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La neige se met à tomber sur Grenoble –épaisse, drue– au moment même où j'emprunte la bretelle de sortie du boulevard périphérique. Il fait presque nuit et les flocons volètent fantomatiques dans le halo des réverbères. Je réduis la vitesse de mon véhicule, une quinze chevaux que j'ai prise en location à l'aéroport de Satolas et je l'engage sur la courbe qui longe l'hôpital Sud en direction d'Échirolles.
Je me cale dans mon fauteuil. La route sera longue, pour rejoindre Orcières, glissante et dangereuse. Mais je m'en réjouis à l'avance, heureux de naviguer bientôt dans la solitude et l'obscurité de la montagne. J'ai des chaînes dans le coffre pour le cas où la neige se ferait trop épaisse et tout un carton de provisions pour la semaine. Je ne mourrai pas de faim si je dois bivouaquer, naufragé au bord du chemin…
Qui viendra ? Est-ce que quelqu'un d'autre que moi fera le voyage ? Et serai-je le premier à déloger la clé de sa niche sous l'auvent, à rassembler au plus vite quelques bûches dans le poêle de fonte pour réchauffer la maison déserte ? Il faudra peut-être que je me hisse sur le toit, dans l'obscurité, pour dégager la cheminée obstruée comme en cet hiver de 68 où il avait tant neigé ?
Ou bien le chemin aux confins du village sera-t-il déjà creusé des pas d'un voyageur, arrivé par le car du matin ? Ou encore une voiture m'attendra-t-elle, garée sur la place du hameau des Estaris, devant l'abreuvoir gelé ? Qui sera là ? Roxane, la farouche amazone au sourire d'angelot, ou Christian, le ténébreux paysan cévenol qui troussait la fille du pasteur dans les chaumes à terre grasse de la lande saxonne, gourmand, buveur et paillard, latiniste ratiocineur, séminariste mécréant et danseur de polka infatigable ?
Ou Marion, petite fille sage, qui encadrait le patronage du curé de Vals-les-Bains et étudiait la littérature comparée à l'université de Grenoble ?

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Quand Marion est partie, je dormais encore. Elle m'a laissé un mot en évidence sur le bureau : " Je n'ai pas voulu te réveiller. Merci pour tout… ". Mais je n'ai pas fait attention au bout de papier et ce n'est que le jour suivant que Charlotte l'a découvert et lu à haute voix, non sans grimacer !
Marion, timide adolescente aux manières de jeune fille de bonne famille, se laissait inviter à boire le thé dans les salons de la préfecture. Elle y rejoignait quelques rejetons de la bourgeoisie dauphinoise dont elle aurait pu faire ses amis, voire plus, si un beau jour du mois de mai, dans la fumée et le pétard des grenades de police, elle n'était tombée amoureuse d'un bel anar à moustaches…
Finis les petits fours et la fine porcelaine du Commissaire de la République, Marion désormais occupait les locaux dévastés de l'École des Beaux-Arts, en compagnie de son artiste de compagnon qui était un mien ami. C'est ainsi que je l'ai connue puis recueillie, bientôt, lorsque son Christophe Colomb s'est enfui en Afrique où il devait trouver une fin misérable dans le délire d'une mauvaise fièvre, à l'hôpital de Bamako, point G.
Marion portait des seins de mousse pour cacher sa poitrine de petite fille. Elle me confia ses peurs, ses envies, ses regrets et sa tristesse d'avoir été abandonnée.
Comme le tabac était épuisé dans la France en grève et que même le dernier buraliste du plus perdu des hameaux de l'Oisans avait vidé ses stocks de cigares rances et de vieux gris moisi, j'entraînai Marion à la découverte des chemins creux des vallons de la Chartreuse et l'initiai à la fumée acre des lianes arrachées aux ronciers des talus. Marion court dans le sous-bois en toussant et crachant, hilare, les yeux exorbités, le teint violacé… Puis, elle se laisse glisser et s'étend sur le tapis de mousse humide. " C'est fini, je suis morte ! " me confie-t-elle en écartant bras et jambes.

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Dès la sortie du village d'Eybens, la route se met à grimper et, deux épingles à cheveux plus loin, on déjà est dans la montagne.
Il commence à faire chaud dans l'habitacle. Je baisse la fenêtre et laisse le vent rabattre la neige glacée à l'intérieur du véhicule. La route, libre de toute circulation, est uniformément couverte d'une fine couche de poudreuse. J'accélère pour le plaisir d'affoler les flocons dans la lumière des phares. J'aime la neige et le froid vus du refuge douillet mais incertain de mon bolide de tôles que je précipite dans la nuit.
La neige se fait épaisse dans la montée de Laffrey, masquant les bords de la route, effaçant bien vite toute trace des rares voitures qui s'aventurent vers le plateau en ce soir de Noël. Les camionneurs sont au repos et les touristes dissuadés sans doute par la radio de tenter leur chance. Je pousse la seconde à quatre-vingts, slalomant, dans un bruit d'avion, entre les rares véhicules naufragés qui parsèment la rampe et tentent désespérément de redémarrer. Les lacs sans doute seront gelés. Qui viendra ?

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Après avoir erré dans les champs de colza, à l'entrée du Désert, tout près de Saint-Laurent du Pont, nous avons couru dans la forêt du col de la Charmette qui sentait le bolet, l'humus et la framboise.
" Il y a un mois, tu sais, j'étais vierge… Pour te dire qu'il me faut le temps de m'habituer. J'ai un peu peur encore... dit Marion.
- Peur de quoi ?
- De ne pas savoir faire… faire l'amour ! C'était inimaginable pour moi, il y a quelques semaines encore. Si mon père savait ça, je crois qu'il me tuerait… C'est un fils de paysan ! Il a fait des chantiers toute sa vie. Et ma mère n'a jamais connu que lui, c'est évident. Elle me l'a dit d'ailleurs. Parce que je lui ai raconté… bien sûr. "
L'orage a éclaté brutalement sans prévenir, comme l'été en montagne, et des trombes d'eau se sont déversées du ciel. Désespérant de trouver le moindre abri, nous nous sommes déshabillés pour nous rouler dans la mousse gorgée de pluie.
Puis nous nous sommes blottis entre deux sapins jumeaux, dans un creux cerné de hautes fougères. Marion avait un peu peur des épines qui lui rentraient dans les fesses et des fourmis et autres limaces qui auraient pu s'aventurer dans quelque dédale plus intime encore de sa personne.
Sa peau ruisselante avait l'aspect granuleux de la chair de poule et les pauvres tétons qui trouaient de rose sa maigre poitrine se montraient fièrement turgescents. Je lui en fis la remarque.
" Tu sais que ça me donne des complexes ! Je suis restée longtemps une petite fille. Ça désespérait ma mère qui n'aime pas trop les enfants, les petits... Pour moi, quand j'étais adolescente, toute la féminité se tenait dans deux gros seins de nourrice… qui me manquaient tragiquement.
- On dit que certaines femmes jouissent à partir de leur ventre et d'autres de leur poitrine…
- Je ne sais pas trop. Ce sont des sensations nouvelles pour moi, il faut que je m'habitue à mon propre corps, en plus de celui du bonhomme qui me monte dessus… Mon père et ma mère sont des gens du sud, des gens modestes de la campagne où les femmes se taisent quand elles ne prient pas en groupe, dans la chapelle mariale au fond de l'église obscure. Ma mère ne parlait pas, ni avec ses enfants ni surtout avec son mari. Pourtant il brûlait comme un feu intense à la maison, une générosité de chaque instant qui se manifestait en particulier auprès des voisins plus pauvres que nous… "
Ce printemps là, chacun se racontait sans pudeur, sans réserve, sans se préoccuper même de ce que l'autre voulait bien entendre. Comme le soleil brillait à nouveau, nous nous sommes allongés, côte à côte. Marion en profita pour s'engager à la découverte de mon anatomie dont elle commentait chaque détail avec la patience et la délicatesse d'un botaniste. " Et là ? " dit-elle soudain en enfonçant résolument ses ongles pointus dans un bout de chair tendre.

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La voiture fait une embardée alors que j'essaie nerveusement d'allumer un de ces maigres cigares tors de Toscane dont le goût alcalin et l'odeur âpre accompagnent mes longs voyages. Le briquet me glisse entre les doigts pour se loger dans quelque repli du fauteuil. Je ne peux stopper ma voiture au risque de rester en rade sur la rampe enneigée. J'essaie à tâtons de récupérer l'objet tout en proférant un juron.

Je franchis enfin le village de Laffrey à l'orée du plateau de la Mateysine. C'est une contrée inhumaine faite pour des géants taciturnes. Le paysage est fantomatique à la faible lueur de la lune qui troue de temps à autre le manteau de nuages. La neige glacée résiste au poids des voitures mais la couche continue de s'épaissir. Si je ne croise pas le chasse-neige avant La Mure, j'ai bien peur de finir dans une congère…
Aux abords de Pierre-Châtel, la route s'engage dans une courte descente qui épouse l'ancienne moraine glacière. C'est le moment où jamais d'accrocher les chaînes si je veux avoir une chance d'arriver à destination.
J'arrête mon véhicule sur le bord de la route déserte. La neige a cessé de tomber et le ciel se découvre transparent et lumineux. Je m'appuie un instant au capot de la voiture contemplant la plaine glacée à la lumière des étoiles. Au loin, vers La Mure, un feu clignotant révèle la présence d'une fraiseuse à l'ouvrage.
Une fois les chaînes montées, je reprends la route à la rencontre de l'engin mais j'ai à peine laissé derrière moi les lacs gelés que je découvre en travers de la chaussée une voiture dont le nez pique vers le fossé. Je stoppe à sa hauteur. Une forme est affalée sur le volant. Je m'approche de la portière. C'est une très jeune femme assoupie qui semble surprise que je la réveille.
" Curieux endroit pour faire la sieste !
- Vous croyez que j'ai le choix ? Je me suis laissée prendre par la neige... J'ai dû faire une fausse manœuvre… " Elle semble ennuyée de la mésaventure, sans en faire une tragédie.
" Vous n'avez pas eu de chance mais les secours seront bientôt là… J'ai aperçu les feux du chasse-neige du haut de la colline. Il arrive de La Mure.
- J'étais sûre d'avoir les chaînes dans le coffre mais mon mari a dû les retirer.
- Je vais rester avec vous en attendant l'engin.
- Je ne veux pas vous retarder.
- Personne ne m'attend.
- En ces jours de fête ?
- Je dois retrouver des amis près de Merlette mais je ne sais pas quand ils arriveront… Je ne suis pas même sûr qu'ils viendront…
- Racontez-moi ça !
- C'est un peu long et compliqué !
- Installez-vous à côté de moi. Il fait encore chaud… "
La voiture est penchée sur le bord du ravin ce qui ne favorise pas l'ouverture de la portière.
" Glissez-vous à l'arrière… " dit-elle en me tendant un plaid dans lequel je m'enroule confortablement. " Je n'ai rien à boire et je ne fume pas... mais vous êtes le bienvenu ! "
Je m'installe dans le fond du véhicule tout en l'interrogeant : "Qu'est-ce qui vous pousse à prendre la route par un temps pareil ?"
Elle me jette un regard amusé et dit : " Mon mari est pharmacien ! " comme si la chose en elle-même constituait une réponse.
" Ne me dites pas que vous livrez ses médicaments ! "
Elle rit de bon cœur et je suis surpris de son expression enfantine.
" Quel âge avez-vous ? Vous semblez si jeune que j'ai peine à vous imaginer mariée. " Elle se tourne à nouveau vers moi :
" C'est quoi m'imaginer mariée ? À quoi voit-on qu'une femme est mariée ? " Elle écarte les doigts de ses mains pour me montrer ses bagues. Puis, sans attendre ma réponse, elle poursuit : " J'ai épousé un riche pharmacien, espagnol, qui possède une usine dans la vallée. Il tient aussi une boutique près de Vizille où il m'arrive de faire la vendeuse ou la caissière… Le reste du temps, il chasse en Écosse, d'où il me rapporte des couvertures de laine, ou en Afrique et moi je batifole, dans la montagne.
- Il est plus âgé que vous ?
- Pas tellement. Il est riche de famille.
- C'est pour cela que vous l'avez épousé ?
- Pas uniquement mais il me fallait un mari riche... pour ne pas avoir à subir les reproches de ma mère. Regardez, il neige à nouveau ! "

 

 

Le ciel s'est obscurci. Des nuages montent de la vallée et de gros flocons se mettent à tomber.
" Si le chasse-neige n'arrive pas, on va devoir bivouaquer…
- Écoutez ! " Le bruit de sirène associé au gyrophare du chasse-neige se fait entendre tout près.
" On va voir ? "
Dehors, le mauvais temps tourne à la tempête. Un vent glacé s'est mis à souffler par rafales giflant les visages où la neige se colle aux cils et aux cheveux.
" Donnez-moi la main " dit-elle et elle se serre contre moi.
On distingue maintenant à travers le brouillard et la neige, l'énorme engin qui avance sur la route rejetant sur ses côtés deux hautes gerbes de neige pulvérisée.
On se met à crier tous les deux en faisant de grands gestes dans la lumière des phares. La machine stoppe et la nuit semble envelopper de nouveau le paysage. Rien ne bouge dans la cabine mais sur le plateau arrière deux silhouettes se dressent. Ce sont les cantonniers qui versent du sel et du gravier sur le chemin nouvellement dégagé. La tempête redouble alors de violence.
" Je ne suis pas sûr que vous puissiez aller beaucoup plus loin dit l'homme qui vient enfin de descendre de la cabine. On va s'arrêter à Pierre-Châtel. Ce qu'on fait ne sert à rien. Si vous voulez vraiment continuer il y a un petit village à trois kilomètres d'ici qui a ouvert une salle pour recevoir les naufragés de la route… On vient d'y passer. Vous pourrez vous restaurer et attendre que ça se calme. Mais je ne vous conseille pas de continuer sur La Mure. Il y a trop de neige. Vous ne passerez pas. "
L'homme sort de sa poche une flasque d'alcool jaunâtre.
" Buvez un coup, ça vous réchauffera ! "
Et devant l'hésitation de ma compagne, il ajoute :
" C'est du marc, de la gnôle qu'on distille, en douce, de l'autre côté de la montagne, en Maurienne... "
Saisissant le flacon à pleines mains la jeune femme boit une rasade puis elle ferme les yeux et souffle vivement en me tendant la bouteille. Je serre un instant ses mains nues entre les miennes tandis que son haleine brûlante m'enveloppe le visage…

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En gare de Grenoble -où stationne la micheline avant de reprendre son voyage- la neige s'est mise à tomber. Elle blanchit lentement les traverses de bois noir qui supportent les rails, dessinant un vaste damier entre les quais déserts. La vitre du wagon se couvre d'un halo de buée, qui brouille son image au souffle de Roxane : " Accompagne-moi jusqu'à Lyon… "
Ce n'est pas prévu et cela change mes projets, même si je n'ai rien de très important à faire à Grenoble où j'ai l'intention de passer la nuit, avant de rejoindre Paris.
Je suis debout, au milieu du couloir, le pied posé sur mon sac de voyage. Roxane souffle sur ses doigts, rougis par le froid, puis sur la vitre de la fenêtre du wagon qui se voile d'un nuage de vapeur.
De l'autre côté de la voie, deux cheminots se disputent, à contre jour sur le ciel pâle. L'un des hommes agite curieusement une lanterne à bout de bras, manifestation, probablement inconsciente, de son énervement.
E pericoloso sporgersi… L'inscription, gravée au bas de la fenêtre sur une plaque de cuivre ternie, semble sous-titrer la saynète. Je porte de nouveau mon regard vers le visage de mon amie, et je cherche désespérément quelque chose à dire ou un geste à faire qui puisse passer pour naturel. Chaque seconde rend le silence plus pesant.
Il faudrait que je l'embrasse en lui disant : " Au revoir, je t'appellerai dès que je serai de retour à Paris… " Mais ce ne peut être l'accolade d'un vieux couple, une caresse du bout des lèvres et je me sens incapable de simuler un désir qui m'a quitté.
Roxane, comme pour interpréter ma réticence, serre contre elle les pans de son anorak rouge. Le conducteur de la micheline aurait-il fermé le chauffage, en quittant sa cabine ?
" Ce n'est pas aussi extraordinaire que ce que j'avais imaginé, dit-elle. Je m'en étais fait toute une idée. Ça fait mal surtout, très mal… "
Il y a dans son constat une pointe d'agressivité. Faut-il engager maintenant la conversation que nous n'avons pas eue durant le voyage, la longue traversée du plateau de la Croix-Haute ? À quoi bon ? Parler de quoi ? Ne sommes-nous pas libres l'un et l'autre, consentants, sans arrière-pensées ?
- La première fois, c'est souvent médiocre…
Roxane se met à rire.
- Alors, c'est maintenant que ça devient intéressant ? Au moment où on se quitte…
- Tu sais bien que je dois rentrer à Paris. "
Nicht hinauslehnen ! Je porte à nouveau le regard sur la petite plaque de cuivre accrochée au bord de la fenêtre. Le génie allemand de décomposer le mouvement. Hinaus ! C'est une langue de cinéaste, elle marque le contrechamp, la direction et le sens.
" Herein ! Entre ! " Voix de femme. Au moment où tous se sont levés pour chausser leurs skis, tu es restée au fond de ton lit et tu me l'as fait savoir. " Pas envie de sortir ce matin… Je suis trop bien au chaud sous ma couette… " Hinein ! Je m'y suis pris à trois fois pour franchir l'obstacle tandis que tu te mordais les lèvres en me griffant le dos.
Links oben… C'est Kandinsky maintenant qui se faufile entre nos draps ou Chagall peut-être… Ton ventre tendre et joufflu comme un ange, me fait signe.
Fier ? Non, ce n'est pas le mot ! J'ai attendu qu'ils se soient tous éloignés pour te monter, à l'étage, la cafetière de fer blanc émaillé et un bol, un seul. Je t'ai fait boire, en te tenant la tête, le philtre d'amour. Viens ! Tu m'as tiré vers toi sans prendre garde au bol de café qui s'est renversé sur le lit et a poursuivi sa chute sur le sol.
Que veux-tu que j'aille faire à Lyon ? Rester quelques jours, le temps qu'on fasse connaissance l'un de l'autre, un peu mieux… Ne pas en rester à ces quelques mouvements de gymnastique. Herein, hinaus, heraus, hinein !
À quoi je pense ?
Don't lean out of the window ! On dirait le titre d'une chanson. Une histoire d'amants tragique. Ils partent en voyage de noces. Il est Sicilien. Elle lui avoue qu'elle n'est pas vierge pour se moquer de lui, pour voir sa réaction. " Ne te penche pas à la fenêtre ! lui répond-il. C'est dangereux ! "
- Viens quelques jours à Lyon ! Je suis seule dans l'appartement…
Mais non. Je n'en ai pas envie. Dans le fond, je manque d'appétit ou de tendresse. Peut-être notre rencontre fut-elle trop rapide, trop vive... Je te reproche de m'avoir bousculé sans manière pour me faire connaître au plus vite ton envie d'être prise et d'être femme.
Un voyageur pénètre dans le wagon. C'est un touriste américain. Il dépose son sac à dos et ses skis sur le porte-bagages puis s'étend sur la banquette et allume une Lucky.
Roxane lui fait un signe pour qu'il lui envoie son paquet de cigarettes puis son briquet.
Elle tire de longues bouffées. Elle n'est pas habituée au tabac. Elle tousse et grimace puis elle retire ses chaussures et pose ses pieds sur la banquette, rentrant ses genoux sous son menton. Elle me regarde en souriant.
" Je m'attendais à quelque chose d'autre, quelque chose de moins banal, de moins physique peut-être…
- La première fois, c'est normal… "
Je me répète. Mon commentaire est ridicule. Mais je ne sais pas quoi dire. C'est alors que retentit le coup de sifflet pour la manœuvre. J'en profite lâchement pour quitter le wagon.

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Le village des Jachères n'est qu'un pauvre hameau accroché à la pente d'une méchante combe en retrait de la route Napoléon. Mais il a statut de commune et dispose d'une mairie dont le dernier étage est habité par la famille du secrétaire.
Il y vit également quelques retraités de la mine toute proche, un ou deux paysans financés par Bruxelles et des écologistes grenoblois en mal de verdure.
Nous sommes accueillis avec beaucoup d'amabilité par l'employé de la mairie qui nous ouvre la salle des cérémonies où se déroulent en particulier les mariages.
" Il n'y a pas d'auberge ici, pas même de chambres d'hôte mais la salle est chauffée, les canapés sont profonds et vous pouvez frapper chez le boulanger en face qui vous ouvrira son dépôt d'épicerie. N'hésitez pas à utiliser notre cuisine à l'étage. La porte en est ouverte. Je vous laisse. On a de la famille à dîner… "
La salle des mariages est banale et poussiéreuse mais pourvue de grands canapés de velours rouge qui peuvent fort bien servir de lit pour une nuit.
" Je m'occupe d'aménager les lieux, me dit ma compagne d'infortune. Va au ravitaillement. "
Je note le tutoiement comme un constat de notre intimité nouvelle et je pars à la découverte du village à moitié abandonné.
La rue principale se termine en impasse sur la place de l'église. La lumière filtre à travers les volets tirés d'une maison basse. Je frappe à la devanture du boulanger.
L'homme qui m'ouvre est petit et trapu. Il porte un pantalon bleu de travail et un tricot de peau couvert de farine.
" On fait du pain pour toute la vallée... " dit-il en désignant d'un geste vague la planche où reposent encore quelques couronnes. " ... et du miel et même de l'alcool de gentiane et plein d'autres choses… " ajoute-t-il en clignant de l'œil.
Il m'introduit dans son fournil.
" Je suis moniteur l'hiver et ma femme est instit à La Mure. J'ai un four à bois comme vous voyez… "
Je manifeste un intérêt poli pour l'installation.
" L'hiver est long sur le plateau ! " dit-il encore en clignant de l'œil à nouveau.
Il me vient à l'esprit qu'il est affecté d'un tic nerveux alors qu'il reprend :
" Gontran sait recevoir les malheureux naufragés de la tempête ! Et sa femme est une hôtesse hors pair… Gontran ? répète-t-il, en observant ma perplexité, c'est l'employé de la mairie… "
Je note une pointe de jalousie ironique dans son commentaire. Sont-ils concurrents, adversaires politiques, peut-être, ou même rivaux en amour ?
Il rit et reprend :
" Les gens de la Mateysine passent pour être des durs, au travail, en affaire, au rugby, dans les manifs et au lit ! La population vieillit depuis que la mine est fermée et les nouveaux venus qui montent de la vallée ne se mélangent pas aux anciens habitants… "
Cet homme a quelque chose à me dire, mais quoi ? Il cherche ses mots.
" C'est une vallée de Cathares et de Vaudois… Ils sont montés du midi, il y a bien longtemps... À vrai dire, ce n'est même pas une vallée, un terrain vague, plutôt… "
Puis il se tait en hochant la tête.
J'achète un peu n'importe quoi car rien ne nous manque. J'ai dans la voiture des provisions pour la semaine.
De retour à la mairie je suis accueilli par le buste de Marianne qui repose dorénavant au milieu de la table où le couvert a été dressé.
- C'est pour éviter un tête-à-tête qui pourrait faire jaser ! commente ma compagne qui me confie s'appeler Margot. Je lui réponds que je viens de déposer un carton de champagne, au frais, dans la neige.
- Je me suis mariée le vingt-trois juin... " reprend-elle. Je me tais. Elle poursuit, en posant ses mains sur les épaules mutilées du buste de plâtre : " ...l'année dernière, après six mois de fiançailles.
- Moi, je ne me suis jamais marié malgré de multiples tentatives.
- J'ai rendez-vous à Cuneo avec ma belle-famille, les sœurs de mon mari qui lui est parti chasser le loup en Sibérie. J'avais prévu de l'accompagner mais la veille du départ l'idée de ce voyage m'a semblé soudain tellement idiote que j'ai inventé un prétexte pour rester.
- Cet endroit ressemble au Palais de l'Université de Strasbourg où j'ai bivouaqué une nuit de printemps, en 68...
- ...avec une adolescente blonde aux longs cheveux raides… -m'interrompt-elle goguenarde- ...qui s'appelait… laisse-moi deviner ! Elle avait les seins en forme de poire et un cheveu sur la langue… Barbara… n'est-ce pas ? "

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La façade du manoir s'ouvre sur un vaste parc boisé qui descend en pente douce vers un étang à l'abandon, couvert de nénuphars. Barbara se tient tout au long de la journée étendue sur le canapé disposé devant la fenêtre de sa chambre qui donne sur la roseraie. Elle fume sans reprise de longues cigarettes russes au papier multicolore. Elle vit en négligé, ou en chemise de nuit, parfois nue sous un monceau de tissus de soie et de coussins dépareillés.
Elle se fait servir par une vieille domestique taciturne qui prétend être sourde pour ne répondre qu'à son bon plaisir à la sonnette du cordon. Sa mère, veuve, passe sa vie à voyager et déteste le manoir familial où elle ne reste jamais que le temps d'embrasser sa fille et de refaire ses valises.
Barbara est le dernier rejeton de la famille Von Hayken, fille d'un marquis abattu par les Anglais aux commandes de son Messerschmidt, le jour de sa naissance -qui fut également le jour de la capitulation du Reich. Barbara aime les hommes, sans mesure, pour combler peut-être le vide que lui a laissé son bouillant géniteur dont une photo flatteuse et rigolarde, au pied de sa machine de guerre, occupe la table de nuit.
Barbara, dont la scolarité fut incertaine, suit désormais des études de théologie protestante. Elle fréquente également un petit cercle d'anarchistes romantiques qui forment l'aile allemande de l'Internationale Situationniste. Ils se retrouvent au hasard des concerts et festivals et le caractère radical de leur engagement s'applique pour l'essentiel à la création artistique.
Barbara vient d'accueillir chez elle pour quelque temps un artiste transfuge d'Allemagne orientale qui peint des anges et des danseuses, à la Chagall. Elle l'a connu lors d'une manifestation anti-impérialiste à Hambourg. Il n'est pas mauvais peintre mais manque un peu de caractère, au goût de la jeune fille. Il lui a fait rencontrer certains de ses amis extra-parlementaires, musiciens ou plasticiens, qui se cherchent un avenir entre la révolution tiers-mondiste et l'Underground.
Barbara n'est pas dupe de ses amitiés de circonstance mais elle a la passion du théâtre, des mystifications, une nostalgie de l'aventure et un goût prononcé pour Fantômas et les mystères d'opérette.
Si bien qu'elle ne refuse jamais de rendre un service.
Elle se considère à la fois dépourvue de passé et de tout avenir. Sa famille s'éteindra avec elle et plus personne désormais n'ose évoquer la gloire passée dans le petit milieu de hobereaux prussiens auquel elle appartient. La défaite militaire de la première guerre suivie de la défaite morale de la seconde rangent une fois pour toutes la gloire militaire au rayon des accessoires obsolètes. De la race teutonne il ne reste tout simplement rien.
Pourtant les vertus guerrières sont toujours là et le goût du jeu, du risque, le goût de l'espace et de la nuit, du froid et des veillées sans fin. Simplement on ne peut plus en parler, en être fier. On ne peut que se retrouver entre survivants chassés des provinces de l'est et ressasser dans l'ivresse le souvenir du bonheur perdu.
Barbara prend son bain, chaque lundi à l'aube, sur le carreau de l'ancienne mine de sel, une carrière à ciel ouvert, vaste tranchée abandonnée qui sépare en deux pitons le haut de la colline où se dresse le manoir. Elle a installé au soleil une vieille baignoire en fonte à l'émail craquelé, aux pieds sculptés de chérubins qui a servi longtemps à abreuver des bêtes.
Personne ne monte jamais jusque là car le chemin, privé au demeurant, annonce en grandes lettres rouges : GEFAHR TIR DE MINES ! Un long tuyau de plastique alimenté par une citerne d'eau de pluie fournit à la demande un jus tiède et douceâtre, rougi par la rouille.
Barbara s'enduit longuement le corps d'une crème épaisse à l'odeur musquée avant de s'allonger dans la baignoire à moitié pleine, les mollets et la poitrine à l'air. Un large chapeau de paille protège son visage du soleil naissant dont le disque rougeoyant s'élève peu à peu dans la gorge poussiéreuse.

