UNIVERSITE DES LANGUES ET LETTRES DE GRENOBLE

U.E.R. DE LETTRES


BULLETIN DE L'INSTITUT DE PHONETIQUE DE GRENOBLE

Volume VI, pp. 149-171, 1977

PHONETIQUE DESCRIPTIVE

 


Jean-Paul DESGOUTTE

 

QUELQUES PROBLEMES DE DESCRIPTION DE LA COMPOSANTE PHONOLOGIQUE DE LA GRAMMAIRE DU SONINKE


RESUME

L'auteur présente quelques problèmes théoriques et méthodologiques concernant la description de la composante phonologique de la grammaire d'une langue et les rapports qu'elle entretient avec les autres composantes. La démarche générativiste est ensuite appliquée à une description phonétique et phonologique sommaire du soninké (Mali). Le système de description s'inspire de celui de CHOMSKY & HALLE, mais il intègre aussi des modifications apportées par Mc CAWLEY.

SUMMARY

This paper presents some theoric and methodologic problems concerning the phonological component of the grammar of a language and its relations with the other components.  Rules of generative grammar (CHOMSKY & HALLE's system with some modifications introduced by Mc CAWLEY) are then applied to a brief description of phonology and phonetics of soninké, an African dialect (Mali).


1.   PROBLEMES THEORIQUES ET METHODOLOGIQUES

1.1. Dans cette première partie nous étudierons comment les développements de la théorie linguistique de la grammaire générative situent la composante phonologique par rapport aux autres composantes de la grammaire et quelle influence ces développements théoriques doivent avoir sur la méthode de description à employer à l'égard d'une langue ne possédant pas de code écrit et n'ayant jamais été précédemment décrite. Nous emprunterons tout d'abord à la théorie de la grammaire générative un certain nombre de définitions nécessaires à notre exposé[1].

1.1.1. La grammaire

« La grammaire d'une langue est un système de règles qui détermine un certain couplage entre son et sens.  Elle consiste en une composante syntaxique, une composante sémantique et une composante phonologique.  La composante syntaxique définit une certaine classe (infinie) d'objets abstraits (P, S) où P est une structure profonde et S une structure de surface.  La structure profonde contient toute information pertinente à l'interprétation sémantique ; la structure de surface toute information pertinente à l'interprétation phonétique. Les composantes sémantique et phonologique sont purement interprétatives. »[2]

1.1.2. La composante phonologique

« La composante phonologique est le système de règles qui s'applique à une structure de surface en lui assignant une certaine représentation phonétique tirée du classement (phonétique) universel fourni par la théorie linguistique générale. »[3]

1.1.3. La structure de surface

« (La structure de surface) est une parenthétisation stricte et étiquetée d'une concaténation de formants. »[4]

1.1.4. Les formants

Dans la structure de surface[5], les formants sont représentés sous forme de «matrices de traits»[6], fournies par le lexique.  Ces matrices décrivent l'ensemble des "propriétés idiosyncrasiques" des items[7] : propriétés sémantiques, syntaxiques ou phonétiques; les propriétés phonétiques idiosyncrasiques - c'est-à-dire indépendantes du contexte - des segments constituant le formant sont décrites par la "matrice phonologique"[8]. Les segments constituants sont alors appelés "archi-segments"[9].

1.1.5. Les règles phonologiques

« Une des principales fonctions des règles phonologiques est d'élargir les matrices phonologiques en les transformant en matrices pleinement phonétiques, ou encore de convertir les archi-segments en segments pleinement phonétiques. »[10],[11]

L'ensemble des définitions précédentes attribuent à la composante phonologique un rôle strictement interprétatif et donc entièrement dépendant de la structure de surface de la composante syntaxique. Cela signifie que la représentation phonétique de la phrase est entièrement déterminée par :

- la représentation matricielle des formants constituant la phrase[12],

- la fonction syntaxique de ces formants, représentée par leur parenthétisation étiquetée[13].

