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Aymon de Varennes

LE ROMAN DE FLORIMONT

La Ballade du Povre Perdu

1188

traduit de l'ancien français par Jean-Paul Desgoutte

Texte intégral bilingue

Broché, 444 pages, 16,5 X 21 cm

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Chapitre premier

La saga du roi Philippe

[Philippe, le macédonien, fils de Madyan, l'empereur d'Egypte, hérite de sa mère le royaume de Grèce. Il prend possession de sa terre dont il s'affirme l'héritier légitime en venant à bout d'un lion, particulièrement teigneux, puis fonde sa capitale, Philippople, sur le lieu de sa victoire. Mais son voisin, le roi de Hongrie, veut lui imposer son joug et lui ravir sa fille, Romadanaple, qui " mout est cortoise et bele ". Philippe invite alors ses amis et alliés à le rejoindre pour l'aider à se défendre et faire, à l'occasion, leur cour à son héritière...]

 

IV

(103-128)

Signors je sai asseiz de fi
Que dalixandre aveiz oi
Mai ne savez ancore pas
Dont fut sa meire oli[m]pias
Del roi phelipon ne savez
Qui fut ses peire dont fut nez
Jel dirai que lai en memoire
Or escouteiz mout riche istoire
Des rois des prince[s] qui i sont
Li plus est del roi florimont
Se dit aymes or escoutez
Vos qui les biaus mos entendez
Car si poront troveir la flour
Des conte[s] li boen conteour
Damour et de chevellerie
Davanture de courtoisie
Et de largesce et donour
Or escouteiz oez signour
Devant que romulus fondist
Rome ne lempire tenist
Devant avoit non palantee
De romulo rome est nomee
Ses freire remus i fut mors
Dont i fut pechiez et grant tors
Ne vos puis dire ne vos poist
Com il fut mors quil ne me loist
Seigneurs, je sais que vous connaissez
L'histoire d'Alexandre ;
Mais vous ne savez pas encore
Celle de sa mère Olympias,
Ni non plus celle du roi Philippe
Qui fut son père et l'engendra.
J'ai leur histoire bien en mémoire
Et je vais vous la conter
[1].
Des rois, des princes qu'on y trouve
Le plus grand est bien Florimont.
Écoutez ce qu'Aymon va dire,
Vous tous qui aimez les belles histoires ;
Car vous trouverez ici la fleur
Des contes et des conteurs
D'amour et de chevalerie,
D'aventure et de courtoisie,
De largesse et d'honneur.
Écoutez bien, oyez, seigneurs !
Avant que Romulus ait fondé
La Ville et se fût emparé de l'Empire,
Rome s'appelait Palantée ;
Puis Romulus lui donna son nom,
À la mort de son frère Remus,
Dont il porte le lourd péché.
De sa mort, je ne peux dire plus
Je n'en ai pas le courage, ni le loisir.

 

V

(129-172)

Devant le tens que je vos di
Ensi com vos avez oi
Ot en gresse un gentis roi
Qui mout fut saige[s] de sa loi
Saiges estoit et honorez
Phelipes estoit apelez
Se fut phelipes malcenus
Por lui fut li non coneus
Que la terre ot nom macidone
Mai il fut neiz de babilone
Sa meire fut de gresse nee
En egipte fut mariee
Elles estoient .II. serors
Andous orent riches seignors
Bructus prist a femme lannee
Lautre fut madian donee
Mai bructus not poent de la terre
Le pais ot destrut per guerre
Et pas ni osai[t] remenoir
Mai assez emporta davoir
Il et corineus ensemble
Len menerent si con moi semble
En une ille que fut poplee
De bruto bretaigne nommee
De corineu cornuaille
Le voir aveiz oi sen[s] faille
Lautre qui remest el pays
Per le consoil de ses amys
La prist madian li cortois
Amiralz estoit puis fut rois
De babilone iere(nt) amirans
Et de gresse fut rois poissans
Toute la terre ot des grejois
De partz sa feme en estoit rois
Mai il [i] mist mout grant essone
Car il fut loing de babilone
Qui veult degipte en gresce aleir
La grant meir li covient passeir
Mais sil veut aleir per surie
Per anthioche et per turquie
Au longue voie a poc de meir
Porait il bien en gresce aleir
Le bras saint jorge passerait
Jai plus de meir ni troverait
Avant le temps dont je vous parle,
Comme vous le savez peut-être,
Il y eut en Grèce un noble roi,
Connu pour la sagesse de ses jugements,
Respectable et honoré,
Qu'on appelait Philippe,
Le Macédonien.
C'est lui qui rendit célèbre
La terre de Macédoine ;
Mais il était né en Égypte.
Sa mère était venue de Grèce,
Avec sa sœur, pour se marier.
Toutes deux avaient épousé
De riches seigneurs :
L'un, Brutus prit l'aînée pour femme,
Et la plus jeune fut donnée à Madyan.
Mais Brutus n'eut pour héritage,
Qu'un pays détruit par la guerre
Et résolut de le quitter,
En emportant ce qu'il pouvait.
Il s'embarqua avec Corineus,
Et tous deux, selon ce que j'en sais,
Gagnèrent une île qu'on appela
—De Brutus— la Bretagne
Et —de Corineus— la Cornouaille
[2];
Vous en avez certes entendu parler !
L'autre sœur est restée au pays
Et, à l'invitation de ses amis,
Madyan, le courtois, l'épousa ;
Il était empereur et devint roi.
Empereur, souverain d'Égypte,
Il devint puissant roi de Grèce ;
Seigneur du pays, par sa femme,
Il devint roi des Grecs ;
Mais ce ne fut pas sans peine,
Car son royaume était bien loin.
Qui veut aller d'Égypte en Grèce,
Doit franchir la grande mer,
Ou, sinon, traverser la Syrie,
Puis, par Antioche et la Turquie,
Suivre un long chemin qui le conduit,
Par la terre, jusqu'au bras Saint-Georges
Où il peut franchir le détroit
Pour se retrouver en Grèce.

 

 

Gallipoli

 

VI

(173-204)

A galipol une citeit
Ou aymes ot jai maint jor esteit
Illuec est li bras plus estrois
Passeir le puet le jor .III. fois
Madianz ot lonc tens la terre
Une houre en paix et atre en guerre
Dous fis avoit de sa moullier
Que il amoit et tenoit chier
Seloc avait nom li anneiz
Phelipes fut puis anjanreiz
Grant joie fut quant fut nascus
Por madians fut malcenus
Phelipes ensi sornommeiz
Car a cel jor que il fut neiz
Li amiraux sa court tenoit
Et une grande feste faxoit
Del jor de sa nativiteit
Sez barons avoit asembleit
Li roi ot cel anfans mout chier
Norrir le(s) fist et tenir chier
Seloc fit norrir asiment
Lez .II. anfant amoit forment
Li dui enfant ierent mout bel
De lor aage damoisel
Li rois les vit fors et legiers
Ambedous les fit cheveliers
Icele(s) feste fut mout grant
Que il adobait cez anfant
Tuit li baron escrit en geste
Furent mandei a cele feste
Li rois i donait a sa gent
De son or et de son argent
  Galipolli est une cité
Où, moi, Aymon, j'ai séjourné.
Le bras de mer s'y trouve étroit,
En un jour, on peut le passer trois fois.
Madyan régna longtemps sur sa terre,
Tantôt en paix, tantôt en guerre.
Il eut deux fils de sa femme
Qu'il aimait fort et tenait cher :
L'aîné s'appelait Seloc
Et le puîné, Philippe.
Sa naissance fut une grande fête :
Madyan le surnomma
Philippe, le Macédonien.
Le jour même qu'il fut né,
Le roi convoqua sa cour
Pour fêter somptueusement
La venue de son enfant,
Et il rassembla tous ses barons.
Le roi aimait beaucoup son enfant.
Il le fit bien nourrir et soigner,
Et Seloc également,
Car il les aimait tous les deux autant.
L'un et l'autre portaient beau
Dès leur âge de damoiseau.
Quand il les vit bien élancés,
Le roi en fit deux chevaliers.
Ce fut lors d'une grande fête
Qu'il adouba ses deux enfants,
Et tous les barons de la cour
Y furent conviés mêmement.
Lors, le roi distribua à sa gent
De son or et de son argent

 

VII

(205-242)