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Margot prépare la dînette avec les ustensiles et provisions qui emplissent le coffre de ma voiture.
" J'ai quitté ma famille à l'âge de treize ans, me confie-t-elle. Je suis partie en stop pour Marbella, en Espagne. J'étais sûre que j'y trouverais les moyens de survivre... (Regarde, des bougies ! Il doit y avoir des pannes d'électricité !) mon intuition était juste. Je ne suis jamais retournée chez moi… Mon père était un ancien officier d'active, poussé à la retraite, très jeune, pour avoir soutenu l'O.A.S. C'était un type bizarre, mal dans sa peau et complètement déjanté. J'étais la plus jeune de onze enfants. Tout le monde était malheureux à commencer par maman, bien sûr. Je me suis barrée… J'ai vécu en me prostituant. Je n'avais pas vraiment le choix. J'ai grandi plus vite que les autres. "
J'approuve de la tête les confidences de ma compagne et sors chercher une des bouteilles de champagne abandonnée sur le balcon, dans la neige. Je fais sauter le bouchon tandis qu'elle reprend son récit.
" Quand je vivais sur le port à Marbella, je faisais la pute. Il y a un pas à franchir. C'est très excitant. Ensuite, on se laisse piéger. Comment expliquer cela ? Tous les hommes que tu rencontres ont envie de te protéger. Et en même temps, ça les excite de pouvoir t'acheter ou te louer. Il faut absolument garder la main, c'est-à-dire ne pas manifester de sentiment… Quand on est très jeune c'est plus facile, on a la grâce… " Je la regarde, étonné. Très jeune ? Comment pourrait-on être plus jeune qu'elle ? Elle reprend :
" Quand on est très jeune, on sent bien en même temps qu'on dissipe quelque chose de très précieux, la vertu sans doute qu'on attribuait autrefois au pucelage, le Morgengabe, une innocence qui serait un capital offert aux femmes, mais peut-être aux hommes aussi… "
Elle me regarde d'un air interrogateur. Je hoche la tête, à tout hasard. Elle se tait, attentive et soucieuse que je ne perde pas le fil de son récit. Il y a là sans doute quelque chose de précieux, pour elle aussi.
" Voici du saumon, du beurre et des toasts...qu'on pourrait peut-être faire griller ! " Elle vide son verre avec gourmandise.
Bien sûr, le plaisir que nous avons à être ensemble se fait de plus en plus évident, pour l'un et pour l'autre. C'est la simple joie de la présence partagée, la promesse d'une confidence dont on se prépare à jouir ensemble.
" Pense à tous ceux qui se sont assis sur ce canapé pour se marier ! "
La nuit avance. La neige s'est remise à tomber. Le balcon donne sur la place déserte qu'éclaire à peine la lueur d'un réverbère.
" Tout est beau ce soir... comme un livre d'enfant !
- C'est Noël ! Tout va bientôt disparaître. On ne verra plus rien, ni les arbres, ni les poteaux, ni les escaliers, ni les voitures. La neige engloutira toute vie. Dieu effacera son œuvre quoiqu'il en ait. Page blanche ! comme dans le roman de Bernard Mathieu qui raconte le naufrage d'un pompier -voyeur- réfugié dans le clocher d'une église alors que son village sombre et s'efface dans la tourmente d'une nuit sans fin.
- Bernard Mathieu ?
- Un aventurier philologue…
- Est-ce qu'on a le droit de parler des gens qui existent ?
- Ton mari, par exemple ?
- Oui, encore que je ne sois pas tout à fait sûre de son existence. C'est ce que j'aime chez lui. Il ressemble tellement à l'image qu'il se fait de lui-même que j'ai peur parfois qu'il prenne feu lorsque je le vois allumer une cigarette. Il a tout de la gravure de mode.
- Où l'as-tu connu ?
- Au Club Med. J'y travaillais comme serveuse, animatrice… enfin, tu imagines… Il a senti que j'étais de son monde, fille d'officier. Lui appartient à une riche famille de Valence, franquiste, bien sûr. Je ne lui ai pas raconté la moitié de mes aventures mais il n'est pas idiot. Il a voulu m'épouser tout de suite. C'est moi qui ai hésité. Ça me semblait absurde d'avoir vécu tout ce que j'avais vécu pour épouser un pharmacien de province, même espagnol. Je me voyais déjà Emma Bovary. En même temps, j'ai eu l'impression qu'il m'offrait la possibilité de commencer quelque chose, de revenir dans la norme, de rentrer chez moi en quelque sorte. "
Le champagne commence à faire de l'effet sur l'un et l'autre. J'emporte les toasts à l'étage pour les faire griller dans la cuisine de nos hôtes.
L'épouse du secrétaire de la mairie, alertée par le bruit, vient me rejoindre, curieuse peut-être de savoir à quoi je ressemble. Elle est en tenue déshabillée et semble sérieusement éméchée. Elle s'approche pour m'expliquer le fonctionnement de son grille-pain.
" Il faut enfoncer le morceau d'un coup sec pour mettre en route le grill… Ensuite ce n'est plus qu'une question de patience, d'odorat… de doigté. "
Elle joint le geste à la parole et me prend la main qu'elle glisse à travers les pans flottants de sa robe de chambre.
Je la remercie de son hospitalité. Elle m'invite à se joindre à la petite fête qu'elle et son mari ont improvisée avec leurs invités.
" On regarde un film et on vide une bouteille… "
Je redescends et j'hésite bizarrement à faire part à ma nouvelle amie de la proposition sans ambiguïté qui nous est faite de nous joindre aux ébats de nos hôtes.
" Le sexe est devenu un sport d'équipe qui demande concentration et maîtrise, un peu de fantaisie et beaucoup d'abnégation, me dit-elle alors. Je ne suis pas bégueule, tu imagines ! Mais je vomis les chorégraphies imposées qu'ont popularisées le Café-théâtre, Canal Plus et le porno du samedi soir ! Rien n'est pire que de se regarder faire l'amour car la jouissance ne peut être qu'une surprise, comme la mort ! "
J'éclate de rire. Cette conversation est absurde. Le but de mon voyage s'éloigne de plus en plus. Je suis à la recherche du souvenir improbable d'amis perdus depuis trente ans… Et je viens de naufrager sur un canapé de cuir défoncé en compagnie d'une adolescente, à peine sortie de l'enfance qui en connaît plus sur les jeux de l'amour que la légendaire duchesse de la Trémouille mais se plaint de la décadence morale de sa propre génération !
Nous sommes égarés au milieu de la tempête, dans un village perdu de la plus désertique des vallées de montagne où semblent errer encore les noirs fantômes des derniers Vaudois… Et nos hôtes, de vertueux instituteurs, nous invitent, tout naturellement, à nous joindre à leurs ébats amoureux… J'imagine que l'animateur vedette de la première chaîne de télévision va sortir du placard pour nous féliciter d'avoir résisté à l'offre alléchante de nos hôtes… Le rire parfois confine au désespoir.
" Tu sais, me dit-elle, j'ai suivi, il y a quelques années, une espèce de lord en Écosse, dans un manoir sinistre et glacial, comme il se doit, où régnait sa vieille sorcière de mère. Il voulait m'épouser, lui aussi. Mais sa mère poussa de hauts cris en m'entendant chanter dans les couloirs, rire à table et bavarder avec les laquais. C'était trop pour elle et pour moi aussi. J'ai fui en stop. Le premier chauffeur qui m'a laissée monter dans son camion s'est bientôt arrêté sur un parking désert et m'a fait comprendre que de gré ou de force je devrais payer mon voyage.
J'ai traversé toute la Grande Bretagne en deux jours. Les types me disaient : " Si tu fais du stop, c'est que tu aimes ça… que tu es une salope ! Raconte pas d'histoires ! Une nana qui arrête les camionneurs, elle imagine bien qu'on va lui proposer la botte… ". La honte les poussait à m'accuser de les avoir dragués pour piquer leur fric ou je ne sais quoi…
Le dernier qui m'a prise en stop -mais ils n'ont pas tous cherché à coucher avec moi- était un soldat de circonstance récemment démobilisé. Il m'a raconté qu'il avait combattu, comme mercenaire, au Biafra, pendant la guerre civile, et qu'il avait violé, battu, assassiné des femmes et des enfants et que tout le monde faisait ça… Il a conclu : " Les mercenaires sont des pauvres types, des paumés pour qui la vie, la mort n'ont pas beaucoup de sens... ".
À ce moment là, j'ai pris peur. J'ai compris que ce type était en roue libre, prêt à m'entraîner dans la colonne des faits divers. Je lui ai demandé qu'on s'arrête pour boire un café et je me suis enfuie. "

 

 


 

 

 

 

 

 

 

Deux

 

[Le Cahier rouge]

Au premier étage du bâtiment central de l'aéroport, se presse, sur la terrasse, une foule bruyante et colorée. Des blancs, des noirs, africains et toubabs, serrés les uns contre les autres, essaient d'apercevoir entre les nuages qui s'amoncellent de plus en plus vite, le courrier de France, dont l'arrivée vient d'être annoncée par le haut-parleur. C'est la fin de la saison des pluies. La chaleur humide et orageuse ajoute à la nervosité de l'attente et tempère quelque peu l'humeur joyeuse de la foule. Sur l'aire de béton maculée de fuel, les pompiers s'apprêtent à prendre place dans le camion préposé au contrôle de l'atterrissage.
Un enfant soudain pousse un cri en tendant le bras et les têtes se tournent vers la petite tache grise qui a surgi au firmament, entre deux nuages. Puis le ciel s'obscurcit et le vent se lève dessinant de longs tourbillons de poussière rouge sur l'horizon. Des chapeaux s'envolent tandis que sur la piste deux ouvriers attardés luttent contre la bourrasque pour rejoindre un abri. La foule enfin reflue en désordre vers l'intérieur du bâtiment.
Une fois passée la tornade, la pluie se met à tomber à verse apportant une bouffée de fraîcheur à l'atmosphère lourde de l'après-midi. L'avion doit attendre pour atterrir que l'orage s'apaise et nombre de personnes s'entassent dans le bar, criant, riant, interpellant les garçons débordés mais placides.
Après quelques minutes, le ciel s'éclaircit et le calme revient. Le camion des pompiers quitte son aire de stationnement au moment où le haut parleur annonce l'atterrissage imminent du DC8 de la compagnie nationale. La foule se déplace vers la terrasse.
À l'est, en bout de piste, l'énorme carcasse se pose dans une gerbe d'eau et de vapeur et rebondit plusieurs fois, puis on entend le hurlement des réacteurs inversés et le sifflement des aérofreins.
Sur la terrasse et dans le bar, les conversations ont cessé. Tous les visages se tendent vers l'engin qui avale la piste en vrombissant, crachant des étincelles par ses quatre réacteurs et tremblant de toute sa tôle sous l'effet du violent freinage. " Trop vite ! " Une voix anonyme exprime la pensée secrète de la foule.
À l'autre bout du goudron, l'avion fait en vain un dernier effort pour s'arrêter. Il franchit la limite bétonnée de l'aire d'atterrissage, soulève un nuage de boue, bondit par dessus la route riveraine, puis capote et explose au milieu des maisons de terre battue du quartier périphérique de l'aéroport où s'entasse la frange la plus misérable de la population de la capitale.
Un gigantesque incendie s'élève alors de la carcasse disloquée et se communique aux toits de paille des misérables cahutes. Le camion des pompiers qui a poursuivi à toute allure la course folle de l'appareil, ne réussit même pas à rejoindre le lieu du crash : il s'embourbe en bout de piste, dans la terre détrempée.
Tandis que la foule se précipite dans le vaste escalier de l'aérogare pour tenter d'approcher l'épave, un Européen d'une trentaine d'années vêtu d'un large pantalon de cotonnade écrue et d'une veste saharienne qu'il porte à même la peau, quitte la terrasse et pénètre dans le bar.
S'adossant au comptoir, il vide d'un trait le verre de whisky qu'il a abandonné un peu plus tôt, à moitié plein. Puis il fait un geste de la main comme pour en commander un autre mais il n'y a plus personne derrière le bar. Il soulève alors son chapeau de toile pour s'essuyer le front, rejette ses cheveux en arrière puis sort de sa poche un billet froissé qu'il glisse sous son verre avant de prendre le chemin de la sortie.
Sur le parking, derrière l'aérogare, une dizaine de taxis sont rangés, vides, abandonnés par leurs chauffeurs. L'homme, décontenancé, hésite quelques secondes puis il s'éloigne vivement, prenant au plus court à travers les ruelles pour rejoindre le centre de la ville. La terre mouillée exhale une riche odeur fétide qui se mêle à celle, âcre et parfumée, qu'apporte la fumée des braseros. Sur le pas de leurs portes, les femmes ont entrepris de préparer le repas du soir. Derrière l'aéroport, aux confins de l'agglomération, les derniers rougeoiements du soleil se mêlent à la lueur de l'incendie et la colline aux rochers déchiquetés découpe sa masse noire sur le ciel écarlate. La nuit tropicale s'installe, brutale et profonde...


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Guillaume à Bénédicte
Bamako, le 10 mai

Quand nous nous sommes quittés, nous étions fatigués l'un de l'autre. Moi, en tout cas, j'étais fatigué de toi. Il n'y avait plus entre nous que l'amour parfois, le soir sur la terrasse.
Et pourtant j'ai du mal à imaginer la scène... votre première rencontre, les regards qui se troublent et l'hypocrisie du désir qui n'ose pas s'avouer, les phrases ambiguës, les gestes inachevés, comme dans toutes les histoires d'amour, puisqu'il s'agit d'amour à ce que tu m'écris. Comme si cela devait me réconforter !
J'ai ouvert ce soir le cahier broché, à la couverture de carton rouge, acheté chez Gibert la veille de notre départ. L'odeur de Paris m'a saisi à la gorge, cette odeur électrique de métro et de vase... Je n'ai pourtant aucune nostalgie des quais de Seine, ni de la Halle aux Vins !
Il m'est venu l'idée d'écrire -comme pour remplir le vide que je sens peu à peu s'ouvrir devant moi. J'allais me mettre à l'ouvrage quand le grincement du portail m'a annoncé l'arrivée de Seydou. Il est entré -hilare comme à son habitude !- chargé d'un carton de Johnny Walker de contrebande dont il m'avait annoncé la livraison imminente.
On a trinqué ensemble. Il m'a expliqué son trafic : les douaniers, les taxis de l'aéroport et les camionneurs ivoiriens... Puis il a conclu " C'est pas de la gnognotte ! " et il est disparu d'un coup, comme il était arrivé.
Je suis resté un long moment rêveur et j'ai voulu imaginer la suite de l'histoire. De quelle histoire ? La tienne, la nôtre, celle de Seydou, la mienne ? Celle de la colonie des petits blancs, affaissés sur les balancelles du club de tennis au crépuscule, ou celle des techniciens affairés du studio de la télévision ?
La nuit est tombée et l'épicier, de l'autre côté de la rue, a allumé son brasero. J'ai cassé un pain de glace dans un seau. Diallo m'en rapporte tous les matins du marché, car les coupures de courant dorénavant sont quotidiennes. Il n'y a plus d'eau au barrage de Sotuba et le frigidaire ne réussit plus à saisir les glaçons. La nuit, bien souvent, le ventilateur lui aussi reste en panne. Je mange des cacahuètes, je bois ; je remâche mon histoire...
Des nuages ont tourné toute la journée autour de la ville. Il pleut à Kati, paraît-il, Bamako comme toujours devra attendre. C'est l'époque où les gens deviennent fous d'espérer la pluie. Je rêve des pluies froides d'automne en Europe.
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Françoise à Sophie
Bamako, le 16 mai

Je t'ai déjà parlé de Guillaume. Il travaille à la télévision et moi, de temps à autre, je l'aperçois dans les studios. Je dois dire qu'il est très beau. Le plus bel homme de Bamako, sûrement, parmi les Français en tout cas. Et je suis attentive.
Mais je vais trop vite. J'ai la tête confuse quand je pense à lui. Donc, j'espérais bien faire sa connaissance autrement que dans les couloirs du ministère. Et ce matin, il a débarqué dans notre réunion de production, échevelé, mal rasé mais l'œil vif et le sourire au coin de la lèvre. Il sortait de je ne sais quelle cuite ou de je ne sais quelle maison de femmes. Elles sont toutes dingues de lui. Et il ne semble même pas s'en rendre compte. De temps à autre, il en prend une pour son garde-manger.
Je délire, mais il m'a vraiment troublée ! Il faut que je te raconte, il a fait la chose la plus folle qu'on puisse imaginer et il m'a procuré le plus étrange des plaisirs. Tu crois deviner mais tu es loin du compte...
Je t'écris assise sur la tara au bord de la terrasse. J'entends crier les chauves-souris qui sont accrochées aux branches du manguier. Bernard est derrière moi, il lit un roman noir. Il ne fait plus que cela, il lit, il boit. Le pauvre, s'il savait ! Il serait peut-être jaloux ? Eh quoi ? Cette histoire ne le regarde pas. C'est la mienne. J'ai le droit bien sûr d'avoir mon histoire ! Mais je reviens à Guillaume...
À la production, il est chargé des scénarios, livrets, dialogues… Il écrit, il rédige, il concocte. Il passe d'un projet à l'autre. Il donne le
la, il met le fluide. Tu n'imagines pas comme c'est lourd à faire avancer un programme de télévision scolaire ! Il sauve les embarcations du naufrage et corrige même les fautes d'orthographe !
Quand il s'est assis près de moi, j'ai compris que j'avais ma chance. Je ne sais quoi dans son sourire m'a prouvé que pour une fois il me regardait et que j'étais plutôt à son goût. Cela m'a provoqué un agréable picotement du côté du bas-ventre. Tu connais ça, n'est-ce pas ?
Heureusement que je peux t'écrire. Je deviendrais folle si je ne pouvais pas raconter tranquillement ma vie à quelqu'un. Ici, ce n'est pas possible. Les confidences circulent trop vite. Donc, j'avais envie de lui et je me demandais déjà comment j'allais faire. Je ne voulais pas me jeter à sa tête. C'est trop facile. Mais je ne voulais pas non plus le laisser échapper.
Le hasard a bien arrangé les choses. François, un autre... mais tu sais déjà ! Tu dois me penser folle de m'enticher de tous les hommes que je rencontre. C'est comme ça. C'est ma nature.
François donc est en train de tourner une série d'émissions consacrées à la décolonisation, et, comme à son habitude, il monte d'invraisemblables mises en scène. Aujourd'hui, il avait reconstitué une parade militaire et tout le personnel du studio était appelé à faire de la figuration. On retrouve toujours les mêmes têtes sur les programmes, et peu à peu chacun se spécialise dans un rôle. Moi, j'étais la femme de l'ambassadeur, et l'ambassadeur, c'était Guillaume !
Il s'est installé derrière moi, sur la tribune, et très vite j'ai senti, de façon précise, qu'il avait envie de moi... J'avais une petite robe de coton bleue que nous avons achetée ensemble chez Tati, l'été dernier, et que tu trouvais bien légère. Elle a en tous cas le mérite de se boutonner dans le dos...
Donc il a ouvert délicatement les pans de ma robe puis il a glissé ses mains contre mes reins. J'ai essayé de me défendre. Je me mordais les lèvres, mais le simple fait de résister au plaisir en multipliait l'effet par dix. J'avais la gorge sèche et je ne pouvais plus prononcer un mot. C'était une barre délicieuse qui me traversait le ventre et la poitrine. Je sentais tout mon corps trembler tandis que la caméra balayait la tribune. J'étais tétanisée, incapable de rien dire ni de faire un seul geste.
Mais ce que je n'imaginais pas et qui a provoqué en moi une explosion de surprise et de plaisir, c'est qu'avec délicatesse mais sans hésitation, il m'a prise...
C'est le moment que François a choisi pour lancer la caméra. Je crois que personne n'a rien deviné, mais moi je garderai la cassette. Je te la montrerai. On sourit béats tous les deux, comme sur une photo de famille. Quelle famille !
Tu vois si nos relations sont vite devenues intimes ! Ne me dis pas que je suis folle... Si tu savais l'extase qui m'a envahie ! Quelle aventure ! Tu ne me pensais pas aussi crue ? Moi, non plus ! Mais il rend les choses tellement simples.
Voilà ce qui m'est arrivé. Je dois le revoir tout à l'heure. J'irai chez lui après mes cours. J'ai envie de le dévorer.
Ne te fais pas trop de souci pour moi. Ta vieille amie est très heureuse.

P.S. : Il ne pleut toujours pas. C'est étouffant. Plus personne ne travaille. Les élèves dorment pendant les cours. Le vent souffle de temps à autre. On l'appelle le Vent des Fous parce que c'est la période de l'année où, subitement les gens les plus raisonnables adoptent des comportements étranges...
On a rapatrié hier le corps d'un soldat qui s'est suicidé en avalant de la soude caustique.
Quand tu viendras nous rendre visite je t'emmènerai au Marché Rose et au zoo. Il n'y a presque rien dans le parc, sinon un vieil éléphant sous alimenté, le regard triste, la trompe en berne.
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Guillaume à Bénédicte
Bamako, le 18 mai

Hier soir, j'ai emmené Patrick au Trois Caïmans. Je l'ai arraché à ses livres de grammaire. Je lui ai dit que j'avais besoin de quelqu'un pour m'accompagner dans mon ivresse.

J'ai bu et je l'ai fait boire. Il y avait là Astan et Monika, deux entraîneuses qui sont devenues mes amies depuis ton départ. Monika est une vraie professionnelle, secrète, cynique avec un fond d'amertume et de haine. Astan est restée une enfant. Elle aime danser et rire ; elle boit beaucoup trop ; ses amies disent qu'elle est folle. Elle était en compagnie d'un gros Allemand de la République Démocratique qui est venu construire une cimenterie. Je l'ai arrachée de force à ses bras. Puis nous sommes montés tous les quatre sur la moto de Patrick pour rentrer joyeusement finir la nuit à Hamdalaye.
Astan s'est mise à danser seule sur la terrasse et Patrick s'est retiré bientôt en compagnie de Monika. Astan riait sans fin en tournant sur elle-même, les yeux fermés, comme un derviche. Je l'ai rejointe dans sa danse. Elle s'est mise à chanter doucement : " Chéri, chéri... ". C'est le seul mot de français qu'elle connaisse, je crois !
Astan vit à Badalabougou de l'autre côté du fleuve. Comme le jour se levait, je l'ai raccompagnée chez elle. Je lui ai dit que tu aimais plus que tout la clarté irréelle des matins d'Afrique.
Elle ne comprenait pas mais elle se serrait contre moi et elle me caressait doucement le cou. Quand je l'ai laissée, elle m'a regardé. Je lui ai donné de l'argent. Elle m'a dit non. Elle a souri tristement et elle est partie.
Je devrais partir moi aussi. J'essaie de dévorer ma vie et l'Afrique me dévore. Cette course n'a pas de sens mais la force des impressions qui s'accumulent m'enivre et c'est tout ce qui m'importe.

 

[Le Cahier rouge -suite]

Dans le hall du Grand Hôtel règne une animation inhabituelle. Plusieurs groupes de personnes parlent à haute voix en faisant de grands gestes et commentent la nouvelle de la catastrophe qui s'est propagée à travers la ville.
L'homme au chapeau de toile monte dans sa chambre sans s'attarder. Il est saisi par un frisson en y pénétrant ; il débranche le climatiseur puis se déshabille et se glisse sous la douche.
Comme il entreprend ensuite de se raser pour la seconde fois de la journée, le téléphone se met à sonner. Le visage barbouillé de savon, il quitte la salle de bains, décroche le récepteur, branche le haut-parleur et s'assied sur le bord du lit. À l'autre bout du fil, son interlocuteur semble avoir du mal à trouver ses mots.
" Ici, Allan... J'aimerais... vous rencontrer ce soir. Je vais passer à l'hôtel, si ça ne vous dérange pas.
- Vous me trouverez à la piscine ou au bar, si vous ne tardez pas trop. "
Richard raccroche le combiné et rejoint la salle de bains où il achève sa toilette. Puis il enfile un maillot de bain, saisit une serviette et descend à la piscine. Pas un nageur dans le bassin. Richard plonge et barbote quelque temps dans l'eau tiède puis il sort en s'ébrouant comme une otarie, s'essuie la tête et se laisse tomber sur une chaise longue. Un serveur s'approche de lui en souriant et lui demande si l'eau est bonne. Il acquiesce.
Au bar, deux Français s'entretiennent de l'accident de l'après-midi.
- Ça devait arriver ! L'année dernière, déjà, un cargo est sorti de la piste...
Au bord de l'eau, une jeune femme est allongée sur un matelas, assoupie. Elle a de longs cheveux blonds, raides, un visage fin dont elle cache les yeux derrière de larges lunettes de soleil qui renvoient à Richard son propre regard. Richard boit une gorgée du verre que vient de lui apporter le garçon.
Allan arrive alors et s'installe sur un tabouret près de lui. C'est un homme jeune, le cheveu court, un visage quelconque sur une carrure d'athlète. Après quelques mots de salutation Allan en vient à son sujet de préoccupation.
- Il y a peu de survivants... plus de deux cents morts dans l'avion, des Français pour la plupart. Les pompiers n'ont même pas pu approcher la carcasse ; ils n'étaient pas suffisamment équipés. Il y a aussi des victimes dans la population du quartier. On ne sait pas combien. Cinquante ou cent, ou plus... Les gens se sont affolés. La police a dû intervenir …
Allan s'exprime dans un français malhabile avec un fort accent yankee. Il regarde Richard qui suce les dernières gouttes de sa boisson.
- Qu'est-ce que vous en pensez ?
- Nous avons déjà eu l'occasion d'évoquer ensemble l'éventualité d'une telle catastrophe... répond Richard. Puis, après un temps de réflexion, il reprend :
- À vrai dire, cela ne me concerne plus… Je prends l'avion samedi. Nous ne nous reverrons probablement pas.

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Guillaume à Bénédicte
Bamako, le 24 mai

Il est midi. Diallo s'est endormi sous l'auvent de la cuisine. Son travail se réduit maintenant à préparer la sempiternelle salade de concombres et de tomates qui accompagne le filet aux pommes de terre nouvelles. Quand il arrive, il fait chauffer le café et me réveille. Il me demande toujours de tes nouvelles, mais moins souvent qu'au début.
Je me suis servi un grand verre de whisky pour me réveiller de ma cuite. Je maigris, il fait si chaud. Cette nuit à deux heures, je me suis retrouvé chez Sonia. Tu ne la connais pas. C'est la papesse de la vie nocturne. Elle a fait fortune du côté de Pigalle, puis elle a renoncé à l'Europe pour ouvrir un restaurant de nuit à Bamako. On y rencontre toutes les vedettes de la vie locale. Ce n'est pas très élégant mais la tête de mouton grillée vaut le déplacement.
J'étais soûl, j'ai injurié le chef de la police... Il était ivre lui aussi et prétendait que les Français sont tous des cons. Je lui ai dit que son opinion n'était pas inintéressante sur le fond, mais méritait d'être nuancée compte tenu de ma présence. Il a vomi un chapelet d'injures. J'en avais autant pour lui et les choses auraient pu dégénérer si Sonia n'avait repris la situation en main. J'ai fini la nuit aux
Trois Caïmans.


[Le Cahier rouge -suite]

À neuf heures, Louis range sa voiture sur le parking presque désert du restaurant "le Sahel". Il traverse la rangée de petits marchands ambulants qui ont installé leurs tabliers de part et d'autre du portail d'entrée et proposent aux clients du restaurant des cigarettes, des bonbons, du chewing-gum ou des noix de cola. Il dit bonjour au gardien et pénètre sous le portique de palmiers qui mène au bar. À droite de l'allée, sur une petite terrasse, des tables sont dressées pour le dîner. Un groupe de serveurs en tenue blanche attendent sans impatience d'éventuels clients. Sur la gauche, la piste de danse qui donne en surplomb sur le fleuve, est brillamment illuminée mais déserte.
Il est trop tôt et, de toute manière, peu de gens auront le goût d'aller danser ce soir, après la catastrophe qui vient de se produire. Louis s'installe au bar, échange quelques mots avec la serveuse et se fait servir un verre de bourbon.
Il voit bientôt Robert, le patron de la boîte, s'avancer vers lui. Robert, dont le visage est traversé d'une large cicatrice, porte toujours un smoking blanc trop large, qui lui donne l'allure d'un paysan endimanché.
Il s'assied sur le tabouret à côté de Louis et après quelques mots de salutation, il lui dit qu'il revient de l'aéroport, qu'il a pu s'approcher des débris encore fumants de l'appareil, que c'était un spectacle impressionnant, une véritable horreur, qu'il a été pris à la gorge par l'odeur de chair carbonisée et que cela lui a rappelé le Biafra, en pire.
Robert a commencé sa carrière en Afrique comme mercenaire et il ne manque jamais une occasion de le rappeler. Lorsqu'il est ivre, ou en confiance, il se laisse aller à raconter ses souvenirs de massacre, de bombardements, de viols, de famine...
Louis fait semblant d'écouter.
- J'ai vu Johnny cet après-midi, le départ est avancé.
Louis lève la tête. La conversation devient intéressante.
- Avancé, pourquoi ?
- Je ne sais pas. À cause de l'accident sans doute. Vous partirez cette nuit. Johnny t'expliquera. Il sera là tout à l'heure.
- Cette nuit ? Louis regarde Robert avec surprise mais ce dernier fuit son regard. Il y a quelque chose qui cloche ?
- Non, je ne pense pas, tu en discuteras avec Johnny. Il faut que je me tire, je dois vérifier que tout est en place pour la soirée. Salut !
Robert s'esquive derrière le bar.
La sono joue "Kiss me soon, I am feeling fine". C'est le tube de la saison. Astan et Monika, deux entraîneuses habituées du Sahel, bavardent au bord de la piste, esquissant sans conviction quelques pas de danse : l'heure n'est pas à la fête. Lorsqu'elles se voient observées, elles font de grands signes à Louis, pour qu'il vienne les rejoindre. Il leur explique par gestes qu'il va manger et leur crie : "Plus tard".
Louis a quitté la France, après la grève de 68, incapable de reprendre son travail à l'atelier stéphanois de chaudronnerie où il faisait fonction de contremaître. Il est parti, avec son chien, visiter l'Afrique. Embarqué sur un cargo belge, en escale à Marseille, il a rejoint Dakar où un grossiste libanais l'a bientôt recruté pour distribuer de la quincaillerie et des charpentes métalliques, à l'intérieur du continent. Il sillonne désormais les pays du sahel avec son camion rempli d'engins en tout genre.
Robert, récemment, lui a proposé de se joindre à l'escorte d'un convoi de marchandises en provenance du Maghreb : un job bien payé pour un broussard discret… Il a accepté, par curiosité plus encore que par attrait du gain.
Johnny vient d'apparaître, à l'entrée du restaurant. Il est de petite taille, sec, nerveux, et mince. Il marche en claudiquant, la tête rentrée dans les épaules, et fait inévitablement penser à un charognard. Il tend la main et s'assied en face de Louis.
Johnny s'appelle Jean de son vrai nom mais tient au sobriquet qu'il a rapporté d'un long séjour d'affaires aux États-Unis. Quoique cinquantenaire, il semble encore très jeune.
Il vit à Kybena depuis plus de dix ans. On raconte qu'il a eu des ennuis en France à la fin de la guerre d'Algérie. Il aime laisser entendre qu'il est une sorte de réfugié politique.
C'est en fait un petit truand qui s'est fait de solides amitiés dans l'administration du pays, tout particulièrement chez les policiers et les douaniers.
Johnny appelle le garçon et lui commande un steak frites, puis il se sert un verre de vin, allume une cigarette et se met à parler.
- Tu es au courant de l'accident de cet après-midi ?
Louis hoche la tête sans répondre. Existe-t-il une seule personne à Kybena qui ne soit pas au courant de la catastrophe ? Johnny poursuit :
- Il y avait dans l'avion trois types qui devaient se joindre à nous pour le transport. À l'heure qu'il est, il n'en reste pas grand-chose. On va donc partir ce soir, Marcel, toi et moi. On recrutera deux chauffeurs africains à Hatamou. Sidibe prendra la place du troisième. Il nous rejoindra là-bas mardi avec les autres et on filera ensemble jusqu'à Kanaye.
Louis acquiesce mais ce changement de programme l'étonne. Pourquoi Johnny veut-il recruter des chauffeurs à Hatamou, alors qu'il prétendait avoir besoin d'hommes de toute confiance ? Pourquoi décide-t-il soudain de se déplacer lui-même, alors qu'il avait prévu de rester à Kybena pour ne pas éveiller les soupçons ?
Il préfère cependant taire ses réflexions. Il pose quelques questions de détail sur la façon dont se déroulera le voyage. Il n'obtient que des réponses évasives et s'en montre satisfait. La conversation change de sujet. Louis demande à Johnny s'il a des informations sur les raisons de la catastrophe.
- Le pilote ne connaissait pas la ligne, il s'est posé trop long ; l'avion a rebondi, la piste était glissante...
- Ça va susciter des bulles dans le gratin local, non ?
Johnny n'a pas l'air de comprendre tout de suite le sens du commentaire de Louis. Il le regarde étonné, attendant une explication.
- Il y en a qui vont se demander pourquoi le nouvel aéroport n'a pas été ouvert plus tôt…
Johnny s'est arrêté de manger. Une expression inquiète s'empare de son visage. Il semble réfléchir profondément.
Louis l'observe avec amusement, surpris par le peu de sagacité de son compagnon. Chacun sait en effet à Kybena que le report de l'ouverture du nouvel aéroport est dû au défaut d'une grosse entreprise américaine de matériel électronique qui refuse de livrer les éléments nécessaires à la mise en service de la tour de contrôle.
Les clauses du paiement n'ont pas été respectées... L'argent a disparu ! Un bon nombre de personnes, dont plusieurs ministres, sont compromises dans l'affaire. Le scandale a exacerbé le conflit qui oppose au gouvernement le lobby américain au noyau francophile.
La boîte de nuit que dirige Johnny est fréquentée par les fonctionnaires pro-français et tout particulièrement par le chef de la police, que tout le pays connaît sous le nom de Bibi.
Bibi inspire la haine et la terreur jusqu'au fond des campagnes et même, dit-on, jusqu'à l'intérieur du palais présidentiel. Il protége Johnny qui lui sert à l'occasion d'informateur et lui facilite l'organisation de fructueuses affaires de contrebande.
Bibi, enfin, est personnellement impliqué dans le scandale du nouvel aéroport.
Louis, comme toute la colonie blanche de la ville, est au courant de ce détail et il lui est venu à l'idée, comme à beaucoup d'autres, que le chef de la police allait enfin se voir neutralisé, sous la pression de l'ambassade de France qui ne pourra rester insensible à une telle hécatombe de ses ressortissants…
C'est également la réflexion qu'il voit se dessiner peu à peu sur le visage de son vis-à-vis.

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Françoise à Sophie

Bamako, le 8 juin

Je te raconte la suite de mes aventures et d'abord la cérémonie du thé. C'est le nom que Guillaume donne à nos rencontres qui sont devenues en peu de temps quotidiennes. Pour moi, c'est déjà un besoin extrême, et si, par malheur nous sommes obligés de renoncer à l'un de nos rendez-vous, j'en suis malade pendant toute la journée qui suit, vraiment malade !
C'est mon corps qui s'attache à lui et qui en redemande sans cesse. Mais il faut que je te raconte... La première fois, je suis allée au lycée à vélo. J'ai annoncé à Bernard que j'avais l'intention d'aller me promener après les cours, ce qui l'a un peu surpris vu la chaleur, mais il manque tellement d'imagination ou d'intérêt pour moi qu'il n'a pas insisté. Donc, à la fin de l'après-midi, je me suis dirigée vers Hamdalaye où Guillaume habite une villa perdue au milieu du quartier africain. C'est un drôle de type. Il a toujours chez lui une foule de gens qui entrent et qui sortent, qui s'assoient dans un coin sans rien dire, se servent à boire et à manger, font un somme dans un fauteuil ou sur une natte, puis repartent. Lui continue ses activités comme si de rien n'était. De temps en temps, il engage un bout de conversation avec ses visiteurs.
Il passe l'essentiel de son temps à lire, à écrire ou à dormir. La nuit, il traîne dans les boîtes mais il m'a dit que depuis qu'il me connaît il a renoncé à ses nuits d'orgie. Je ne le crois qu'à moitié mais je ne suis pas jalouse, tant qu'il m'aime en tous cas.
Je suis arrivée chez lui vers cinq heures et quart. Il était en train d'arroser son jardin, vêtu d'un simple short. Il sentait la terre mouillée, son corps ruisselait. Il m'a offert un bouquet de roses qu'il venait de tailler. Je les ai disposées dans un pot de terre cuite pendant qu'il préparait le thé. Ensuite, on s'est installé dans l'angle de la terrasse où il avait aménagé des matelas et des couvertures en un savant désordre.
Nous nous sommes assis en tailleur à quelque distance l'un de l'autre, de trois quarts. Entre nous, à même le sol, il a posé le bouquet de fleurs.
Il a branché en sourdine une musique populaire chantée traditionnelle de Ségou, puis il s'est mis à détailler une à une les roses du bouquet. Et à chaque nouveau pétale, c'était tout un monde qui se mettait à vivre...
Je ne saurais te décrire la scène. La moindre nuance de couleur devenait l'embrasement d'un feu de brousse, au petit matin, et le pli des pétales, le jeu des vagues sur le fleuve... le souvenir d'une brise amoureuse faisant frissonner la chair de quelque princesse endormie qui serait venue reposer à ses pieds et préparer notre lit d'amour... Bref... en tout cela bien sûr, il y avait comme une lente préparation à l'amour, une fascination, un charme qui, opérant peu à peu envahissait l'espace. Nos corps, le sien, le mien, étaient sensibles à la moindre palpitation du feuillage, à la plus ténue des essences qui montaient du jardin, portée par le parfum de la terre qui boit... (
Hum ! Non, je ne fume pas de chanvre, lui non plus ! Il s'en tient à l'alcool, et moi... mais je continue...).Quand la voix s'est tue, je ne bougeais plus. Mon corps était apaisé et tendu. J'étais présente au moindre grain de ma peau, et, quoiqu'il fût toujours éloigné de moi, j'avais l'impression de le toucher déjà. Ma poitrine palpitait doucement sous l'étoffe de ma robe. Je sentais avec un plaisir infini le frottement de mon téton contre la soie légère. Mon corps s'électrisait peu à peu, par vagues concentriques. Je me suis laissée glisser vers lui comme une fleur qui s'ouvre...
Je te passe les détails. J'ai l'impression que tu dois bien rire de mes effets épistolaires. J'essaie simplement de t'expliquer que je découvre en moi et en lui tout un monde que je suppose infini, de plaisir, de tendresse et de jouissances sans cesse renouvelés.