La conclusion logique de cette affirmation est que toute description d'une langue doit d'abord mettre à jour la composante syntaxique : règles de réécriture et lexique. Le corollaire de cette conclusion est que toutes les règles phonologiques qui seront décrites dans la composante phonologique sont déjà opérationnelles lors de la constitution du lexique et plus généralement lors de la description de la composante syntaxique.

1.2.2. Illustrons cette affirmation :

Soit A un segment de la représentation phonétique d'une phrase et B l'archisegment correspondant dans la structure de surface de cette phrase. La composition en traits distinctifs de B est fournie par le lexique; elle est donc supposée connue avant même que soit formulée la règle de réécriture R telle que :

R

B         ->        A

La formulation de cette règle de réécriture - qui appartient à la composante phonologique - devra être telle que la valeur explicative de la règle R soit maximale, c'est-à-dire, en simplifiant le problème, qu'elle permette un nombre maximal d'opérations de réécriture d'archi-segments en segments. Nous appellerons analyse phonologique cette démarche de recherche de la formulation optimale des règles phonologiques[14].

La représentation phonétique matricielle de A étant immuable[15] pour une phrase donnée, toute variation. de forme de la règle R provoquera une variation de forme de la matrice de l’archisegment B et réciproquement. Cela signifie qu'aucune analyse phonologique ne peut être réalisée sans que soit remise en question la composition du lexique, donc la composante syntaxique. Cela nous permet de conclure que l'analyse phonologique devra être intégrée dans la description syntaxique[16] et que la composante phonologique ne consistera qu'en une formulation ou une explicitation de règles déjà employées.

Un autre exemple emprunté au soninké nous montrera que l'analyse phonologique détermine non seulement la constitution interne des éléments du lexique mais encore ce que l'on pourrait appeler leur constitution externe, c'est-à-dire le découpage "morphologique" ou l'analyse en constituants, préalable ou simultanée à l'analyse syntaxique d'une phrase.[17], [18]

 

a) je chante    [ngu   suugu nu]
b) j'ai chanté  [n  cuugu]
c) il chante [a wu suugu nu]
d) il a chanté [a  suugu]

 

1.2.3.1. Le segment initial du radical du verbe "chanter" en soninké ne peut être introduit dans le lexique sans que soit mise à jour la règle de variation à laquelle il obéit.

1.2.3.2. L'analyse morphologique de la phrase a) - et partant son analyse syntaxique - ne peut être poursuivie sans que soit résolu le problème de l'amalgame (morphophonologique) que réalise la nasale vélaire  [ng]  (si ce n'est au prix d'une complication extrême des règles).

En conclusion de ce premier exposé, nous ferons une distinction entre le rôle de la composante phonologique, strictement interprétatif dans le cadre de la description théorique exhaustive d'une langue, et le rôle de l'analyse phonologique, pratiquement nécessaire et présent à chaque étape de sa description syntaxique, cela ne signifiant pas que la distinction entre règles phonologiques et syntaxiques est arbitraire mais simplement que la démarche descriptive concrète ne peut s'appliquer exclusivement à l'un ou l'autre domaine et que toute description d'un domaine nécessite une description au moins partielle de l'autre, "chacune des composantes (pouvant) faire l'objet d'une investigation dans la mesure où les conditions que lui imposent les autres composantes sont connues"[19].

1.3. Nous pouvons maintenant exposer la démarche employée lors de la description du soninké

1.3.1. L'élément de base de notre analyse est un corpus phonétique constitué de mots. Le "mot" n'est strictement qu'un outil de description. Nous le définirons de façon empirique. Il doit satisfaire à deux conditions :

- être compréhensible par l'informateur (bilingue) — ce qui exclut certains "morphèmes",

- posséder un équivalent (même approximatif) dans la langue de l'informateur[20].

Il est évident que le mot ne correspond pas à la notion structurale de morphème; il est constitué d'un ou de plusieurs morphèmes.  Il est clair également qu'à un mot monomorphématique d'une langue peut correspondre un mot polymorphématique dans l'autre, et réciproquement.  Il est certain, en outre, que la catégorie grammaticale du "mot" correspond pas nécessairement d'une langue à l'autre.