Mandyans ot vescu(z) maint jor
Et per proesce et per honor
Malades fut ne pout garir
Ses fis commande a lui venir
Per le consoil de son bernaige
Lor ait partit son heritaige
Seloc dona grant signorie
Per egypte et per nubie
Por ce que il estoit anneiz
Fut de babilone chaseiz
Dant phelipon gresce donna
Voiant ses gentz len corona
Avec li donna son tresor
Les pailes et largent et lor
Car il vet en estrainge terre
Se estrainge gent li font [guerre]
Mout se porait muelz diaus defendre
Cil ait que doneir et que penre
Quant li rois ot ses fil chaseiz
Ses maulz li fut mout apreseiz
Lamiraus fut malades fort
Bien vit que pres estoit de mort
Devant ses hommes est fenis
Richement fut ensevelis
Li baron forment le ploroient
Et si dui fil le regraitoient
Seloc dit que ferai chaitis
Sols remaindrai en cest pais
Lamirax a perdus mon peire
Or en vaira aleir mon freire
De lun ai mal de lautre pis
Muels vodroie estre mors que vis
Li dui enfant furent mout saige
Si saimoient de boin couraige
Ils samoient de teile amour
Conques nuls hons ne vit grignor
Car li uns consoil ne savoit
De soi quant lautre ne veoit
Madyan vécut longtemps,
Riche de prouesse et d'honneur :
Puis il tomba malade et ne put guérir.
Il appela ses fils à lui
Et, prenant conseil de ses barons,
Il leur transmit son héritage.
À Seloc il donna la terre
D'Égypte et de Nubie.
Et, pour ce qu'il était l'aîné,
Il le chasa de sa capitale.
A Philippe, il donna la Grèce
Et, le couronnant devant ses gens,
Lui fit don de tout son trésor,
Brocart, argent et or,
Pour le soutenir, en terre étrangère
Et l'aider à faire la guerre :
" Il en pourra mieux se défendre
S'il a de quoi donner et prendre ! "
Quand il eut chasé ses fils,
Il en fut un peu apaisé.
Mais l'empereur était bien malade,
Il franchit le seuil de la mort,
Et, en présence de tous ses hommes,
Il fut richement enseveli.
Ses barons l'ont beaucoup pleuré
Et ses deux fils l'ont regretté.
Seloc déclara : " Que ferai-je si faible ?
Je reste seul en ce pays.
J'ai perdu mon père, le roi,
Et mon frère va s'en aller.
De l'un j'ai mal, de l'autre pis ;
Mieux vaudrait être mort que vif. "
Les deux enfants étaient fort sages
Et s'aimaient de tout leur cœur.
Ils se vouaient tant d'amour
Que jamais on n'en vit plus grand,
Car l'un ne faisait rien
Sans prendre conseil de l'autre.

Le Caire

 

VIII

(243-296)

Rois phelipons fet atorner
Ses gens et son hoire aprester
Son or i met et son argent
Pain et vin et oile et forment
Ni fut a dire garixon[s]
A lui ne a ses compaignon[s]
Seloc voit quil sen velt aller
Teil duel a quil ne puet parler
Dune grant piece mot ne sone
Mai puis doucement laraisone
Freire volez vos en aler
Oi[l] voir je passera meir
Biaus freire remeneiz o moi
Non ferai voir dite[s] por coi
Car je nay rien en cest pais
Je le vos doing touz biauz amis
Je veul(t) caiez la signorie
Et degypte et de nubie
Et de babilone asiment
Vos don ge tout le chassement
Phelipes dit nen prandra mie
Sertes vos dites grant folie
Anneis ieste[s] et je menour
Vos doi ge tenir a signor
Frere dit seloc remenez
Ou emsemble o vos men menez
Si metrons en gresce signors
Qui nos maintanrant les honors
Le treu nos aporterant
Si com il faxoient devant
Vos ieste[s] sages et cortois
Si sereiz amiraus et rois
Et ensemble o moi remenez
Freire fait il por coi parlez
Ni remaindroie por nul plet
Las que vos ai ge donc mefet
Quant maix ne vos verai(s) amis
Si ferez voir en cest pais
Ou la se je en ai mestier
Je cui[t] vos mi vendreiz aidier
Se je vos mande [a] mon besoing
Freire ja ne sereiz tant loing
Se me mandeiz vostre coraige
Que per un petitet messaige
Ne faisce tout vostre voloir
Tant con ju avra de pooir
Li dui freire sentresgardoient
Larmes des eulz lor descendoient
Si que tuit cil de la citeyt
Em ploroient por la piteit
Phelipes prant de toutz congie
Et tuit a cheval(z) et a pie
Lont convoie de mout boen gre(z)
A damiate la cytei(z)
Le roi Philippe fit alors réunir ses gens
Et préparer la route.
Il fit rassembler or et argent,
Pain, vin, huile et froment,
Afin que rien ne lui manquât,
Ni à ses compagnons, pour la route.
Quand Seloc le voit préparer son départ,
Il est saisi par l'émotion
Et reste un long moment muet.
Puis il tente de le raisonner :
" Frère, vous voulez donc partir ?
– Oui, c'est vrai, je veux prendre la mer.
– Gentil frère, restez avec moi !
– Non, je m'en vais. – Dites pourquoi,
Car je n'ai rien en ce pays
Qui ne vous appartienne, bel ami !
Je veux vous donner la seigneurie
Et d'Égypte et de Nubie,
Et la capitale, également :
Je vous donne tout le chasement. "
Philippe dit : " Je ne prendrai rien !
Vous dites certes grande folie,
Vous êtes l'aîné, moi le plus jeune :
Je dois vous tenir pour seigneur.
– Frère, dit Seloc, restez avec moi
Ou emmenez-moi.
Nous installerons des seigneurs en Grèce
Qui nous feront hommage
Et nous livreront leur tribut,
Comme ils le faisaient avant.
Vous êtes sage et courtois,
Vous serez empereur et roi
Et resterez avec moi.
– Frère, dit l'autre, pourquoi insister ?
Je ne resterai en aucun cas.
– Las, que vous ai-je donc fait
Pour vous perdre ainsi pour toujours ?
– Mais non, nous nous verrons encore,
Ici ou là, si nécessaire.
Je suis sûr que vous viendrez m'aider,
Si je vous mande à mon besoin.
– Frère, je ne serai jamais si loin
Que, si votre amitié me demande,
Par un petit message,
Je ne fasse tout votre vouloir
Autant que ce me sera possible. "
Les deux frères s'entre-regardent,
Des larmes leur descendent des yeux
Si bien que tous les habitants
En pleurent de pitié.
Philippe prend alors congé
Et tous, à cheval et à pied,
Le convoient de fort bon gré,
Jusqu'à la cité de Damiette.

 

IX

(297-384)