P.S. : Qu'est-ce qui nous pousse à une telle frénésie ? La chaleur et la poussière doivent jouer un grand rôle dans cette envie délirante de baiser toujours. Ou la peur de la mort ? Ici, la mort est présente partout, à chaque instant. Parce qu'il n'y a pas d'avenir. Parce que le temps se rassemble tout entier dans l'instant. Tous les jours, il fait beau, tous les jours, il fait chaud. Il ne se passe rien. Personne ne travaille. On fait tous semblant de travailler, mais on n'y croit pas.
L'avenir ? Retourner en France ? Les nouvelles qui arrivent d'Europe sont dérisoires et désuètes. On devine bien que nos histoires d'amour dans la cour du ministère sont plus graves que tout ce qui se passe ailleurs dans le monde. Guillaume dit qu'il va y avoir une révolution. Il ajoute que sans doute, elle a déjà eu lieu, sans qu'on s'en rende compte. Guillaume est fou. J'en suis sûre, mais ça ne se voit pas clairement parce qu'il brouille les pistes.
Je pressens que je suis enceinte. Je n'en parle à personne. En voilà une affaire ! Le courrier de France n'arrive plus. Je suis sans nouvelles de toi. Il paraît qu'il y a une grève, là-bas, comme en 68. On parle beaucoup de 68 ici. Tous ont leur idée à ce propos. Moi, je n'y comprends rien. Est-ce tellement important ?

 

[Le Cahier rouge -suite]

" Quoiqu'il soit plus de dix heures, Richard constate en pénétrant chez Samson qu'il fait partie des premiers arrivés. Il salue la maîtresse de maison qui s'empresse vers lui et se dirige à ses côtés vers le cercle des invités déjà présents. Ces derniers sont installés sur la pelouse tout autour de la piscine. Il y a là le consul de France et sa femme, Edwyn Mac Farlane, citoyen américain, conseiller économique, et le colonel Delamare, attaché militaire de l'ambassade de France. Richard les salue les uns après les autres, puis il fait un geste de la main à Mrs Mac Farlane, qui, profitant de son avance ou du retard des invités, se délasse dans la piscine.
- Hello, Mary…
Elle répond d'un grand sourire et, frappant l'eau de ses mains, fait semblant de vouloir l'asperger. Richard s'installe sur un tabouret au bord de l'eau. La conversation générale, multilingue, roule autour des implications et conséquences politiques de l'accident de l'après-midi. Le colonel Delamare affirme que cet événement est une fois de plus la preuve de l'immaturité des dirigeants locaux et regrette que l'on ait " trop tôt abandonné les colonies africaines à elles-mêmes, au détriment de leur propre intérêt... "
Le consul de France, qui a réussi à échapper quelque temps au tourbillon engendré par la catastrophe, semble inquiet des conséquences que l'événement pourrait avoir à la fois sur l'avenir politique du gouvernement local et sur sa propre carrière.
- En plus du fait que cette catastrophe est humainement effroyable, dit-il, on ne peut s'empêcher de penser aux répercussions probables sur la population locale !
- Qu'est-ce ce que vous entendez par là ? l'interroge Mac Farlane. Vous craignez des révoltes ?
- Pire, répond le consul. J'ai appris que la police avait eu du mal à contenir les manifestations de colère des populations du quartier où s'est abattu l'avion. Elle a dû faire usage de ses armes. Une partie au moins des morts et des blessés que l'on déplore provient de cette émeute. Je me demande si le gouvernement serait en mesure de faire face à une propagation du mouvement, telle qu'elle risque de se produire dans les prochains jours, sans parler bien sûr des peuplades du nord toujours à l'affût d'une aubaine pour faire le coup de feu...
- Et alors ? Un autre gouvernement prendra la place. Est-ce si terrible ?
Tout le monde se retourne. Les dernières paroles viennent d'être prononcées par Mary Mac Farlane qui sort théâtralement de la piscine en s'ébrouant nonchalamment.
Le consul refuse ostensiblement de répondre à la question mais, prenant un air peiné et paternel, il demande à Mary si l'eau est bonne. C'est au tour de la jeune femme d'ignorer son interlocuteur.
Elle s'approche de Richard et lui tend la main.
- Bonsoir, Richie. C'est étrange, tout le monde ici vous connaît sous le nom de Richie... Have you got a surname ? Bond, par exemple, like James ? Elle éclate de rire, comme surprise de sa propre plaisanterie.
- Richie, reprend-elle, que pensez-vous des remarks de Monsieur le Consul ? Ne croyez-vous pas qu'un nouveau gouvernement serait somme toute une opportunity pour ce pauvre pays… Mettons un gouvernement un peu plus libéral -ou democrat, comme on dit chez nous ?
Mary aime parler français quand elle s'adresse à Richard. Cela conforte leur complicité et lui rappelle sa jeunesse étudiante, à Paris.
Richard est expert de la F. A. O. Économiste non conformiste, chargé de mission pour l'ONU, spécialiste du tiers-monde, il voyage sans cesse d'un bout à l'autre de la planète, appelé tantôt à fournir une expertise, tantôt à gérer un programme d'intervention, tantôt à dispenser des conférences à l'un ou l'autre public. Ses connaissances multiples et ses relations variées, sa simplicité et sa discrétion en font un médiateur recherché pour toutes sortes de missions, publiques ou privées.
Richard sourit en observant Mary qui, sans aucune gêne, s'essuie et se peigne debout au milieu du cercle des invités.
Il la voit, pour la première fois, presque nue devant lui et ne peut s'empêcher d'être troublé par le curieux mélange de sensualité provocante et de froide indifférence qui émane de son attitude.
Comme si elle devinait ses pensées, Mary lui confie sa brosse à cheveux en lui disant :
- Aidez-moi, Richard, à démêler cette impossible toison…
Mary, de nationalité britannique, a fui, aux États-Unis, une famille et un pays qui l'ennuyaient pour goûter, en Nouvelle Angleterre, les joies de l'anonymat.
" Elle en fait beaucoup ! " pense Richard en déclinant la proposition.
De nouveaux invités se présentent alors et Mary se retire pour s'habiller tandis que Richard rejoint, à l'écart du brouhaha, une discussion technique sur le programme d'assèchement des marais du nord.
Les boys en livrée blanche font passer silencieusement les plateaux et chacun reprend sa place dans le doux ronron colonial.
Le repas est servi sous une paillote dressée au fond du jardin. Richard est assis auprès de Mary, qui est revenue transformée. Elle porte maintenant une robe noire toute droite, amplement décolletée. Sur sa gorge nue, luit un simple collier de perles d'ambre.
Elle semble avoir retrouvé sa réserve habituelle. Un parfum un peu lourd, émane de sa personne.
- Je prends samedi l'avion de treize heures, lui dit Richard. Je pense que les événements qui viennent de se dérouler confirment le bien-fondé des quelques réflexions que j'ai pu vous confier récemment. Il ne vous reste plus, si j'ose dire, qu'à vous montrer attentive aux remous qu'il ne saurait manquer de se produire... J'aimerais cependant attirer votre attention sur un point….
- Richie, passez-moi le plat de gambas, elles sont fraîches et c'est un vrai délice. Elles arrivent de Dakar, par avion... Vous connaissez Dakar ?
Richard, un instant décontenancé, fait le geste qu'on attend de lui mais ne répond pas à la question de sa voisine.
- Pourquoi semblez-vous soucieux ? reprend-elle alors. Tout ne s'est-il pas déroulé comme vous l'aviez… imaginé ? Puis, après quelques instants de silence : " Détendez-vous et profitons ensemble de cette soirée et de ce repas. Nous n'avons pas eu jusqu'à présent l'occasion de... bavarder. "
Richard se tait. Il ne peut s'empêcher de pressentir que l'amabilité de la jeune femme cache quelque arrière pensée. Mary devine la source de sa réticence :
- Vous avez raison. Ne jouons pas au plus malin… " Elle semble chercher ses mots : " En clair, j'aurais besoin que vous restiez un peu plus longtemps avec nous. Je comptais sur Allan pour… parer au plus pressé, mais je pense désormais qu'il n'est pas l'homme de la situation. Il n'a pas même réussi, à ce jour, à comprendre quel est au juste mon rôle ici... Il est dépassé par les événements et nous n'avons pas le temps de faire venir quelqu'un d'autre et de le mettre au courant de la situation. Donc, nous avons besoin de vous… "
Richard pense : nous y sommes ! Il est clair qu'Allan, tout chef d'antenne qu'il soit, n'est pas homme à gérer intelligemment la situation nouvelle qu'inaugure la catastrophe.
" Vous connaissez ma position : je ne suis ni tenté, ni sans doute compétent pour le travail qu'il vous reste à faire. Je le regrette mais je partirai samedi, comme prévu. J'ajoute que je suis fatigué de Kybena et de sa colonie blanche. "
Richard a laissé échapper quelques paroles plus agressives qu'il ne l'aurait souhaité. C'est presque un aveu de faiblesse. Mary a l'air de réfléchir un instant puis elle sourit et répond : " Tant pis, n'en parlons plus ! J'avais rêvé que je saurais vous retenir... "
Le dîner se poursuit aimablement. Richard note à peine une nuance de froideur dans l'attitude de sa voisine.
Alors que le dessert va être servi, une brusque tornade se lève emportant les fauteuils et les tables qui se trouvent sur la pelouse et mettant à mal le toit de la paillote sous laquelle la table est dressée.
Les conversations cessent aussitôt. Un flottement saisit l'assistance. Il est rare en cette saison que deux tornades se suivent dans la même journée. Passé le moment de surprise, c'est la fuite générale. Les invités se dépêchent vers la maison tandis que les boys enlèvent en hâte le reste du repas et les couverts. Seuls, Mary et Richard prennent le temps de finir ce qu'il y a dans leur assiette.
Lorsque la pluie se met à tomber, frappant bruyamment le toit de paille, Mary lève sa coupe de champagne et se tourne vers Richard :
- Quelle nouvelle catastrophe annonce cette tourmente ? Ou bien ne croyez-vous pas à la vertu des signes ?
Richard sourit et vide son verre.
- Je crois trop au destin pour ne pas être méfiant, dit-il, mais je connais au moins une façon de mettre les dieux de son côté…
Un éclair illumine le ciel et la suite de son propos se perd dans le bruit du tonnerre. La pluie tombe maintenant à verse et transperce de tous côtés le fragile abri. Richard se lève, prend Mary par le bras et l'entraîne vivement vers la maison. En cours de route, elle glisse et s'accroche à lui tout en se laissant choir. Richard la relève, elle s'abandonne dans ses bras. La tête pantelante, les cheveux trempés, la robe couverte de boue, elle tend vers lui son visage ruisselant.
Puis elle se ressaisit soudain et prenant son compagnon par la main, elle l'entraîne vers le bassin. " Viens ! " dit-elle. Ses yeux brillent dans la nuit, comme d'une folle. Elle se précipite vers la piscine et se jette à l'eau en riant. Il reste debout, hésitant, au bord du bassin, quand il entend, venant de la maison, le son de la voix de Mac Farlane :
- Mary, where are you, what are you doing ?
Il plonge alors tout habillé dans la piscine où patauge Mary, nage vers elle, la prend dans ses bras et l'entraîne vers le fond, en l'embrassant passionnément.
Ils émergent en soufflant et en riant. Ils se rétablissent sur le bord de la piscine et restent là, assis l'un à côté de l'autre, dégouttant d'eau, alors que l'averse redouble de violence. Ils rient à en perdre haleine. C'est ainsi que Mac Farlane les découvre lorsqu'il se décide à partir à la recherche de sa femme, protégé par un vaste parasol au tissu bigarré que tient à son côté un boy en livrée blanche.
L'apparition fantomatique de ce dernier redouble l'hilarité de Mary et Richard. Ils se lèvent tous deux et ne peuvent fournir une seule explication aux questions qu'on leur pose.
Dans le salon de la villa, la soirée traîne en longueur. L'assistance est nerveuse, chacun est plongé dans ses propres préoccupations. Loin de provoquer une détente, l'apparition de Mary et Richard ne fait que renforcer l'exaspération des convives et dès que la pluie cesse, chacun se retire.

 

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Guillaume à Bénédicte

Bamako, le 12 juin

Diallo m'a tiré de ma sieste pour me présenter sa nièce, Awa. Elle va le remplacer quelques jours à la cuisine car il doit se rendre à Ségou, auprès de son beau-frère malade.
Awa a seize ans. C'est un petit bout de femme délurée, vive et toujours prête à rire, vêtue d'un bout d'étoffe autour des reins qu'elle serre et desserre sans cesse selon la coquetterie des femmes du pays.
Elle sera donc cuisinière. Diallo me dit qu'elle est une grande spécialiste du poulet au citron mais que je devrai tuer moi-même les bêtes qu'elle m'apportera. Je devine là quelque sorcellerie...

 

[Le Cahier rouge -suite]

" Tu connais toute l'histoire, et un peu plus encore... "
Mary sourit en prononçant ces derniers mots. Elle se tient debout devant la fenêtre et semble s'intéresser à ce qui se passe dans la cour de l'hôtel. Son corps nu se dessine à contre-jour sur la baie vitrée. Richard en contemple avec attendrissement les contours délicats. Il est lui-même étendu sur son lit et réfléchit à ce qu'elle vient de lui dire autant qu'à la façon dont elle a cru devoir le lui présenter.
Ils se sont quittés la veille, après leur bain insolite, sans avoir reparlé d'une éventuelle prolongation de son séjour. Richard est rentré se coucher, un peu troublé, et déçu, mais bien décidé à boucler ses valises.
Réveillé le matin même par l'interphone de la réception, il n'a eu que le temps de sauter de son lit avant que Mary ne pénètre chez lui, fraîche et alerte, vêtue d'une robe courte et simple qu'elle a eu tôt fait de retirer. Elle était nue sous l'étoffe.
C'est de bon cœur que Richard a répondu à tant de fougue et rendu à son invitée l'hommage de son hospitalité. Tous deux ont ainsi retrouvé, dans leur jeu matinal, l'humeur puérile qui les avait saisis la veille.
Puis Mary, s'écartant de Richard, s'est mise à déambuler dans la chambre, et, sans s'inquiéter autrement du désordre de leur tenue, a entrepris de lui expliquer les raisons de son insistance à le voir rester à Kybena.
Richard a écouté patiemment l'exposé de sa compagne, non sans éprouver quelque difficulté à se concentrer sur les détails de son propos mais, quoiqu'il fût conscient du cabotinage qui se dissimulait derrière toute cette mise en scène, il n'a pas eu le courage de refuser le délai de quelques jours que lui demandait sa visiteuse.
Ils ont pris ensemble leur petit déjeuner dans le jardin fleuri de l'hôtel afin de discuter à leur aise du déroulement des opérations à venir.
- Tu sais la situation aussi bien que moi. Les Français sont restés enfermés dans leurs habitudes coloniales, la carotte et le bâton. L'ambassadeur n'a jamais accepté d'avoir une réelle discussion avec les responsables politiques locaux. Il les considère comme des singes savants. Il leur distribue de l'argent et des ordres. Mais il a plus de confiance dans ses hommes de main, qui constituent la pègre locale, que dans son personnel diplomatique... Les Français se sont disqualifiés par le soutien qu'ils ont apporté au chef de la police, le véritable homme fort du pays. C'est lui le principal obstacle à notre plan. C'est un homme fruste mais courageux. Il faut reconnaître que notre plan aurait plus de soutien dans la bourgeoisie locale si on pouvait l'écarter... Seulement, comme je viens de te le dire, toute la pègre locale est à son service, et nous n'avons pas d'hommes de main à nous. Voici un des problèmes que tu vas devoir résoudre, et ce n'est pas le moindre… "
Richard réfléchit, tandis que Mary le regarde. Après un moment de silence, il dit : " J'aime bien que les choses se fassent toutes seules, quitte à corriger le hasard… si le besoin s'en fait sentir… " Mary observe Richard avec curiosité : " Drôle de bonhomme ! "

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Guillaume à Bénédicte

Bamako, le 15 juin

Je ne suis plus qu'un corps qui mange, qui boit, qui baise. C'est une étrange frénésie qui m'a saisi (depuis ton départ ?) et qui libère en moi des forces que je n'imaginais pas.
Je soupçonne la nièce de Diallo de ne pas être étrangère à cette surprenante métamorphose ! Depuis qu'il est parti, elle s'introduit chaque matin, en catimini, dans la cuisine où elle prépare ses ragoûts de sorcière. Le premier jour, elle a lâché un coq déplumé dans le jardin. J'ai été réveillé par ses gloussements de fausset sous ma fenêtre.
Je me suis levé pour découvrir la cause de tout ce raffut. Awa m'a servi le café avec des tartines beurrées sur la petite table qu'elle avait dressée, inhabituellement, dans la cour intérieure, derrière la cuisine. Elle m'a expliqué que le coq était destiné à mon déjeuner et que je devrais lui tordre le cou. Comme elle ne connaît pas trois mots de français, elle m'a mimé toute la scène de façon très suggestive en riant aux éclats. Je me suis souvenu des dernières paroles de Diallo et j'ai réprimé un frisson à l'idée de la tâche désagréable qui m'attendait.
Awa est restée immobile près de moi tout le temps que j'ai mis à avaler mes tartines. Elle observait avec curiosité et amusement le moindre de mes gestes. Elle n'a sans doute jamais vu un toubabou de si près. Pendant tout ce temps, le volatile continuait de tourner autour de la villa en poussant son détestable chant du cygne. Puis une fois les tartines englouties, Awa m'a fait comprendre qu'il était temps que je me mette à l'ouvrage, si je voulais déjeuner dans un délai raisonnable. Elle m'a tendu le long couteau de cuisine, de l'air d'une conjurée de tragédie qui invite son complice à passer à l'action. Il n'était pas question de reculer. Bêtement j'ai senti que je jouais là mon prestige d'homme blanc -ou d'homme tout court ?
À peine eus-je saisi le couteau qu'elle est partie à la poursuite du coq qui n'avait aucune chance d'échapper à son agilité de petite paysanne débarquée depuis peu à la ville.
Très fière, le sourire aux lèvres, elle s'est approchée ensuite de moi en tendant à bout de bras la volaille à demi étranglée qui poussait encore de pitoyables gloussements et essayait de se défaire de l'étreinte des maigres doigts nerveux de sa tortionnaire.
Elle a posé la bête sur le coin de la table de cuisine, le cou tendu vers moi, et m'a fait du menton un geste qui signifiait " Vas-y ! ".
Je n'ai pas pu m'empêcher d'avaler ma salive avant d'abattre d'un coup sec la lame tranchante sur la gorge du poulet dont la tête s'est séparée, projetant dans l'espace un puissant jet de sang qui nous a éclaboussés tous les deux.
Awa s'est mise à rire de plus belle devant ma mine contristée et elle a disparu avec la dépouille dans le fond du jardin. Cette scène banale m'a ému plus qu'il ne convenait.
Il me semble avoir gardé le goût de ce sang chaud sur la lèvre et qu'il a réveillé en moi un instinct atavique, un mélange bizarre de plaisir et d'écœurement et une envie irrésistible d'en savoir plus.


Guillaume à Bénédicte

Bamako, le 17 juin

J'ai dîné hier soir chez Nicole. Il y avait Traoré, ivre comme à son habitude. Il m'a proposé d'aller chasser avec lui dimanche à la frontière de Guinée. Il ne se remet pas de ne plus être ministre.
Nous avons parlé de Nietzsche, de Lacan et de Foucault. J'ai tenté d'expliquer ma conception de la conscience et du sujet. Nicole m'a avoué qu'elle était séduite… J'ai cru comprendre qu'elle n'était pas seulement séduite par la théorie. C'est drôle, on aurait pu tomber dans les bras l'un de l'autre, dans d'autres circonstances... Mais maintenant il est trop tard ; on a trop besoin l'un de l'autre !
Françoise -tu te souviens d'elle ?- est venue avec son mari. Elle portait une robe sac très simple qui s'accrochait à peine et comme négligemment à ses épaules. Elle s'était maquillée avec beaucoup d'attention.
Je me suis approché d'elle et je lui ai dit :
" Comme tu es belle, épanouie... C'est la sécheresse qui te réussit si bien ?
- Mais non, c'est l'amour qui réussit aux jolies femmes… " a déclaré Nicole, toute proche.
Elle avait bien sûr deviné le secret de la complicité toute neuve qui me lie à Françoise !
Tout le monde s'est installé sur la terrasse qui surplombe le parc et le fleuve. Traoré s'est lui aussi approché de Françoise. Il a besoin de baratiner les jolies filles mais il commence à vieillir et il ne s'en rend pas compte. Il est ivre la moitié du jour et cela dessert sa réputation. Bernard parlait de chasse et de voiture. Françoise avait entrepris Nicole sur des questions d'étoffe et de couture. Elle cherchait consciemment ou non une alliée et une confidente. J'étais content de les voir ensemble, habitées d'une complicité dont j'imaginais être le nœud... Françoise était belle pour moi, à cause de moi.
Elle était pleine de moi et ma satisfaction un peu vulgaire de coq était plus profonde que je n'aurais osé l'avouer à personne. J'eus envie d'elle soudain. Je pensai l'entraîner dans une chambre écartée ou sur le palier pour lui croquer un bout de chair.
Nicole, comme si elle avait deviné ma pensée, entraîna mon amie dans sa chambre pour lui déballer un monceau de chutes de soies colorées au batik et les confronter au teint de sa peau.
Je les suivis et je leur dis :
- Je deviendrais volontiers couturier l'espace d'une soirée.
- Pourquoi pas ? répondit Françoise.
Je saisis une soie tachée de verts et de violets, puis je fis glisser le long des bras de Françoise les bretelles de sa robe, découvrant aux trois quarts sa fière poitrine que j'enveloppai d'un geste ample. Nicole feignit d'être surprise.
" À quoi jouez-vous tous les deux ? Vous n'avez pas peur des maris trompés ? "
Françoise rit un peu tendue. " Il ne cesse de me séduire, dit-elle en rougissant. Ce dont je lui suis infiniment reconnaissante... " ajouta-t-elle avec une sauvagerie qui me toucha au cœur et bien plus bas encore.
- Ça n'existe plus les maris trompés, dis-je alors en poursuivant mon geste.
- C'est une de vos naïvetés gauchistes, répondit Nicole, peut-être pas la moins dangereuse.
Je serrai à pleines mains la poitrine de Françoise.
- Elle est belle, n'est-ce pas ? J'aimerais tant la peindre...
Nicole s'attendrit :
- Vous ne respectez rien !
- Mais si lui dis-je, je respecte et je salue la beauté. On n'est pas si nombreux à le faire...
- Méfiez-vous, jeunes gens ! conclut-elle en s'éloignant vers ses invités. Françoise remit de l'ordre dans ses vêtements tandis que je me versai un grand verre de whisky. Elle me dit : "Tu m'aimes ?"

Je ne sus quoi répondre. J'avais une envie folle de lui dire oui. Mais je me suis tu, par lâcheté sans doute. Son sourire s'est figé, un instant. J'ai eu alors un doute, une absence. Et si je me trompais ? Complètement, depuis très longtemps, depuis toujours, depuis des millénaires... Comment expliquer cela ?
J'abandonnai Françoise à ses chiffons et rejoignis Nicole.
- Où en sont vos rapports avec votre boy ?
- Ça va très mal à nouveau, me dit-elle. Il me vole, il ne travaille pas et il m'a ramené sa petite cousine que je loge et que je nourris... Elle est de passage, bien sûr !
- Vous êtes généreuse...
- Non, je suis bête.
Je la regardai, elle soutint mon regard. Il y avait quelque chose à ajouter, mais, une fois encore, ça n'est pas venu.
Tout le monde s'est mis à table. Le boy est entré, un grand sourire ravi au travers du visage. Il apportait le capitaine fumé. L'assistance s'est exclamée, extasiée. Voilà bien trois mois qu'on ne trouve plus de capitaine au marché...
" Ce sont les charmes de mon boy, dit Nicole. Et c'est comme ça que je me fais avoir...
- Mais non, ce sont les charmes du marché de l'État... a conclu Traoré. Tout est toujours disponible mais réservé aux initiés... "

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[Le Cahier rouge -suite]

Louis se réveille, étendu sur une dalle de béton. Sa tête lui fait mal. Il essaie de rassembler ses souvenirs. Il doit s'y reprendre à plusieurs fois pour se lever, en s'appuyant au mur. Autour de lui, une foule de visages l'observent, attentifs et compatissants.
Une vaste grille partage la pièce où il est enfermé, en compagnie des petits voleurs, ivrognes, vendeurs à la sauvette et autres trafiquants de cigarettes, ramassés pendant la nuit et entassés dans le dépôt de police.
Sa première pensée est qu'il n'a pas réussi à rentrer chez lui après une cuite plus sévère qu'à l'ordinaire. Mais il essaie, en vain, de se remémorer la soirée de la veille.
Il s'informe auprès de ses compagnons : aucun n'est en mesure de lui expliquer la raison de sa présence en ce lieu. Ils sont eux-mêmes surpris et curieux de savoir comment un toubabou peut se retrouver là, un homme riche, un blanc avec des pouilleux…
La cellule de garde à vue ne forme qu'une seule pièce avec la salle de police qu'une vaste grille traverse, du plancher jusqu'au plafond.
Il y règne une forte odeur d'urine et de transpiration. Il fait chaud. Le sol couvert de crasse colle aux vêtements et à la peau. Une nuée de mouches volent parmi les corps.
De l'autre côté de la grille, derrière un bureau de bois, patiné par la saleté, un policier en bras de chemise est assis en équilibre sur les deux pieds arrière de sa chaise. Il essaie d'extorquer une amende à un chauffeur de taxi qui marchande vigoureusement. Dévisageant ses compagnons, Louis observe que certains d'entre eux ont été sérieusement brutalisés.
Un remue-ménage se produit bientôt de l'autre côté de la grille : un personnage ventripotent, au crâne rasé, habillé d'un grand boubou blanc brodé, vient de pénétrer dans la salle. Louis le reconnaît immédiatement : c'est Bibi, le chef de la police.
Les policiers se mettent au garde à vous, sauf celui qui est assis derrière le bureau, qui, en essayant brusquement de se lever, s'écroule avec sa chaise. Mais la scène ne fait rire personne.
Le nouveau venu s'approche de la vaste cellule collective et observe les prisonniers, un à un, comme des bêtes en cage, avant d'arrêter son regard sur le visage de Louis.
C'est alors qu'au fond de la pièce un Européen fait son entrée : un homme jeune, habillé d'un costume clair. Le policier se tourne vers lui et le rejoint. Tous deux conversent quelques instants.
On fait alors sortir Louis de la cellule et on le conduit dans un bureau contigu à la salle où les deux hommes viennent le rejoindre.
Le policier s'adresse à Louis : " Votre consulat a manifesté le désir de vous assister... " Puis il se tourne vers le visiteur : " Les circonstances ne me laissent pas beaucoup de temps pour m'occuper de cette affaire. Je vous laisse... "
Il se retire tandis que l'autre individu invite Louis à s'asseoir derrière la table qui, flanquée d'une chaise branlante, constitue le seul mobilier de la pièce. Lui-même reste debout.
- Je représente le consul de France, dit-il enfin. Nous avons appris votre... accident… Il semble que vous n'étiez pas dans votre état normal quand on vous a ramassé hier soir...

Il fait un geste de la main qui signifie : " Ça arrive à tout le monde… " Il déambule dans la pièce et semble chercher ses mots : " On me dit que vous avez été pris dans une rixe… " Devant l'air ahuri de Louis, l'homme ajoute : " Je pensais obtenir tout de suite votre libération, mais les circonstances… font que... vous devrez attendre quelque temps... Ce soir, peut-être… Voilà, c'est tout ce que j'avais à vous dire. Avez-vous un message à transmettre ? "
L'homme, jugeant sans doute que l'entretien a suffisamment duré tend la main à Louis qui le regarde stupéfait, puis il se retire tandis qu'on ramène le prisonnier dans la cellule de garde à vue.
Vers midi, on sert aux détenus une bassine remplie de riz arrosé d'une sauce à la couleur peu engageante. Louis qui a faim, surmonte sa répulsion et s'accroupit autour de la bassine avec ses compagnons. Il en profite pour engager la conversation avec celui qui se trouve le plus près de lui. C'est un homme immense, longiligne, au teint clair : Moussa a été ramassé pendant la nuit au cours des émeutes ; il porte au visage une large balafre couverte de sang séché.
Louis apprend qu'après l'accident de l'avion un cortège, composé de femmes et d'enfants du quartier sinistré, s'est spontanément constitué et dirigé vers le centre de la ville où il s'est heurté à un barrage de police. L'affrontement a dégénéré et les manifestants se sont répandus par petits groupes dans les autres quartiers.
Une fois le repas terminé, Louis va s'étendre dans un coin de la cellule où, malgré le nuage de mouches qui lui enveloppe le visage, il finit par sombrer dans un sommeil peuplé de cauchemars.
Mais il est bientôt réveillé par un vacarme infernal. Ses compagnons de cellule hurlent, comme devenus fous, en frappant tous ensemble sur les murs et sur les barreaux, avec tous les objets qui leur tombent sous la main.
La réaction des gardiens ne se fait pas attendre. Il en rapplique de partout, qui viennent prêter main forte aux collègues présents dans la pièce. Tous s'alignent devant la grille. Le chef se met à hurler, le visage congestionné par la colère, mais cela ne fait qu'augmenter le tumulte.
Louis observe la scène avec surprise et craint le pire quand il voit le brigadier dégainer son arme et la diriger vers le groupe des prisonniers.
La scène se fige. Les deux groupes d'hommes s'affrontent, muets et immobiles, de part et d'autre de la grille.
Le policier tient son arme à bout de bras. Rien ne le retiendra plus d'appuyer sur la gâchette. Il ne prend son temps, visant successivement chacun des prisonniers, que pour mieux jouir de l'effroi qu'il lit dans le regard de ses vis-à-vis.
Le coup de feu éclate, mais, bizarrement, c'est le flic qui s'effondre.
En un instant, la salle a été envahie par un groupe d'une demi-douzaine d'hommes armés qui ont tôt fait de neutraliser les policiers rangés devant la grille et d'ouvrir la porte de la cellule.
- Sortez vite et montez dans le camion qui se trouve dans la cour, dit l'homme qui commande l'opération.
Moussa semble le connaître. Ils échangent tous deux quelques mots en riant dans une langue que Louis ne comprend pas. Moussa se tourne vers Louis et dit :
- Tu comprends maintenant ? Puis il ajoute : Je crois qu'il vaut mieux que tu viennes avec nous. Tu seras plus en sécurité que si tu restes ici.
Tandis que les prisonniers se dirigent vivement vers la cour, le chef du commando fait entrer les policiers dans la cellule qu'il referme sur eux. Une fusillade éclate alors à l'extérieur.
Le chef du commando fait signe au camion de partir, puis il entraîne Moussa et Louis vers l'arrière du bâtiment. Moussa ramasse en passant le revolver qui gît auprès du cadavre du brigadier.
Ils enfilent un couloir, traversent une cour intérieure où des femmes pilent le mil tandis que des enfants jouent dans la poussière. Ils la franchissent d'un bond pour rejoindre la rue. Louis suit ses deux compagnons qui connaissent parfaitement le quartier. Ils pénètrent bientôt dans une concession où des femmes préparent le repas du soir. Un vieillard s'y trouve, installé sur une tara de bambou au pied d'un large manguier aux feuilles poussiéreuses. L'homme salue les nouveaux venus de la main et se redresse sur son siège pour les accueillir. Moussa écourte les salutations. Il s'adresse à Louis :
" Nous n'avons pas le temps de discuter. On nous a peut-être vus entrer. Il faut quitter la ville au plus tôt. "

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Françoise à Sophie
Bamako, le 20 juin

Guillaume ne sait faire qu'une seule chose : accélérer. Il essaie de courir plus vite que la vie. Je ne sais pas pourquoi. C'est là sa folie profonde. Nicole lui a dit l'autre jour : " Il n'y a qu'une seule chose diabolique, la vitesse. " Guillaume lui a répondu : " Je ne sais pas faire autrement. J'ai trop peur que les autres me comprennent. "
Pour moi aussi, tout cela va trop vite. Je suis enceinte et amoureuse mais mon amant m'échappe. Je ne sais pas où il est, je ne sais pas où il va. Nicole m'a prévenue, l'autre jour, dans les couloirs du ministère : " Méfiez-vous de lui, il fait du mal sans s'en rendre compte ! " J'ai failli lui dire qu'il était déjà trop tard, mais j'ai deviné qu'elle était de son côté... pour toujours.