L'intérêt de cette démarche, cependant, par rapport à une démarche apparemment plus facile à justifier[21], qui serait de constituer un corpus de phrases, est que le nombre de règles phonologiques applicables au mot est bien inférieur au nombre de règles applicables à la phrase[22]. On note à ce propos la distinction établie par CHOMSKY & HALLE entre les règles non-cycliques, qui ne s'appliquent qu'aux mots ( word) et les règles cycliques qui s'appliquent aux phrases phonologiques[23].

1.3.2. Sur la base du corpus obtenu on peut faire un inventaire partiel[24] des segments phonétiques, et une étude de la distribution de ces segments, ce qui permettra la formulation d'un certain nombre de règles de réécriture qui pourront naturellement être remises en question ultérieurement[25].

Cette étude n'est rien d'autre que la mise à jour des phonèmes et de leurs allophones.  La méthode d'analyse employée sera donc empruntée à la phonologie structurale : opposition de paires minimales et étude des contextes.  Elle permettra la diminution du nombre des segments postulant à l'insertion dans le lexique, la description des archisegments (provisoires), et la formulation des règles ré-introduisant ces mêmes segments dans la représentation phonétique à partir de la structure lexicale sous-jacente. Elle permettra, en outre, la description de la structure syllabique sous-jacente (provisoire), qui est la structure d'arrangement des archi-segments.

L'élargissement du corpus à des phrases simples permettra de réaliser une analyse syntaxique sommaire et de parachever l'analyse phonologique précédente.

Les résultats obtenus devraient permettre, dès lors, de poursuivre simultanément l'analyse syntaxique et l'analyse phonologique approfondies et de mettre au point l'ensemble des règles cycliques qui provoqueront elles-mêmes un remodelage du lexique.

1.3.3. Le travail que nous présentons se limite à l'exploitation des résultats fournis par l'analyse structurale phonématique. Il se décompose en quatre phases :

1) Description des segments phonétiques.

2) Exposé des résultats de l'analyse structurale.

3) Représentation hypothétique des archi-segments constituant le lexique.

4)  Présentation de quelques règles de réécriture des archi-segments en segments.


2. DESCRIPTION PHONOLOGIQUE SOMMAIRE DU SONINKE


2.1. Les segments phonétiques du soninké

Nous présentons dans le tableau suivant l'ensemble des segments phonétiques que nous avons pu isoler au cours de notre étude.

2.1.1. Le système de description utilisé est emprunté à CHOMSKY & HALLE (SPE, Chap. 4, § 3).  Nous y avons cependant apporté une modification empruntée à Mc CAWLEY[26] en introduisant les traits "sylIabique" et "bruissant"  et en supprimant le trait "vocalique", ce qui permet une simplification de certaines règles.

Lors de la traduction nous avons conservé le terme de c"coronal" nous a semblé plus facile à manier que celui d'apico-dorsal. Nous avons traduit "high" par haut et "low" par bas, n'ayant pas découvert de raisons particulières à les traduire par "fermé" et "ouvert".

2.1.2. Tableau de composition en traits distinctifs des segments phonétiques du soninké

 

r

l

p

b

f

m

t

d

n

s

c

dj

ñ

k

g

ng

x

syllabique

-

-

-

-

-

-

-

-

-

-

-

-

-

-

-

-

-

consonantique

+

+

+

+

+

+

+

+

+

+

+

+

+

+

+

+

+

bruissant

-

-

+

+

+

+

+

+

+

+

+

+

+

+

+

+

+

haut

-

-

-

-

-

-

-

-

-

-

+

+

+

+

+

+

+

postérieur

-

-

-

-

-

-

-

-

-

-

-

-

-

+

+

+

+

bas

-

-

-

-

-

-

-

-

-

-

-

-

-

-

-

-

-

antérieur

+

+

+

+

+

+

+

+

+

+

-

-

-

-

-

-

-

coronal

+

+

-

-

-

-

+

+

+

+

+

+

+

-

-

-

-

voisé

+

+

-

+

-

+

-

+

+

-

-

+

+

-

+

+

-

continu

+

+

-

-

+

-

-

-

-

+

-

-

-

-

-

-

+

nasal

-

-

-

-

-

+

-

-

+

-

-

-

+

-

-

+

-

strident

-

-

-

-

+

-

-

-

-

+

+

+

-

-

-

-

+

latéral

-

+

                             