Seloc avec son freire aloit
Qui de mout grant amour lamoit
A damiete ot un signour
Qui mout estoit de grant valour
Saiges estoit et honoreiz
Melions estoit apeleiz
Cil est venus a phelipon
Doucement lait mis a raison
Sire de ton freire et de toy
Sui ge bien chaseiz endroit moy
Ju ai(tz) .II. fis prous et courtois
Plus beaus nen ait ne coens ne rois
Car il sont et fors et legier
Et si sont andui chevelier
Alyodes est ly anneis
Damians est lautre nommeis
Le menour en moenra[s] o toi
Il tavrai[t] boen mestier se croi
Car el mons nen ait chevellier
Ton droit ni puisse deraignier
Grant mestier tavrait en la terre
Assez seit de plait et de guerre
Saiges parlant est par mesure
Et conoist bien tort et droiture
A povre homme naimme [a] tansier
Quil fait tort bien sen seit vangier
Phelipes graisse[s] li en rent
Et damian(s) per la main prent
Alyodes mout est merris
Quant la veu suz est saillis
Por poc que il nest anragietz
A son peire vint tout iries
Peire fait il mout me mervelle
Qui vos ait donneis teis conseille
Volez me vos si retenir
Et por maingier et por dormir
Que soie comme beste en toit
Qui toute jour maingut et boit
Chesque neut gist a son hosteilz
Et je referoie autreteilz
Non feray sire per ma foy
Ansoitz iray en gresse au roy
Damian(s) reteneis mon freire
Je oi dire que peire et meire
Aimment plus le petit enfant
Que il ne font dous des plus grant
De moy volez faire signor
Vos entrameteiz le menor
Sire damian(s) reteneis
Et vostre terre li donneis
Si devant vos je li clains quite
Damians dit freire ne dite
Seu ne devez vos faire mie
Tost vos torneroit a folie
Seu que mes peires ma done
Il lait dit je lai creante
Ne chalongies mie mon don
Je sui hons le roi phelipon
Davant le roi sagenoilla
Son homaige li presenta
Alyodes prist a tancer
Entrels se veloient meler
Des poens se veloient ferir
Quant li baron les vont pertir
Et melions i vint lor peires
Alyodes dist fel licheires
Coment osestes contredire
Seu que mavies oit dire
Se si nen eust tant baron
Tel vos donesse dun baston
Que je vos feisse saignier
Aliodes le vait lessier
A son peire dist sopirant
Sire faites vostre comant
Puels que voleis que je men tais
Jai ne men oreis parler mais
Damians davant le barnaige
Ait fait a roi son homenaige
Li rois phelis lait redressiez
A soi le trait si lait baissiez
Dist li damians biaus amis
Tu laisses por moi ton pais
Si te don la senechacie
Et de ma cort la signorie
Cui ameras je lamerai
Cui servirais jel servirai
Cil qui de toi nestrait amez
Jai per moi nestrait honorez
Seloc fit route au côté de son frère
Qui l'aimait d'un bien grand amour.
Ils furent reçus, à Damiette,
Par le seigneur, un homme réputé,
De grande valeur et renommée,
Qui s'appelait Melion.
Il vint au devant de Philippe
Et lui tint gentiment ce discours :
" Sire, de ton frère et de toi
Je suis l'heureux vassal.
J'ai deux fils, preux et courtois,
Plus beaux n'en a ni comte ni roi !
Car ils sont forts et élancés
Et tous deux déjà chevaliers.
L'aîné s'appelle Alyode
Et l'autre est nommé Damien.
Tu emmèneras le plus jeune avec toi.
Il te sera de bon secours, je crois ;
Car, il n'y a chevalier au monde
Qui puisse mieux défendre ton droit.
Il te sera d'une aide précieuse,
Car il sait le droit et la guerre ;
Il est sage et parle avec mesure.
Il connaît bien la loi et les règles
Et ne cherche pas à écraser le pauvre.
Il sait se venger de qui lui fait du tort. "
Philippe le remercie
Et prend Damien par la main.
À ce spectacle, Alyode se fâche.
Il se lève vivement, comme enragé,
Et s'approche de son père
À qui il livre sa colère :
" Père, fait-il, je me demande
Qui vous a donné un tel conseil.
Vous voulez donc me retenir,
Rien que pour manger et dormir,
Que je sois comme bête en cage
Qui chaque jour a sa pitance,
Et, chaque nuit, son gîte,
Sans cesse, la même chose ?
Je ne le ferai pas, sire, par ma foi !
Mais j'irai en Grèce avec le roi.
Gardez mon frère, Damien, près de vous.
Car j'ai ouï dire que père et mère
Préfèrent le fils cadet
À leurs enfants premiers nés.
Vous voulez que je vous succède
Et vous chérissez votre cadet :
Sire, gardez donc Damien
Et donnez-lui votre terre !
Ici, devant vous je le déclare quitte. "
Damien dit : " Frère, taisez-vous.
Et n'en faites rien,
Ce serait une vraie folie !
Notre père m'a demandé de partir,
Il l'a dit, je l'ai accepté.
Ne contestez pas son choix.
Je suis l'homme du roi Philippe. "
Devant le roi, il s'agenouille
Et il lui présente son hommage.
Alyode veut se battre !
Il se jette sur les deux hommes,
Prêt à en venir aux poings.
Les barons s'interposent
Et Melion le père s'en mêle :
" Alyode, dit-il, mauvais enfant,
Comment oses-tu contredire
Ce que tu m'as entendu dire ?
S'il n'y avait ici tant de barons,
Je te donnerais bien du bâton
Pour rougir ton dos jusqu'au sang. "
Alyode renonce alors à se battre.
Il dit à son père en soupirant :
" Sire, faites selon votre désir,
Puisque que vous voulez que je me taise,
Je ne dirai plus rien. "
Alors Damien, devant le barnage,
Fait son hommage au roi.
Le roi Philippe le relève,
Il l'attire à lui et l'embrasse.
Il lui dit : " Damien, bel ami,
Tu laisses pour moi ton pays.
Je fais de toi mon sénéchal
Et le seigneur de ma cour.
Qui tu aimeras, je l'aimerai,
Qui tu serviras, je le servirai.
Celui que tu écarteras de toi,
Je cesserai de l'honorer. "

 

X

(385-414)

Issi laissent lor parlement
Li maronier orent boen vent
Li rois phelis sen vet a neis
Seloc ni est mie oblieis
O lui sen vet per le gravier
Et tuit li atre chevelier
Li a[i]rs fut clers et boens li vans
Li home furent jai tuit ans
Li rois ait pris de toz congies
Li chevelier sont repairie
Li rois phelis en sa neis vint
Et seloc joste lui se tint
O lui i vont .XX. chevelier
Li atre sont per le gravier
Li maronier dient signor
Preneis congie per fine amor
Vos ni poez riens gueaignier
Et si nos faites trop targier
Seloc dist grant mervelles oi
Per cele foi que je vos doi
Ni ait nul de vos tant soit fiers
Ne que tant soit boens cheveliers
Qui ne fust jai toz esmaies
Ne doi ge estre plus iries
Et doi avoir grinor regart
Quant on per enmi leu me part
A hicest mot vet embrassier
Son frere et [mout] estroit baissier
Per poc nest cheus en la mer
Entre ses dous bras cest pameis
Ici s'arrête la querelle.
Et comme il se lève un bon vent,
Le roi Philippe va vers sa nef.
Il n'oublie pas son frère Seloc
Qui l'accompagne sur la grève
Avec tous les autres chevaliers.
Le temps est clair et le vent favorable.
Toute la troupe s'est rassemblée
Et le roi prend, de tous, congé.
Tandis que les chevaliers s'éloignent,
Le roi Philippe monte sur le bateau.
Seloc reste à son côté,
Et avec lui vingt chevaliers ;
Les autres s'éloignent sur la grève.
Les marins disent : " Seigneurs,
Prenez congé, pour l'amour de Dieu !
Il ne sert plus à rien d'attendre
Et vous nous faites trop tarder. "
Seloc dit : " Voilà bien qui m'étonne,
Par la foi que je vous dois !
Il n'y en a donc aucun, parmi vous,
Si fier soit-il, ni si bon chevalier,
Qui ait jamais connu l'effroi !
Et moi, je n'aurais pas le droit
De sentir une horreur profonde
Quand on me déchire par le milieu ? "
À ces mots, il embrasse
Son frère et le baise étroitement,
À peu qu'il ne tombe à l'eau,
Car il s'est évanoui entre ses bras.

 

XI

(415-470)

Li baron voient le travail
Et la poegne de lamirail
Entre lor bras len ont porte
Daigue froide lont arouse
Fors lemporterent el gravier
A poengnes se puet tant aidier
Quil ait son visaige levei
Em plorant lor ait dit a dei
Et melions ait salue
Son fil et trestot le barne
Et aliodes asiment
Son frere mout irie[e]ment
Les neis flotoient sor la mer
Il corrent les ancres lever
Les voiles dresserent a vent
Si governerent durement
Le jor corrent a plaingnes voiles
La nuit asiment as estoiles
Il norent pas .III. jors passes
Quant lor est saillis uns oreis
Qui les neis ait si deperties
Por poc queles ne sont peries
Les .VII. neis vont a une part
Li fors oraiges les depart
Les .V. se retienent ansamble
.XIII. jors si com moi samble
Ont estei quil ne prirent port
Per poc quil ne furent tuit mort
A quinzime sont arive
A avedon une cyte
La cyte noment avedon
Boucadaide por ce ait nom
Li leus qua droit le seit nomer
Que iluec chiet li bras en mer
Iluec est li rois arivez
Mai il not pas totes ses neiz
Les .V. nestoient pas venues
Il les cuidoit avoir perdues
A tiers jor davant lavesprer
Virent les .V. neis ariver
Li rois cuidoit quil fuissent mort
A avedon vinrent a port
Or ot totes ses neis li rois
Et fut venus toz ses hernois
A avedon ot grant plante
De pain et de vin et de bleif
Li rois un mois i sejorna
Et toz ses barons i manda
En gresce nen avoit baron
Qui ne venist a avedon
A roi ont featei jurei
Il lor ait son avoir donei
Il lor ait doney son argent
Et de son or fin largement
Cil amerent mout lor signor
Se li porterent grant honor
Les barons, au spectacle du malaise
Et de la souffrance de Séloc,
Le saisissent à bras le corps
Et l'aspergent d'eau froide,
Puis ils le descendent sur la grève.
On lui porte secours tant et si bien
Qu'il reprend connaissance.
En pleurant il leur dit : " À Dieu ! ".
Puis Melion salue son fils
Et tout le barnage ;
Alyode salue son frère, lui aussi,
Non sans amertume.
Les nefs avancent sur l'eau ;
On se hâte de lever l'ancre,
Et on dresse les voiles au vent ;
On les gouverne fermement.
Le jour, on vogue à pleines voiles
Et la nuit, également, aux étoiles.
Ils ne s'est pas écoulé trois jours
Que se lève un orage
Qui maltraite les bateaux.
À peu qu'ils ne sombrent !
Sept navires vont d'un côté,
Entraînés par la tempête,
Et les cinq autres voguent de conserve,
Treize longs jours, si bien me semble,
Sans toucher à aucun port ;
Pour peu qu'ils ne fussent tous morts !
Au quinzième jour, ils accostent
À Avedon, une cité
Qu'on nomme aussi Boucavide
[3] :
Car elle se situe
Là même où se jette
Le canal en mer.
C'est là que le roi est arrivé
Mais il n'a pas tous ses vaisseaux ;
Cinq encore sont attendus.
Il pense les avoir perdus.
Le troisième jour, à la vesprée,
On voit apparaître les nefs
Que le roi croyait perdues.
C'est ainsi que se trouvèrent réunis,
À Avedon, l'ensemble des vaisseaux
Et tout l'équipage de l'expédition.
On y trouva en abondance
Du pain, du vin et du blé.
Le roi y séjourna un mois
Et y convoqua tous ses barons.
Tous les barons de Grèce
Se retrouvèrent à Avedon
Pour jurer fidélité au roi.
Il leur distribua alors ses richesses
Et leur donna de son argent
Et de son or fin, largement.
Tous lui en furent reconnaissants
Et lui en firent grand honneur.