Guillaume à Bénédicte
Bamako, le 22 juin

Nous nous sommes retrouvés à l'aube chez Nicole pour la partie de chasse proposée par Traoré.
Bernard, Françoise, Sébastien et Aminata -la fille de Traoré, arrivée la veille de Dakar- ont décidé de se joindre à nous.
Traoré n'était pas enchanté de la tournure de kermesse que son projet semblait prendre ainsi, mais il ne pouvait refuser d'emmener de jolies femmes.
Sébastien accueillit dans sa voiture Françoise et Bernard tandis que je me joignais à Traoré, sa fille et Nicole. Traoré avait, pour l'occasion, sorti sa vieille Land Rover, gonflé les pneus et trafiqué le carburateur qui n'en pouvait plus depuis longtemps. Sur la piste de Guinée, notre troupe soulevait un nuage de poussière chassant les cyclistes et les piétons qui se rendaient au marché. Dans les villages, les enfants couraient après nous en riant. On roulait bon train malgré l'état pitoyable de la chaussée.
Aminata la fille de Traoré est une belle fille au teint clair, aux yeux fendus et aux lèvres rondes des femmes peules. Elle prépare à Dakar son baccalauréat. Son père a tenu à l'envoyer au Sénégal pour qu'elle profite d'un meilleur niveau d'enseignement et surtout qu'elle ne participe pas à l'agitation politique qui commence de se développer dans les écoles supérieures de Bamako. C'est un sujet de querelles inépuisables avec Nicole qui accuse Traoré d'inconséquence. Quand il est soûl, ce dernier lui répond :
" Les femmes ne comprennent rien à la politique. Elles doivent s'occuper de la cuisine et des enfants... "
Aminata se désintéresse effectivement de la politique, mais elle aime la musique, la danse et la mode parisienne
"...ce qui ne manque pas, ai-je commenté, d'être plus subversif que la lecture de Lénine ou de Proudhon !" La conversation s'est ainsi animée dans la voiture ballottée au gré des nids de poule. Je me suis fait charmeur et Aminata coquette. Le père rongeait son frein et Nicole comptait les points.
Quand le moteur s'est étouffé, il fallut convenir que la réparation du carburateur n'avait pas été très efficace.
Comme nos compagnons étaient loin devant nous, hors de vue, impossibles à joindre, Traoré, furieux, s'est plongé sous le capot de son engin tandis que j'accompagnai Aminata jusqu'au baobab le plus proche, histoire de profiter de son ombre.
La panne nous a retenus une bonne partie de la matinée avant que la machine n'acceptât de se remettre en route ! Traoré était désormais d'une humeur exécrable ; Nicole s'était moqué de ses talents de mécanicien et il n'était plus question de trouver du gibier à une heure aussi avancée du jour.
C'est ainsi que nous avons retrouvé nos compagnons, installés à nous attendre, dans une petite bourgade au bord de la frontière. Nous y avons passé l'après-midi. La chaleur était accablante.
Les femmes du village nous ont apporté des brochettes et de la bouillie de mil pour nous restaurer puis chacun s'est laissé aller à l'ombre de l'arbre à palabre où les enfants dormaient déjà, éparpillés çà et là. Seul Sébastien s'évertuait inlassablement à courir d'un groupe à l'autre, en espérant entretenir une conversation dont personne ne voulait.
Aminata s'est retirée et je me suis calé quant à moi entre les racines du gros fromager où j'essayai de dormir malgré la ronde incessante des mouches sur mon visage. Françoise reposait un peu plus loin, à mi chemin de son mari qui trafiquait inlassablement les armes de chasse qu'il avait emportées.
Au premier souffle d'air, Traoré donna l'ordre du départ. Les bêtes allaient se mettre bientôt en quête d'eau. C'était le moment de les débusquer. Le chef du district nous confia alors son half-track conduit par un chauffeur qui connaissait bien les rizières. Nous nous sommes installés sur le plateau. Il y avait cinq fusils de gros calibre dont deux à balles. Aminata déclara qu'elle s'occuperait de recharger les armes tandis que Françoise émettait pour la première fois un sentiment de dégoût devant ce qui se préparait. Le véhicule s'engagea bientôt sur la terre desséchée.
Le simple fait, pour les passagers, de rester accrochés à la nacelle représentait un tour de force. Le chauffeur nous raconta qu'on avait reconnu peu auparavant les traces d'une panthère noire dans la zone et que les paysans seraient ravis d'en être débarrassés. Seul le plus grand des haserds aurait pu nous conduire à débusquer la bête en un tel équipage et à vrai dire personne ne le souhaitait. L'objectif était de lever, si possible, un troupeau d'antilopes en explorant les marigots et les rares pièces d'eau qui subsistaient en cette saison.
Le soleil baissait sur l'horizon et nous n'avions jusqu'alors réussi qu'à effrayer quelques oiseaux et un vieux phacochère -que Traoré refusa de poursuivre- quand soudain, à cinquante mètres, un couple de gazelles détala à travers les herbes.
Le chauffeur écrasa le champignon et le véhicule bondit sur le terrain défoncé. Les hommes avaient saisi leurs armes et de tous côtés les canons luisaient au soleil.
Je me pris au jeu comme tout le monde et tentai de résoudre l'épineux problème d'amortir les cahots de l'engin, lancé au plus vite parmi les fondrières, tout en restant accroché au plateau, d'épauler et de viser en prenant garde de ne pas me trouver dans la ligne de mire de mes compagnons qui étaient confrontés aux mêmes difficultés que moi.
Deux coups de feu éclatèrent simultanément, tandis que Sébastien était éjecté du véhicule. Une bête avait été touchée, elle tomba puis se releva et disparut dans les herbes.
Sébastien souffrait de son épaule. On le ramassa et on l'installa tant bien que mal sur l'arrière de la plateforme. Il fallait partir à la recherche de l'animal qui devait se terrer dans un coin pour mourir.
Le chauffeur conduisit son véhicule jusqu'à l'endroit où la bête s'était abattue puis sortant son long couteau il suivit les traces de sang jusqu'à un bosquet. Nous le rejoignîmes alors qu'il venait de trancher la gorge d'une superbe antilope. La bête avait été touchée à la cuisse. On chargea la dépouille à côté de Sébastien qui verdit de douleur et de dégoût. Il n'y avait plus qu'à rentrer à Bamako le plus vite possible pour trouver un médecin.
Françoise était pâle elle aussi. Elle réprimait un haut le cœur chaque fois que son regard se posait sur la bête sanguinolente, dont la gorge ouverte déglutissait encore un filet de sang.
À l'entrée du village, le chauffeur arrêta soudain son camion, saisit son fusil, une pétoire artisanale fabriquée autour de quelque barre de direction et descendit du véhicule.
Il fit trois pas, s'immobilisa, épaula sa pétoire, visa et fit feu. D'un arbre proche s'effondra un minuscule oiseau que le chauffeur ne prit même pas la peine de ramasser. Il éclata de rire et reprit sa place dans le half-track. Comme nous nous regardions, étonnés, Aminata dit alors : " Il vise juste ! ". Elle répéta la même phrase en bambara à l'intention du chauffeur qui, d'un grand rire, manifesta son approbation. La chasse était finie.


Françoise à Sophie
Bamako, le 20 juin

Guillaume ne sait faire qu'une seule chose : accélérer. Il essaie de courir plus vite que la vie. Je ne sais pas pourquoi. C'est là sa folie profonde. Nicole lui a dit l'autre jour : " Il n'y a qu'une seule chose diabolique, la vitesse. " Guillaume lui a répondu : " Je ne sais pas faire autrement. J'ai trop peur que les autres me comprennent. "
Pour moi aussi, tout cela va trop vite. Je suis enceinte et amoureuse mais mon amant m'échappe. Je ne sais pas où il est, je ne sais pas où il va. Nicole m'a prévenue, l'autre jour, dans les couloirs du ministère : " Méfiez-vous de lui, il fait du mal sans s'en rendre compte ! " J'ai failli lui dire qu'il était déjà trop tard. Mais j'ai deviné qu'elle était de son côté, pour toujours.

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Guillaume à Bénédicte
Bamako, le 22 juin

Nous nous sommes retrouvés à l'aube chez Nicole pour la partie de chasse proposée par Traoré.
Bernard, Françoise, Sébastien et Aminata -la fille de Traoré, arrivée la veille de Dakar- ont décidé de se joindre à nous.
Traoré n'était pas enchanté de la tournure de kermesse que son projet semblait prendre ainsi, mais il ne pouvait refuser d'emmener de jolies femmes.
Sébastien accueillit dans sa voiture Françoise et Bernard tandis que je me joignais à Traoré, sa fille et Nicole. Traoré avait, pour l'occasion, sorti sa vieille Land Rover, gonflé les pneus et trafiqué le carburateur qui n'en pouvait plus depuis longtemps. Sur la piste de Guinée, notre troupe soulevait un nuage de poussière chassant les cyclistes et les piétons qui se rendaient au marché. Dans les villages, les enfants couraient après nous en riant. On roulait bon train malgré l'état pitoyable de la chaussée.
Aminata la fille de Traoré est une belle fille au teint clair, aux yeux fendus et aux lèvres rondes des femmes peules. Elle prépare à Dakar son baccalauréat. Son père a tenu à l'envoyer au Sénégal pour qu'elle profite d'un meilleur niveau d'enseignement et surtout qu'elle ne participe pas à l'agitation politique qui commence de se développer dans les écoles supérieures de Bamako. C'est un sujet de querelles inépuisables avec Nicole qui accuse Traoré d'inconséquence. Quand il est soûl, ce dernier lui répond :
" Les femmes ne comprennent rien à la politique. Elles doivent s'occuper de la cuisine et des enfants... "
Aminata se désintéresse effectivement de la politique, mais elle aime la musique, la danse et la mode parisienne
"...ce qui ne manque pas, ai-je commenté, d'être plus subversif que la lecture de Lénine ou de Proudhon !" La conversation s'est ainsi animée dans la voiture ballottée au gré des nids de poule. Je me suis fait charmeur et Aminata coquette. Le père rongeait son frein et Nicole comptait les points.
Quand le moteur s'est étouffé, il fallut convenir que la réparation du carburateur n'avait pas été très efficace.
Comme nos compagnons étaient loin devant nous, hors de vue, impossibles à joindre, Traoré, furieux, s'est plongé sous le capot de son engin tandis que j'accompagnai Aminata jusqu'au baobab le plus proche, histoire de profiter de son ombre.
La panne nous a retenus une bonne partie de la matinée avant que la machine n'acceptât de se remettre en route ! Traoré était désormais d'une humeur exécrable ; Nicole s'était moqué de ses talents de mécanicien et il n'était plus question de trouver du gibier à une heure aussi avancée du jour.
C'est ainsi que nous avons retrouvé nos compagnons, installés à nous attendre, dans une petite bourgade au bord de la frontière. Nous y avons passé l'après-midi. La chaleur était accablante.
Les femmes du village nous ont apporté des brochettes et de la bouillie de mil pour nous restaurer puis chacun s'est laissé aller à l'ombre de l'arbre à palabre où les enfants dormaient déjà, éparpillés çà et là. Seul Sébastien s'évertuait inlassablement à courir d'un groupe à l'autre, en espérant entretenir une conversation dont personne ne voulait.
Aminata s'est retirée et je me suis calé quant à moi entre les racines du gros fromager où j'essayai de dormir malgré la ronde incessante des mouches sur mon visage. Françoise reposait un peu plus loin, à mi chemin de son mari qui trafiquait inlassablement les armes de chasse qu'il avait emportées.
Au premier souffle d'air, Traoré donna l'ordre du départ. Les bêtes allaient se mettre bientôt en quête d'eau. C'était le moment de les débusquer. Le chef du district nous confia alors son half-track conduit par un chauffeur qui connaissait bien les rizières. Nous nous sommes installés sur le plateau. Il y avait cinq fusils de gros calibre dont deux à balles. Aminata déclara qu'elle s'occuperait de recharger les armes tandis que Françoise émettait pour la première fois un sentiment de dégoût devant ce qui se préparait. Le véhicule s'engagea bientôt sur la terre desséchée.
Le simple fait, pour les passagers, de rester accrochés à la nacelle représentait un tour de force. Le chauffeur nous raconta qu'on avait reconnu peu auparavant les traces d'une panthère noire dans la zone et que les paysans seraient ravis d'en être débarrassés. Seul le plus grand des haserds aurait pu nous conduire à débusquer la bête en un tel équipage et à vrai dire personne ne le souhaitait. L'objectif était de lever, si possible, un troupeau d'antilopes en explorant les marigots et les rares pièces d'eau qui subsistaient en cette saison.
Le soleil baissait sur l'horizon et nous n'avions jusqu'alors réussi qu'à effrayer quelques oiseaux et un vieux phacochère -que Traoré refusa de poursuivre- quand soudain, à cinquante mètres, un couple de gazelles détala à travers les herbes.
Le chauffeur écrasa le champignon et le véhicule bondit sur le terrain défoncé. Les hommes avaient saisi leurs armes et de tous côtés les canons luisaient au soleil.
Je me pris au jeu comme tout le monde et tentai de résoudre l'épineux problème d'amortir les cahots de l'engin, lancé au plus vite parmi les fondrières, tout en restant accroché au plateau, d'épauler et de viser en prenant garde de ne pas me trouver dans la ligne de mire de mes compagnons qui étaient confrontés aux mêmes difficultés que moi.
Deux coups de feu éclatèrent simultanément, tandis que Sébastien était éjecté du véhicule. Une bête avait été touchée, elle tomba puis se releva et disparut dans les herbes.
Sébastien souffrait de son épaule. On le ramassa et on l'installa tant bien que mal sur l'arrière de la plateforme. Il fallait partir à la recherche de l'animal qui devait se terrer dans un coin pour mourir.
Le chauffeur conduisit son véhicule jusqu'à l'endroit où la bête s'était abattue puis sortant son long couteau il suivit les traces de sang jusqu'à un bosquet. Nous le rejoignîmes alors qu'il venait de trancher la gorge d'une superbe antilope. La bête avait été touchée à la cuisse. On chargea la dépouille à côté de Sébastien qui verdit de douleur et de dégoût. Il n'y avait plus qu'à rentrer à Bamako le plus vite possible pour trouver un médecin.
Françoise était pâle elle aussi. Elle réprimait un haut le cœur chaque fois que son regard se posait sur la bête sanguinolente, dont la gorge ouverte déglutissait encore un filet de sang.
À l'entrée du village, le chauffeur arrêta soudain son camion, saisit son fusil, une pétoire artisanale fabriquée autour de quelque barre de direction et descendit du véhicule.
Il fit trois pas, s'immobilisa, épaula sa pétoire, visa et fit feu. D'un arbre proche s'effondra un minuscule oiseau que le chauffeur ne prit même pas la peine de ramasser. Il éclata de rire et reprit sa place dans le half-track. Comme nous nous regardions, étonnés, Aminata dit alors
"Il vise juste !"
Elle répéta la même phrase en bambara à l'intention du chauffeur qui, d'un grand rire, manifesta son approbation. La chasse était finie.

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[Le Cahier rouge -suite]

À la nuit tombée, une Range Rover aux vitres teintées s'arrête devant la concession où Louis s'est réfugié. Moussa l'invite à le suivre et à prendre place dans le véhicule qui démarre aussitôt. Un Européen est assis à côté du chauffeur. Il se présente comme un fonctionnaire de l'ambassade US.
- Je suis chargé de vous conduire dans un lieu où vous serez en sécurité. Ne craignez rien !
Le véhicule traverse la ville en direction de l'aéroport. La nervosité ambiante est sensible dans le comportement des soldats et des policiers qui gardent les carrefours et les bâtiments officiels. Ils se rassemblent à l'abri des arbres ou de sacs de sable qui ont été hâtivement amassés, pour se protéger sans doute d'éventuels francs tireurs.
- Le couvre feu entrera en vigueur dans dix minutes, nous n'avons pas de temps à perdre, reprend l'homme. Couchez-vous sur le plateau et dissimulez-vous sous les couvertures que vous y trouverez. Cela nous aidera à franchir les éventuels barrages.
À l'entrée de l'aéroport deux véhicules blindés sont stationnés, les canons pointés vers la ville. Les soldats chargés de contrôler le trafic ne font pas de difficultés à ouvrir le passage à la voiture qui arbore les couleurs de l'ambassade américaine. Le véhicule contourne l'aérogare pour se diriger vers un hangar dressé au bord de la piste.
Deux petits avions blancs sur lesquels s'étale le sigle du " Summer Institute " semblent prêts à décoller. Louis et Moussa sont invités à monter sans tarder chacun dans l'une des avionnettes. Louis y retrouve l'homme européen qu'il a croisé un peu plus tôt dans la salle de police et qui s'est présenté à lui comme un émissaire du consulat de France.
- Bonjour, je me nomme Richard. Je suis heureux de vous retrouver en bonne santé. Je vous tiendrai compagnie jusqu'à la base de Korongo vers laquelle nous allons nous diriger incessamment… dit-il.
Les deux avionnettes s'engagent bientôt sur le tarmac, vers la piste d'envol, et demandent l'une après l'autre l'autorisation de décollage.
- Je suis expert auprès des Nations-Unies, reprend l'homme, et, à ce titre, il m'arrive de collaborer aux activités du Summer Institute ou encore de profiter de sa puissante logistique.
Le petit engin prend son envol et vire cap au sud en suivant le cours du fleuve tandis que l'autre avionnette se dirige à l'opposé. La conversation entre les deux hommes adopte un ton badin comme s'ils participaient ensemble à quelque safari touristique. Aucun des deux ne semble souhaiter faire part à son compagnon de ses véritables préoccupations.
- Regardez les taches sombres au bord du fleuve ! C'est un troupeau d'hippopotames ! On distingue bien la mère et ses petits. Curieux animaux, non ? Et voici un drôle d'oiseau ! ajoute Richard en changeant de ton.
En effet un gros avion de métal gris, étincelant au soleil, vient de croiser leur route et leur léger équipage se voit soulevé comme un fétu de paille par le brutal appel d'air.
- C'est un Mig offert par les Soviétiques à quelque gouvernement de la région. Je ne distingue pas de cocarde ni aucun signe de reconnaissance mais je doute que ses acrobaties soient une manifestation d'allégresse… ajoute Richard. Et se tournant vers le pilote : " Vous croisez souvent ce genre de volatile dans la région ? "
Le pilote essaie non sans mal de garder le contrôle de son appareil. Il se met à pester contre l'intrus maladroit mais la rencontre des deux engins n'est pas due au hasard. Le chasseur fait signe à l'avionnette de changer de cap.
Richard interroge le pilote :
- Vous pourriez effectuer un atterrissage de fortune dans un coin pas trop découvert ?
- On va essayer... répond l'homme en appuyant aussitôt sur son manche à balai. Il y a un bras asséché de la rivière qui devrait se prêter à notre tentative… Je fais un passage et on tente de se poser en espérant que le sable n'est pas trop mou.
L'appareil décroche, quasiment en chute libre vers le sol puis l'avion longe en rase-mottes le bras du fleuve et négocie un mouvement circulaire pour revenir se poser.
Le chasseur entreprend, avec moins de souplesse, le même mouvement dans l'autre sens et apparaît de face à quelques dizaines de mètres au-dessus du sol au moment même où l'avionnette touche le sol.
Un crépitement de mitrailleuse se fait entendre et de petits nuages de sable s'élèvent soudain autour de l'appareil.
- Ça se corse, comme on dit à Bastia ! ne peut s'empêcher de formuler Louis qui a l'habitude, dans les circonstances graves, de produire des calembours ou autres mauvais jeux de mots.
L'avion n'est pas encore à l'arrêt qu'ils se précipitent tous trois hors de l'appareil pour rejoindre au plus vite les bosquets d'épineux qui parsèment le lit du fleuve.
- Le Summer Institute, c'est bien une confrérie d'instituteurs ? dit Louis à Richard. J'imagine que ceux qui nous tirent dessus sont partisans d'une nouvelle méthode d'alphabétisation fonctionnelle ?
- Vous ne croyez pas si bien dire… répond l'autre tandis que le chasseur fait un nouveau passage en rase-mottes sur les bords de la rivière. Mais je ne pense pas qu'on nous veuille vraiment du mal.
- Voilà une nouvelle tout à fait rassurante ! dit Louis tandis que l'avionnette explose littéralement sous l'effet des balles traçantes. On assiste sans doute à une manifestation de bienvenue sponsorisée par l'industrie soviétique ? "


Françoise à Sophie

Sikasso, le 23 juin

 

J'ai quitté Bamako ! J'ai quitté Bernard ! Je suis chez Marine à Sikasso, en compagnie de Guillaume. À vrai dire, Marine est en cavale, elle aussi ! Elle a fui à Bobo, dans les bras d'un bellâtre, paraît-il. Son mari est d'une humeur massacrante. Il tourne en rond comme un loup en cage. Il en veut à la terre entière de son infortune.
Nous avons échoué à Sikasso à l'issue d'une partie de chasse où je me suis laissée bêtement entraîner. Je te raconterai un jour l'équipée des mâles pétaradant dans la brousse, tous phallus dressés, à la poursuite d'une pauvre gazelle !
L'affaire s'est mal terminée. Sébastien, un comparse, s'est blessé en tombant de la jeep qui, comble de malchance, a rendu l'âme sur la route du retour. Nous avons bivouaqué à Kabaya, un village à la frontière de la Guinée et au petit matin, Guillaume et moi avons filé à l'anglaise pour rejoindre Sikasso en taxi-brousse…
J'avais promis depuis longtemps à Marine de lui rendre visite dans sa villégiature excentrique. Mais je ne pouvais pas prévoir qu'elle aurait fait sa malle en compagnie d'un oiseau de passage, un musicologue hirsute, hippie attardé, amateur de cora et sectateur de l'amour libre, si j'en crois le portrait au vitriol que nous en a brossé Georges le mari marri.
À vrai dire, c'était prévisible. Marine a profité de l'occasion pour fuir. L'étonnant est qu'elle soit restée aussi longtemps avec son crétin de bonhomme, chasseur invétéré lui aussi et ivrogne au demeurant ! Bon le spectacle de notre colonie doit te sembler désolant. Les petits blancs que nous sommes ne sont pas capables de résister à l'ivresse des grands espaces. Ici, tout est permis… semble-t-il. Ou peut-être le caractère dérisoire de nos médiocres existences nous pousse-t-il à chercher sans cesse du nouveau ? L'appel de l'aventure !
La situation est assez étrange et à vrai dire désagréable pour Guillaume qui est devenu la cible de toute l'agressivité du mari abandonné. Devine pourquoi !
Georges voudrait que j'aille à Bobo récupérer son épouse. Mais je doute qu'elle accepte de revenir… Guillaume me presse d'accepter car il veut fuir au plus vite cette maison de fous.
Il faudrait que je profite de cette nouvelle excursion pour annoncer à Guillaume mon état de future mère, -s'il ne s'en doute pas ! Mais je sens qu'il est ailleurs, déjà très loin… Il ne reviendra pas en arrière. Il veut quitter l'Afrique, trouver un bateau pour rejoindre le Brésil !
Le suivre ? Je ne suis pas sûre qu'il m'accepte. D'ailleurs l'idée est folle. De quoi vivrons-nous ? Il me semble plutôt que je dois rentrer à Paris, y retrouver un poste de prof, et pouponner en attendant le retour du guerrier… Prépare-toi donc à me voir débarquer !

P.S. : On baise comme des collégiens, sans cesse, n'importe où, n'importe quand. Ce qui exaspère Georges bien sûr qu'on retrouve sans cesse... entre nos jambes.
Cet après-midi, il a emmené Guillaume faire un tour en brousse. À son retour, Guillaume m'a dit : " Ce type est fou ! " Puis il s'est laissé entraîner dans une partie de poker qui dure encore à l'heure où je t'écris. Je suis installée sur la terrasse, je fume des Craven de contrebande, en boîte de métal… J'adore !
Cela me rappelle nos longs après-midi à la piscine de Saint-Ouen. Mon deux pièces tricolore que tu trouvais olé, olé ! On regardait passer les mecs, l'air de rien. La bosse ! La petite bête qui monte, qui monte, qui monte…
Ça y est, ça me reprend…

Guillaume à Bénédicte
Bobo, le 24 juin

Cette fois, je suis sur le départ… En transit à Bobo où je suis arrivé hier en compagnie de Françoise après une courte escale à Sikasso. Nous nous sommes installés chez Fulgance, un copain d'un copain de Marine, elle-même en délicatesse avec son bonhomme.
On a l'impression de jouer à la chaise musicale. Tout d'un coup tout le monde a pris la fuite, abandonnant maison, boulot, conjoint et autres habitudes. Quelle pagaille !
Mais je n'ai pas fini de raconter la partie de chasse. Sur le chemin du retour, alors que l'ambiance était détestable, la voiture a cassé, pour de bon cette fois. Comme la nuit tombait on a fini par abandonner le véhicule au bord de la route et on est tous grimpés sur le plateau d'un camion de passage, dépouille de la gazelle comprise ! À peu de distance on a traversé un village niché au bord du fleuve, à la frontière de la Guinée.
Traoré y avait quelques amis et de la famille, comme partout d'ailleurs. C'est l'avantage de l'Afrique, on n'est jamais perdu longtemps, même au fin fond de la brousse ! Et s'il n'y a pas grand-chose à manger, on le partage dans la joie !
Nous avons d'ailleurs été accueillis comme des héros, au vu de notre provision de chair fraîche… La nuit s'est passée en bombance et en palabres, sous le fromager, au milieu des tam-tams et des griots. Il vit dans ce village un vieillard canonique, ultime héritier de Soumangourou Kanté, le forgeron glorieux d'une époque mythique. Forgeron lui aussi, donc sorcier, il est connu pour sa sagesse et son talent de devin. On vient le visiter de toute l'Afrique.
Françoise n'a pu s'empêcher de le solliciter pour connaître mon avenir, tant elle est sûre qu'il se révèlera prodigieux. Je raconterai (peut-être) un jour quelle nuit de sabbat nous avons vécue après avoir ingurgité une décoction amère de plantes sauvages censées libérer nos esprits intimes.
À l'aube, coup de théâtre, on a vu surgir du fleuve trois hommes, rescapés, semblait-il, du marigot des Caïmans, un bras saumâtre de la rivière où pataugent quelques crocodiles...
Des aviateurs tombés du ciel ! C'étaient deux Français et un Américain du Summer Institute -un organisme d'aide au développement qu'on accuse volontiers de couvrir les activités de la CIA. Toujours est-il qu'ils ont fait un atterrissage de fortune, dans le coin et qu'ils étaient à la recherche de secours.
Kabaya n'avait jamais vu autant d'affluence. Les enfants en particulier étaient ravis de pouvoir toucher la peau et les cheveux de blancs, une denrée rare dans la région…
Dès le lendemain Françoise et moi avons abandonné le reste de la troupe pour rejoindre Sikasso en taxi-brousse. On pensait s'installer chez Marine mais, patatras, on est tombé sur le mari abandonné, et ivre mort au demeurant, victime d'un oiseau de passage qui lui avait chouravé sa compagne.
Pas drôle l'ambiance ! Sans compter que dans son esprit embrumé par les vapeurs de l'alcool, le bonhomme a eu tôt fait de me classer parmi les voleurs de bourgeoises. Sous prétexte de découvrir la forêt, il m'a entraîné en brousse et sommé de me mesurer à lui au tir à la carabine !
Spectacle absurde que nous avons offert, aux oiseaux et aux singes, de deux toubabs agités, piétinant dans l'herbe à la chasse aux ananas ! C'étaient en effet les seules cibles aisément identifiables qui, dans la clairière, se prêtaient à un concours !
Je tirai tous azimuts, pour vider au plus vite les réserves de cartouches, sur les gros fruits mûrs qui explosaient en l'air avant de nous retomber en pluie poisseuse sur les épaules -non sans garder un œil sur mon amphitryon, de peur qu'il ne lui vienne l'envie soudaine de transformer notre cueillette sauvage en apothéose de western, genre Rio Bravo ! Enfin, le carnage cessa, faute de munitions. On est rentré à la maison où Françoise nous a accueillis d'une crise de fou rire sans fin à la vue du nuage d'insectes alléchés qui accompagnait nos tronches piteuses.
Je saute donc sur notre départ précipité de Sikasso et sur le pique-nique romantique que nous avons fait hier tout près de la frontière voltaïque dans un marais infesté de mouches tsé-tsé…
À Bobo, nous avons retrouvé Marine qui nous a tout de go traînés au cinéma car elle voulait voir, absolument, le dernier film de Rohmer : " L'amour, l'après-midi " ! Les états d'âme des intellos parisiens projetés sur un mur de banco en plein air, toutes bobines confondues, dans le plus parfait désordre, selon la tradition bien établie du cinéma local... Désopilant !
D'ailleurs l'assistance, plutôt clairsemée, n'a pas cessé de se fendre la pipe. Fou rire, sur fou rire, on est sortis malades… en se tenant les côtes. Et comme le nouveau copain de Marine est parti au Ghana pour s'approvisionner en herbe, elle a jeté un regard jaloux sur nos câlins -pour qu'on l'invite peut-être à partager notre moustiquaire ?

Françoise à Sophie
Sikasso, le 25 juin

Il m'arrive de penser que plus rien désormais ne saurait être impossible. Comment dire ? On apprend pendant vingt ans à ne pas faire n'importe quoi, à ne pas dire n'importe quoi, et même à ne pas penser n'importe quoi. Ça s'appelle l'éducation et tout le monde est convaincu que c'est nécessaire. À quoi ? À la vie en société, à l'épanouissement des enfants, à la survie de l'espèce… Je ne sais pas !
Et puis un jour, on prend l'avion, on change de continent, on rencontre des extra-terrestres… On devient des extra-terrestres... Toutes les certitudes se défont, on se met à penser ce qu'on désire, à dire ce qu'on pense, à faire ce qu'on dit, par exemple : " Approche-toi, pose ta main sur ma poitrine, ouvre ma robe...! " ou encore : " Je m'ennuie toute seule et vous vous amusez si bien tous les deux ! Pourquoi ne me feriez-vous pas une petite place sous votre moustiquaire ? "


Guillaume à Bénédicte
Bobo, le 27 juin

C'est bizarre, tu sais, d'être égaré aux frontières incertaines de pays sans histoire, perdu dans son propre rêve... Je suis un enfant sage qui découvre un peu de plaisir dans les bras de jeunes femmes complaisantes, généreuses, étourdies… par le soleil, les belles paroles et l'odeur des braseros.
J'ai parfois l'impression de profaner de vieux autels. Je suis sur les traces du Roi David qui n'a pas hésité, un jour qu'il avait faim, à se nourrir de viandes consacrées parce qu'il savait que Dieu l'aimait. Voilà, je suis sûr que Dieu m'aime, alors je me précipite, les yeux ouverts, vers le vide.
L'autre jour, Nicole m'a dit : " Vous maîtrisez indéniablement ce qui vous entoure, mais c'est un effort inutile et vain, comme de retenir du sable entre ses mains. Il vous faut apprendre au contraire à lâcher prise, laisser aller, risquer l'abandon… "

Ouagadougou, le 14 juillet

Le passage à basse altitude d'une formation de chasseurs nous a réveillés en sursaut, ce matin, en faisant trembler les murs fragiles de la maison de terre battue où nous avons élu domicile.
L'aube pointait à peine. " C'est le défilé ! " m'a dit Françoise. Elle se croyait sans doute à Paris, quand on voit passer simultanément les avions devant sa fenêtre et à la télévision. Mais il y a bien longtemps qu'on ne fête plus le 14 juillet à Ouagadougou !
La radio, pourtant, s'évertuait à diffuser, en boucle, de la musique militaire. L'explication nous est venue un peu plus tard dans la matinée, par l'édition d'un flash spécial d'information : coup d'état !
Coup de théâtre ! La ville est quadrillée par l'armée. Des chars d'assaut stationnent devant la poste.
Pourquoi la poste ? Je n'en sais rien. On a entendu des coups de feu du côté de la route de Pô. Mais l'atmosphère reste bon enfant. Il ne semble pas que quiconque voie un inconvénient à ce changement de cadres politiques, dont l'origine est incertaine.
À midi, nous avons appris par la radio la composition du nouveau gouvernement. Augustin Ouedraogo est nommé ministre de l'Éducation. C'est un ami de Nicole. Il nous a quittés cette nuit tard, bien éméché, après avoir refait le monde en notre compagnie... et mis à mal une bouteille de whisky. Il n'était pas au courant de sa prochaine promotion ! Il a dû connaître un réveil précipité. Imagine le copain qui débarque... ou le téléphone... " Ministre de l'éducation, ça te tente ?
- Arrête ! J'ai mal aux cheveux... "
Il faudra penser à lui rendre visite pour le féliciter et l'inviter à mettre en pratique les belles idées que nous avons agitées ensemble...
Comme la journée s'annonçait un peu vide et propice à la méditation plutôt qu'aux courses en ville, on s'est retranchés sous la douche. La pression de l'eau y est incertaine mais la salle est vaste. Elle se prête aux jeux, aux glissades et à toutes les sortes de figures amoureuses qu'une humeur folâtre peut susciter à une imagination débridée.
Françoise, excitée sans doute par l'atmosphère guerrière, en vient à me confier qu'elle me trouve trop timide, elle que j'ai connue si pudique ! Elle a pris goût au vertige et j'ai parfois l'impression qu'elle se précipite plus vite que moi vers le gouffre.
Notre errance ressemble de plus en plus à une fuite. Et les événements se mettent à l'unisson du vent de catastrophe qui nous accompagne. Le temps est venu sans doute de faire le chemin à l'envers, de retourner là-bas ... wo es war.
Je m'attarde au dernier point d'eau, reculant jour après jour l'heure du départ, de l'aventure.