 

i

u

e

o

a

in

un

en

on

an

j

w

syllabique

+

+

+

+

+

+

+

+

+

+

-

-

consonantique

-

-

-

-

-

-

-

-

-

-

-

-

haut

+

+

-

-

-

+

+

-

-

-

+

+

postérieur

-

+

-

+

-

-

+

-

+

-

-

+

bas

-

-

-

-

+

-

-

-

-

+

-

-

antérieur

+

-

+

-

-

+

-

+

-

-

+

-

coronal

-

-

-

-

-

-

-

-

-

-

-

-

arrondi

-

+

-

+

-

-

+

-

+

-

-

+

tendu

+

+

+

+

+

+

+

+

+

+

-

-

nasal

-

-

-

-

-

+

+

+

+

+

-

-

2.2. Analyse phonologique de type structural

Nous nous limitons à l'exposé des résultats dans la mesure où ils sont la base de l'analyse ultérieure.

2.2.1. Phonématique des voyelles

2.2.1.1. Tableau des phonèmes vocaliques du soninké :

 

palatal

central

vélaire

fermé

i

 

u

moyen

e

 

o

ouvert

 

a

 

               

2.2.1.2. Réalisations phonétiques et variantes combinatoires

a) Les voyelles longues

On note l’existence de voyelles longues en soninké correspondant à chacune des voyelles brève décrites ci-dessus. Il apparaît cependant que, si la longueur peut avoir une fonction distinctive, elle semble d’autre part être souvent régie par les règles d’accentuation et celles du système tonal, les deux coexistant en soninké et possédant vraisemblablement des rôles complémentaires. On préfère donc ne pas accorder le statut de phonèmes aux voyelles longues et laisser le problème ouvert.

b) Les voyelles nasales

Devant une consonne nasale en syllabe fermée, les voyelles du soninké se nasalisent plus ou moins fortement ; on note même un cas d’amuïssement simultané de la consonne nasale.

2.2.2. Phonématique des consonnes

2.2.2.1. Tableau des phonèmes consonantiques du soninké

 

labiales

alvéolaires

palatales

vélaires

occlusives sourdes

 

t

 

k

occlusives sonores

b

d

 

g

nasales

m

n

   

constrictives

f

s

 

x

liquides

 

l

r

   

semi-voyelles

w

 

j

 

N.B. : Les semi-voyelles (ou glides) ont été classées traditionnellement avec les consonnes.

2.2.2.2. Réalisations phonétiques et variantes combinatoires

a)  Les constrictives

Précédées d'une consonne nasale les constrictives du soninké se réalisent comme occlusives ou semi-occlusives

N + / f /, / s /, / x /   ->  N + [ p ], [ c ], [ k ]

b) Les liquides

On rencontre en soninké deux réalisations phonétiques de liquides :

une vibrante alvéolaire [ r ]

une latérale alvéolaire  [ 1 ]

Mais alors que le [1] peut se distribuer en toute position consonantique dans le morphème, le [ r ] ne se rencontre qu'à l'intervocalique. L'existence de paires minimales opposant en cette position le / r / au / l / nous oblige à les considérer tous deux comme phonèmes tout en notant la large neutralisation que subit le /r/. Précédé de / n /, le / l / assimile la nasale :

/ n / + / l /   ->    [ ll ]

c) Les semi-voyelles

Précédées de la nasale /n/, les semi-voyelles réalisent avec elle un amalgame :

/ n /  +  / j /    ->    [ ñ ]