 

XII

(471-530)

Quant li rois ot tant demorei
Que li chevalz sont rafermei
Qui estoient de la mer(s) las
Quant sejornei furent et gras
Per le consoil de ses amis
Vet li rois veoir son pais
Si ait fait ses somiers chergier
Si monterent li chevelier
Ensi est yssus davedon
Avec luy ierent sui baron
Li roi vet le pais serchant
Les boix et les preis regardant
Et les chastias et les citeiz
Dont li pais estoit pupleiz
Si com on vet en albanie
De la a lissir de bolgrie
Sor mora vint en une engarde
Li rois permi uns plains esgarde
Si ait veu une contree
Qui forment estoit desertee
Dous grant luees per bruieres
Peoit tenir cele(s) plainniere(s)
Li rois demandat a sa gent
Per quel chose[et] confaitement
Est cest[e] terre desertee
Quele nen est de gent puplee
Uns paisant ait respondut
Sire ains mais ne fut veut
Ne nes uns hontz ne puet savoir
Ceu que poeiz ici veoir
Vez vos celle forest reonde
Il nait si belle en tot le monde
Les gens que sont si environ
Lapelle[nt] le boix del lion
Uns lyeons illuec[ques] estait
Si ait le pais si defait
Que il ni ose(nt) riens aleir
Vilains beste ne buef areir
Sire mout est de pute part
Et si ait si felon regart
Que le voit nest hons si senei
Sa droit eulz leust esgardei
Que jai tant fu[s]t aperceus
Quil ne fu[s]t de son sens issus
Se il veoit un chevelier
Armei(s) sor son courant destrier
Ja por ce ne lairoit sa proie
Ne plus courant niroit sa voie
Sires veeis vous celle pree
Qui ci est grant reonde et lee
En cel prei(z) ait une fontenne
Dont laigue est douce froide et sainne
Illuec[ques] toute jour(s) sesta
Fors tant com il en proie va
Quant il ait maingiez son conduit
Permi la pree se de(s)duit
Si environ ne el boucaige
Noset aleir beste salvaige
Et est tant fiers quatre lieon
Ne velt avoir a compaignon
Quand le roi se fut restauré
Et les chevaux bien reposés,
Des fatigues de la traversée,
Quand tous furent bien rétablis,
Sur le conseil de ses amis,
Le roi voulut visiter son pays.
Il fit équiper les montures
Et les chevaliers se mirent en selle.
C'est ainsi qu'il quitta Avedon
En compagnie de ses barons.
Le roi fit route à travers la contrée,
Découvrant les bois et les prés,
Et les châteaux et les cités
Dont le pays était peuplé.
Sur la route de l'Albanie,
Par-delà la Bulgarie, aux abords
De la Moravie, le roi, du haut
D'une colline, porta son regard
Sur une vaste étendue,
Qui semblait tout abandonnée.
Deux grandes lieues de bruyère
Remplissaient la plaine.
Le roi demanda à ses gens :
" Pour quelle raison cette terre
Est-elle abandonnée et déserte
De toute population ? "
Un paysan lui répondit :
" Sire, personne n'a jamais visité
Et nul ne connaît l'étendue
Du pays que vous apercevez.
Vous voyez cette forêt ronde ?
Il n'en est de plus belle au monde.
Les gens qui habitent alentour
L'appellent le Bois du Lion.
Il y sévit une bête sauvage
Qui a tellement ravagé la contrée
Que personne n'ose s'en approcher :
Ni vilain, ni bête, ni bœuf.
Sire, ce lion est si mauvais,
Et il a le regard si méchant
Qu'aucun homme, aussi franc soit-il,
Ne peut le regarder dans les yeux,
Ni en être dévisagé,
Sans en perdre la raison.
Si la bête voit un chevalier,
Chevauchant son destrier,
Elle se jette à sa poursuite
Et l'empêche d'aller son chemin.
Sire, voyez-vous ce pré
Qui est grand, rond et large ?
Dans ce pré, il y a une fontaine
Dont l'eau est douce, fraîche et saine.
Le lion se tient là toute la journée,
Excepté quand il chasse.
Quand il a mangé tout son soûl,
Il se délasse dans le pré.
Aucune bête sauvage n'ose approcher
Ni dans le bois, ni alentour.
Il est si fier qu'il ne veut même pas
Avoir un autre lion pour compagnon.

 

XIII

(531-548)

Quant li rois antant la parolle
Cest[e] gens fait il est mout folle
Que ont cest[e] terre perdue
Uns lyeons la lor ait tolue
Chescun jor i faxoit sa taille
Et non i puet troveir baitelle
Nen i voi .II. ne trois ne quatre
Qui se veullent a lui combaitre
Issi nestrait il plus en paix
Certe[s] je ne maingera maix
Tant que mi sera combatus
Il sera mors ou je vancus
Cil a toz jors me faxoit guerre
Navroie pas en paix la terre
Il a mandeit az senechal
Que faisce ameneir son cheval
Et ses armes tost aporteir
Qua lieon(s) se vodra meleir
Quand le roi entend ces paroles :
" Ces gens, dit-il, sont bien malheureux
D'avoir dû abandonner leur terre.
Un lion la leur a volée ;
Chaque jour il prend sa rançon
Sans personne pour s'y opposer.
Ni à deux, ni à trois, ni à quatre,
Personne ne veut se battre contre lui !
Mais c'est fini ! Il ne sera plus en paix :
Certes, je ne mangerai plus
Tant que je ne l'aurai pas combattu ;
Il sera mort ou moi vaincu !
S'il devait continuer ainsi ses ravages
Ma terre ne saurait connaître la paix. "
Le roi a demandé au sénéchal
Qu'on lui amène son cheval
Et qu'on lui apporte ses armes,
Car il veut combattre le lion.