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[Le Cahier rouge -suite]

" J'ai quitté Niamey sur la nacelle d'un camion chargé de sacs de riz à destination d'Agadez. On était grimpés plus de cinquante, hommes, femmes et enfants, au sommet de la cargaison, serrés comme des sardines, à brinquebaler sur la piste défoncée dans le froid de la nuit.
C'était l'époque de la grande famine. Il régnait dans le sahel une ambiance de fin du monde. Des rumeurs de choléra et de variole se propageaient dans les campements de fortune qui entouraient les rares points d'eau. On entendait également colporter des nouvelles alarmantes sur des tribus révoltées qui erraient dans l'arrière pays.
À l'aube, on est arrivé aux abords de la petite ville qu'entouraient les campements improvisés de milliers de Touaregs et de Bellahs. Le camion nous a déchargés sur la grand place et je me suis mis aussitôt en quête d'un convoi à destination de Tamanrasset, en vain.
Aux abords du marché, près de la mosquée, stationnaient en file de lourds engins bâchés qui faisaient le plein d'une foule d'hommes à l'allure misérable. C'était des paysans, chassés de leur terre par la sécheresse, qui avaient entendu dire qu'on trouvait du travail au nord, en Libye. Ils s'embauchaient auprès de trafiquants sans âme pour acquitter le prix de la traversée de l'Aïr. On les transportait comme du bétail pour approvisionner les marchés de main d'œuvre du Soudan et de la péninsule arabique.
J'avisai plus loin un rassemblement bruyant où se disputait un concours de lutte. Au milieu de la foule des spectateurs je repérai deux blancs dont je m'approchai. Ils se présentèrent à moi comme des touristes corses, de retour d'une partie de chasse en Angola, et acceptèrent sans hésiter de me prendre dans leur équipage pour remonter le Sahara. Le lendemain, nous avons rejoint Arlit où leur boy les attendait, au courrier de Dakar.
Arlit, ville minière jaillie au milieu du sable, est lotie comme un club de milliardaires de la côte californienne. Les maisons basses y sont rangées sagement, côte à côte, entourées de gazons qu'une armée de domestiques diligents arrose à longueur de journée. Chaque communauté, chaque clan, chaque caste y possède son club de tennis, de bridge ou de manille. On y joue au poker également, gros et cash.
En attendant l'arrivée du courrier, on s'est rendu sur le site minier, creusé à ciel ouvert, à quelque distance des lotissements. Le minerai d'uranium, extrait de la carrière, y est pulvérisé puis transformé en sel par électrolyse dans de longs hangars montés sur pilotis.
" La solution élaborée est tellement instable, nous confia notre guide de circonstance, qu'elle menace à chaque instant d'exploser sous l'effet d'une variation imprévue de la température ambiante... "
Tout autour d'Arlit, comme dans les faubourgs d'Agadez, les nomades avaient planté leurs tentes. Désespérées par la sècheresse et la famine, les femmes bororos vendaient leurs bijoux, sur le marché improvisé, en quête d'un peu de nourriture, tandis qu'à la tombée de la nuit des rabatteurs sans états d'âme proposaient des enfants aux petits blancs désœuvrés.
Le lendemain, nous avons pris la route du grand Nord, une vague piste dans le sable, en direction de Tamanrasset. Chacun de mes deux hôtes conduisait son propre véhicule : l'aîné, la quarantaine, une land-rover chargée du matériel, l'autre, son cadet de quelques années, une Peugeot grand tourisme.
Je m'installai à son côté tandis qu'un couple d'Afrikaners, croisé au campement, manifestait le souhait de se joindre à notre caravane pour franchir le désert.
Le convoi se mit en route dans l'incertaine fraîcheur de l'aube. Une fois dépassées les dernières cahutes misérables du faubourg, la piste se perd dans l'océan figé d'un chaos de dunes infini. Chaque kilomètre, un fanion hissé sur une haute tige de métal indique le cap à suivre pour rejoindre l'Algérie : c'est le fil à ne pas perdre pour échapper à l'errance et à la mort.
Mon chauffeur conduisait avec nervosité et brio, enchaînant glissades et dérapages, épousant creux et bosses à la façon dont on dévale à skis une pente enneigée. Le jeu l'amusait manifestement tandis que les autres véhicules de la caravane, de puissants 4X4 lourdement chargés, traçaient patiemment leur chemin dans le sable.
On eut ainsi tôt fait de distancer nos compagnons et mon chauffeur me confia qu'il consacrait son temps libre, l'hiver, à courir les rallyes.
À midi on s'est arrêté enfin, égarés en plein désert. Il y avait quelque temps déjà qu'on avait perdu le secours des balises et que le souvenir de la caravane s'était effacé à l'horizon. Conducteur de talent mais piètre navigateur, mon chauffeur était sûr d'avoir laissé la piste sur sa droite. J'étais convaincu quant à moi que nous avions dérivé vers l'est laissant les balises à notre gauche.
Le soleil au zénith chauffait la tôle du véhicule dont la toiture était brûlante comme un fer blanchi au feu. Abandonnant l'habitacle nous avons gravi, bêtement, la dune la plus proche -comme si elle cachait la mer... Il n'y avait rien à voir, bien sûr, que l'étendue infinie du sable, vierge de toute autre trace que le sillage incertain que nous laissions derrière nous... "

 


Françoise à Sophie
Ouagadougou, le 20 juillet

Il est parti.
Je n'ai pas cherché à le retenir, à vrai dire. Il court après son destin, ou peut-être cherche-t-il à le fuir ? Il y a quelque chose de puéril dans sa façon de s'en aller, de quitter la table, de fuir la fête, d'abandonner ses amis, son travail... Il m'a qu'il avait rendez-vous, dans le désert... avec lui-même ?
De quoi a-t-il peur ? Il me semble que je ne peux plus rien pour lui...
Il joue au Petit Prince, je crois, Il se cherche un serpent, à défaut d'avoir trouvé une fleur. Ne te moque pas de moi ! J'en ai peut-être eu la meilleure part ! Il va falloir que je retourne à Bamako, faire mes valises. La fête est finie.
Nous avons passé encore une nuit comme il semble en avoir le secret, délirante, absurde, échevelée, incongrue...
Tout à commencé au retour de Fulgence, le musicologue hirsute dont je t'ai déjà parlé, chargé de plantes vénéneuses... l'herbe du Diable, tu connais ? Mais pas celle qu'on fume à Vincennes -dans le souk ou sur le gazon- de l'herbe explosive, ensorcelante, celle qu'on cultive au Ghana ! "

 

*

 

Le tissu de velours cramoisi sent la poussière et le tabac. Margot lèche avec gourmandise les dernières gouttes de son verre de champagne puis elle se roule en boule, dans la couverture, tout au fond du canapé, attentive et silencieuse.
Du haut de l'escalier nous parviennent par bouffées des flots de musique mêlés aux cris et aux rires de nos hôtes... I Get Around... round... I get around... Les Beach Boys, adolescents sages de mes quinze ans... et les Crystals et les Ronettes... Da Doo Ron Ron et Be My Baby...
C'est un festival des sixties ! Les Stones enfin qui annoncent la tempête... Des cris, des rires et des meubles qu'on déplace, la fête s'organise chez nos hôtes...
Margot me dit : "Viens t'étendre près de moi, sinon tu auras froid..."

 

 

 

 

 

Trois

 


Igor faisait tous les soirs la tournée des comptoirs du troisième arrondissement. Il aimait s'attarder en particulier derrière celui de la crêperie de la rue de Braque où trônait Madeleine, la maîtresse de Luis, un petit maquereau qu'on voyait rarement dans les lieux car il était interdit de séjour dans la capitale.
Igor, fils de Russes blancs, était né à Saint-Petersbourg avant d'émigrer, très jeune, avec ses parents, vers la France, pour fuir la révolution bolchevique.
Peintre, puis marchand de tableaux, il avait longtemps fréquenté la Rive Gauche avant de faire faillite et de sombrer dans l'alcoolisme -non sans changer de rive de prédilection...
Il zonait dorénavant dans le Marais, entre la rue de Bretagne et les Blancs-Manteaux, et prétendait ne boire que du champagne que lui offraient d'ailleurs volontiers les touristes égarés en quête de confidences sur la défunte faune existentialiste.
Il avait bien connu Isidore Isou et Tzara, André Breton et Suzanne Bernard, à ce qu'il disait... Il traînait sa longue silhouette dégingandée, flottant de bar en bar, et finissait souvent sa course chez Madeleine où j'aimais le retrouver à l'heure de la fermeture, au milieu de la nuit.
Un soir, comme Madeleine avait entrepris de baisser son rideau de métal -pour dissuader les fêtards attardés de tenter leur chance-, je les invitai tous deux à boire un dernier verre chez moi, rue des Barres. J'ouvris une bouteille de champagne qu'Igor eut tôt fait de torcher. Il se leva ensuite, car il ne manquait pas de finesse, et s'excusa de devoir nous quitter. Il prétendit avoir quelque mystérieux rendez-vous dans le square du Temple où il finissait souvent la nuit, dans l'encoignure d'une cabane de jardinier.
Madeleine ne refusa pas de se nicher sous ma couette lorsque je lui fis remarquer, au loin par-delà la fenêtre, les gros flocons qui dansaient dans le halo des réverbères, le long du quai de l'hôtel de ville.
- Novembre, c'est tôt pour la neige, non ?
Je ne sus pas quoi lui répondre car j'eus l'intuition que sa réflexion portait une tout autre question, personnelle et secrète, qu'elle s'adressait à elle-même. Elle se mit d'ailleurs à rire en chantant soudain : " Il se cassa la jambe, et le bras se démit, carabi... Les dames de l'hôpital sont arrivées au bruit, carabi... "
Je finis le couplet dont la mémoire me revint aussitôt de ma petite enfance : " Toto, carabo, titi, carabi, compère Guilleri... Te laisseras-tu, te laisseras-tu, te laisseras-tu mouri... ? "
Nous étions dans cet état de bien-être que procure le champagne entre la gaieté et l'ivresse. Avisant un jeu de tarots sur une étagère, au milieu des livres, Madeleine voulut me tirer les cartes, un art qu'elle prétendait tenir d'une grand mère tzigane. Un joli sourire traversait son regard triste, comme un peu de lumière irisée.
Elle étala les cartes sur le lit, d'un geste ample.
- J'ai chaud, dit-elle soudain.
Elle défit le carré de soie qu'elle portait autour du cou puis dégrafa son chemisier. Comme je l'aidai à achever son geste, elle sourit de nouveau : " Si Luis l'apprend, il me tuera... "
Elle eut un sourire triste et un moment d'hésitation, puis elle se leva, rassembla ses vêtements et s'enfuit.
Je me couchai bientôt, pesamment, sans même prendre la peine de me déshabiller et je sombrai dans un sommeil agité qui fut brutalement interrompu, au milieu de la nuit, par le hurlement proche d'une sirène de pompiers. Dans le silence bientôt revenu, j'entendis des voix et des cris. Je m'approchai de la fenêtre. De l'autre côté du square, en direction de la rue des Archives, des flammes puissantes léchaient avec avidité la façade d'un vieil immeuble.
En bas, le rez-de-chaussée abritait l'entrepôt d'un droguiste dont la réserve prit feu et explosa. Une fenêtre sous le toit était ouverte. Je discernai une ombre qui s'agitait affolée, prisonnière. Il y eut un cri puis un craquement et le silence enfin tandis que l'échelle des pompiers se dépliait, inutile, le long de la façade.
La sirène se remit à hurler quelques instants et se tut de nouveau, comme étranglée.


Le lendemain, au bord du trottoir, sous la neige salie, s'étalait tout un amas de planches et de meubles carbonisés, bric-à-brac improbable d'objets désormais inutiles.
- La jeune femme est morte brûlée vive, avant que les pompiers aient pu rien faire, la malchance... Elle était serveuse, dans la crêperie de la rue de Braque " me dit la buraliste, à l'angle de la rue des Archives.
J'enfilai la rue Rambuteau jusqu'au trou des Halles où croupissait encore, à l'époque, une vaste mare d'eau noirâtre et pénétrai bientôt sous un porche de la rue Tiquetonne.
C'est là, à l'entresol d'une petite cour sombre desservi par un escalier de bois branlant, que se trouvait le bureau de mon atelier de production de films : " Les Lumières de la Ville ".
La boîte métallique défoncée qui recevait le rare courrier de mon officine laissait voir, à travers sa lucarne plastique, le paysage coloré d'une carte postale délavée : la photographie d'un troupeau de vigognes, saisie sur une puna des Andes.
" Habt Ihr Lohengrin Für Ehe ? " Le message tracé au dos d'une écriture hâtive n'avait aucun sens même si je reconnaissais bien l'écriture de mon vieux compagnon, Heinz. La carte avait curieusement rebondi d'une adresse à l'autre, épousant le trajet sinueux de mes derniers déménagements.
Il faisait froid dans le bureau humide abandonné pendant le week-end. J'écartai les boîtes de rushes qui avaient envahi la table de la secrétaire pour m'y installer, sur le bout des fesses.
Amélie gravissait justement l'escalier antique.
- J'ai acheté des croissants, patron !
Elle resta figée sur le seuil de l'atelier, ahurie par ma mine défaite. Je lui tendis la carte postale de Heinz.
- Vous parlez allemand, n'est-ce pas ?
Elle jeta un coup d'œil.
- Lohengrin ! Wagner ? Ça ne veut rien dire !
- Regardez bien ! C'est un acrostiche : H.I.L.F.E. ! Au secours ! Ça veut dire : au secours ! C'est l'écriture de mon ami Heinz…
Et comme Amélie posait ses croissants sur la table de montage, avant de se retirer prudemment du côté de la machine à café, je continuai mon monologue :
- Est-ce que j'ai besoin de recevoir aujourd'hui une carte postale, en provenance des Andes, d'un ami allemand qui m'a laissé sans nouvelles de lui depuis plus de dix ans ? Qu'est-ce qu'il lui prend ? Qu'est-ce qu'il est allé faire au Pérou ? Vous pouvez me le dire ? "
J'étalai sur le bureau le reste du courrier : des factures, des relevés, des rappels.
" J'ai bien peur qu'on ne soit au bout de l'aventure, cette fois-ci ! dis-je à Amélie qui connaissait parfaitement la situation. Plus de fric, plus de commande, bientôt plus de téléphone, ni d'électricité… C'est le naufrage ! Et c'est le moment que Heinz choisit pour m'envoyer une énigme, un appel au secours, sans même une adresse où le joindre ! "


Mariela ne manquait jamais le rendez-vous de matines, dans la petite chapelle aménagée pour les moniales au chevet de Saint-Gervais. Elle avait l'habitude de prier étendue de tout son long, immobile sur le tapis de chanvre rêche, tandis que je préférais quant à moi rester au fond du sanctuaire, près de la porte, trop timide pour donner comme elle ma foi en spectacle.
J'aimais ces instants, volés à la ville, que nous offrait à l'aube ce lieu de prière insolite. Nous y partagions avec les soeurs de la rue des Barres, et quelques marginaux, levés tôt ou couchés tard, de rares instants de communion précieux.
J'avais pris l'habitude de l'y rejoindre, aux hasards de mon calendrier et de mon humeur. J'arrivai, ce jour-là, bien après la fin de la prière mais Mariela était restée, seule, assise au fond de la chapelle.
Je l'entraînai hors de l'église et nous franchîmes le pont Louis-Philippe, balayé par la neige qui s'était remise à tomber. Luttant contre le vent, nous avons ensuite longé le quai d'Anjou jusqu'au square du bout de l'île. L'endroit était désert et la neige recouvrait les parterres et le bac à sable abandonné.
Je la conduisis tout au bas de l'escalier, sur la terrasse étroite d'où j'aimais observer le lent mouvement des barges qui contournent l'île Saint-Louis. Je m'accoudai à la rambarde, elle s'appuya contre moi. Je lui confiai mon désarroi. Je lui parlai de Madeleine, puis de Heinz et de Barbara. Je la savais fugitive et rescapée du Chili, attentive aux mouvements de lutte qui traversaient le sous-continent. J'avais besoin de son écoute, de son avis et de ses conseils.


L'eau du bassin du jardin du Luxembourg est saisie par la glace. Un voilier figé s'y penche, solitaire et cocasse, au milieu de la banquise.
Dans le théâtre de marionnettes, où nous nous réfugions, les enfants et moi, pour échapper au froid, se serrent de rares spectateurs. Le dragon Garganus déroule laborieusement ses anneaux, au pied du château d'où l'observe la fée Mélusine. Soudain, victime d'un courant d'air, il se prend à éternuer sans fin avant de s'effondrer dans la coulisse.
Le spectacle est interrompu.
Dehors l'obscurité déjà envahit les pelouses désertes ; les gardiens nous pressent de franchir la grille. Puis nous descendons le boulevard Saint-Michel, main dans la main, en silence.
Je quitte mes enfants, sans avoir eu le courage de leur annoncer mon prochain départ, et je plonge dans la bouche de métro, au pied de la fontaine.

 


 

 

 

Quatre

 

La lumière bleutée des veilleuses révèle à peine le contour des corps endormis, affaissés çà et là par grappes au travers des banquettes. De place en place une loupiote troue l'obscurité de son halo pâle. Les hôtesses errent en silence dans les couloirs.
" Nos quederamos solo una noche... " J'ai entrepris de raviver mes souvenirs d'espagnol sur un guide de poche que m'a offert Mariela, juste avant le départ. Je recopie patiemment les phrases qui me semblent les plus importantes et je m'invente les situations auxquelles je pense devoir être confronté.
De l'autre côté de la travée, ma voisine elle aussi veille. Elle lit et relit une dizaine de feuillets à la couleur rose pâle, parcourus d'une écriture large et ronde, un peu enfantine. Il fait chaud, j'ai la gorge sèche. Je me dirige vers le fond de la cabine pour me servir un verre d'eau. J'hésite un instant, remplis un deuxième gobelet, retourne à ma place et propose à ma voisine de boire avec moi. Elle accepte d'un sourire.
Bärbel vit en Suisse, à Zurich où elle travaille comme secrétaire. Elle a fait des économies et capitalisé son temps de vacances pour s'offrir un long voyage en Amérique du sud, en compagnie de deux amis, Ilse, une ancienne camarade de lycée, qui dort près d'elle, étroitement enlacée dans les bras d'Eduardo, un berger uruguayen qui vient d'achever un stage de formation dans une école d'alpage.
Ils comptent tous trois rejoindre Montevideo à travers la Bolivie et l'Argentine. Eduardo doit y toucher un petit héritage qu'il pense utiliser à acheter une carriole, des chevaux et un peu de matériel, avant de prendre la route de l'Amazonie. Ils rêvent de s'enraciner quelque part entre Brasilia et Manaus.
Quand le commandant de bord annonce le prochain atterrissage sur l'île de la Barbade, Eduardo et Ilse se réveillent. Dans les salons de l'aéroport, quadrillés de longues rangées de sièges de plastique moulé aux couleurs fluo, nous nous installons tous quatre autour d'une bouteille de rhum.
Bärbel dit : " L'Europe sent mauvais, elle sent la guerre ". Ilse n'est pas bien réveillée, elle fait la moue en suçant doucement son verre.
Eduardo se tourne vers moi : " Tu vas aimer la sierra… "
Il m'explique qu'il connaît bien Lima, qu'il y a vécu, qu'il n'aime pas la ville mais que la montagne, proche, est belle. Il me demande ce que je vais faire au Pérou. Je réponds que j'ai l'intention de réaliser un reportage sur la fête du Condor -ou quelque chose d'équivalent- que j'ai envie de connaître le pays et que c'est l'occasion, pour moi, de prendre quelques vacances. J'ajoute enfin que j'ai un vieil ami Allemand qui s'est installé dans le Cuzco et que je compte lui rendre visite.
Je bois mon verre à grands traits puis lui demande ce qu'il en est de la guérilla.
" Je ne sais plus, répond Eduardo, ça évolue par période. Il semble que les trafiquants de coca aient pris beaucoup de place au Pérou, comme en Bolivie, comme en Colombie...
- Ils sont mêlés à la lutte ?
- Ce n'est pas clair. On dit qu'il y a des déchirements parmi les combattants. Mais on n'en sait pas plus. Ils ne se font pas de publicité. "
" Les passagers du vol 245 pour Lima... ", Ilse se lève, ajuste les plis de sa robe, me sourit puis glisse son bras autour de la taille d'Eduardo. " Allons-nous en ! " dit-elle en français.
Il est minuit à la pendule de l'aérogare, quatre heures à ma montre. C'est la nuit la plus longue que j'aie jamais connue...
Il fait moite sous les cocotiers qui bordent le bâtiment principal de l'aérogare. Je me baisse pour cueillir deux pâquerettes tropicales que j'offre à mes compagnes : " On les appelle NachtsBarbadenBlumen, un espèce rare... " leur expliqué-je gravement.
" Karibenrot ! " ajoute Eduardo, sentencieusement.

*

L'aube pointe quand le gros oiseau de métal écrase les douze roues de son train d'atterrissage sur la piste de béton de l'aéroport Jorge Chavez de Lima. Le personnel de l'aérogare n'est pas encore vraiment réveillé et les passagers sont tenus de patienter autour du tapis roulant distribuant les bagages.

J'ai pris le temps de me raser dans le minuscule lavabo de la carlingue. Je pense : " Ici, je suis neuf. Personne ne me connaît, sinon Heinz qui s'est fourré dans je ne sais quelle affaire de drogue, de guérilla ou de trafic d'armes. Je m'installerai dans la montagne, j'écrirai des romans ou je ferai de la peinture, j'épouserai une Indienne, je lui ferai des enfants... "
Je m'installe face au bureau de contrôle des passeports. J'attends immobile. J'aimerais être le tout premier des passagers à quitter l'aéroport. Eduardo s'est assis à quelques mètres contre un pilier ; la tête d'Ilse repose sur ses genoux. Il sourit, il me fait de temps à autre des clins d'œil.
Une puissante odeur d'iode et de poisson séché m'enveloppe dès que je quitte le sas d'accès au hall de l'aéroport. Le ciel est rose, couleur perle, il fait doux. Quelques taxis, de lourdes et vieilles voitures américaines, sont rangés le long du trottoir. Un homme s'approche de moi en grimaçant un sourire : " Centro de Lima, un dollar, si... "
Avant toute réponse, il saisit mes bagages et les pose dans le coffre de sa voiture. Puis il me pousse vers l'intérieur où sont déjà installés d'autres clients.
La voiture enfile bientôt à toute allure une large avenue bordée de maisons basses et d'entrepôts peints de couleurs vives. Derrière moi un homme se met à chanter. Je me retourne et observe le visage des autres occupants de la voiture : aucune tête ne m'est connue...
L'engin fait alors une embardée et s'engage dans une rue de traverse flanquée d'une longue rangée d'entrepôts déserts. Je me raidis en pressentant un danger, mais il est trop tard.
L'homme assis à mes côtés me saisit par le bras, en brandissant un couteau. Au bout de l'avenue, surgit le littoral, l'océan Pacifique, la mer de l'Ouest...
Le taxi stoppe, en chassant sur le quai, dans un long crissement de pneus. La porte s'ouvre. Je suis propulsé hors du véhicule et roule sur le sol tandis que la voiture redémarre sur les chapeaux de roue. Je me relève.
La mer est verte d'une couleur profonde. Des oiseaux planent au-dessus de ma tête en poussant de petits cris aigus. " Je suis un imbécile ", pensé-je avec amertume. Tous mes bagages, mes vêtements, ma caméra, mon magnétophone, mes films et mes derniers souvenirs ont disparu. Je tâte ma poche. Il me reste mon portefeuille : un peu d'argent et quelques photos. Je brosse mes vêtements et me mets en route. Je rejoins l'avenue de l'aéroport puis demande mon chemin. Une heure plus tard, je traverse la place des Armes, longe le guichet de la compagnie du ferrocarril et débouche sur la place San Francisco.


Dans la cour intérieure de l'hôtel Europa, je retrouve mes amis, installés le dos contre leurs bagages. Ils manifestent leur surprise et leur joie de me revoir.
" Monsieur le consul, wo bliebst Du so lang ? " me crie Bärbel en courant vers moi.
Je raconte en deux mots ma mésaventure et leur propose d'aller prendre le petit déjeuner à la cantina la plus proche.
C'est un bistro minable et tranquille aux tables graisseuses. La devanture est encombrée de larges bocaux de verre où flottent dans leur jus toute sorte de fruits tropicaux : mangues, papayes, oranges, maracujas. Le patron apporte un flacon d'extrait de café et du lait chaud. Je commande des beignets, des jus de fruit, des cigarettes pour les dames, et du pisco sour, sur proposition d'Eduardo, pour faire bonne mesure.
Bärbel me regarde avec des yeux de tourterelle. Elle me demande de raconter encore. Elle veut comprendre ce qu'il m'est arrivé. Je reprends l'histoire du taxi et des quais déserts de Callao.
" Qu'est-ce que tu vas faire maintenant ?
- J'ai un ami, ici, quelque part dans la montagne, un ami allemand.
- Viens avec nous ! On pourrait acheter une vieille voiture... "
Elle rêve tout haut... les routes poussiéreuses, la montagne, la forêt, un transistor qui débite des tangos, les Ronettes et la quena... Quelque part, au bout du voyage, l'Amazonie, vierge... Eduardo poursuit :
" Ton ami, on pourrait peut-être le chercher ensemble...
- Plus tard... "
Le bistro s'emplit peu à peu du petit peuple qui s'en va au travail. La fatigue commence à peser ; il est temps d'aller retenir une chambre.
Dans la cour de l'hôtel, la foule des voyageurs s'est accrue. Beatnicks, Baba Cools, Junkies se mêlaient aux paysans endimanchés descendus de la sierra rendre visite à un cousin qui a réussi dans l'administration, et aux délégués ouvriers d'un symposium syndical qui commence le jour même. L'ambiance est animée ; un gros métis à la moustache tombante attribue les chambres à la criée, comme à la Bourse.
Les chambres donnent sur deux étages, autour d'une cour carrée coloniale. Nous nous installons tous quatre dans une pièce sommairement meublée de quatre lits de fer. Une petite table bancale surmontée d'un miroir au tain terne, est coincée dans l'angle, près de la porte. Les murs sont blanchis à la chaux, et le sol noir de crasse. Pour toute fenêtre un vasistas grillagé au-dessus de la porte, laisse pénétrer de la cour intérieure, une lumière pâle.
Tandis que les jeunes femmes prennent possession des lieux, Eduardo m'entraîne à la découverte de la ville.
Le soleil prend en enfilade la Calle Amazonas, avivant les teintes bleue et rose passées des façades coloniales aux balcons vermoulus. L'air est transparent. Au coin de l'avenue Amancay, deux policiers juvéniles arborent avec une satisfaction naïve leurs mitraillettes nickelées. Des hommes aux cheveux noirs gominés, aplatis sur le front, vêtus d'une ample chemise blanche au plastron brodé se pressent vers leur travail. Les femmes généreusement fardées, la poitrine serrée au plus juste, le corps exubérant mal contenu dans d'étroites jupes fourreau, passent provocantes et dédaigneuses, la démarche incertaine sur leurs talons trop fins.
" Il y a sur les bords du fleuve un petit marché où j'avais l'habitude de me promener quand je vivais ici, dit Eduardo. C'est quelque chose qui ressemble plus ou moins à ce qui se passe dans la banlieue parisienne : des marchands de pantalons et de colifichets, des cordonniers ambulants, de la vaisselle émaillée, des cassettes, des chompas, des épices, du riz en vrac, des chromos, de la viande, des tripes, du poisson séché... des téléviseurs, des walkmans, des parapluies... " Il ajoute, amusé : " Il ne pleut jamais à Lima... "
Un arc de bois marque les limites de l'enceinte où sont installés les stands sur la terre battue. Un garçon d'une dizaine d'années nous accroche : " Zapatos... laissez moi brosser vos chaussures... " Plus loin, une vieille dame édentée, affaissée sur elle-même nous jette un regard aigu. L'indienne, enroulée dans son châle, porte un chapeau de feutre gris à la façon des paysannes. Elle saisit au passage la main d'Eduardo qu'elle attire auprès d'elle et dit quelques mots de quetchua, tout en me regardant fixement. Eduardo répond en espagnol. La femme prend alors ma main et en caresse la paume de ses doigts parcheminés. " Tu iras al reino del cielo... No hay amigo... Tu iras au Royaume du Ciel… Il n'y a pas d'ami... "
Puis, après un temps de silence, elle fouille dans le petit tas d'herbes, de cailloux, de crapauds séchés et de fioles diverses déposés devant elle. Elle choisit une pierre blanche et une pierre noire ; elle donne la pierre noire à Eduardo et lui dit encore quelques mots que je ne saisis pas. Je surprends un raidissement dans l'attitude de mon compagnon. La vieille enfin me tend la pierre blanche polie et gravée d'un entrelacs de traits bruns en me répétant : " No hay amigo... "
Eduardo glisse un billet dans la main de la vieille, puis il me dit qu'il doit aller faire une course urgente. Il me donne rendez-vous dans l'après-midi, au pied du Libertador, sur la place San Martin.
Surpris de cette décision soudaine et de l'air triste de mon ami, je lui demande ce qui le préoccupe : " Ne te fais pas de souci, je t'expliquerai tout ça ce soir... " répond-il en me serrant l'épaule. Puis il ajoute : " Ne va pas à la police ni à l'ambassade avant mon retour... " Enfin, il se perd dans la foule.
Je suis un peu décontenancé. J'erre entre les étals. La foule se fait de plus en plus dense, tandis que le soleil monte dans le ciel et que la chaleur devient écrasante.
Sur le parapet du pont qui traverse le Rimac, une foule de badauds s'est amassée autour d'un groupe de chanteurs. Les quatre hommes jeunes sont vêtus de vastes ponchos bruns et portent le chapeau rond et plat des hommes de la montagne. Mais à leurs visages clairs, à leurs barbes soigneusement taillées, on reconnaît des étudiants métis. Ils chantent des airs populaires de la montagne et de la côte, le buste très droit. Je note que les deux guitaristes tiennent leurs instruments de la même façon que les policiers leurs mitraillettes, à bout de bras, légèrement inclinés vers le ciel.
La musique est belle et les badauds s'attendrissent. Il y a là des guenilleux de tous les âges qui se mêlent aux petits bourgeois propres et parfumés. Tous communient à une même nostalgie.
Bärbel et Ilse se taillent un beau succès en traversant la foule. Ilse a enfilé une robe de cuir effrangée sur les cuisses et des santiags jaunes. Bärbel porte un tee shirt et un pantalon de toile qui confirment sans pudeur excessive sa belle féminité. Je les entraîne à fuir l'hostilité méprisante des badauds qui crachent sans retenue sur la décadence des gringos.
" Où est Eduardo ?
- Je ne sais pas. Il a eu quelque chose d'urgent à régler... "
Nous nous éloignons tous trois, bras dessus, bras dessous, longeant le Rimac jusqu'à la poste. Bärbel m'explique ses mésaventures avec le garçon d'étage de l'hôtel à qui elle a eu le malheur d'avouer qu'elle n'est pas mariée.
" Il veut m'emmener avec lui. Je crois qu'il veut me vendre, me confie-t-elle, mi amusée, mi inquiète. Tout à l'heure, il faudra que tu lui dises que tu es mon mari ou mon fiancé pour qu'il me laisse tranquille. "
Elle se serre contre moi. Je la prends par la taille. Elle frissonne, nous nous mettons à rire. À l'angle de la Jiron Union, nous achetons des churros à un marchand dont l'étal s'ouvre sur la rue.
" Qu'est-ce qu'il fait ton ami allemand quand il ne se promène pas dans les montagnes du Pérou ?
- La vérité est que je n'en sais rien. Il y a longtemps que je ne l'ai pas revu, dix ans peut-être, ou plus. À l'époque, il essayait de devenir médecin. On s'écrit de temps à autre. Je crois qu'il voyage beaucoup.
- Nous aussi, on a des amis, ici. Peut-être qu'ils se connaissent ? Ils sont installés près de Cuzco. Je crois qu'ils gardent des moutons et qu'ils cultivent des légumes, ou quelque chose comme ça. On pensait leur rendre visite au cours du voyage. Pourquoi ne viendrais-tu pas avec nous ? On part demain...
- Et mes bagages ?
- Tu ne les retrouveras pas. Je te prêterai les miens, ajoute-t-elle en riant. Tu connais bien l'Allemagne ?
- J'y ai vécu quelques années quand j'étais étudiant. J'y avais deux amis, une femme qui s'appelait Barbara... comme toi. Et Heinz que je suis venu retrouver ici. "
Il est midi à l'horloge de la Banco Commercial quand nous débouchons sur la place San Martin où nous sommes absorbés par la foule des touristes. Nous nous asseyons bientôt au pied de la statue du Libertador. Ilse tire quelques instantanés du lieu et de la foule.
" Elle était belle, Barbara ?
- Oui, elle était belle. C'est peut-être cela qui a mis tant de confusion dans sa vie, et dans la nôtre... "
Je rêve, un instant silencieux. Bärbel sourit, Ilse continue de nous photographier sous toutes les coutures. Je reprends : " À vrai dire, je ne me souviens plus très bien de cette époque... "
Ilse s'approche et me tend son appareil, puis elle s'assoit auprès de son amie. Elles prennent toutes deux la pose. Ilse n'a pas dit vingt phrases depuis que nous nous sommes rencontrés. Elle regarde lentement, avec une même attention vague, tout ce qui l'entoure. On ne sait pas ce qu'elle pense, on ne sait pas si elle pense...
" Comment vous êtes-vous connus tous les trois ? " demandé-je. Ilse ne répond pas. Elle contemple rêveuse un groupe de policiers qui, à quelques mètres, ont entrepris de faire circuler sans ménagement un clochard crasseux, à moitié nu, qui a élu domicile sur une pile de papiers journaux et semble disposé à s'endormir.
Bärbel ne répond pas non plus. Elle regarde sa montre et annonce qu'il leur faut aller retirer des billets de train pour leur prochain voyage. Elle me propose de les accompagner, je refuse.
" Je prends un billet pour toi ? insiste-t-elle.
- C'est trop tôt, dis-je. Je dois rester quelques jours ici. Il faut que je me renseigne... On se reverra plus tard, dans la sierra... On en parlera ce soir... "
Nous nous quittons en nous embrassant. Je m'engage dans la Colmena, j'achète un plan de poche de la ville et me plonge dans sa lecture.