/ n /  + / w /   ->    [ ng ]

Précédées des occlusives /t/ et /d/, la semi-voyelle /j/ réalise avec elles un amalgame :

/ t /   +  / j /     ->    [ c ]

/ d /  +  / j /     ->    [dj ]

A la finale après voyelle [ w ] et [ j ] sont des variantes de / u / et  / i /.

d) La gémination

Tous les phonèmes consonantiques du soninké peuvent se géminer.  Les constrictives géminées ont des réalisations phonétiques particulières :

/ f /  + / f /      ->    [ pp ] ou [ fw ]

/ s /  + / s /     ->    [ tc ]

/ x / + / x /      ->    [ kk ] ou [ kw ] ou [ xk ]

de même que la vibrante alvéolaire :

/ r / + / r /       ->    [ ll ]

La première fonction des géminées est morphologique; en effet la gémination de la consonne radicale du verbe est une des marques de l'aspect inaccompli de ce verbe.

Il semble en outre que la gémination des consonnes soit dans certains cas directement dépendante des règles d'accentuation (de même que la longueur des voyelles).  On note par exemple qu'une voyelle géminée (i.e. longue) n'est jamais suivie d'une consonne géminée.

2.3. Représentation hypothétique des archi-segments constituant le lexique

Nous avons présenté les résultats partiels d'une analyse phonologique structurale du soninké.  Nous n'avons pas approfondi la discussion quant à la valeur à accorder à la gémination des voyelles et des consonnes ni quant au statut exact des réalisations de phonèmes amalgamés.  Nous pensons en effet que ces deux problèmes nécessitent la mise à jour de règles qui ne sont pas du domaine de l'analyse structurale.

Nous allons à présent donner une description hypothétique des archi-segments entrant en composition dans le lexioue.  Pour ce faire nous supprimerons, tout d'abord, tous les segments qui ne sont que des réalisations phonétiques de variantes combinatoires ou d'amalgames et nous supprimerons ensuite tous les traits "distinctifs" redondants des segments restants. Cela nous permettra de proposer une structure syllabique sous-jacente du soninké, puis de rendre compte sous forme simple des règles précédemment décrites.

Tableau de composition en traits distinctifs des archi-segments lexicaux du soninké.

 

r

l

m

n

t

d

b

k

g

x

f

s

consonantique

+

+

+

+

+

+

+

+

+

+

+

+

continu

     

-

-

-

-

-

-

+

+

+

coronal

   

-

+

+

+

-

-

-

-

-

+

haut

           

-

+

+

+

-

-

voisé

       

-

+

 

-

+

     

nasal

   

+

+

               

latéral

-

+

                   

 

 

i

e

a

o

u

w

j

consonantique

-

-

-

-

-

-

-

syllabique

+

+

+

+

+

-

-

haut

+

-

 

-

+

   

antérieur

+

+

 

-

-

-

+

bas

   

+

       

Certains traits de cette matrice sont encore redondants : leur présence rendue nécessaire par certaines règles de réécriture nous posait l'alternative suivante : les intégrer dans le tableau ou poser des règles d'insertion tout au long de la démarche.  Le critère de simplicité méthodologique nous a poussé à les insérer immédiatement.

2.4. Règles de réécriture

Nous donnerons d'abord une description succincte de la structure syllabique sous-jacente correspondant à la précédente description des archi-segments.

2.4.1. Nous avons isolé trois types de syllabe :

(a)        - / ( + syllabique) / -

(b)        - / ( - syllabique), (+ syllabique) / -

(c)        - / ( + coronal ), (- syllabique),  (+ syllabique) / -

Nous supposons que les géminées n'apparaissent pas dans le lexique (voir 2.2.1.2 -a et 2.2.2.2 -d).

2.4.2. Nous sommes maintenant en mesure de présenter une description ordonnée (quoique partielle) des règles mentionnées dans la description structurale.