 

XIV

(549-578)

Quant damiant lai entendu
Per poc quil na le sens perdu
Devant le roy vint toz iries
Plorant li est cheut az pies
Sire fet il por deu merci
Vostre homme sont forment merri
Les voleiz vos toz exillier
Que tos jors vos veulent aidier
Vos voleiz aleir el bocaige
Conbaitre az fort lieon(s) salvaige
Et se de vos messavenoit
Sire qui nos governeroit
Vos naveiz freire fil ne oir
Que nos peussent remenoir
Teil sont ores li vostre ami(s)
Que seroient vostre anemi(s)
Que per engins que per envie
Chescun[s] vodroit la signorie
Sire donneis moy la baitelle
Je la ferai por vos sen[s] faille
La baitelle por vos ferai
Et a lieon(s) me combaitrai
Cil ocit moy ou mon chival
Asseiz trovereiz senechal
Ains avreis troveiz per ma foi(s)
Mil senechal que nos un(s) roi(s)
Car en vostre court ait asseis
De millour[s] de plus aloseis
Que je ne seux jai per ma foi
Se je muer ni avrai desroi
Quand Damien entend cela,
À peu qu'il n'en perde la raison !
Il s'en vient vers le roi, tout affolé
Et se jette, en pleurant, à ses pieds.
" Sire, fait-il, Dieu m'assiste !
Vos hommes sont consternés,
De se voir écartés, alors même
Qu'ils sont là pour vous aider !
Vous voulez aller dans le bois,
Vous mesurer au lion sauvage,
Et s'il vous advenait un malheur,
Sire, qui nous gouvernerait ?
Vous n'avez frère, ni fils, ni héritier
Qui puisse vous succéder.
Et ceux qui sont aujourd'hui vos amis
Pourraient bien devenir vos ennemis !
Car par ruse, ou par envie,
Chacun voudrait la seigneurie.
Sire, confiez-moi la bataille,
Je la ferai pour vous sans faille.
Je mènerai, pour vous, l'assaut,
Et je combattrai le lion.
S'il m'occit ou tue mon cheval,
Vous trouverez bien un sénéchal,
Et même mille, par ma foi,
Plus facilement que nous un roi.
Car, en votre cour, il ne manque pas
De preux, de fameux chevaliers.
Et même si je meurs, par ma foi,
Il n'en manquera pas. "

 

XV

(579-768)

Li rois ot que damiant dit
Mout me prises fait il petit
Quant tu mai[s] oi desraignier
Que ne doi boire ne maingier
Tant que li lieons soit vancus
Dont li pais est confondus
Or garde bien nen parleis mais
Sire fait il et je men tais
Li rois command[e] a encelleir
Son cheval et fait aporteir
Ses armes illuec en la place
Son habers vest(e) son helme laice
Chause[s] de fer(s) et esperons
Aportent dui de ces barons
Ses escus li fut aporteiz
Grans et perfont et bien boucleiz
Ains ne vit mais nuls hons si grant
Et si estoit toz dolifant
Onques le pesans duns denier
Por fer trempei(r) ne por acier
Ne fut per nulz home quasseiz
Ne per espiet ne fut fauseiz
Dessuz laubert ait saint lespee
Sa lance li ont aportee
Il li aportent son espie(s)
Li fers avoit de grant .I. pie(s)
Un petit leiz aiques tranchant
Lante fut roides et pesant
Cez chevalz li fut ameneiz
Li rois i montait tous armeiz
Tous armeis y monta de terre
Onques estriez nen digna querre
Permy lost fait son ban crieir
Et az baron[s] le fit jureir
Ni ait sergens ne chevelier
Se de[l] lion le velt aidier
Que li sergens ne soit pandus
Et li chevelier[s] confondus
Et essilliez fors del pais
Ja maix nen iert del roi amis
Mout en orent en lost grant ire
Quant lont oi crieir et dire
Li rois fut a cheval armez
Ses barons ait toz saluez
Lescu(s) az col, el poing lespie(s)
Ait pris de ces baron[s] congie(s)
Li rois fut bien aparillies
Le pui(s) descent toz embrunchies
Le pui(s) devale(nt) contreval
Mout moinne soef son cheval
Quant fut el plain(s) sai regardei
Le boix la fontenne et le prei
Ou le lieons se de(s)dusoit
Les la fontenne se gisoit
Et quant il eut le roy sentu
Grant joie en fait quant la veu
Devant avoit le cuer irie(s)
Car il nen avoit rien maingie(s)
Or se cuide(nt) bien aaisier
Del roy et del cheval maingier
Il cest dressies enmi le prei
Li rois le voit poc la dotei
Li rois avoit riche coraige
Et pensa un fier vauselaige
Se ensi me combait a lui
Il est tous [solz] nos sommes dui
Se lavoie(nt) mort ou vencu(s)
De mon los aroie perdu(s)
Mes cheval aroit la moitie(s)
Li rois est descendus a pie(s)
Le cheval(z) envoiait en lost
Vertz le lieon en vait mout tost
Au lieon en pesait forment
Del cheval(z) qui vat vers la gent
Vangier se cuide del vassal(z)
Que li ait tolut son cheval(z)
Li lieons vint les saut menus
Li rois ne fut mie esperdus
Son espie(s) tient et si latant
Li lieons ne venoit pas lant
Li rois lait ung poc esloignie(z)
Si lait feru(s) de son espie(z)
Devers destre sor le couste
Le fer(s) li ait el cors coule
Andui anpoignent lanste brise
Et li rois ait cespee prise
Quant li lieons vit de son cors
Le sanc vermeil(le) saillir dehors
Per poc quil nen est enraigiez
Vers le roi(s) vint tous eslaissiez
Teil coup li donna en lescut
Per poc quil ne lait abatut
.XV. boucles li ait rompues
Li rois le[s] li ait chier(s) vandues
Per vive forse le requiert
De lespee quil tient cel fiert
Ja li feist de mort regart
Cil ne se virest dautre part
Reis a reis li tranchait lorelle
El prei(z) cheit de sanc vermelle
Li lieons fut mout mahigniez
Et de son cors mout anpiriez
A cuer(s) avoit mout grant destresse
Sor sez .II. pies darier se dresse
Des .II. devant ferit si fort
Le roi(s) quil le dut avoir mort
Li escus ung poc chancelait
Luns des pies sor labeirt coulait
Plus de .c. maille(s) en ait ostei(t)
La chair(s) li ront et le coustei(t)
Per poc quil ne lait afolleis
Soz son escu(z) cheit pasmeis
En lost en menerent grant brut
Et en grejois escrient tut
O theos offenda calo
Salva tuto vassilleo
En fransois dit deus boin signor
Gardeis hui cest empereor
Se il ne lor eu[s]t deffendut
Lors leussent jai secourut
Li rois soz son escu(z) gisoit
Et li lieons desus seoit
Mai ne le pooit damagier
Car ne pooit lescu(t) brisier
Li rois fut aiques revenus
Et ait sez hommes antandus
Que mout durement le plaignoie[nt]
Quant il el champ gesir le voie[nt]
Tot belement sen est coulez
Et per dariere cest emblez
Tant soeif ist de son escu
Que li lieons ne lait veu
Sui homme en orent joie grant
Quant il le virent en astant
Li greu crient matoteo
Qalo tuto vasileo
Iseu veult dire en fransois
Se maist deux boins est li rois
Li rois phelipes fut armeis
Et [si] ne fut mie(s) effreeis
Bien eust le lyeon(s) feru(s)
Ansois que il leust veu(s)
Maix il disoit en son coraige
Je perdroie mon vauselaige
Se locioie(nt) quant se siet
Jatendrai(t) tant que il se liet
Devant luy vient si le menesse
Por faire leveir de la plesse
May de lescu ne veult pertir
Car il cuidoit celui tenir
Que ains el cors lavoit navrei(z)
Ne cuidoit pas quil fu[s]t el prei(z)
Durement se voloit vengier
Por ce ne le voloit laissier
Avoir le cuidoit soz lescu(t)
Car il li avoit abatu(t)
Por voir cuidoit que illuec soit
Ja nen iert fol[s] qui ne foloit
Covoitixe lait afole
Que ait maint bricon aveugle
Fol[s] est que trop convoite rien
Ou soit de mal(z) ou soit de bien
Asseis tost faut a ceu quil veult
Et ce li vient dont il se duelt
Tel cuide(nt) torneir sor autruy
Le mal que il revient sor lui
Chescuns en ait ceu quil desert
Voirs est que qui tot velt tot pert
Li lieons estoit grant et fors
Si fut per sa folie mors
Per lescu fut il malbaillis
Et mors et vancus et honnis
Se ne fu[s]t per lescu se croi
Il fu[s] mesavenu(s) az roi
Li rois le vet anvironnant
De lescu(t) ne pert tan[t] ne quant
Quant li rois voit quel nen ferait
Ne son escu ne li lairait
De plus atendre nen ait cure
Mettre se velt en aventure
Li rois ne le velt plus atandre
De lui le covanrait defandre
Mout le requiert irieement
Li lyeons les ongles li tent
Car il le cuidoit a soy traire
May li rois ne lamoit de gaire
Ains li donna si grant coulee
Que la jambe li ait copee
Quil li tendoit si chiet a terre
Mais ne puet il faire grant guerre
Le roi écoute ce que lui dit Damien.
" Tu t'inquiètes pour moi, lui dit-il,
Parce que tu m'as entendu dire
Que je ne veux boire ni manger
Tant que le lion, qui a pris le pays
En otage, ne sera pas vaincu.
Garde-toi bien d'en dire plus !
– Sire, fait l'autre, je me tais. "
Le roi commande alors qu'on selle
Son cheval et qu'on lui apporte
Ses armes, sur la place.
Il enfile son haubert, et lace son heaume,
Chausses de fer et éperons,
Que lui apportent deux de ses barons.
On lui tend alors son écu,
Grand et profond, bouclé d'acier,
—Jamais on n'en vit de si grand—
Tout entier en peau d'éléphant,
Et si bien maillé de métal
Qu'on ne peut le transpercer,
Ni par le fer, ni par l'acier,
Ni le trouer d'aucune lance.
Il ceint son épée par dessus le haubert.
Puis on lui apporte sa lance,
Et on lui tend sa javeline
Dont le fer est long d'un pied,
Petite latte bien tranchante
À la hampe raide et pesante.
Son cheval lui est avancé,
Le roi y monte tout armé.
Tout armé il enfourche sa monture
Sans s'appuyer sur l'étrier.
Il fait crier son ban par la troupe
Et aux barons il fait jurer
Que ni sergent ni chevalier
Ne viendra l'assister dans son combat :
Sans quoi ce sera sergent pendu
Ou chevalier déchu,
Exilé loin du pays,
Privé à jamais de l'amitié du roi !
Beaucoup dans la troupe maugréent
De ce qu'ils entendent ainsi dire.
Le roi armé, sur son cheval,
A salué tous ses barons.
L'écu au cou, la lance au poing,
Il a pris congé de sa troupe.
Bien équipé, le roi
Descend la combe, tout harnaché,
Et dévale la pente
En serrant bien son cheval.
Quand il est sur le replat, il observe
Le bois, la source et le pré
Où le lion se prélasse,
Étendu près de la fontaine.
L'animal sent le roi qui approche.
C'est avec grande joie qu'il le découvre
Car son estomac crie famine
De n'avoir longtemps rien mangé.
Il se sent alors ragaillardi
À l'idée de manger le roi et son cheval.
Il se dresse au milieu du pré.
Le roi le voit sans s'émouvoir
Car il ne manque pas de courage.
Il pense, en fier chevalier :
" Si je dois le combattre ainsi,
Il est tout seul, et nous sommes deux ;
À le vaincre ou à le tuer,
Je n'aurai qu'une moitié de gloire :
L'autre ira à mon cheval ! "
Le roi descend alors de sa monture
Et il renvoie la bête à ses gens.
Il se dirige seul vers le lion.
L'autre en a gros sur le cœur
De voir la monture s'éloigner.
Il se promet bien de se venger du vassal
Qui l'a ainsi privé de sa bête.
Le lion s'approche à petits bonds
Mais le roi n'en a cure :
Il l'attend le javelot à la main.
Le lion bondit,
Le roi l'esquive
Tout en le frappant de sa pique,
Sur le côté droit.
Le fer frappe et le sang coule.
Ils se heurtent, la hampe se brise,
Et le roi tire son épée.
Quand le lion voit le sang vermeil,
Jaillir de son corps,
Il est saisi de rage.
Il se jette sur le roi, furieux,
Et lui donne un tel coup, sur son bouclier,
Qu'il réussit presque à le faire tomber :
Il rompt quinze mailles de son écu !
Mais le roi les lui vend cher.
Il réagit vivement
Et frappe le lion de son épée.
Il lui aurait bien ôté la vie
Si l'autre ne s'était vivement détourné.
Le roi lui taille l'oreille, en pièces,
Et le sang vermeil coule sur le pré.
Le lion est gravement blessé,
Son corps est dans un triste état !
La détresse au cœur,
Il se dresse sur ses pattes de derrière
Et, des pattes de devant, il frappe le roi
De toutes ses forces.
Le roi chancelle, derrière son bouclier,
La patte du lion brise le haubert,
Dont elle arrache plus de cent mailles,
Et lui déchire la chair, au côté :
À peu qu'il ne l'ait éventré !
Le roi choit, pâmé, sous son écu.
Dans la troupe, on entend des cris ;
On entend dire, en grec :
" O theos, offenda calo,
Salva tuto vassilleo ! "
[4]
Ce qui signifie : " Dieu, bon seigneur,
Sauve-nous cet empereur ! "
Et s'il ne le leur avait défendu,
Ils l'eussent tous secouru.
Le roi gît sous son écu,
Et le lion est assis dessus.
Il ne peut plus lui faire de mal
Car l'écu le protége.
Le roi revient bientôt à lui,
Réanimé par la rumeur
Des hommes qui se lamentent,
En le voyant gésir au sol.
Le roi se glisse, tout bonnement,
Par derrière son bouclier, et se relève,
Si doucement, de dessous son écu
Que le lion n'y a rien vu !
Ses hommes sont ravis
De le voir se relever.
Ils crient en grec : " Matoteo,
Qalo tuto vasileo ! "
[5]
Ce qui signifie :
" Dieu soit loué ! Le roi est sauf. "
Le roi Philippe se redresse
Sans sembler autrement effrayé.
Il pourrait abattre le lion
Avant que ce dernier ne le voie
Mais il se dit en lui-même :
" Je perdrais mon honneur
Si je le tuais alors qu'il est assis.
J'attendrai qu'il se lève. "
Il s'approche de lui et le menace
Pour l'obliger à se lever.
Mais l'autre refuse de quitter la place
Car il croit tenir sous ses pattes
Celui qui vient de le blesser.
Il ne doute pas d'avoir à sa merci
Celui dont il veut se venger.
Il ne veut pas voir s'échapper
Celui qu'il croit tenir prisonnier,
Sous l'écu où il l'a abattu.
Il est sûr de son affaire
Pourtant le lion n'est pas fou !
C'est la convoitise qui l'égare,
Comme elle égare bien des brigands.
Bien fou celui qui trop désire
—Faire du mal, ou même du bien !
Car à force de convoiter
On en vient à se faire souffrir !
Le mal qu'on croit faire aux autres
Se retourne bientôt contre soi.
Chacun obtient ce qu'il mérite ;
À vrai dire, qui veut tout, perd tout !
Le lion était grand et fort,
Mais il est mort de sa folie,
Trompé par l'écu fatal.
Il est mort, vaincu et déshonoré.
Si ce ne fût par le bouclier,
Il eût été vaincu par le roi.
Le roi donc s'approche du lion
Bien campé sur le bouclier.
Quand il voit qu'il n'y a rien à faire
Pour le déloger de son écu,
Il renonce à attendre plus longtemps
Et se lance dans l'aventure.
Le roi renonce à attendre
Que l'autre veuille bien se défendre.
Il le provoque vertement ;
Le lion tend ses griffes
Pour essayer de l'attraper.
Mais le roi, qui ne l'aime guère,
Le frappe d'un coup si fort
Qu'il tranche la patte
Que l'autre tend vers lui.
Le lion désormais est bien mal en point.

