Dictionnaire général des sciences humaines

sous la direction de Georges Thinès et Agnès Lempereur

Editions universitaires, Paris, 1975


Articles de linguistique rédigés par : J.-P. Desgoutte, M.-H. Galvagny, M. Hupet

sous la direction de J.-L. Doneux


Préface

La délimitation précise des domaines rangés actuellement sous la dénomination de Sciences humaines fait encore problème. Aussi pourrait-on mettre en cause le titre même d’un ouvrage général ayant pour objectif de codifier le vocabulaire utilisé dans ces secteurs de la connaissance.

Une telle objection repose sur la conception normative que l’on se fait de l’extension théorique de ces sciences. L’usage courant adopte spontanément le pluriel pour les qualifier, mais il ne semble pas que les « sciences humaines » désignent une réalité comparable, sur le plan même de la définition, à celles que recouvrent par exemple des expressions comme « les sciences physiques » ou « les sciences biologiques ». Dans ces deux derniers cas, pour ne parler que de ceux-là, l’unité du domaine va de soi : en dépit de leurs différences spécifiques, les problèmes et les méthodes de la physique et de la biologie s’enracinent dans une réalité commune, parce que l’observateur est nécessairement distinct des phénomènes qu’il étudie. Les analyses épistémologiques très diverses du concept d’objectivité manifestent sous ce rapport une remarquable convergence.

Depuis plus d’un siècle — on songe particulièrement aux travaux de Comte, de Spencer, de Durkheim et de Herbart —- l’étude philosopique des questions portant sur l’homme même n’a cessé de réclamer des méthodes objectives. Le positivisme logique de son côté, a fortement souligné les difficultés résultant de l’ambiguïté des concepts utilisés en ces matières. Actuellement encore le vocabulaire de la psychologie, de la sociologie, de l’anthropologie et de leurs domaines annexes est loin d’avoir atteint l’univocité désirable.

Il serait téméraire de prétendre fournir une définition des termes couramment utilisés :  le défini ne doit pas, du seul fait qu’il propose quelques repères sémantiques, être confondu avec le définitif — si tant est qu’une telle notion ait sa place dans quelque tentative scientifique que ce soit. Toute définition d’inspiration purement normative se heurte forcément au fait historique concret et vouloir l’imposer aurait pour seul résultat de réduire un dictionnaire, en principe impersonnel et objectif, à une série d’interprétations  d’école.  

Mais il y a plus. A l’intérieur de chaque secteur des sciences humaines, on relève des catégories de concepts très éloignées les unes des autres et dont la coexistence résulte, une fois de plus, de l’évolution historique du domaine considéré. Ainsi, par exemple, les psychologues utilisent, par la force des choses, des notions de physique, de psychologie et de médecine qui voisinent avec les notions tirées de la philosophie, de la linguistique et de l’anthropologie. Les difficultés rencontrées depuis Fechner dans l’instauration d’une esthétique expérimentale et les malentendus qui en ont résulté en  témoignent à suffisance.

Dans un même ordre d’idées, on serait bien en peine de délimiter dans certains cas, les domaines respectifs de la sociologie et de la psychologie sociale. Il serait simpliste de déclarer que la première aborde les faits sociaux tels qu’ils se présentent dans la vie sociale tandis que la seconde institue des expériences de laboratoire dans des conditions sociales contrôlées. Le caractère social des comportements ne saurait être considéré comme une donnée scientifique que s’il se dégage comme un invariant de ces deux types de situations.  

De tels exemples pourraient être multipliés. Plus près de nous, il ne fait aucun doute que les développements de l’éthologie indiquent des recoupements féconds avec l’anthropologie et même avec la psychanalyse. Enfin, la nature probabiliste de toute science de l’homme oblige des chercheurs d’appartenances très diverses à recourir à la statistique pour obtenir une expression quantitative des faits recueillis.  

Ces réflexions nous ont amenés à concevoir ce dictionnaire ni comme un traité multiple en raccourci, ni comme une simple liste de termes définis en quelques mots. Ces deux formules auraient fait de cet ouvrage une encyclopédie trop brève ou un catalogue dénué d’unité. Il s’agissait donc de trouver une formule équilibrée permettant de présenter au lecteur un vocabulaire à la fois représentatif dans son extension et suffisamment analytique pour chaque terme. Dans cette perspective, les divers secteurs retenus traduisent les relations réciproques existant entre les disciplines qui constituent actuellement les sciences humaines. Les termes figurant dans les différents secteurs ont été sélectionnés d’après les avis des spécialistes auxquels il avait été demandé d’établir une liste des termes devant figurer dans chacun de ceux-ci. On pouvait espérer, en procédant de la sorte, que la liste intégrale des concepts aurait une réelle utilité de documentation en permettant au lecteur spécialisé de consulter le dictionnaire comme une somme organisée. Le choix même des mots ainsi que les corrélats figurant au bas de chaque définition indiquent en effet les notions annexes à partir du point de vue fondamental choisi.  

Une large part fut faite aux concepts qui relèvent de la philosophie des sciences ou épistémologie. Dans la mesure où leur évolution est au centre du développement théorique des sciences humaines, certains de ces concepts furent traités d’une manière substantielle au risque d’introduire une hétérogénéité par rapport aux définitions succinctes dont la plupart des concepts techniques ont fait l’objet.  

La conception de l’ouvrage a donc été essentiellement pragmatique. Elle traduit, à notre sens, les liens qui existent entre des sciences, à première vue très éloignées les unes des autres, comme, par exemple, la psychologie, la pharmacologie, la métrologie et l’esthétique, etc. Certaines disciplines très spécialisées, comme la photométrie ct la colorimétrie ont été retenues en raison de leur importance pour l’expérimentation. Dans ce cas, seuls ont été sélectionnés les termes indispensables au travail du chercheur. De même, les secteurs généraux qui, comme la philosophie, ont une incidence sur la majorité des autres n’ont été traités que sous l’angle propre des sciences humaines.

Cette façon de procéder aura sans doute pour conséquence d’induire le lecteur à regretter l’absence de certains termes. Cependant, outre qu’aucune liste de mots ne peut se prétendre exhaustive, le procédé inverse aurait mené à la rédaction d’un ouvrage peu sélectif et fait de la simple juxtaposition d’une quantité considérable de termes d’utilisation peu fréquente et, pour une part importante, hors de propos.  

Les auteurs espèrent que le verdict des lecteurs ira au-delà de l’hétérogénéité apparente et que ceux-ci percevront l’effort de synthèse qui a été accompli pour souligner des implications conceptuelles souvent peu apparentes au premier examen. Ils sont également convaincus que la place très grande à la discussion et à la confrontation interprétative assurera à cet ouvrage une signification autre que celle d’un simple lexique. A travers les définitions, ce dictionnaire, fruit de collaborations étendues, tente de faire le point et de mettre en évidence les héritages divers mais aussi les acquisitions originales des sciences qui, de la biologie à la réflexion philosophique, ont pour objet le vivant.