2.4.2.1. Nasale préconsonantique

(Cette règle, qui n'est pas mentionnée dans la description structurale, permet la réécriture de la nasale alvéo-dentale en nasale bilabiale devant consonne bilabiale :

(1)  (+ coronal ) -> ( - coronal ) / - - , ( - coronal ) ( - haut )

La nasale est la seule consonne pouvant se trouver devant une autre consonne dans le lexique : un seul trait suffit donc pour la définir.

2.4.2.2. Neutralisation de la vibrante alvéolaire à l'initiale (voir 2.2.2.2. -b)

(2)  ( - latérale)   ->   ( + latérale )  /   #   - -

2.4.2.3. Assimilation régressive de la nasale par la liquide

( exemple : / n / + / l / -> [ ll ] ; voir 2.2.2.2. -b )

(3) ( + nasal )  -> ( -  nasal  ) ( + latéral )   / - -, ( + latérale )          

2.4.2.4. Voyelle devant nasale, en syllabe fermée (voir 2.2.1.2 -b) :                                        

(4)  ( + syllabique)  -> ( + syllabique )(  + nasal ) / - -, ( + coron.), ( - syll.)

Cette règle doit être placée avant la règle introduisant les géminées si l'on veut éviter qu'une voyelle ne se nasalise devant une géminée coronale. En outre la règle (2) doit être placée avant la règle (3) afin que l'assimilation puisse s'appliquer dans tous les cas.  La règle (3) doit être placée avant la règle (4) afin d'éviter que la voyelle ne se nasalise avant l'assimilation de la nasale.

2.4.2.5. Voyelle finale après voyelle (voir 2.2.2.2. -c) :

Cette règle présuppose une règle d'effacement de certaines glides à l'intervocalique, règle que nous n'avons ou formuler en raison de sa dépendance manifeste envers l'accentuation de la phrase.

(5) ( + syllabique ) -> ( - syllabique )  ( - consonantique ) / (+ syllab. ), - -

2.2.4.6. Constrictives géminées et post-nasales

Nous supposons à ce niveau une règle d'insertion des géminées.  Dans les règles qui suivent nous traiterons simultanément des constrictives géminées et post-nasales.

Rappelons les règles précédemment données (voir 2.2.2.2. a et d).

(aa) / nf /     -> [ mp ]

(ba) / ns /     -> [ nc ]

(ca) / nx /    -> [ nk ]

(da) / ff /     -> [ pp ]

(ea) / ss /     -> [ tc ]

(fa) / xx /    -> [ kk ]

(db) / ff /     -> [ fw ]

(fb) / xx /    -> [ xw ]

(fc) / xx /    ->[ xk ]

On remarque

·       que l'attestation de formes telles que [ xk ], [ xw ], [ fw ] semble indiquer, pour la gémination, une transformation en deux temps.

·       que dans les règles de type -a le second segment de la suite subit le même traitement après nasale et après constrictive.

·       que dans ces mêmes règles la consonne alvéolaire est transformée en affriquée alors que les consonnes labiale et vélaire sont transformées en occlusives.

Ces remarques nous poussent à décomposer les règles d'interprétation en deux temps :

1) Traitement du second segment de la suite.

2) Traitement du premier segment (assimilation).

Le premier temps sera lui-même décomposé en trois parties :

1a. Transformation des constrictives en affriquées.          

(6)  (+ continu) ->   ( -  continu )( + strident )  / ( + consonantique), - -

L'absence de suites consonantiques autres que nasale + consonne et consonnes géminées permet de limiter la description du contexte au trait "consonantique". Après application de cette règle nous obtenons une forme attestée et cinq formes non-attestées.

/ nf / ->°[ mpf ]

/ ns / ->[ nc ]

/ nx / ->°[ nkx ]

/ ff / ->°[ fpf ]

/ ss / ->°[ sc ]

/ xx / ->°[ xkx ]

(Nous introduisons les symboles [ pf ] et [ kx ] pour représenter les affriquées correspondant à [f] et [x]).

1b. Transformation des affriquées en occlusives.