Chasse au lion (mosaïque, Pella)

 

XVI

(769-806)

Or fut li lyeons mout iries
Malement estoit mahigniez
Or ait il tot lescu lessie(z)
Trop ait perdu poc gueaingnie(z)
Ensi avient a maintes gent
Que fox ne dote tant quil prant
Li lieons en fut afoleis
Puis cest il a .II. pies leveis
Le roi(s) voloit panre o ses dans
Mai ne fut ne malvais ne lans
Ains alait prandre son escus
Que mout avoit illuec jeus
Lespee tient si len requiert
Et plat de la teste le fiert
Et plus perfons de la servelle
Li ait fait plongier lalemele
De sespee li rois fut fors
A cest cop fut li lyeons mors
Et quant sui homme lont veu
Que li rois lait mort et vancu
Vers lui trestut ensemble vienne[n]t
Cil que cele contree tiennent
Damians vient a son signor
Plouret de pitiet et damor
Dit li ait vos gaire navre
Non voir may un poc es coste
Sires faite vos en porteir
Non mai faite[s] si aporteir
Letz tantes et les pavillons
Faites habergier ses barons
Et illuec faites en cel prei
A ces sergens tendre mon trei
Ne me movray de ceste pree
Tant que ma plaie soit sanee
Il ont fet son commandemant
Li un[s] loge(s) li aultres tant
Lun[s] ait tandut lautre logie
Li baron se sont herbegie
Le lion alors devient furieux,
Il est gravement blessé.
Il s'écarte du bouclier ;
Il s'est acharné en vain.
Ainsi advient-il à maintes gens
Qui se refusent à lâcher prise.
Le lion se dresse, furieux,
Debout sur ses deux pattes.
Il veut saisir le roi dans sa gueule ;
Mais l'autre se montre adroit et vif,
Et, ramassant son bouclier
Qui gisait par terre,
Il saisit son épée et la brandit.
Puis il frappe la bête, sur le plat de la tête,
Et plonge le tranchant de la lame
Jusqu'au fond de la cervelle,
Au point que l'arme lui échappe.
À ce coup là, le lion est mort !
Et quand les compagnons voient
Que le roi a vaincu le lion,
Ils viennent tous ensemble vers lui,
Ainsi que les habitants d'alentour.
Damien s'approche de son seigneur.
Il pleure d'émotion et d'amour,
Il dit : " N'êtes-vous pas blessé ?
– Non, vrai, un peu seulement, au côté.
– Sire, faites-vous porter !
– Non, mais qu'on apporte ici
Les tentes et les pavillons ;
Qu'on dresse un abri pour les barons
Et qu'on fasse, en ce pré,
À ces sergents, dresser ma tente.
Je ne bougerai pas de ce lieu
Tant que ma plaie ne sera pas guérie. "
Tous obéissent à ses ordres :
Les uns creusent, les autres tendent.
L'un enfonce, l'autre tire :
Et les barons sont tous hébergés.