" Kyrie Eleison...
- Christe Eleison... "
J'avance lentement dans la travée centrale de la vaste basilique Le chœur est brillamment éclairé autour d'une haute Vierge qui surplombe l'autel. Elle est vêtue d'habits de soie bleue et rouge, brodés d'or et d'argent. Son front, protégé d'une mantille et couvert d'un riche diadème, luit doucement à la clarté des cierges. Ses yeux bleu pâle, rehaussés de noir, imitent à la perfection un regard de femme.
Je suis surpris et ému par le mélange de solennité et d'intimité de la scène. Les bancs de l'assistance sont presque vides, mais dans le chœur aménagé une trentaine d'officiants vêtus d'aubes blanches concélèbrent la messe. Je m'installe à quelque distance, au pied d'un pilier. Je dévisage les célébrants avec attention, tentant de deviner lequel sera mon interlocuteur.
Un homme grand et large, au visage arrondi surmonté de cils blancs broussailleux, s'approche de l'ambon. Il s'exprime lentement en français.
" Et le troisième jour, il y eut des noces à Cana de Galilée, et la mère de Jésus était là... "
Les autres se sont retirés dans leurs loges de bois sculpté et écoutent impassibles la parole divine. Le soleil joue à travers les rideaux, un homme s'avance dans la nef, il grommelle. Je me retourne pour le dévisager. C'est un mendiant pouilleux qui ne semble pas avoir toute sa raison. Il fait quelques pas, s'arrête, sourit, grimace, se tortille puis recule finalement tandis que le prêtre poursuit imperturbable :
" Et comme le vin manquait, la mère de Jésus lui dit : Ils n'ont plus de vin ! Et Jésus lui dit : Que me veux-tu, femme ? Mon heure n'est pas encore venue. "
À la fin de l'office, je traverse le chœur et m'engouffre derrière les concélébrants dans la vaste sacristie où sont aménagés les vestiaires des missionnaires. L'ambiance y est animée. Je m'adresse à l'un des hommes qui range avec soin ses habits sacerdotaux dans une petite armoire.
" Le père Duran ? " D'un geste de la main, l'homme me désigne un de ses confrères qui semble engagé dans une vive discussion. Je m'approche et me présente brièvement comme un ami de Mariela. " Elle m'a dit que vous pourriez m'aider à retrouver un de mes amis, un Allemand nommé Heinz... "
Le jeune prêtre s'excuse auprès de son interlocuteur et m'entraîne vers un coin de la vaste pièce.
" Ici, ce n'est pas le bon endroit pour discuter, me dit-il. Toutes les oreilles ne sont pas amies. Êtes-vous libre ce soir ? Retrouvons-nous de l'autre côté du fleuve, à huit heures, à la Peña Huatuchay. Elle est très connue des touristes, vous n'aurez pas de mal à la trouver. Et maintenant, soyez prudent, vous n'êtes pas à Paris... "


Dans le parc de l'Exposition, les couples d'amoureux se tiennent en ligne, contre la grille, à quelques mètres les uns des autres. Ils fument, s'embrassent, se caressent sans souci des rares passants. Je m'assieds sur un banc, au bord de la pelouse à l'herbe jaunie et rabougrie, pour dévorer un sandwich que je viens d'acheter à une marchande ambulante. Je pense qu'il ne me reste plus pour toute richesse qu'une maigre liasse de billets de dix dollars que je serre dans ma poche.
Sur l'avenue Garcilaso de la Vega, les voitures en cohue disputent le terrain aux bus brinquebalants peints de couleurs vives. Je me fraye un passage au milieu de la meute. Puis je longe les étals de livres et de romans-photos d'occasion, jette un œil distrait sur les chromos de femmes déshabillées et les paysages rutilants de la selva, contourne les marmites fumantes des cuisinières de fortune et rejoins enfin la place San Martin.
Du haut du perron du théâtre Cristobal Colon, je vois mon ami traverser la Colmena. Je lui fais un signe. Eduardo me reconnaît et presse le pas.
Le taxi qui le renverse ne prend pas la peine de s'arrêter. Il disparaît très vite dans la circulation. Le temps que je me précipite vers mon ami, il y a déjà deux personnes agenouillées près de lui qui lui soutiennent la tête et les épaules. Mais il est trop tard, son regard vide ne fixe plus personne.
Je fais savoir aux policiers qui se présentent bientôt que je connais la victime, mais l'un des hommes agenouillés exhibe une carte, dit quelques mots aux agents et ces derniers embarquent le corps sans se préoccuper plus longtemps de moi. La scène s'est déroulée si vite que les badauds ont à peine eu le temps de s'attrouper. Désemparé, je me résous à rejoindre l'hôtel quand un homme jeune au visage cuivré me frappe sur l'épaule en me tendant un petit sac de toile. C'est le sac d'Eduardo. L'homme disparaît aussitôt.


La clé de la chambre est au tableau de la réception. Je m'installe dans la triste cellule et entreprends d'inventorier le contenu du sac de mon ami. J'y trouve un passeport dont la photo jaunie semble dater d'au moins dix ans. Il y a également un portefeuille rempli de quelques devises, d'une liasse de lettres et de plusieurs photos que je ne prends pas le temps de détailler. Un appareil photo, un trousseau de clés et la pierre noire confiée le matin même par la vieille Indienne complètent l'inventaire.
J'hésite à me plonger dans la lecture des lettres quand Ilse pénètre soudain en trombe dans la petite pièce. Sans dire un mot, elle ramasse à toute allure les objets éparpillés sur le lit, les fourre à nouveau dans le sac qu'elle saisit, puis elle me prend par la main en disant : " Komm, schnell ! " Elle m'entraîne dans la cour.
Près de l'entrée, un groupe d'hommes entoure le réceptionniste. " La police ! Viens vite... " ajoute-t-elle en montant quatre à quatre les marches de l'escalier qui conduit à la galerie supérieure.
Nous contournons le patio rond qui surplombe l'entrée. Elle me dit : " Je vais m'occuper d'eux. Tu en profiteras pour sortir discrètement. Bärbel est installée à la cantina. Elle t'expliquera. "
Elle me tend le sac. " Bonne chance ! " ajoute-t-elle. Puis elle me sourit, m'embrasse vivement et retourne sur ses pas. Je la regarde longer la galerie et disparaître dans les couloirs de la seconde cour intérieure. Je m'engage moi-même lentement sur l'escalier qui débouche à quelques pas du bureau de réception où les trois hommes semblent poursuivre sans agitation particulière leurs investigations.
Alors que j'atteins les dernières marches, en rasant le mur pour profiter de l'ombre, j'entends un hurlement " Hilfe ! ".
Le cri est si fort et strident que les quatre hommes se tournent d'un seul mouvement vers l'intérieur de l'hôtel. J'en profite pour glisser dans le corridor qui mène à la rue.
Je marque un temps d'arrêt devant la porte palière, jette un coup d'œil à l'extérieur. Une voiture de police est rangée en double file. Je me mêle à un groupe de passants qui longe le porche.
Quelques instants plus tard je pénètre dans la cantina. Bärbel se lève souriante, s'approche de moi, me prend par le bras et murmure : " Allons-nous en, vite ! " Elle règle tranquillement les consommations et nous nous retrouvons tous deux dans la rue.
Comme nous traversons la petite place San Francisco, deux des policiers sortent vivement de l'hôtel pour rejoindre leur voiture.
Bärbel me serre de plus près et me dit : " Je t'avais demandé de te présenter comme mon mari, mais je ne crois pas que nous connaîtrons de nuit de noces avant quelque temps... "
Elle dirige nos pas vers l'entrée de l'église qui surplombe la place de son fronton majestueux. L'office des vêpres est commencé. Une assistance mêlée répond aux prières. Nous nous installons dans un coin, près de la foule dont nous imitons les attitudes.
" C'est la seconde fois aujourd'hui que je vais à la messe... dis-je à Bärbel en lui serrant la main.
- J'ai l'impression que dans ce pays, ce ne sera pas la dernière... me répond-elle.
- Eduardo a eu un accident...
- Je sais, ce n'était pas un accident. Il faut que tu t'en ailles, que tu quittes Lima, le plus vite possible. Tu pourras me joindre à Cuzco, poste restante, dans huit jours... Voici un peu d'argent et un billet de train. Je n'ai pas le temps de t'expliquer pourquoi, mais ta vie ne vaut pas cher, ces jours-ci... " Elle ajoute : " Tu me plais, monsieur le consul, parce que tu ressembles à Elliot Gould dans le Grand sommeil... Je pars la première. Dans trois minutes, tu sors par la porte de côté. Je ne peux pas t'embrasser, mais le cœur y est... "
Elle glisse sa main contre ma cuisse qu'elle presse légèrement en soupirant. Comme elle se lève, je la retiens par le bras.
" Attends, explique moi en deux mots...
- Je n'ai pas le temps, fais moi confiance... "
Elle s'efface comme une ombre.
" Ave Maria, gratia plena... " Je suis de nouveau seul, agenouillé, écoutant les répons des prières du crépuscule.
" Pleni sunt coeli et terrae gloria tua... "
Une jeune femme vient s'asseoir près de moi. Elle reprend en choeur. Je lui jette un coup d'œil méfiant, me lève et quitte l'église.

Il fait nuit, la nuit des tropiques, brutale et profonde. Sur l'esplanade, à la lumière vacillante de loupiotes à huile, les marchandes d'ex-voto attendent la fin de l'office.
Je presse le pas. Je ne sais où aller. Il me reste près de deux heures avant mon rendez-vous. Je longe les grilles du palais présidentiel et m'installe dans le coin le plus reculé de la terrasse du Haïti, un bar pour touristes riches. Je commande une omelette au lard et aux tomates, arrosée d'un verre de bière. J'hésite à me plonger dans les papiers de mon ami. L'endroit ne me semble pas assez sûr. Je n'aurai pas non plus le temps de mener à terme la lecture. Peut-être Jean Duran m'apportera-t-il quelque lumière ?


Dans la salle enfumée et obscure où se presse une foule bruyante d'étudiants et de touristes, je longe lentement la travée qui dessert deux rangées de larges tables de bois flanquées de bancs où s'agglutine le public.
Sur l'estrade brillamment éclairée, un groupe de musiciens noirs installe ses instruments. Je désespère de reconnaître mon interlocuteur quand je suis accroché par une jeune femme brune aux cheveux courts qui m'appelle par mon nom. Elle me prend le bras comme si elle me connaissait depuis toujours et m'entraîne vers une table au pied de l'estrade.
Jean Duran y est attablé, méconnaissable. Vêtu d'un jean et d'une chemise écossaise aux couleurs vives, largement ouverts sur la poitrine, il semble sérieusement éméché. Une jeune femme blonde aux cheveux décolorés se serre à lui, étroitement.
C'est une belle fille opulente aux yeux vifs. Il émane de tout son corps un mélange de vulgarité et de désir écœurant et assoiffant comme l'aguardiente que Jean Duran verse largement dans un verre à bière et me tend en guise de bienvenue.
" Rosa... " dit-il, en présentant sa compagne " et Cécilia... " poursuit-il en désignant l'autre jeune femme.
Cette dernière s'assied contre moi, glisse ses bras autour de ma taille et m'embrasse goulûment. Après un instant de surprise, je réponds à son baiser.
Sa bouche est un fruit acide et brûlant. Elle se serre contre moi de toutes ses forces, comme si elle voulait m'étouffer. Je me prête de bonne grâce au jeu. Puis je bois une rasade d'aguardiente et sens mon corps parcouru d'une vague de feu.
" Je suis ce qu'on appelle un envoyé pro domo, me murmure le prêtre. Puis il s'étale à moitié sur la table en ajoutant : " Il y a dans cette salle presque autant de mouchards que de bouteilles d'alcool... "
Un instant son regard redevient calme, froid, lumineux et un peu triste. " J'ai quitté Paris il y a quatre ans, ma paroisse de banlieue parisienne pour travailler ici... " reprend-il.
" Marinera, marinera... " hurle le présentateur tandis que s'égrènent les premiers accords de guitare, dans le grincement des maracas. La salle hurle son contentement.
" J'éprouve une grande amitié pour Mariela qui est une fille courageuse... Nous devons nous prêter à cette comédie pour pouvoir parler tranquillement. "
Et aussitôt il recouvre son air vague de buveur perdu dans les brumes de l'alcool et lève son verre en riant. Les deux filles en font autant et je suis le mouvement.
Sur l'estrade, les danseurs s'avancent. Les hommes, vêtus de blanc, portent de larges panamas et des ceintures de tissu rouge qu'ils tendent à bout de bras. Les femmes sont vêtues d'amples robes de dentelle bleue et de corsages blancs serrés à la taille. Elles agitent en un lent mouvement circulaire, par-dessus leurs têtes, leurs mouchoirs de batiste.
" Il y a eu cet après-midi un grave attentat sur la place Dos de Mayo. Une bombe a explosé dans un autobus. On recherche un touriste français qui serait débarqué ce matin. Je n'en sais pas plus... Il y a deux polices ici, la police officielle et l'autre, liée aux gros propriétaires nostalgiques de l'ancien temps, qui ne s'habituent pas à l'idée de voir leurs terres distribuées aux paysans ou transformées en coopératives... "
Il renonce à exprimer la suite de sa réflexion. Il soupire, fait une grimace puis il reprend : " Je ne connais pas votre ami Heinz et je n'ai pas réussi, en si peu de temps, à rassembler des informations à son sujet. Mais s'il est dans la région de Pisac, je connais un homme qui vous renseignera. Il s'appelle Pedro, il est curé du village de Kerhuaco. Le problème est que la région est sous contrôle militaire depuis trois semaines. Il vous faudra être prudent... Buvons ! " conclut-il.
Il se rejette en arrière et lève de nouveau son verre. Cécilia et Rosa, d'un même mouvement se pressent contre leurs compagnons.
" Tu es de Paris ? me demande Cécilia. Tu m'emmèneras à Paris ? ajoute-t-elle en glissant, sans autre manière, sa main entre les jambes de mon pantalon.
Je sens l'alcool envahir tout mon corps. Je regarde mon compagnon qui continue de boire sec et se laisse couvrir de baisers et de caresses par sa compagne.
Sur l'estrade désertée par les danseurs, un groupe de chanteurs indiens prend place. Je reconnais le petit orchestre qui jouait au matin sur les bords du fleuve. Deux femmes s'y sont jointes.
Tambour, mandoline, violon ouvrent la danse. Les projecteurs illuminent l'aire réservée au public. Une femme se lance sous les applaudissements de la foule. Elle tourne et se cabre en se déhanchant puis elle jette son chapeau de feutre vers les tables. Un homme s'approche alors, très droit, la tête haute, les hanches immobiles ; il roule les épaules en balançant les bras.
" Mardi prochain, c'est le carnaval. Il s'organise chaque année à Pisac un concours de danses auquel participent tous les villages de la montagne avoisinante. C'est un très beau spectacle qui attire habituellement les touristes. Mais cette année, on n'en attend pas beaucoup en raison de la situation de troubles. On ne sait même pas si les festivités seront autorisées, de peur que la guérilla n'en profite pour investir la ville. C'est quand même pour vous une bonne occasion de voyager. Installez-vous à l'hôtel Familiar. Le patron est un ami. Dites-lui que vous venez de ma part. Le jour de la fête, vous vous mêlerez aux villageois et vous demanderez ceux de Kerhuaco. Si Pedro n'est pas parmi eux, voyez Amancay. Elle connaît un peu d'espagnol. Elle vous renseignera aussi bien que lui. Il va falloir que je m'en aille. Restez ici autant que vous voulez. Avec vos deux compagnes, vous serez en sécurité. Vous pouvez avoir pleine confiance en elles et leur demander ce dont vous avez besoin. "
Je voudrais le remercier, mais il m'arrête d'un geste.
" J'ai toujours rêvé d'être comédien. Vous m'en avez donné l'occasion. Si j'étais né dix ans plus tard, j'aurais sans doute suivi une autre voie. Mais à mon époque, la vocation ne se mêlait pas d'art profane... "
Il va se lever, il ajoute : " J'aime bien ce pays et ses habitants. J'ai oublié l'Europe, je n'y comprends plus rien. Bon courage ! "
" Arriba, amor, te querido, tierra reina de ilusiones... " déclame le chanteur tandis que Jean Duran, missus pro domo, disparaît dans l'obscurité.
" Y adelante con la secunda... " La fête reprend de plus belle. L'assistance abreuvée d'alcool trépigne, claque des doigts, siffle tandis que les danseurs se déchaînent. Cécilia m'invite à me mêler à la foule. " Danser et faire l'amour ne coûtent rien... me dit-elle en riant. Oublie tes soucis jusqu'à demain. "
Sur la piste les couples exhibent des visages hilares, rougis par l'alcool et la chaleur. Les corps se tendent, se cherchent, s'évitent, se frôlent et se rejoignent.
Cécilia a une façon bien à elle de frapper le sol, comme un paysan qui pioche, comme un corps qui tressaute aux derniers spasmes du plaisir. Je me laisse aller à l'envoûtement. La fatigue accumulée me fait l'effet d'une drogue. Je sens le parfum épicé, un peu lourd, de la peau de ma partenaire.
" Tu as faim ? " me demande-t-elle. C'est vrai. J'ai faim.
À la table, Rosa est flanquée d'un nouveau compagnon, un homme d'une quarantaine d'années, vêtu d'un costume blanc de flanelle froissé qui se présente : " Gérard Latour, agregado cultural de la embajada de Francia... "
Je ne réponds pas. Je m'assois en dévisageant le nouveau venu qui poursuit :
" Je me suis permis de m'asseoir à votre table -vous êtes Français, n'est-ce pas ?- parce que je suis un vieil ami de Rosa... Verdad ? querida... ajoute-t-il en se tournant vers elle. Il y a beaucoup d'animation aujourd'hui à Lima. La police est nerveuse, particulièrement envers les touristes français et nous autres personnel de l'ambassade, nous sommes tenus d'apporter notre aide, et éventuellement notre protection à nos compatriotes en difficulté... "
Il sort lentement de sa poche une carte de visite qu'il me tend et un paquet de cigarettes qu'il propose à la tablée. Rosa et Cécilia ont l'air de s'amuser beaucoup.
Une fois les cigarettes allumées, il poursuit en mélangeant toujours son français de quelques phrases d'espagnol : " Alors, ce soir, j'ai décidé de venir ici représenter officieusement, notre glorieuse mission, à tout hasard, et voilà que j'ai la chance de rencontrer un compatriote, bien protégé au demeurant par les plus belles filles du quartier... Il tire longuement sur sa cigarette. Il m'a semblé également reconnaître un de nos amis en entrant, le père Duran. Un homme remarquable qui a peut-être une conception... insolite de la charité chrétienne... N'est-ce pas, mes chéries ? " ajoute-t-il en espagnol aux deux femmes qui n'entendent pas. " Vous le connaissez ? " me demande-t-il. Je lui adresse pour toute réponse une vague grimace.
" Vous êtes de passage ? reprend-il.
- Nous sommes tous plus ou moins de passage...
- Je vous invite à finir la soirée sur la Costa Verde, dit Gérard. Ne refusez pas. On a si peu l'occasion de voir des têtes nouvelles par ici. Vous me raconterez Paris. Il y a bien deux ans que je n'y ai pas mis les pieds. "
J'aimerais bien me débarrasser de l'importun mais Cécilia me presse la main sous la table en disant : " Vamos ! "
Dans le corridor, un groupe de policiers vérifient l'identité des consommateurs qui se retirent. Gérard exhibe son passeport diplomatique. On nous laisse passer.


Le littoral est désert mais le haut de la plage est encombré de voitures. J'exprime le souhait de me baigner.
Je suis sale, fatigué, la tête alourdie d'alcool. Je laisse mes compagnons, confie mon sac à Cécilia, me déshabille vivement et me jette à l'eau. Je nage longuement vers le large, jusqu'à ce que la fatigue m'engourdisse.
Je suis tenté de me laisser aller plus loin et de nager jusqu'à l'épuisement de mes forces, mais, de la plage, Cécilia m'appelle. Je reviens.
Elle m'attend, les pieds dans l'eau. Elle retire son tee-shirt pour m'essuyer. Elle s'amuse de l'émotion qui me saisit au contact de ses mains. Mais l'heure n'est pas aux jeux amoureux. Elle me le fait comprendre, non sans malice en enfilant de nouveau sa chemise trempée qui lui colle à la peau.
Elle m'entraîne ensuite vers le haut de la plage. Les voitures stationnées laissent deviner des corps enlacés. Des rires et des gémissements fusent çà et là.
Cécilia rit de mon étonnement. Elle me dit : " L'hôtel est cher et peu sûr. C'est ici que les jeunes filles de Lima deviennent des femmes. Et que les femmes deviennent... ce que je suis. "
Elle rit de nouveau. Nous franchissons le cordon de véhicules, traversons l'asphalte et longeons la falaise.
" Nous laissons Rosa et Gérard. Cette nuit tu dormiras chez moi... " reprend-elle.
Au milieu de la falaise, un petit sentier se fraye un passage sur le versant abrupt. Cécilia s'y engage, je la suis.
Cécilia habite une petite maison de planches et de tôles au milieu de centaines d'autres, sur la colline de San Cristobal. Une ampoule nue éclaire la petite pièce à l'ameublement modeste : un lit, une table, un poste de télévision. Des photos et des chromos, un calendrier, une vierge sont accrochés au mur. Cécilia sort chercher de l'eau au robinet commun.
" Tu dois avoir envie de te laver, de manger et de dormir, me dit-elle en revenant. Demain, la journée sera longue, ton train part à sept heures. "
Elle fait chauffer un plat de chicharrones et de pommes de terre. Je lui dis : " Je suis bien, ici. " Je m'étends sur le lit et m'endors.


Le train gravit péniblement les premiers contreforts de la Cordillère tandis que mes voisins, un couple de métis, accompagné d'un petit garçon, se sont endormis. Je contemple tantôt la paroi abrupte et désertique, tantôt, par-delà le précipice, la vallée lointaine et les cimes enneigées.
La température fraîchit. En peu d'heures, le train s'est hissé à plus de trois mille mètres. Je rêve en franchissant l'abîme de l'infernillo. Je suis au rendez-vous de mon enfance, parti moi aussi à la recherche du professeur Tournesol et du Temple du Soleil...
Cécilia m'a réveillé bien avant le lever du jour. Près du lit, elle avait posé mes habits propres repassés. Tandis que je me plongeais dans la large lessiveuse qui lui servait de baignoire, Cécilia m'a raconté sa vie, en peu de mots. J'en ai fait autant. Après avoir bu le café en silence, nous nous sommes dirigés vers la petite gare du chemin de fer. En chemin, elle m'a recommandé la prudence et dit qu'elle aimerait me revoir : en cas de besoin, je pouvais venir chez elle ou m'adresser à un petit cireur de chaussures de la place des Armes, Jose, qui me conduirait à elle.
Elle a choisi le compartiment du train dans lequel je devais m'installer, puis elle m'a dit : " Tu devrais te laisser pousser la moustache, tu serais encore plus beau... ". Et elle est partie.

La pente se fait plus forte. Le train s'accroche au flanc de la montagne et monte en crabe, de droite à gauche, puis de gauche à droite, en avant, en arrière, avec des arrêts de quelques minutes à chaque palier, le temps que l'employé inverse les aiguillages.
Je sors de mon sac le portefeuille d'Eduardo, de cuir noir usé. J'en retire une liasse de feuillets, des lettres écrites de sa main, description minutieuse et anecdotique de la vie quotidienne dans un faubourg populaire de Montevideo. Il y a également quelques cartes de visite, des photos, une vieille dame souriante, un groupe de collégiens où l'on reconnaît Eduardo, une jeune femme avec un bébé. Enfin, de la dernière poche, je retire une carte postale glissée dans une feuille de papier pelure. C'est une photo du marché de Pisac. On peut lire au dos : " J'espère que tes troupeaux de brebis sont plus disciplinés que mes troupeaux de lamas. " C'est signé T. Sur la feuille sont écrits quelques mots en espagnol suivis d'une étrange traduction en français :

" Vendra la muerte y tendra tus ojos "
" Esta muerte que nos acompana... "
" La mort viendra, elle t'arrachera les yeux... "

L'écriture est fine, serrée, à peine lisible. Je ne sais pas d'où sont ces vers. L'auteur m'en est inconnu. Qu'est-ce que cela signifie ? Je lis et relis à la recherche d'une clé.
Un employé du chemin de fer passe et repasse avec le soufflet à oxygène. On vient de franchir l'altitude de quatre mille mètres et la respiration se fait courte. Les vieillards et les enfants sollicitent une bouffée.
Chacun s'est revêtu de laine. Le paysage désolé est à chaque instant plus aérien. Eboulis, chaos, précipices, cascades et torrents ponctuent de part et d'autre le parcours sinueux de la ligne.
Le petit garçon s'extasie. Son père lui donne des explications. La mère tricote silencieuse et je surprends, à plusieurs reprises son regard qui se pose sur moi. J'évite d'engager la conversation, répondant par monosyllabes aux questions qui me sont posées. L'homme parle cependant. Il explique qu'il est ouvrier aux mines de La Oroya, dont on va voir bientôt les installations à ciel ouvert. Le travail et la vie à une telle altitude sont durs mais l'homme est originaire d'un petit village de la vallée du Mantaro, un peu plus bas, dans la sierra, où demeurent sa femme et son fils. En fin de semaine, il les rejoint. Il collectionne les timbres et rêve de voyager, mais le Pérou " C'est le bout du monde ! " dit-il enfin. La femme écoute impassible. Elle continue de m'adresser des œillades indéchiffrables.
Une fois le col franchi, à près de cinq mille mètres d'altitude, le temps se gâte. L'horizon s'obscurcit, puis la neige se met à tomber, le vent souffle en rafales. L'employé du chemin de fer distribue des couvertures et chacun se blottit.

" La baie vitrée qui donne sur la véranda, où nous nous sommes installés pour passer la nuit, au retour de la manifestation, explose sous les coups de crosse de fusil d'une meute de policiers, tout entiers vêtus de combinaisons blanches, qui ont envahi le jardin. Des coups de feu et des cris retentissent alors dans la pénombre. Heinz et moi fuyons par le sous-sol tandis que les assaillants semblent marquer un temps d'arrêt. Rampant tout au long de la douve abandonnée, nous franchissons la clôture du jardin, puis nous nous laissons glisser jusqu'au fond du vallon où serpente la rivière dont le cours est gelé. Nous marchons toute la nuit, la tête vide, poussés seulement par le désir de fuir, au milieu de la haie grotesque que nous ouvrent les aulnes et les saules givrés. À l'aube, nous traversons un petit village desservi par un autocar qui nous conduit bientôt à Lüneburg... "

Je rêve encore lorsque je sens quelqu'un me secouer par la manche : " Papeles ! "
C'est un employé de la ligne de chemin de fer, accompagné d'un soldat, qui contrôle les titres de transport et d'identité. Sans même réfléchir, je me penche vers mon sac, en sors le passeport d'Eduardo et le tends à l'homme. Ce dernier le feuillette et demande :
" Tourista ?
- C'est un cousin de mon mari qui est venu nous rendre visite... " lui répond ma voisine.
Le contrôleur se tourne vers elle. Elle ajoute, en quetchua, quelques mots, pour moi incompréhensibles, et lui fait un clin d'œil. Le soldat éclate alors de rire et tous deux se retirent. Je repose le passeport dans mon sac, puis, relevant la tête, je rencontre le regard de la femme. Je lui dis :
" Porque ?
- Asi es, c'est comme ça... " me répond-elle.
L'homme et l'enfant dorment de nouveau. La femme sort de son sac une cuisse de poulet qu'elle me tend, puis elle dit : " Le train arrivera dans la soirée à Huancayo. Tu iras directement à l'hôtel de l'Inca. Et demain matin, tu prendras le car pour Ayacucho. Tu comprends ? Tu ne dois pas rester à Huancayo... " Puis elle se blottit dans son coin et s'endort.
Il pleut sur Huancayo quand les voyageurs quittent l'autorail. " Il pleut depuis quinze jours, dit le gardien de l'hôtel en me conduisant à ma chambre. La route de Huancavelica s'est effondrée ce matin, celle d'Ayacucho ne vaut pas beaucoup mieux. Un car a été emporté par un glissement de terrain et deux camions ont disparu dans les eaux du fleuve. C'est la saison... " conclut-il.
La chambre qu'il me désigne est une simple cellule que seule une grille sépare du couloir.
" Je ferme les grilles à neuf heures, de l'extérieur, pour éviter les problèmes, me dit encore le gardien. Si vous avez faim, il y a une vieille qui vend des brochettes au coin de la rue. Mais n'oubliez pas... à neuf heures ! "
La pièce est d'une saleté repoussante. Le lit, un méchant sommier métallique aux ressorts rouillés, est couvert d'une mince paillasse et d'une couverture de laine. Le cabinet de toilette - un lavabo et un seau hygiénique - est séparé du reste de la pièce par un paravent dégarni. Les robinets font un bruit de bataillon blindé en campagne mais ne crachent qu'un mince filet d'eau rougeâtre. Suivant les conseils du portier, je sors m'acheter au coin de la rue quelques anticuchos, des petits pains et une pomme. Je bois un verre de chicha et rentre me coucher.
Je suis réveillé au milieu de la nuit par des cris et des tirs d'armes automatiques qui semblent venir de la rue. Je me lève vivement. La seule ouverture sur l'extérieur de la pièce donne sur une courette obscure. Je me penche mais ne peux rien distinguer. Comme me l'a dit mon hôte, la porte grillagée est verrouillée de l'extérieur. Je me résous à me rendormir.
Au matin, je suis réveillé par le grincement de la serrure.
" Bien dormi ? " me demande l'homme. Puis sans attendre la réponse, il s'éloigne. Je renonce à me débarbouiller, mets un peu d'ordre dans mes vêtements et mes cheveux et sors.
Je m'attable à une cuisine en plein air et me fais servir une soupe à la viande de mouton où baignent des haricots blancs. Enfin, je me présente au bureau des autocars pour réserver une place pour Ayacucho.