(7) (+ strident)   ->  ( - strident)  / (- - -) ( - coronal)

La limitation au contexte interne (- coronal) permet d'éviter qu'elle ne s'applique à l'alvéolaire.

Après application de cette règle nous obtenons les formes suivantes :

[ mpf ]  ->  [ mp ]

[ nkx ]  ->  [ nk ]

[ fpf ]    ->  [ fp ]

[ xkx ]   ->  [ xk ]

Le problème des constrictives post-nasales est dès lors résolu ; on note, ce qui ne peut que justifier la démarche, que cette règle nous a permis la production de [ xk ], forme attestée en soninké.

lc.   Transformation des occlusives en glides.

Cette règle doit nous permettre d'obtenir les formes facultatives [ xw ] et [ fw ].  Elle sera facultative.

(8) (+ consonantique ) -> ( - consonantique ) / ( + continu )( - strident) , - -

Il ne reste plus dans le second temps qu'à formuler une règle d'assimilation du premier segment au second, tout en prenant garde que cette règle (obligatoire) ne remette pas en question les résultats obtenus par la précédente règle (facultative) si elle est appliquée.

(9)  ( + continu )  ->  ( - continu ) /  - -,  ( + consonantique)

L'ensemble de ces règles précédentes nous a permis de résoudre de façon simple un processus complexe, tout en restant apparemment très proches du déroulement réel du processus.

2.4.2.7. Vibrante alvéolaire géminée ( voir 2.2.2.2. -d : / r / + / r /  ->  [ ll ] )

(10) ( - latéral  )  ->  ( + latéral   ) / - - ,  ( -  latéral ) ( + latéral ) ,  - -

Le double contexte permet à la règle de s'appliquer d'abord sur le premier segment, qui est suivi d'une vibrante, puis, sur le second segment, qui est alors précédé d'une latérale.

2.4.2.8. Occlusives alvéo-dentales + glides

a) / n /, / t /, / d / + / j /  ->  [ ñ ] , [ c ] , [ dj ]

La règle suivante présuppose l'introduction de règles d'effacement des voyelles dans un certain contexte accentuel.

(11) ( + coronal )( - continu )  ->

( + coronal ) ( + haut ) ( - continu ) / - -,(  -  syllabique ) ( + antérieur )

(12) (  -  syllabique ) ( + antérieur )  ->  Ø   / ( + coronal  ) ( - continu ) , - -

b) / n / + / w /

(13) ( + nasal )  ( + coronal ) ->

(+ nasal ) ( - coronal )( +  haut ) /  - - , ( -  syllabique ) ( - antérieur )

(14) ( - syllabique) ( - antérieur ) ->  Ø  /  ( + nasal )  ( +  coronal ) , - -

2.4.3. Notre démarche a été de faire subir un certain nombre de transformations à la constitution des matrices des archi-segments et de faire apparaître de nouvelles matrices, le tout en fonction des contextes déterminés. Il ne resterait plus à présent, pour obtenir les segments phonétiques correspondants, qu'à appliquer au nouvel ensemble de matrices défini, les règles de redondance implicites dans la description des archi-segments.


BIBLIOGRAPHIE

CHOMSKY (N.), La nature formelle du langage,  (Seuil, Paris, 1969).

CHOMSKY (N.) & HALLE (M.), The Sound Pattern of English (Harper & Row, New-York, 1968).

DONEUX (J.), Questions sur l'alternance consonantique (C.N.R.S. Paris, 1967).

HALLE (M.), Place de la phonologie dans la grammaire générative, in Langages n° 8, La phonologie générative ( Didier - Larousse, Paris, 1967, pp. 13-36. ).

HYMAN (L.M.), How concrete is phonology ?   in Language 46, 1970.

JAKOBSON (R.), Phonologie et phonétique  ( Ed. de Minuit, Paris, 1963 ).

Mc CAWLEY (J.D.), Le rôle d'un système de traits phonologiques dans une théorie du langage, in Langages n° 8 (Paris, 1967, pp. 112-123.).

