut d’autonomie comparable (dans les limites des contraintes liées à l’oralité) à celui du message écrit.