Le car part avec trois heures de retard. Il est bondé. Le courrier de la veille a été annulé en raison du mauvais temps. Le couloir est encombré de passagers et de colis.
Je cède ma place à une jeune femme indienne qui porte un nourrisson, et, la fatigue aidant, je me cale tant bien que mal, assis sur le plancher du véhicule entre un vieillard et deux adolescentes, négociant tacitement un mouvement de cuisse contre un genou déplié ou un appui pour le dos contre un coin d'oreiller.
La route de terre est défoncée par la pluie et le véhicule sans ressort, qui attend en vain depuis longtemps l'heure de la retraite, gémit et sursaute à chaque instant.
Les passagers sont indifférents au paysage grandiose des chaînes montagneuses et des vallées sans fond. L'autocar hoquetant n'en finit pas de gravir et de dévaler les pentes abruptes, cherchant son chemin dans la boue et la caillasse, franchissant d'invraisemblables passerelles de troncs d'arbres hâtivement abattus pour suppléer à un pont ravi par la dernière tempête. Puis il longe des fleuves magnifiques qui roulent dans leurs eaux boueuses les déchets de la montagne dévastée.
Dans l'habitacle soigneusement clos, une odeur de sueur, d'urine, de terre et de merde imprègne peu à peu la masse informe des corps mêlés. Le nourrisson a la diarrhée et sa mère jette sur le sol les selles liquides qu'elle recueille périodiquement dans des chiffons de papier.
Au début de l'après-midi, l'autocar s'arrête dans un petit village accroché au flanc de la montagne. Sous un hangar, des femmes ont préparé du riz et des tripes.
Je m'assois à une table occupée par un homme jeune à la moustache tombante et par deux vieillards timides et honteux qui lapent leur soupe comme des chiens errants. J'engloutis vivement le plat que m'apporte une servante amusée, vêtue à la paysanne d'une montagne de jupes de laine aux couleurs vives et d'un corsage étroitement serré sur la poitrine.
Il faut repartir. Le chauffeur est inquiet des lourds nuages gris qui s'amoncellent à l'horizon. Il vide d'un coup son verre d'aguardiente, s'essuie la bouche du revers de la manche et crie d'une voix forte : " Vamos ! "
La petite foule se serre tant bien que mal dans la caisse de métal et le voyage reprend. La pluie se met bientôt à tomber, en grosses gouttes. Le paysage s'obscurcit et les vieilles, serrées dans leurs châles de laine, sortent leur chapelet. La digestion apaisant les corps meurtris, les passagers s'affaissent peu à peu dans le sommeil. Plus de gêne ni de honte, chacun a fait son trou en exploitant le moindre espace vide, en réquisitionnant les étoffes molles et les rondeurs tendres.

Une absence soudaine et prolongée de trépidations et de chaos me réveille. Le car est arrêté, le moteur tourne au ralenti.
Le chauffeur est descendu sur la route d'où monte le bruit de conversations animées. La nuit est tombée. Je scrute immobile l'obscurité, essayant de comprendre le sens des paroles échangées. Puis le chauffeur rejoint la cabine, allume le plafonnier et fait part aux voyageurs qui se trouvent près de lui de l'état de la situation. La nouvelle se transmet comme une onde vers le fond du car : " La route est coupée, un pont s'est effondré. "
La pluie se remet à tomber à verse, crépitant sur le toit de tôle, résonnant dans la carlingue comme un millier de roulements de tambour. Les quelques voyageurs qui se sont risqués à descendre reconnaître le terrain remontent bien vite dans l'autobus, trempés.
Je m'étire, souris à ma voisine qui vient de se réveiller et lisse lentement du bout des doigts ses longs cheveux noirs aux tresses défaites. Le bébé se met à pleurer, sa mère lui tend le sein pour le calmer. Puis elle sort de son ballot de toile une orange qu'elle m'offre en me disant : " Ça arrive souvent, il faut essayer de traverser à pied et de trouver un autobus ou un camion de l'autre côté... "
Déjà un certain nombre de voyageurs rassemblent leurs affaires et se préparent à sortir dès que la pluie se calmera. Je me lève et tente de mettre un peu d'ordre dans ma tenue maculée de boue et des excréments à l'odeur aigre du petit bébé.
Il souffle un vent glacé qui chasse peu à peu les nuages et laisse apparaître par instants la froide lumière d'une lune pleine. À perte de vue la route est encombrée de véhicules.
Je me porte vers l'avant, remontant la file des camions et des autobus à l'arrêt, mêlé à la procession des voyageurs lourdement chargés qui avancent avec précaution sur la chaussée glissante.
Au détour d'un virage, je peux contempler l'étendue du désastre. Au fond d'une petite combe, la route franchit un torrent à l'aide d'une passerelle que les eaux gonflées ont emportée. De part et d'autre, le terrain s'affaisse lentement et l'on voit les véhicules embourbés glisser peu à peu vers l'abîme. Plus haut, sur la montagne, à la sortie d'une gorge d'où l'eau jaillit en grondant, un pont sommaire de troncs et de poutrelles offre un passage périlleux aux piétons qui s'y aventurent.
Des hommes penchés vers l'abîme, supputent à haute voix du sort des passagers des véhicules qui ont été entraînés par le fleuve d'eau et de boue.
Je reprends mon chemin, gravissant lentement le flanc escarpé de la montagne pour rejoindre le petit pont. La terre colle à mes chaussures que j'abandonne bientôt dans la glaise.
À l'entrée de la gorge, un groupe s'est formé. La foule montante laisse spontanément la place, à intervalles réguliers, à la foule descendante.
Nulle impatience ne parcourt les rangs des voyageurs naufragés, comme si, de toute éternité, ces hommes, ces femmes et ces enfants étaient condamnés à cheminer la nuit, dans le froid et la boue, en longues processions croisées, âmes errantes d'un enfer lunaire.

 

 

 

 

Cinq

 

 

 

De la fenêtre de ma chambre, je plonge mon regard sur la cour intérieure de l'hôtel d'où s'élève, parmi les parterres de fleurs et de verdure, un puissant acacia. Un groupe de touristes aux chemises bariolées vient de faire son entrée. C'est le bureau international du Comité d'élection de Miss Univers qui doit tenir sa prochaine session dans les ruines du Machu Pichu. Ils sont ivres, chantent et gesticulent dans le jardin.
" Échec ! " Je reviens au jeu. Maniel est perplexe, il hoche gravement la tête qu'il tient posée entre ses mains.
" Tu joues ? " lui demandé-je. Je n'ai que peu de chance devant sa froide et tranquille intelligence. Je joue trop vite, par impulsion, et ne sais pas exploiter mes avantages.
Maniel est professeur de physique à l'université de San Diego, en Californie. Il est venu assister aux fêtes du Carnaval, à Pisac. À Trujillo, il a connu une Chilienne qui depuis lors chemine avec lui. Ils forment tous deux un couple étrange et silencieux.
Je me suis joint à eux pour visiter les sites du Cuzco, en attendant le carnaval. Le soir, on joue aux échecs en buvant du pisco. Dolores entre dans la chambre. Elle annonce qu'elle a acheté des billets de train pour Aguas Calientes.

" Je m'appelle Maria... "
Ses grands yeux noirs en amande me regardent intensément. Son long visage de Vierge italienne du quattro cento se penche vers moi avec une tendresse amusée et étonnée.
Je me suis endormi sur une large pierre plate au sommet du Huayna Pichu, la montagne jeune qui domine de sa masse élancée, verte et brune, les ruines grandioses de l'ancienne ville sacrée du Machu Pichu. Le soleil joue avec les nuages, jetant le clair et l'obscur sur la montagne abrupte qui se dresse en face de nous.
Je cueille quelques fleurs jaunes qui poussent en abondance entre les rochers et les offre à ma compagne. Nous nous asseyons l'un à côté de l'autre, plongeant nos regards dans le canyon vertigineux. Tout au fond, entre deux bandes de forêt, l'Urubamba roule ses eaux vertes.
" C'est l'Amazone, me dit-elle, le fleuve sacré... "
Puis elle me montre la ligne de crête qui se découpe sur le ciel.
" Plus bas, si l'on trouve le bon chemin, on rejoint le temple de la Lune. Nombreux sont les touristes qui s'y sont aventurés et n'en sont jamais revenus. "
Maria est guide touristique d'une petite agence de Pisac. Elle a quitté quelques instants ses clients fatigués pour achever seule l'ascension.
Les nuages s'amoncellent, la vallée disparaît dans l'ombre et Maria s'en va soudain, comme elle est apparue, d'un sourire. La pluie se met à tomber, chaude et drue.

Assis sous la paillote de la boutique minable d'un épicier chinois, je déguste à petits coups un verre de bière tiède.
À mes pieds des enfants jouent entre les rails du chemin de fer qui doit me ramener à Cuzco. Il y a plus de deux heures que j'attends la venue de l'autorail poussif. J'ai fait le tour du village, un amas de cahutes misérables qui ont poussé sur le bord de la voie. Aguas Calientes, situé au pied du Machu Pichu, vit du tourisme.
Un train spécial, réservé aux touristes, fait étape au village deux fois par jour. Un deuxième autorail draine les Indiens de la forêt qui montent à Cuzco pour le marché.
Je suis redescendu solitaire et trempé du Huayna Pichu. Devant la station intermédiaire édifiée à l'entrée de l'antique cité, j'ai entrevu Maria qui m'a appris qu'elle rentrerait seule par le train des Indiens, ses clients restant à l'hôtel pour la nuit.
J'ai poursuivi mon chemin jusqu'au fond de la vallée par le sentier que de jeunes garçons aux pieds nus dévalent à toute allure pour prendre de vitesse les autocars de la compagnie de tourisme et gagner ainsi quelques pièces de monnaie pariées aux gringos ventripotents.
Puis j'ai longé la voie déserte du chemin de fer jusqu'à Aguas Calientes où m'attendaient Maniel et Dolores qui sont bientôt montés dans l'autorail des touristes, me laissant seul sur le bord du quai.
La nuit tombe quand le train des Indiens pénètre à son tour dans le village, chassant d'un long meuglement de son klaxon péremptoire les enfants et les badauds installés sur les rails.
C'est la fête déjà, et du quai, des adolescents ravis lancent de pleins seaux d'eau, selon la tradition du carnaval, tandis que, de l'intérieur de la rame jaillissent les cris et les gloussements des jeunes filles effrayées.
Je me hisse dans le wagon de queue. Le klaxon rugit une fois encore et le train s'ébranle, dans les rires et les cris. La rame est bondée de paysans et de paysannes de la forêt, petits, trapus, dont le visage cuivré aux pommettes saillantes, aux lèvres fortes, aux yeux bridés luit parmi la chevelure noire et raide.
J'avance tant bien que mal, écrasant de-ci, de-là quelques membres épars parmi les ballots de provision. Je progresse lentement vers la tête du train à la recherche de Maria.
La foule est joyeuse et bruyante. Pas un coin de libre. Les voyageurs se pressent dans les couloirs, sur les marchepieds, jusqu'aux tampons que les plus téméraires chevauchent comme des canassons. Le convoi roule si lentement que certains n'hésitent pas à descendre sur le ballast, par bravade. Puis, saluant les acclamations qui fusent, ils se laissent bien vite happer par la grappe des mains tendues.
Je poursuis ma lente progression, de wagon en wagon, soulevant moi aussi les applaudissements d'une foule prête à saisir toutes les occasions de se divertir.
Mes retrouvailles avec Maria déclenchent un tohu-bohu général. Notre couple est adopté par la foule qui exige un baiser. Maria rougit. Je l'embrasse. Elle se met à pleurer.
Des jeunes filles aux tresses serrées en couronne sur le haut de la tête m'entourent et me proclament Roi du Carnaval.
Je dois me soumettre à leur volonté de me déguiser et de me grimer.
" Blanco u negro ? " lance la plus jeune à la cantonade.
" Negro ! " hurle la foule.
Mon visage est soigneusement noirci de poussière de suie recueillie sur les parois extérieures de la voiture, puis mes cheveux saupoudrés de talc. Je me prête avec complaisance à la mascarade. Je regarde en souriant Maria dont le visage trahit une émotion vive. Je devine que Maria m'aime déjà, depuis le premier instant, et je suis sûr qu'elle se sait aimée. Nous n'avons pas eu besoin de parler beaucoup pour que s'établisse entre nous une complicité tendre. Et cette cérémonie magique à laquelle nous nous prêtons sans l'avoir voulue nous trouble plus que le plus cérémonieux des mariages.
Quand notre couple est paré, vêtu à la mode paysanne de laines bariolées, je me dresse sur la banquette et entonne une chanson populaire de la sierra dont Maria me souffle les paroles : " Ay, ay, ay, canta y no llores... ne pleure pas... porque cantando se alegran los corazones... " Les passagers reprennent en choeur.

Sur la place du marché, devant la gare de Cuzco, la foule se disperse dans l'obscurité.
Nous marchons longtemps, main dans la main, en grimpant vers la ville haute. La nuit est avancée, les rues désertes.
Au pied de la montagne, tout près du ruisseau qui descend de Sacsayhuaman, nous nous adossons contre un mur, dans la pénombre.
" Écoute le silence... " me dit Maria.
J'entends les chiens qui hurlent dans la vallée. Maria ouvre son jean et m'attire à elle. Je la prends debout, sous les étoiles.
Dans la discothèque obscure où nous nous retirons pour terminer la nuit, des étudiants sans âge boivent en criant et en chantant tristement. Nous deux, seuls, dansons possédés par l'angoisse de l'instant qui nous glisse entre les mains. Nous nous serrons désespérément en nous embrassant à en perdre le souffle. Maria ironise : " À trois mille mètres, l'amour est un sport ! "
Puis nous nous retirons dans une alcôve déserte pour nous rouler sans pudeur sur les coussins, tandis que le barman, un métis au visage travaillé par la petite vérole, nous verse du pisco sour, en fermant les yeux.

Le sentier semble s'arrêter au pied d'un infranchissable mur de cactus, mais Maria découvre le passage. Je la suis, elle connaît parfaitement le chemin et se faufile sans hésitation dans l'inextricable fouillis de corps désarticulés et grotesques qui lancent de tous côtés leurs membres hérissés. Nous progressons l'un derrière l'autre sur le sentier de cailloux qui traverse l'étrange forêt.
" Ce que tu vas découvrir, personne ne le connaît, sinon quelques Indiens de la vallée. "
La pente s'atténue puis le sentier cesse de grimper. Nous sommes parvenus sur le sommet de la colline où s'ouvre une sorte de clairière. En contrebas, de l'autre côté de la montagne, s'étend un vaste amphithéâtre parsemé de petits arbres fruitiers aux branches noueuses. Sous la végétation rabougrie, on devine une série ordonnée de soubassements concentriques.
Un large pilier de pierres tronquées émerge au centre et semble jeter vers le ciel un appel muet.
" C'est l'infernillo, un cimetière pré inca. Pas un archéologue n'en pressent l'existence... " me dit Maria. Puis elle m'entraîne au pied du pilier, à l'ombre d'un petit arbre dont elle cueille quelques fruits, de petites cerises violettes. Elle en porte une à ma bouche.
" Goûte ! C'est le fruit des amants. On dit aussi que c'est le goût de la mort... "
J'écrase dans ma bouche la chair amère. La première saveur est aigre. Je réprime difficilement une grimace, mais elle laisse place peu à peu à une sensation douce-amère de plénitude qui se diffuse dans l'ensemble du corps. Maria se serre contre moi et me tend sa bouche. Ses yeux brillent d'un regard fou. Nous partageons longuement la liqueur étrange.
" Te amo, te amo... me dit-elle en m'étreignant violemment. Personne ne viendra jamais nous chercher ici... " ajoute-t-elle. Puis sans transition, elle raconte :
" Le premier homme que j'ai aimé… c'était un paysan. Il te ressemblait. Il venait souvent le soir, au coucher du soleil, à la ferme. Quand il me voyait, il éclatait de rire et il disait : " Tu veux monter, petite fille ? " Moi, je l'attendais. Je frissonnais de plaisir quand il me soulevait par l'épaule pour m'asseoir devant lui, sur son cheval. Un jour, il m'a amenée ici. Il avait l'air préoccupé. J'attendais qu'il me confie un secret, mais il est resté silencieux. Quand nous sommes rentrés à la ferme, il faisait déjà nuit. Le lendemain, ma mère m'a réveillée très tôt. Elle m'a prise par la main et m'a conduite sans un mot vers le hangar. On avait posé sur la terre battue deux tréteaux et des planches. Sur les planches, il y avait le corps, nu, de mon ami. Je n'ai jamais su vraiment pourquoi il avait été tué... "
Une ombre ternit le regard de Maria, comme un nuage parfois l'azur. Elle dit :
" J'ai toujours conservé le souvenir de son corps immobile. C'était le premier homme que je voyais nu. J'en rêve encore souvent. C'était aussi le premier homme que je voyais mort. "
Nous quittons l'arène sacrée et rejoignons le sommet de la colline.
" Et si tu m'emmenais dans ton pays ? demande-t-elle.
- Je n'aime plus mon pays… lui dis-je
- Emmène-moi au moins dans ton voyage...
- Mon voyage est sans but. Il s'arrête ici. Demain, je me mêlerai aux paysans qui descendront de la montagne pour le carnaval et je partirai avec eux, à la recherche d'un ami allemand qui m'appelle à son secours. "
Maria, me semble-t-il, sursaute à l'évocation de mon ami perdu. Je lui demande si elle le connaît.
" Non, répond-elle. Je ne le connais pas. "
Au bord de la route, près de la voiture de l'agence, un vieil Indien nous attend, assis à croupetons à la mode du pays. Il a près de lui un tas de tunas, des figues de barbarie cueillies sur les cactus qu'il dépiaute avec adresse pour en extraire la pulpe. Il nous tend des fruits, puis adresse à Maria quelques mots en quetchua.
" Que dit-il ? demandé-je.
- Il me demande si nous pouvons l'accompagner jusqu'à Pisac, répond-elle. Il est descendu de la montagne pour la fête, mais il est fatigué de marcher. Je pense qu'il veut profiter de la voiture pour franchir le barrage de police. "

 

 

 


 

 

 

 

Six

 

Il est encore tôt mais déjà la musique entêtante de la quena et des tambourins a envahi la ville. Je me suis installé au bar de l'hôtel. Je mange des olives farcies et du fromage arrosés de café en attendant Maria.
J'ai entrepris une discussion avec le patron qui a bien entamé sa première bouteille de pisco de la journée. La veille, trois hommes ont été découverts assassinés au bord de la rivière, égorgés et émasculés.
" Ils ne savent rien faire d'autre, à part la musique. Il n'y aura pas de touristes cette année. Regardez la salle. Il n'y aura plus jamais de touristes dans cette vallée de l'enfer... Il vide son verre d'un geste sec. Vous pourriez croire que je n'aime pas ce pays et ses habitants, reprend-il. Vous auriez tort ! Je suis arrivé ici, il y a trente-cinq ans, à la fin de la guerre. J'ai fui l'armée Rouge et la dictature du prolétariat. Regardez ! Ça ne m'empêche pas d'avoir un portrait du Che dans ma salle. Il m'a été confié par un ami qui est allé se perdre dans la forêt. Moi-même, j'étais trotskiste dans ma jeunesse... " Il contemple en souriant le portrait du comandante accroché sur le mur du fond. " J'étais marié, j'avais des enfants. J'ai tout laissé. Je n'y suis jamais retourné. Je ne les ai jamais revus. Je me suis enfui de l'hôpital psychiatrique où l'on m'avait enfermé. Je devais être fou pour lutter contre la révolution après avoir lutté contre le fascisme ! Ma femme, elle-même en était convaincue... J'ai fait fortune ici, enfin... j'ai gagné ma vie, en important du matériel ménager... sans problème. J'aimais travailler et je crois bien que j'étais le seul... Méfiez-vous des femmes, reprend-il sans transition. Les hommes croient se battre pour des idées et ils ne se battent jamais que pour des femmes... Vous l'attendez ? Vous vous faites du souci parce que vous ne savez pas si elle viendra ? Croyez-moi, allez prendre l'air. Allez vous mêler à la fête. Si elle vient, je lui dirai d'aller vous rejoindre... "
Et comme je ne fais pas mine de m'en aller. L'homme prend un verre derrière lui sur l'étagère et le remplit à ras bord.
" Buvez ! dit-il, vous me plaisez. Je sens que vous êtes dans un mauvaise histoire. J'ai appris une chose des Indiens, c'est à sentir les gens... " Il vide son verre. " Il y a dix ans que je me suis installé ici. Dix ans, aujourd'hui même. Je me suis marié avec une fille de la côte, j'ai eu des enfants. Maintenant je suis seul et je bois. Ils ont fait de moi leur maire, moi, un rubio, un homme aux cheveux blonds... Je porte la vara, l'insigne du chef, et le poncho aux couleurs de la ville. " Il remplit son verre. " Ce n'était pas un cadeau. Au moment même où j'ai pris mes fonctions, la lutte armée a commencé dans les montagnes. La guérilla, comme on dit dans les bistros du quartier latin. La vérole, quoi ! " Il réfléchit un long moment, puis : " Allez-vous en ! La guérilla, c'est comme la vérole, ça s'attrape par la queue. "

De tous les villages de la montagne avoisinante, les Indiens sont descendus en cortège, vêtus de leurs plus beaux habits chamarrés, les femmes à la vaste jupe serrée dans un gilet brodé, les hommes au pantalon flottant surmonté d'un poncho.
La foule se fait plus dense. Les groupes tournent sans cesse à travers les ruelles, précédés de l'orchestre, en attendant l'heure de la fête. Les camions déchargent leurs cargaisons de danseurs et de musiciens qui rivalisent bientôt sur l'estrade installée entre l'église et l'hôtel de ville. Les trompes répondent à l'accordéon comme autant de voix de fantômes qui tentent d'émerger de l'au-delà.
Je m'assois sur les marches de la petite église et me mets à observer un jeune Indien en costume, qui, accoudé à un arbre, les yeux perdus, mâche de la coca.
" Les gringos voudraient supprimer les cultures mais ils n'ont qu'à faire la police chez eux... La coca ici n'a jamais tué personne... "
Je lève la tête. Un métis au visage plat et inexpressif, vêtu d'une large chemise au plastron brodé ouverte sur sa poitrine et flottant sur son pantalon, s'adresse à moi sans me regarder.
Il est midi. L'heure du discours du maire. Je reconnais mon ami l'aubergiste, rubio à l'œil vague. Cet homme qui a abandonné ses enfants aux confins de la plaine russe, convaincu que fuir valait mieux que discuter, cherche ses mots en quetchua et les trouve. Il parle de guérilla et de vérole... j'en mettrais ma main au feu !
L'assistance est parcourue d'un frisson. Une musique encore parvient des faubourgs, un violon nasillard et essoufflé.
Le métis me tend une canette de bière à moitié vide. Je la porte à mes lèvres et soudain le fracas des cornes et des tambours envahit la place. La fête commence sur l'estrade.
Le maire s'est tu. Son regard immensément triste de vieil alcoolique parcourt la foule. Puis l'homme exilé ouvre tout grand la bouche et porte la main à sa poitrine où s'élargit une tache rouge. Il vacille et s'effondre sur les spectateurs.
La foule est parcourue d'un long cri d'horreur qui se propage en enflant comme une onde. La police et l'armée prennent vivement position autour de la place tandis que les paysans se dispersent dans la confusion et dans les cris. Emporté par le mouvement, je descends jusqu'à la vaste esplanade aménagée au bord de la rivière où sont garés les camions. Un barrage de soldats contrôle la sortie du village.
Sur l'aire de terre battue où peu à peu la foule se rassemble, un homme se met à danser. Ce n'est d'abord qu'un pas hésitant que le violon accompagne. Les spectateurs font cercle ; une femme rejoint la danse, puis le diable entre en scène.
L'assistance s'étoffe, on rit des malheurs du couple déchiré par l'intervention du Malin. Le diable saute en gesticulant, fait tournoyer sa longue queue fourchue autour de sa tête tandis que l'homme et la femme luttent âprement.
Le concours s'improvise spontanément. L'un après l'autre, les villages viennent jouer la saynète qu'ils ont longuement préparée pendant la saison sèche. Les camions se rangent en rond autour du spectacle, faisant ainsi office de tribune. Un présentateur bénévole appelle les villages un à un.
" Kerhuaco... "

Au Saut du Loup, le camion libère une partie de son chargement. Les habitants de Kerhuaco saluent leurs compagnons de voyage et s'éloignent en file indienne dans la combe du torrent. La troupe hésitante et silencieuse se serre sous le soleil déjà chaud, comme pour lui offrir moins de prise.
Je me fonds dans la théorie des dos courbés. Une nuit de fête et d'ivresse a suffi pour faire de moi un membre à part entière de la communauté : Kerhuaco, dix maisons de terre battue accrochées à la montagne à la faveur d'un repli.
Un vieillard s'approche de notre troupe fatiguée. Il est suivi de loin par un couple hésitant : un homme grand, blond, à la démarche malhabile qui s'appuie à l'épaule d'une petite fille qui guide ses pas.
" Heinz ! " Le cri m'est sorti spontanément de la bouche. J'avance à grands pas vers les deux silhouettes.
Mais ce n'est pas Heinz. L'étranger est un yankee d'une trentaine d'années. Son visage est profondément creusé par la souffrance. À la place des yeux, il y a deux trous noirs. Je reste immobile et muet. Un petit homme gras aux yeux brillants apparaît soudain devant moi, sorti d'une masure obscure.
" Je suis heureux de vous voir ici. C'est un peu le hasard qui a organisé notre rencontre. Mais il faut que je me présente. On m'appelle Lucho. Il y a longtemps que je vis dans la montagne. Vos amis vous le diront... "
Amancay me tire par la manche et m'invite à la suivre dans sa maison.
" Nous nous reverrons plus tard... " me dit l'homme.
Amancay prépare vivement un ragoût de pommes de terre et de viande séchée. " Que se passe-t-il ? " lui demandé-je.
La jeune femme m'explique dans son espagnol malhabile que Lucho est un homme qui fait peur, un homme qui porte la mort. Elle ne sait pas où est Pedro, elle est inquiète. " Heinz était un ami de Pedro, il était aussi un ami du maire de Pisac, le rubio. Mais Lucho n'est pas l'ami de Heinz ni de Pedro... "
J'aimerais comprendre mieux mais Amancay ne sait que répéter : " C'est mauvais, c'est triste, c'est la mort ! "
C'est alors qu'entrent John, l'Américain et sa jeune compagne. Ils restent debout tous deux sur le pas de la porte. Ils semblent avoir quelque chose à dire. John est immense, un peu gauche. Je suis fasciné par son visage d'Apocalypse. John se met à parler lentement, en anglais.
" You should leave, my friend... " me dit-il.
Son regard erre à travers la pièce. Il fait un pas en avant puis il se retourne et rejoint la sortie en tâtonnant.

 

 


 

 

 

Sept

 

" À Beidahe, au bord de l'eau, il y a des enfants qui font des châteaux de sable. Il y a des Chinois vêtus de chemisettes blanches et de pantalons bleus trop vastes, qui marchent, la tête courbée, traînant leurs savates dans le sable. Il y a des jeunes filles qui posent sous leur ombrelle, les pieds dans l'eau, pour un photographe imaginaire.
Il y a des fleurs et des pommiers.
Il y a toi, il y a moi. C'est la nuit et le silence, troublés seulement par le ronronnement du ventilateur.
J'écris donc parce que le moment est venu. Nous ne pouvons pas continuer à remplir nos journées et nos nuits à faire l'amour, à dormir, à rêver, à manger une cuisine médiocre dans la grande salle vide du restaurant où les serveurs s'ennuient si fort qu'ils en viennent à se détester.
Nous avons beaucoup parlé de notre enfance, de notre rencontre, du présent, de l'avenir, des fantômes et des souvenirs... Tu penses qu'il faut que je me décide à sortir de ma catalepsie. Voire.
Je suis né à Paris, comme tout le monde. J'étais l'enfant de deux vieilles familles qui se haïssaient. Mes premières années d'école, je les ai passées dans une institution religieuse pour jeunes filles où mes soeurs étaient pensionnaires. J'y ai pris le goût de la pureté et de la propreté. J'étais amoureux des odeurs d'encens et d'encaustique qui traversaient les grands couloirs aux fenêtres immaculées. J'aimais le jardin au gravier fin, aux pelouses impeccables.
Et j'aimais mes compagnes, si jolies dans leur uniforme fraîchement repassé. J'étais baigné de tendresse, de beauté et d'innocence. J'aimais la vie comme une ivresse légère et permanente. Mon enfance était belle, ensoleillée et chaude. J'ai gardé de cette époque la conviction, erronée, que le mal n'est qu'une ombre portée par celui qui regarde.
J'ai su très vite que mon histoire n'était pas celle de ma famille. L'héritage était impossible. D'ailleurs il n'y avait pas d'héritage.
Mon père était un miraculé de la guerre de quatorze. Non pas qu'il y ait participé : il est né en 1915. Mais ses parents l'ont conçu à l'annonce de la mort de son frère, tué le jour de ses vingt ans.
Je n'ai jamais connu mes grands-parents, mais j'ai du respect pour leur douleur, dont j'ai hérité à ma façon et dont je ne sais pas quoi faire. Parfois je pense que je ne suis que le rêve d'un soldat qui meurt. "
Hier, nous avons commandé un crabe.
Pour aller déjeuner, tu as revêtu une robe de tulle, légère et transparente. Dans le parc, les hommes te regardent avec envie et mépris. Je ne sais que faire ni que penser. Je ne supporte pas que les autres te désirent. Mais comment ne pas te désirer ? J'ai appris à lire les regards et les gestes. Je veux tout de toi.
Il est midi quand nous entrons dans la salle du restaurant. C'est déjà l'heure où les serveurs se préparent à quitter leur travail. Nous faisons figure de retardataires mais nous avons des alliés dans la place. Peut-être parce que nous représentons une image insolite, un couple de gens qui s'aiment. Et nous mangeons ce crabe, assis face à face, amoureux et amusés.
Quand tu m'as téléphoné de Rome, il y a six mois, je ne pensais plus te revoir. Tu n'étais que le dernier souvenir, la dernière image que j'avais emportée du Pérou. "


La face sombre et abrupte de la Montagne Noire se profile au soleil couchant tandis que je descends en compagnie d'Amancay vers le village, les bras chargés d'écorces et de racines. Au loin, l'Américain et sa compagne avancent à notre rencontre.
Le ciel soudain se met à bourdonner et deux gros oiseaux de métal gris débouchent en rase-mottes et survolent le village. Au premier passage, les quelques cahutes d'adobe s'enflamment comme des feux de Bengale. Puis les engins de mort, après avoir hésité un instant, pour se concerter ou évaluer leur réussite, s'approchent de nouveau. Nous regardons stupéfaits le spectacle hallucinant. Comme les mitrailleuses se mettent à crépiter, je bouscule vivement Amancay derrière un rocher.
L'Américain et son amie se sont mis à courir. L'homme trébuche. L'un des engins vient stationner au dessus d'eux. La petite fille s'écroule la première et l'Américain s'enfuit au hasard, les mains jetées en avant. Il tombe, se relève puis tombe de nouveau.