 

XVII

(807-860)

Au roi en vienen[t] dui sergent
Riche mie fisicien
Mout li furent de bone foi
Il les menoit ades o soi
Sa plaie li ont bien lavee
Del sanc et puels li ont bandee
Assez i ont mis de boens trais
Oignemens et amplaistre fa[i]s
Mout estoit mahignies li rois
En trois semaingnes et un mois
Lon[t] guerit quil puet bien aler
Chanter envoissier et juer
Et quant li rois fut bien senez
Toz ses barons ait demandez
Il sont venu hastivement
Li rois lor a dit son talent
Signor per foi il mest avis
Que il ait si mout bel pais
Issi ait mout bele contree
Se elle estoit de gent pouplee
Vez quelx terres por gueaingnier
Keix boix keix ewes por pessier
Per foi signor se vos volez
Et tuit ensemble le loez
Je vos di que jai enpence
Que ju i fasce une cyte
Si ou jai le lyeon vencu
Qui le pais ait comfondu
Destrute avoit ceste contree
Per nos doit estre restoree
Toz jors en serons remenbre
Quant on vairont ceste cyte
Dejoste cele aigue corrant
Faissomes lencomancemant
Tuit dient bien le devez faire
Li rois ne se volt tergier gaire
Mandet masons et charpentiers
Mout i ot gent de toz mestiers
Li rois avoit grant richetez
Et fist mout bone sa cyte
La cytez fut et grans et lee
Et quant el fut de gent pouplee
Li rois de son nom la noma
Et phelipople lapalla
Desor un flunc siet la cyte
Qui est podomen apalez
Ensi ait il nom en grezois
Ne sai com ait nom em fransois
Et tote li atre contree
En fut de son nom sornomee
Ensi com il estoit venus
De madian fut macemus
Et de macemus macydone
Cist nons i vint de babilone

On fait venir, alors deux sergents,
Qui sont de renommés praticiens,
Et se montrent très efficaces :
Ils font partie de sa compagnie.
Ils ont bien nettoyé la plaie
De son sang, puis l'ont bandée.
Ils lui ont appliqué de bonnes herbes,
Onguents et emplâtres.
Et quoique le roi fût bien blessé,
En un mois et trois semaines,
Il a pu, guéri, se lever,
Chanter, s'amuser et jouer.
Quand le roi fut bien soigné,
Il a convoqué ses barons.
Ils sont venus au plus vite.
Le roi leur a fait part de son souhait :
" Messires, dit-il, il m'est avis
Qu'il y a ici un beau pays,
La contrée en est bien belle,
Elle mériterait d'être peuplée.
Voyez quelle terre à labourer,
Quels bois, quels étangs pour pêcher !
Ma foi, mes seigneurs, si vous le voulez,
Et tous ensemble en êtes d'accord,
Je vous fais part de mon projet
De construire ici une cité,
Là même où j'ai vaincu le lion,
Qui a ravagé le pays.
Le lion a détruit cette contrée
Et nous allons la faire revivre.
On se souviendra de nous
Quand on verra cette cité,
Sise au bord de cette eau courante.
Faisons-en la fondation !
Tous disent : " C'est une bonne idée ! "
Le roi ne veut pas plus attendre
Il envoie quérir maçons et charpentiers
Et chercher des gens de tous métiers.
Le roi avait de grandes richesses
Et sa cité fut bien dotée ;
La cité fut grande et large,
Et dès lors qu'elle fut habitée,
Le roi la baptisa de son nom :
Il l'appela Philippople
[6].
La cité est au bord d'un fleuve
Qu'on appelle le Podomen.
C'est le nom qu'on lui donne en grec,
Je ne sais comment dire en français.
Toute la contrée alentour
Fut appelée du nom du roi,
En mémoire de sa lignée :
De Madyan, on fit Macémus,
Et de Macémus, Macédoine !
Ce nom nous vient de Babylone.


 

XVIII

(861-964)