SCHANE (S.A.), French Phonology and Morphology (M.I.T. Press. Cambridge, Mass., 1968).



[1] Nous nous référerons fréquemment tout au long de cet exposé à l'ouvrage de CHOMSKY & HALLE : The Sound Pattern of English, que nous mentionnerons dorénavant sous le sigle : SPE.

[2] CHOMSKY : La nature formelle du langage, Ed. du Seuil, 1969.

[3] SPE : "The phonological component is the system of rules that applies to a surface structure and assigns to it a certain phonetic representation drawn from the universal class provided by general linguistic theory".

[4] SPE : "That is a proper labeled bracketing of a string of formatives".

[5] Il n'est pas nécessaire, pour l'instant, de distinguer la face syntaxique de la structure de surface de sa face phonologique obtenue après application des règles de réarrangement.

[6]  SPE            "features matrices".

[7]  SPE "idiosyncratic properties of items".

[8]  SPE  « phonological matrix ».

[9]  SPE « archi-segments ».

[10] SPE  "One major fonction of the phonological rules is to extend phonological matrices to full phonetic matrices, — (to convert archi-segments to fully specified phonetic segments)".

[11] a) On reviendra sur la nature exacte des archi-segments.  On note simplement qu'ils ne sont pas nécessairement une représentation réduite des segments phonétiques correspondants.

b) On nuancera ou on complétera les définitions données dans ce travail  lorsque cela apparaîtra nécessaire au développement de l'étude.

[12] On note que la composition en traits distinctifs des archi-segments est fournie par le lexique et on rappelle que :"The lexicon forms one part of the syntactic component of the grammar", SPE.

[13] Voir note 3, page précédente.

[14] A ce propos on cite : SPE : "(The lexicon) should contain orily idiosyncratic properties of items, properties not predictable by general rules". i.e. : toutes les autres propriétés doivent être réduites par une analyse phonologique préalable à la description du lexique.

[15] ...quant aux traits distinctifs pertinents qui nous intéressent ici.

[16] Une bonne partie de l'exposé de CHOMSKY & HALLE dans The Sound Pattern of English porte pratiquement sur un réarrangement du lexique ou même de la structure de surface de la composante syntaxique. Voir à ce propos : SPE : Chap. 2, § 8, Chap. 3, § 14, Chap. 4, § 2.I, Chap. 8, § 6.5.

[17] [ ng ] = nasale vélaire; [ c] = affriquée palatale sourde.

[18] Le découpage partiel présenté a été effectué à l'aide d'un corpus plus large.

[19] CHOMSKY, La nature formelle du langage  (voir plus haut).

[20] La définition du mot (word  ) introduite par CHOMSKY & HALLE (SPE, Chap. 8, § 6.2) dépend entièrement d'une analyse syntaxique préalable; les"objets" auxquels elle s'applique ne devraient pourtant pas différer grandement de ceux auxquels s'applique notre définition.  Cela reste à vérifier. il faudrait particulièrement démontrer que la qualité de word  est indépendante de la fonction du segment de phrase. Cela démontré, il apparaîtrait sans doute que les mots d'une langue, par rapport à une autre langue donnée, forment un sous-ensemble des words  de cette langue.

[21] Le concept linguistique de phrase  est moins diversement évalué que celui de morphème  et, moins encore, que celui de mot..

[22] On échappe par exemple aux problèmes d'accent, d'élision, etc.  Cette constatation n'est pas purement empirique pour peu qu'on rapproche le mot du "word"  (voir note1).

[23] SPE, chap. 3 et chap. 4.

[24] Il n'est pas exclu que de nouveaux segments phonétiques apparaissent lors de l'analyse de la phrase.

[25] On note que ce niveau d'analyse correspond approximativement au niveau phonématique chez MARTINET, Eléments de linguistique générale, chap. 3, § 2.

[26] Voir Mc CAWLEY, Le rôle d'un système de traits phonologiques dans une théorie du langage, in Langages, n°5, Décembre 1967.