" La pluie a commencé de tomber avant le lever du jour. C'est une pluie persistante et drue. Le vent balance les feuillages, la mer se noie dans les nuages. Tout est trempé. Ce matin, nous avions projeté de nous lever avec le soleil ou plus précisément de nous jeter à l'eau pour y rejoindre le soleil. Mais il pleuvait et nous nous sommes rendormis. Il a plu toute la journée.
Huit jours à Beidahe, pour voir la mer. Cette mer qui te rapproche de ton pays. Nous avons quitté Pékin à la hâte. J'étais en retard, pressé, la tête confuse. Il faisait si chaud. Je n'ai pensé à rien. Toi, tu as pensé à emporter deux bouteilles de Bourbon. Ce soir, nous venons de vider la première. La nuit, nous faisons l'amour et nous réveillons tout l'étage. Hier, la vieille Américaine du 5 est venue frapper à la porte. " Il est trois heures et demie, a-t-elle dit, moi et mon compagnon aimerions dormir. Nous aimerions que cesse votre agitation... "
Nous prenons cinq à six douches par jour. Nous passons notre temps à nous habiller et à nous déshabiller. Nous sommes comme des enfants.
À neuf heures, nous avons quitté le pavillon pour faire un tour dans le parc, sous la pluie. L'hôtel de la Plage est un lieu de villégiature pour les hauts cadres du parti et les experts étrangers. C'est un vaste enclos régulièrement quadrillé d'allées de béton et parsemé de petits pavillons. Un portail s'ouvre sur la campagne, un autre sur la mer.
De retour dans notre petite chambre, nous nous sommes préparé un café turc et maintenant nous jouons à la dînette ou à papa maman, inconséquents et irresponsables. Le vent se met à souffler, chassant la pluie et les nuages. Des oiseaux chantent près de la fenêtre. Tu t'es installée près de moi, dans le vaste fauteuil club qui ressemble à s'y méprendre à ceux qui garnissaient le salon de mes parents.
Tu lis René Leys. "

*

L'appartement, situé au centre de Lima, au sommet d'une tour de bureaux abandonnée chaque soir de ses occupants, donne sur le parc des Expositions et sur l'Hôtel de police.
Une odeur rance de moisi âcre se déverse sur la palier dès que Maria ouvre la porte. Le sol du vestibule est couvert d'une épaisse couche de poussière. Maria pénètre dans l'appartement en me disant : " Ma tante a quitté sa maison le jour où elle a appris que son mari la trompait. Elle a fermé la porte et plus personne, jamais, n'est revenu ici. "
La chambre à coucher ressemble à un sanctuaire déserté, un tombeau où reposeraient encore, comme autant de fantômes, les rêves de ceux qui y ont vécu. Un large Christ baroque surplombe le lit. Une vierge cusquénianne orne le mur face à la fenêtre aux vitres sales.
Dans la cuisine, les restes d'un repas ont séché au fond d'une casserole et sur une assiette abandonnées dans l'évier. Le réfrigérateur est toujours branché. Une bouteille de champagne y gît intacte dans un lit de glace.
Le soleil n'est pas encore couché mais l'ombre déjà envahit l'appartement. Maria rince deux verres. Je débouche la bouteille. Nous nous asseyons auprès de la table de la salle à manger, prenant soin de retourner les coussins des chaises. Maria dit :
" Heinz a débarqué un jour, comme toi, seul, démuni, fuyant son passé... " Elle vide sa coupe et poursuit :
" J'avais seize ans, je suis tombée amoureuse de lui... Il m'a entraînée dans les milieux intellectuels de Miraflores. On y refaisait le monde en buvant et en fumant. J'étais la mascotte. On s'étonnait de mon intelligence et de ma maturité... Puis Heinz en a eu marre de Lima... Il est parti se joindre à la guérilla.
Je l'ai suivi, plus tard. Il m'a épousée. C'était l'époque des militaires. La lutte armée s'est éteinte. Heinz a changé de nom. Il a travaillé comme camionneur grâce à Rubio. Il me parlait souvent de toi et de Barbara. "
Je remplis les coupes de nouveau. Le téléphone se met à sonner. Nous nous regardons surpris et vaguement inquiets. Maria se lève et décroche le combiné. Mais il n'y a personne au bout du fil.
Elle reprend : " Ensuite, il s'est mis à boire, il a perdu son travail. Quand la démocratie est revenue, il a rejoint la guérilla qui renaissait. Nous nous sommes éloignés l'un de l'autre. Je crois qu'il se sentait de plus en plus coupable.
C'est moi qui lui ai donné l'idée de te faire venir. Il m'avait dit que tu faisais des films. Je pensais que ce serait bien que quelqu'un raconte l'histoire de ce qui se passe dans la vallée... "
Je vide mon verre et me lève. Je m'approche de la baie vitrée. En bas de l'immeuble, très loin, les voitures commencent à allumer leurs lanternes.
Le soleil couchant embrase l'horizon sur le Pacifique et traverse la vitre sale d'ombres fantasmagoriques. Je traîne les pieds dans la poussière jusqu'au fond de la pièce où se dresse, sur toute la largeur du mur, une vaste bibliothèque uniformément recouverte d'un voile gris.
Du bout du doigt je raye la poussière qui masque la tranche des volumes pour en déchiffrer les titres.
Maria s'est levée, elle aussi. Elle a mis ses pas dans les miens et se serre contre moi, suivant du regard le mouvement hésitant de ma main : " Verrà la morte... ". Elle prononce, tout haut : " ... e avrà i tuoi occhi "
Je me retourne, caresse son profil et ses lèvres de mes doigts sales : " Blanco u negro ? ". Elle rit, je l'embrasse et l'entraîne par terre, dans la poussière, bousculant les fauteuils et la table basse, brisant les bibelots et un pot de fleurs séchées, noires.
Puis la terre se met à trembler. Ce n'est d'abord qu'un mouvement imperceptible, comme d'un accès de fièvre, qui accompagne notre désir. Et les livres, l'un après l'autre, tombent sur le sol, tout autour de nous.
La terre gémit, le sol craque. Maria hurle : " Terremoto... " tandis que je l'étreins. La terre s'apaise enfin.
Le ciel est obscur. Les lumières de la rue se sont éteintes, la circulation est figée. Une traînée rouge zèbre l'horizon par-delà la baie maculée de taches incertaines.

*

" Minuit, la porte est ouverte. Le ciel s'est couvert de nuages. Il va pleuvoir de nouveau. Le froid monte en moi de l'intérieur et saisit mes membres peu à peu. Ils vont venir. Ils m'emmèneront un peu plus bas, et quand le village aura disparu à la vue, l'un d'eux saisira son arme. Il tirera sans un mot. Ils jetteront mon corps dans le ravin, ou plus loin encore, au bas de l'éboulis. Mais la silhouette qui se profile dans l'embrasure ne m'est pas inconnue. C'est le corps décharné de John : " Tu pourrais partir, l'ami... "
Derrière lui, la rue s'est embrasée. Par la lucarne jaillissent les lueurs rouges qui ondoient sur les murs. Je respire avec difficulté, je dis : " Je ne veux pas y aller... " Je me colle au mur. John s'approche de moi et me prend par la main. La rue n'est plus qu'un amas de cendres rougeoyantes où gisent des corps carbonisés, hommes et femmes, enfants mêlés dans leur épouvante. L'odeur m'étouffe. "

*

Je me réveille en sursaut. Je transpire. " Comparte Coca Cola y una sonrisa... " La télévision bourdonne. Je regarde ma montre. Quatre heures... À Paris, il est onze heures, les enfants dorment...
Dans le ciel un avion passe et fait trembler la vitre. Je suis assis dans le grand fauteuil du salon. La télévision retransmet une partie de football. L'avion s'éloigne.
Maria est partie. Je saisis le jeu de cartes posé sur la petite table, près de moi. Je le bats lentement, longuement, puis je coupe et j'étale une réussite.


Les premières voitures se garent, face à la mer, pour les amours à la sauvette, tandis que je longe le littoral. Les baigneurs se font rares mais il reste un groupe d'adolescents qui s'essaient au surf sur les longues vagues de la baie.
Gérard Latour est ponctuel au rendez-vous. Il apparaît vêtu d'un complet bleu pâle de toile, défraîchi, ce qui ajoute une pointe de négligé à son élégance. Il transpire mais il est gai. L'histoire semble l'amuser.
" Vous n'êtes pas vraiment inconnu de nos services de renseignements... " dit-il en me serrant la main. Puis il s'assoit sur un tabouret et s'accoude au comptoir du marchand de frites ambulant où viennent s'approvisionner les couples du crépuscule.
" On n'est pas responsable de ses amis... lui dis-je.
- Il arrive qu'on les choisisse... répond il en riant. Peu importe, je ne suis pas là pour vous faire la morale mais pour vous aider. Votre ami Heinz est mort. C'est peut-être ce qui pouvait lui arriver de mieux... " Il se tait un instant, semble réfléchir puis reprend :
" Mais je suppose que vous en savez autant que moi à ce sujet ?
- Non, il y a plus de dix ans que je ne l'ai pas vu...
Gérard Latour hoche vaguement la tête et poursuit :
" ... il y a dans ce pays comme dans beaucoup d'autres une milice privée qui recrute en particulier dans la police pour s'opposer à la subversion. Elle ne regarde pas trop sur les moyens qu'elle utilise... "
L'attaché culturel a renoncé à son sourire. Sur son visage soudain vieilli, il ne reste qu'une grimace.
" Le jour de votre arrivée, cette milice a organisé un attentat dont vous deviez être rendu responsable. C'est pour cette raison qu'on vous a volé vos bagages. Ils devaient servir à une mise en scène qui aurait prouvé votre culpabilité... Ne me demandez pas comment ils ont appris votre arrivée, ni pourquoi ils vous ont choisi... "
Un chasseur survole la baie en rase-mottes et son vrombissement couvre la voix de Gérard Latour. Le diplomate lève la tête et dit : " Dassault, Mirage 2000... "
Je reste immobile, attentif, j'écoute le récit de ma propre histoire, dont bien des points me sont obscurs. L'attaché culturel reprend : " ... le but de la machination était de torpiller les négociations qui devaient s'engager entre le gouvernement et une fraction de la guérilla. Je vous passe les détails. Sachez simplement que votre ami Heinz, ainsi que le maire de Pisac étaient directement impliqués dans cette tentative de conciliation qui, à l'heure qu'il est, a été abandonnée... vous devinez pourquoi... "
Après un temps de silence, il reprend :
" J'ai cru longtemps que vous connaissiez l'enjeu de votre présence ici... mais il est vrai que vous êtes arrivé bien tard... "
J'aimerais pouvoir répondre aux questions que je devine chez mon interlocuteur, mais comment faire ? Ce serait trop long... et peu convaincant au demeurant. Je bois le verre de bière que le marchand de frites vient de déposer devant moi. Gérard Latour m'offre une cigarette. Nous tirons quelques bouffées en silence.
" Aujourd'hui, on vous croit mort dans les ruines de Kerhuaco et je peux m'arranger pour accréditer la nouvelle de votre... disparition. " Un vague sourire apparaît sur le visage du diplomate. " Bien sûr, il me faut votre collaboration. Inutile de vous dire que cette annonce satisferait beaucoup de monde, ici et ailleurs... "
Gérard Latour accélère le débit de ses dernières paroles : " ...je sais que vous avez des enfants, en France... " Il se tait un instant, dans l'attente peut-être d'une réponse qui ne vient pas. Puis il ajoute : " La Chine, ça vous tente ? " Et sans attendre ma réponse, il conclut : " Vous quitterez Lima avec une mission archéologique qui se rend la semaine prochaine en Équateur. "
Il me tend un passeport : " Vous êtes Antoine Thollin, anthropologue né à Limas, dans le Beaujolais... " Il rit tristement en commentant : " Ce sont les hasards de l'histoire... À Quito, vous retirerez un billet d'avion pour Hong Kong. À Hong Kong, vous prendrez un visa touristique pour Pékin. Il y a un train tous les jours. Le reste vous regarde. Je sais que les Chinois cherchent un expert pour le doublage de leurs films en français. À vous de vous de les convaincre de vous embaucher... Le conseiller culturel de notre ambassade pourra très certainement vous apporter son soutien..."
Il se lève et va se retirer. Il ouvre encore la bouche comme pour une dernière phrase ou un dernier mot que je devine sur ses lèvres. Il disparaît enfin dans l'obscurité. Du haut du promontoire, abrités sous le kiosque au bois vernissé peint de couleurs vives, nous plongeons nos regards vers la mer obscure. Des rires montent vers nous de quelque barque de vacanciers attardés.
Tu me donnes la main. Nous sommes loin de chez toi, loin de chez moi, loin encore l'un de l'autre. Perdus peut-être. Le vide entre nous est le seul que nous aimerions combler. Un vide d'homme à femme. Le précipice de notre désir.
Tu serres ma main toujours plus fort et tu dis : " Regarde, on voit les barques ! " Moi, je ne vois rien qu'un magma de taches obscures où se fondent la mer, les nuages et le ciel. Mais je te réponds : " Oui, je vois... "
Sur le chemin du retour vers l'hôtel, nous nous laissons attirer par un bruit de foule. C'est une séance de cinéma en plein air. Nous nous mêlons aux paysans pour assister au spectacle. C'est l'histoire du dernier empereur et de sa concubine préférée. C'est toi et moi, même si nous ne comprenons rien aux dialogues échangés. Toi, lumineuse dans une robe de soie verte, amante passionnée du Fils du ciel, moi, ange déchu, torturé par une divinité trop lourde à porter.
J'ai fini mon travail, je sais que tu l'as lu, jour après jour, sans me le dire. Il faut maintenant le faire connaître. Mais j'hésite. Il manque un maillon à la chaîne du récit. C'est la place creusée par un mensonge...

Au matin, nous sortons de bonne heure nous promener sur le littoral. Nous nous asseyons sur les rochers, puis je te dis : " J'ai envie d'être seul "
Et tu t'en vas. Je m'étends sur une table de pierre qui surplombe la mer et je te vois bientôt apparaître, sous mes pieds, de l'autre côté d'un petit bras d'eau.
Tu avances avec prudence sur la roche aiguë, déchirée en fines lames. Je te regarde. Comme tu es belle au soleil levant. Jamais je ne t'ai vue si belle. Je vais t'appeler mais tu te retournes. Tu me regardes.
Puis tu te penches vers le vide. Tu ouvres la bouche comme pour parler.
J'attends. Ce serait le moment de tout dire. Mais tu ne diras rien et je ne te solliciterai plus.

 


 

 

 

 

Huit

 

 

Le soleil hésite encore à la crête de Belledonne, noyée dans la brume matinale. Au fond de la vallée plongée dans l'ombre, scintillent les lumières de l'autoroute qui longe le Drac et la ville endormie. C'est l'aube, il fait froid.
Jonas se tient debout sur le petit belvédère de tôle et de béton aménagé au sommet du Moucherotte. Il parcourt des yeux la chaîne des montagnes qui se perd dans l'obscurité. À l'ouest, la Dent de Crolles vient de s'éclairer comme un lumignon tremblant aux premiers rayons du soleil.
La voiture est nichée, telle un gros oiseau de métal, dans la combe qui s'ouvre à ses pieds, quelques mètres en contrebas, à l'aplomb de la terrasse de l'hôtel abandonné. C'est un spectacle de fin du monde, pense Jonas en voyant émerger du brouillard le bâtiment désolé à la toiture effondrée, aux fenêtres sans vitres, construit pour les Jeux Olympiques et aussitôt déserté.
Sur le replat où s'achève le mauvais chemin de terre battue qui monte du col, se dresse fantomatique la gare du téléphérique, hors d'usage depuis vingt ans. Le dernier pylône lance vers le ciel ses bras grotesques où pend encore un lambeau rouillé du câble porteur.
Sara dort, recroquevillée dans la voiture, serrant contre elle des bouts d'étoffe et de couverture qu'elle a dénichés dans le coffre.
Reportant son regard vers l'orient, Jonas observe la croix de Chamrousse qui se détache noire sur le ciel rougeoyant, tandis que les rayons du soleil plongent dans la vallée, où luit la rivière comme une coulée de fonte.
Sara vient de quitter la voiture et grimpe en titubant vers Jonas dont le grand corps maigre s'allonge à contre-jour tout au sommet de la montagne. Les cheveux fous, les yeux encore lourds de sommeil, elle se hâte vers son compagnon qui lui tend la main.
Ils sont côte à côte, maintenant, face au vide immense qui s'ouvre sous la paroi abrupte.
Ils se serrent la main très fort, ils se regardent. Sara sourit doucement comme pour rassurer son compagnon, puis elle se laisse glisser sans hésitation entraînant Jonas dans le vide.
- Coupez !
La voix puissamment amplifiée descend du ciel.
Accroché par un filin à l'hélicoptère en vol stationnaire à quelques mètres au-dessus du sommet de la montagne, la nacelle où Guillaume et son opérateur officient, descend maintenant lentement pour récupérer les deux acteurs coincés et emmêlés dans le filet suspendu à l'aplomb du précipice.
- On rentre, les enfants, et on recommence demain ! dit Guillaume. On a l'impression que vous plongez dans une piscine ! Merde, quinze cents mètres de vide, c'est pas une baignoire !
Tandis que le petit hélicoptère se pose sur la terrasse de l'hôtel dévasté, Guillaume poursuit son explication :
- Ils vont mourir, quand même ! Ils se tuent ! Ils s'aiment, bien sûr, mais c'est la fin. Rideau, terminé ! Puis s'adressant à Sara, il ajoute : c'est toi qui lances le mouvement, mais à peine... Tu fais cela par délicatesse, pour qu'il ne se sente pas coupable de t'avoir embarquée dans une telle affaire. C'est lui qui veut mourir et c'est elle qui l'accompagne. Donc, elle prend l'initiative... évidemment ! Comme en amour...
Guillaume laisse ses compagnons sur la terrasse où un petit déjeuner vient d'être servi et s'éloigne avec le pilote de l'hélicoptère.
- Il faut que je fasse le plein d'essence, dit Christian.
- Combien ? demande Guillaume.
- Mille balles.
- Bon, t'en prends la moitié dit Guillaume en sortant quelques billets de sa poche. On va bien finir par y arriver.
- Arrête de déconner... On va tous se retrouver dans le précipice, et y aura personne pour filmer, en plus !
Christian est un ami d'enfance de Guillaume. Pilote du dimanche, il a accepté de se mettre au service de la production du film, gratuitement, comme la plupart des techniciens et acteurs. Il fait des merveilles avec son coucou mais il est obligé de payer l'essence et la location. La scène finale est le morceau de bravoure du film. Elle exige des conditions de tournage si particulières -lever du soleil, beau temps, plan séquence panoramique- qu'on ne peut en réaliser au mieux qu'une prise par jour. Cela ne facilite pas la concentration des acteurs qui en plus de l'exercice délicat qu'on leur demande de faire sont angoissés à l'idée de jouer faux.
Guillaume quitte ses lunettes noires à monture d'écaille pour mettre ses lunettes claires à monture argentée, puis il rejoint Anne, qui, à son habitude s'est éloignée du groupe après avoir achevé son travail de script. Guillaume sait ce que va lui dire Anne :
- Pourquoi refuses-tu de monter la scène en trois plans ? Cela te permettrait de dissocier la chute du mouvement panoramique et on n'aurait plus besoin de tourner au lever du soleil !
- Il faut que ce soit vrai, répondra Guillaume.
- Tu sais bien que ce n'est pas vrai et que personne ne pensera que tes acteurs se sont réellement jetés dans le vide !
- Je ne souhaite pas qu'on pense que c'est vrai mais qu'on sente que c'est vrai...
Mais Anne a renoncé à la discussion. Elle pressent que toute la production risque de faire naufrage mais elle sait aussi que c'est la confiance aveugle de Guillaume dans son projet qui a emporté l'adhésion non seulement des techniciens qui travaillent en coproduction mais aussi des laboratoires qui ont accordé leur crédit. Elle-même, contre toute logique, continue d' y croire et serait déçue que Guillaume renonce à quoi que ce soit de ses exigences. Guillaume a vendu sa maison pour satisfaire aux premiers frais du film, puis il s'est endetté au delà de toute raison. Il a fait le saut dans le vide et il n'ouvrira pas de parachute...
Anne est sensible à l'énergie formidable qui émane de Guillaume et qui naît d'un choix aussi radical, mais elle entend également les récriminations qui commencent à se manifester dans l'équipe de tournage.
- Robert m'a annoncé qu'il devra rentrer à Paris cette semaine pour tourner une pub, dit-elle.
Guillaume ne répond pas. Il sait qu'il a eu tort d'engager Robert comme chef opérateur, mais il sait aussi qu'un tournage se développe toujours sur une tension entre le metteur en scène et son photographe. Le chef opérateur, comme le soliste dans un orchestre, a le pouvoir de faire capoter à chaque instant le travail et il est souvent tenté d'en profiter pour affirmer son pouvoir ou exercer quelque chantage plus ou moins conscient.
" Téléphone à Marie, elle prendra la suite dit Guillaume.
- Tu la vois filmer accrochée à un hélicoptère ? répond Anne.
- Pourquoi pas ? Tu peux au moins lui poser la question. "
Anne a accepté d'assurer de fait le rôle de directeur de production, par sympathie, par amitié, par amour peut-être, pour Guillaume. Elle ne sait pas trop.
Guillaume est son cousin germain, un cousin nettement plus âgé qu'elle. Elle l'a peu fréquenté mais suivi avec intérêt le parfum de scandale qui s'attache à l'évocation de son nom dans la famille traditionnelle qui est la sienne. Le hasard les a mis en face l'un de l'autre peu de mois auparavant, il lui a parlé de son projet de film et lui a proposé comme un jeu de l'assister. Elle a saisi la proposition au vol, heureuse de profiter de l'occasion pour oublier de malheureuses fiançailles avec un garçon qui l'ennuyait.
Elle joue dans l'équipe un rôle essentiel, non seulement parce qu'elle assure la gestion de l'ensemble des problèmes matériels et financiers, mais surtout parce qu'elle a l'oreille sur tout ce qui se dit au jour le jour.
Une confiance et une complicité d'une nature particulière la lient depuis le début à Guillaume car elle ne participe pas aux petits jeux de jalousie qui agitent ordinairement une équipe de tournage. N'appartenant pas au métier, elle est à la fois crainte et respectée.
- On va renoncer au tournage à Avignon, dit Guillaume, et on remplacera la scène du Palais des Papes par une scène au Palais de Justice de Grenoble. On économisera le voyage, on gagnera une journée… Et on peut garder le campement, ici !
Anne est sensible à la formidable capacité d'improvisation de Guillaume devant les obstacles imprévus. Autant elle se doute qu'il ne changera pas d'opinion sur la scène finale, autant elle sait qu'il est capable d'entendre ce qu'elle lui dit et de plier son scénario et son calendrier aux exigences incontournables.

 

 


 

 

 

 

Neuf

 

" Je t'avais fait parvenir, de Carthage, un long télégramme annonçant mon retour. À la gare où tu m'attendais, seule, debout au milieu du quai baigné par la lumière du soleil couchant, j'ai vu tout de suite l'éclair de folie qui habitait ton regard.
Nous nous sommes installés dans ta petite voiture, dont tu avais laissé le moteur tourner au ralenti, et tu as pris la route de Chartres. Tu conduisais vite, agacée me semblait-il, un vague sourire aux lèvres.
Indifférente au plus élémentaire respect des règles de circulation, tu doublais, sans la moindre hésitation, hors de toute visibilité, les longs convois de camions qui dévidaient leur théorie au travers des vallons. Tu parlais sans cesse, tu m'expliquais que tout cela n'était pas si compliqué.
- Je vais vendre ma boutique et je m'installerai à Paris, dans le troisième, du côté de la rue du Temple. Je te ferai des enfants. Tu verras comme je sais bien faire… "
J'étais étonné de ta détermination, de ton sang froid, de ton inconscience, de ta façon de regarder le vide en face.
" J'ai réservé une table pour deux, au bord de l'eau, chandelles et musique douce, le grand jeu… cuisses de grenouille et Muscadet… tu me raconteras la fin du film…
- Si tu continues de conduire de cette façon, le film va s'arrêter tout de suite... "
Tu as ri et, comme satisfaite, tu as rabattu sagement ton véhicule sur le côté droit de la route. Puis tu l'as engagé sur le terre-plein où il s'est bientôt immobilisé dans l'herbe.
Après avoir serré le frein à main, tu t'es jetée sur moi. Tu pleurais et riais tout à la fois, tu me frappais convulsivement la poitrine de tes poings serrés, puis tu as arraché ma chemise pour me mordre le cou jusqu'au sang.
- Tu m'as fait peur ! as-tu conclu avant de reprendre le volant et la route, sans autre excentricité jusqu'au parking, devant la cathédrale où tu as rangé sagement la voiture. " Allons ! Cette nuit m'appartient... " as-tu alors ajouté en remontant la vitre de la portière.

Minuit sonne au clocher de la cathédrale comme nous quittons le restaurant. Les lumières s'éteignent dès la porte franchie. Nous vagabondons longuement dans les rues désertes de la petite ville avant de réveiller le portier de l'Hôtel des Voyageurs, jeune étudiant hirsute à la mine ahurie, qui nous conduit tout au fond du couloir du dernier étage, sous les toits, où il reste, par bonheur, une chambre libre.
Tu chantes, pompette, tournoyant entre les lits jumeaux. Tu me demandes si j'ai une préférence. Je me laisse tomber sur le plus proche et tu te penches sur moi pour me déshabiller, prenant un plaisir particulier, me semble-t-il, à délacer mes chaussures, jetées au hasard à travers la pièce, bataillant avec ma ceinture de gros cuir qui résiste à ta curiosité fébrile.
Puis tu troques la lumière crue qui tombe du plafond pour celle plus intime de la table de chevet. Émue peut-être de voir les ombres s'allonger sans fin, tu hésites, un instant...

" Mon bien-aimé a passé la main par la fente, "
" Et pour lui mes entrailles ont frémi. "
" Je me suis levée pour ouvrir à mon bien-aimé, "
" Et de mes mains a dégoutté la myrrhe, "
" De mes doigts la myrrhe vierge, sur la poignée du verrou. "


Margot pose la bouteille de champagne vide en équilibre sur le bord de la banquette puis elle se lève, s'enroule le corps du vaste plaid bariolé qu'elle a sorti de la voiture, enjambe l'accoudoir des fauteuils accolés et se dirige vers le balcon pour en extraire de son lit de glace une autre bouteille qu'elle me rapporte aussitôt à déboucher.
" On se croirait dans l'Orient express, me dit-elle. Notre banquette est défoncée comme un letto matrimoniale qui s'ouvrirait par le milieu quand ses occupants se rapprochent... C'est un bien curieux voyage de noces !
- Il est vrai qu'on n'a pas encore quitté la mairie ! "
Margot sourit. Je l'observe tout en arrachant le papier doré qui entoure le bouchon. Elle saisit alors les deux coupes qui sont posées sur la petite table d'où le buste de Marianne nous contemple narquois.
Elle me les tend à remplir, sans plus chercher à retenir la couverture qui glisse lentement le long de son corps nu.
Il monte bientôt de sa peau frissonnante un voile de vapeur diaphane tandis qu'explose le bouchon et que jaillit le champagne.
" Tu dormais si bien, dit-elle, que j'ai hésité à te réveiller. J'ai fouillé longuement dans les placards de la salle et j'ai trouvé quelque chose... "
Elle pose alors les coupes que je viens de remplir et ramasse au sol un livre ouvert. Elle s'agenouille, s'installe devant moi à croupetons et se met à lire :

" Je dors, mais mon cœur veille. "
" J'entends mon bien-aimé qui frappe : "
" Ouvre-moi, ma sœur, mon amie, "
" Ma colombe, ma parfaite ! "
" Car ma tête est couverte de rosée "
" Mes boucles, des gouttes de la nuit. "

Après un temps de silence, elle reprend :

" J'ai ôté ma tunique, comment la remettrais-je ? "
" J'ai lavé mes pieds, comment les salirais-je ? "


 

 

 

 

Dix

 

Corps est un gros bourg perdu, à flanc de montagne, sur un promontoire qui surplombe le vide, au-delà de La Mure, aux confins de la Provence. Les rues en sont étroites et la traversée malaisée. Corps est au bout du monde.
C'est un lieu de refuge et un carrefour aux quatre vents, un endroit propice à qui veut se faire oublier, sans renoncer à fuir plus loin, en cas de besoin.
Cathares et Vaudois, pourchassés par Rome, y ont promené leur errance, longeant la même vallée sauvage du Drac qui avait vu passer le cortège exotique des éléphants d'Hannibal. C'est là également que le Dauphin exilé, futur Louis XI, profitait de son aura royale, et de son escorte de rabatteurs, pour trousser les bergères, au creux des torrents asséchés.
Enfin, la Vierge Marie, elle-même, y est apparue à deux pauvres enfants héritiers de toutes les misères du siècle.
Corps est à l'orée du bout du monde...
L'alpage de La Salette étincelle au soleil.
Dans la salle obscure du bar de l'hôtel de la Poste deux paysans taciturnes sont attablés devant une fillette de Beaujolais. Le patron, un hercule auvergnat égaré dans les Alpes, essuie machinalement son zinc. L'équipage du chasse-neige avale dans un coin une soupe fumante en commentant à haute voix les péripéties du dégagement de la route. Le vent, pour quelque temps, a chassé les nuages et la percée des congères s'est effectuée sous un azur sans tache.
Margot secoue la babasse, un flipper antique installé au coin du comptoir, puis, sans cesser de malmener la machine, elle s'adresse à l'équipage :
" Vous ouvrez la route de l'oratoire ?
- Ça dépend. Vous voulez y monter ?
- Non, on se rend à Orcières. C'est pour savoir simplement. Il ne doit pas y avoir beaucoup de pèlerins en hiver.
- Détrompez-vous, il en vient toute l'année. "
Margot rue de toutes ses forces contre la machine dont les lumières s'affolent : " It's more fun to compete ! "
Elle serre convulsivement le flipper entre ses bras tout en balançant violemment le bas de son ventre contre la caisse métallique dont les pieds de ferraille tressautent dans la sciure.
" Il y a quelque chose à voir ?
- Non, pas vraiment : un ruisseau, une combe et l'Obiou, sur l'autre versant...
- C'est quoi l'histoire ? "
Les deux hommes se regardent, hésitants, et se tournent, méfiants, vers le patron du bistrot comme pour solliciter un avis autorisé.
Ce dernier fait la moue puis, parcourant d'un geste large tout son zinc d'une pattemouille, il propulse vers le bac à vaisselle un verre à bière abandonné qu'il rattrape au dernier moment.
Du fond de la salle, un homme s'est avancé. C'est un baba, barbu et chevelu, un beatnick égaré des années 60 qui élève des chèvres dans la montagne. Il serre entre ses mains un verre de vin à moitié vide. Il raconte à Margot :
" Deux enfants de paysans pauvres font paître des bêtes à l'alpage. La fillette a quatorze ans et le garçon onze. Ils s'endorment au soleil après leur frugal déjeuner. À leur réveil ils partent à la recherche du troupeau. Puis une vive lumière apparaît soudain, à l'endroit même où ils dormaient un peu plus tôt. Ils y retournent et voient une dame en larmes qui s'adresse à eux. Elle est vêtue en paysanne. Elle parle français puis patois. Elle se présente comme la mère du Christ. Elle annonce la punition prochaine des mécréants qui seront frappés de maladies, disettes et cataclysmes de fin du monde. Les enfants, le soir, font part de leur rencontre au paysan qui les emploie. Ce dernier informe le curé qui transmet bientôt la nouvelle à l'évêque de Grenoble qui s'intéresse à l'affaire…
La montagne est grosse d'un miracle.
Ensuite, c'est comme dans les séries policières. On interroge les témoins, on compare les aveux, on suppute les arrière-pensées... Mélanie, la jeune paysanne est née d'une antique famille de Huguenots ou de Vaudois de la vallée du Champsaur. Son père et sa grand-mère sont des bâtards, des enfants illégitimes, nés hors mariage. Ils portent sur eux la malédiction des étrangers, de ceux d'en bas, du Trièves, du Valgaudemar ou de la Vallouise.
Les ancêtres de Mélanie ont abjuré leur foi pour échapper aux dragonnades du roi Soleil, aux mauvais traitements des soudards, aux viols, à la mort. "
L'homme qui vient de donner toutes ces explications retourne s'asseoir à sa table, dans le fond du café. Dehors, la neige s'est remise à tomber, épaisse et drue...
L'homme sourit ; il ferme les yeux et porte lentement à ses lèvres entr'ouvertes son ballon de vin rouge...
Le verre craquelé du pare-brise s'est couvert de buée au souffle, peut-être, du passager étendu au travers de la banquette. Elle ne bouge plus et la neige bientôt cachera la montagne. Les traits de son visage s'effacent peu à peu.


 

 

 

 

Épilogue

 

Orcières, le 28 décembre (de notre correspondant)

"Ce matin, Gaston T., comme il remontait à l'aube le Drac noir, selon son habitude hivernale de pêcheur à la truite, a découvert au lieudit de la Combe chaude, un couple de touristes, allongés sans vie côte à côte dans la neige, sur la rive du torrent, aux abords d'une voiture disloquée.
La tempête, qui a fait rage dans la vallée depuis deux jours, avait recouvert le véhicule d'une épaisse couche de neige, cachant le drame aux yeux des rares passants qui auraient pu emprunter le chemin voisin conduisant à Prapic.
On suppose qu'égaré dans la tempête, le véhicule a quitté la route et plongé dans le précipice, profond en cet endroit d'une cinquantaine de mètres.
Les corps des passagers gisaient parmi les débris de la voiture désarticulée, au bord du ruisseau. La jeune femme était l'épouse d'un industriel de la vallée de la Romanche. L'homme, qui avait loué le véhicule à l'aéroport de Satolas en début de semaine, n'a pas encore été identifié.
"

 

 

 

 

 

Épigramme

 

Vion a posé la plume.
Un cri d'oiseau encore traverse la jalousie, d'une aigrette au bord de l'étang. Mille éclats sages de soleil pâle tachent le mur sombre de la pièce endormie où se faufilent du jardin, à travers les pailles jaunies, parfum d'aloès et senteur de lavande, essences des pommes flétries qui gisent à l'abandon sur les claies de la remise, fragrances à cent sous du grand bazar de la Grenette qu'exhale la pinède.
Le cri sourd d'un carré de soie qu'on déchire.

 

 

 

" C'est bizarre, tu sais, d'être égaré aux frontières incertaines de pays sans histoire, perdu dans son propre rêve... Je suis un enfant sage qui découvre un peu de plaisir dans les bras de jeunes femmes complaisantes, généreuses, étourdies… par le soleil, les belles paroles et l'odeur des braseros.
J'ai parfois l'impression de profaner de vieux autels. Je suis sur les traces du Roi David qui n'a pas hésité, un jour qu'il avait faim, à se nourrir de viandes sacrées parce qu'il savait que Dieu l'aimait. Voilà, je suis sûr que Dieu m'aime, alors je me précipite, les yeux ouverts, vers le vide."

 

Broché, 184 pages, 13 x 21 cm, 20 euros, frais de port compris

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