Signor ceste istore est vertable
Ne ni a mensonge ne flabe
Phelipople est ancor ades
Bien sevent li pheliposes
Que listoire ont em baillie
Se vos volez que je vos die
Signor or faites paix a tant
Se vos volez oir avant
Ansois que je remaigne ci
Que nen aimmet seu que je di
Doit bien aler a son affaire
Que si ne conquerroit il gaire(s)
Car asseis tost fet dessonor
Mavaisse langue a son signor
Mout est male tel langue fole
Laissons ester ceste parole
Plus en ai dit que je ne doi
Parlons de phelipon le roi
Li rois avoit mout grant tresor
De pailes et dargent et dor
Et maintenoit mout grant barnaige
Grant terre avoit per heritaige
Sa cyte tenait phelipople
Et moriainz et andernople
La naturee salubree
Et galipol la reselee
La cyte de pont et grisople
Panados sor mer et cristople
Ne sai que plus vos acontesse
Datres cytez tenoit grant masse
Mout tenoit bien em paix sa terre
Que nus hons ne li faissoit guerre
Assez avoit de ses talans
Maix navoit feme ne anfans
Sui home en estoient irie
Entriaus en ont mout consillie
Luns dist a latre per ma foi
Grant mervelles est de cest roi
Que il ne welt prendre moillier
Dont eust un fil chevelier
Herdit et combatant et saige
Qui tenist tot son heritaige
Signor per foi il mest avis
Une fille ait ameneys
Qui est rois de grant signorie
Dafrique et de barbarie
Cil la prent il ferait savoir
Lai avrait amins a saus hoir
Qui empres li sonor tendrait
A son vivant le servirait
Entre les barons ot grant ire
A roi le vont mostrer et dire
Un jor se sont tuit assemble
Davant le roi en la cyte
Ensi com il lorent empris
Damyans fut a roi amis
Bien savoit que li rois lama
Por toz les atres i(l) parla
Rois tui home vienent a toi
Mai tu ne seis ancor por coi
Entriaus sont irie mout formant
Et si i ait descorde grant
Que tu nais feme ne enfant
A cui il soient atendant
Qui apres toi tignet ta terre
Si trametez la fille querre
Dun roi ou dun empereor
Tuit wellent que preignies oxor
Se il mesavenoit de toi
Nos nav(e)riens signor ne roi
Sire uns rois vit mout petit
Chascuns nen ait pas en escrit
Seu que il doit durer ne vivre
Or te veons sain et delivre
Mai ne sevent pas la saisson
Que pertront de toi li baron
Tu seis bien que dels pertirais
Car il morront et tu morrais
Se il ont de signor besoing
Tes freres seloc lor est loing
Rois on ne puet ga[i]res durer
De ton peire dois remenbrer
Que jones fut et vales biaus
Et cheveliers et jovensiaus
Per le siecle fist grant vertu[s]
Et puels fut il viels et chanus
Tant ne fut jovensiaus ne fors
Quades ne soit alez a mort
Se il neust hoir en sa terre
Ancor i eust il grant guerre
Rois quan[t] tu fil ne fille nas
Pran consoil que tu re[s]pondras
Sa tes homes wels bien avoir
Pran consoil et fai lor voloir
Meneys ait une pucele
Que est assez cortoisse et bele
Mout est saige et renomee
Amordyale est nomee
Ses peires tient per signorie
Mautilion et barbarie
Tramet i de tes cheveliers
Il la te donrait volentiers
Ne la puet muelz metre se croi
En empereor ne en roi
Sires, cette histoire est véridique,
Ce n'est mensonge, ni fable.
Philippople est toujours là :
Bien le savent ceux qui l'habitent
Et qui m'en ont fait le récit.
Si vous voulez connaître la suite,
Messires, soyez bien attentifs !
Si vous voulez en savoir plus,
—Et que je reste à vos côtés.
Qu'il aille vaquer à ses affaires,
Celui qui n'aime pas ce que je raconte :
À m'écouter, il perd son temps !
Car assez tôt fait déshonneur
Mauvaise langue à son seigneur ;
Elle fait du mal la langue folle !
Mais brisons là.
J'en ai dit plus que je ne dois.
Parlons de Philippe, le roi.
Le roi avait un grand trésor,
De brocarts et d'argent et d'or
Et entretenait une grande cour.
Héritier d'une vaste terre,
Il possédait Philippople, sa capitale,
Et Moriainz et Andrinople,
Si naturelle, saine et salubre,
Et Gallipoli, la secrète,
La cité du Pont et Grisople,
Panados, sur mer, et Cristople.
Que sais-je encore ?
Il en avait bien d'autres.
Il tenait tout son monde en paix,
Et personne n'osait lui faire la guerre.
Il ne manquait pas de ressources,
Mais n'avait femme ni enfant.
Ses hommes en étaient désolés
Entr'eux souvent ils en parlaient,
L'un dit à l'autre : " Par ma foi,
Il est bien étonnant que notre roi
Ne veuille pas prendre de femme
Dont il aurait un fils, chevalier,
Hardi, combattant et sage,
À qui confier son héritage.
Seigneurs, je suis convaincu
Que la fille de Meneys,
Qui est roi d'une grande seigneurie,
D'Afrique et de Barbarie,
Serait pour lui un bon parti !
Il aurait une compagne qui lui donnerait
Un héritier pour perpétuer sa lignée,
Tout en le servant, durant son vivant. "
Les barons étaient fort préoccupés ;
Et ils confièrent leur trouble au roi,
Un jour qu'ils étaient tous assemblés,
Devant lui, en sa cité,
Comme ils en avaient l'habitude.
Damien était l'ami du roi,
Il savait que le roi l'aimait.
Au nom de tous, il prit la parole :
" Roi, tes hommes viennent à toi ;
Mais tu ne sais pas encore pourquoi.
Entr'eux ils se querellent
Et disputent sans cesse,
Car tu n'as femme ni enfant
À qui ils puissent s'attacher,
Qui après toi tiennent ta terre.
Il te faut épouser la fille
D'un roi ou d'un empereur.
Tous veulent que tu prennes femme :
S'il t'arrivait malheur
Nous n'aurions plus ni seigneur ni roi.
Sire, un roi vit bien peu ;
Personne ne sait
Ce que durera sa vie.
On te voit sain et bien portant ;
Mais les barons ne savent pas
En quelle saison ils te perdront.
Tu sais bien que tu les quitteras
Car ils mourront et tu mourras.
S'ils ont un jour besoin d'un seigneur,
Ton frère Seloc est bien loin d'eux !
Roi, on ne peut guère durer :
Souviens-toi de ton père
Qui fut jeune et beau garçon,
Et chevalier et jouvenceau.
Il montra beaucoup de vaillance,
Puis il fut vieux et chenu ;
Une fois passées la force et la jeunesse
Il faut bien aller vers la mort.
S'il n'avait pas eu d'héritier,
Sa terre aurait été ravagée par la guerre.
Roi, toi qui n'as ni fils, ni fille,
Prends conseil auprès de tes hommes,
Et, si tu veux leur bien,
Suis leur avis et satisfais leur volonté.
Meneys a une fille
Qui est assez courtoise et belle,
Très sage et bien renommée :
Elle s'appelle Amordyalée.
Son père possède les seigneuries
De Mautilion et de Barbarie.
Envoie-lui donc tes chevaliers ;
Il te la donnera volontiers.
Il ne saurait choisir mieux pour elle,
Aucun empereur, ni aucun roi. "

 

XIX

(965-1022)

Li rois ait tres bien escoute
Seu que damians ait conte
A seneschal dist et re[s]pont
Et as atres qui iluec sont
Signor vostre voloir ferai
Alez i que je la prendrai
Grant joie en orent li baron
Quant li rois welt fere lor bon
Il vont porquerant les messaiges
.XX. cheveliers cortois et saiges
Ont tramis por la dame querre
Per meir antrerent en la terre
Lai ou ont meneys trove
De par le roi lont salue
Sa fille li ont demandee
Et li rois la lor a donee
Il len maingnen[t] o tel conroi
Com covient a fille de roi
Menerent len a grant honor
Et li rois lait prise a oissor
La dame une fille consut
Quant a son signor primes jut
Quant la damoisele fut nee
Romadanaple fut nomee
Li rois la fist mout bien norrir
Et bien garder et bien servir
Romadanaple fut mout bele
De son eaige damoisele
Petit et grant forment lamoient
Por la bonteit quan li veoient
Jai nes uns hons ne lesgardest
Se il la vit qui ne lamest
Quant plus la voit et plus lamoit
Quant sertaignement lesgardoit
Et toz jors crassoit sa biatez
Et quant ele ot .V. anz passez
Que savoit bien parole antandre
Li rois li fist letres apanre
Une mestre li ont querue
Que estoit de sipre venue
De nicosye la cyte
Ou avoit lonc tens converse
Por se savoit des ars assez
Que ses peires fut bien letrez
Sele refut mout bien letree
Davant le roi fut amenee
Sipriaigne estoit nomee
Por ce que de sipre fut nee
Li rois li dist venez avant
Sipriaigne je vos comant
Ma fille si la maprenez
Or et argent avrez assez
Et en avrez boen gueredon
Dame serez de ma mason
Sipriaigne respont briement
Sire a vostre comandement
Soit del luier et de lavoir
Je laprendrai mout bien por voir
Le roi a bien écouté
Ce que Damien lui racontait,
Puis il a répondu au sénéchal
Et aux autres qui se trouvaient là :
" Seigneurs, je ferai votre volonté.
Allez la chercher ! Je l'épouserai. "
Les barons ont eu grande joie
De voir le roi satisfaire leur vœu.
Ils ont choisi des messagers,
Vingt chevaliers, courtois et sages,
Qui sont partis en quête de la dame.
Ils sont arrivés, par la mer,
Au pays de Meneys.
Au nom du roi, ils l'ont salué,
Et lui ont demandé sa fille,
Et le roi la leur a donnée.
Ils l'ont emmenée en convoi,
Comme il convient à la fille d'un roi ;
Ils l'ont conduite à grand honneur.
Et Philippe l'a prise pour femme.
La dame a conçu une fille,
En se donnant à son seigneur.
Quand la demoiselle fut née
On la nomma Romadanaple.
Le roi la fit bien éduquer
Et bien garder et bien soigner.
Romadanaple devint très belle
À son âge de demoiselle.
Petits et grands l'aimaient beaucoup,
Pour la bonté qu'elle exprimait.
Jamais personne ne la vit
Qui ne l'aimât aussitôt.
Plus on la voyait, plus on la regardait,
Et plus on l'aimait.
Et chaque jour grandissait sa beauté.
Et quand elle eut cinq ans passés
Et qu'elle sut bien converser
Le roi lui fit apprendre à lire.
On lui choisit une maîtresse
Qui venait de Chypre,
De la cité de Nicosie,
Où elle avait longtemps vécu ;
Elle connaissait bien les arts
Car son père était lettré
Et l'avait fait bien éduquer.
Elle fut amenée devant le roi.
On l'appelait Cyprienne
Pour ce qu'elle était née à Chypre.
" Approchez, Cyprienne, dit le roi,
Je vous confie ma fille.
Pour en faire l'éducation.
Vous aurez de l'argent et de l'or
Et également un bon salaire :
Vous serez dame de ma maison. "
Cyprienne répond modestement :
" Sire, qu'il en soit de mon salaire
Comme vous le souhaitez.
Je serai bonne maîtresse, soyez-en sûr. "

XX

(1023-1038)

Li rois en sa chambre demaingne
La maistresce et sa fille maingne
La pucele par la main prent
Et a sa maistresce la rent
Sipriaigne lait bien aprise
Et doctrinee en mainte guisse
De totes riens li aprenoit
Que pucele savoir devoit
De re[s]pondre et descouter
Souef et doucement parler
Et de gramaire li lissoit
La pucele bien aprenoit
En lissant trovoit es ators
Des grans batailles et damors
Mai a amors plus entendoit
Que as batailles ne faissoit
Le roi fait venir en sa chambre
Sa fille qu'il prend par la main,
Et il la confie aux soins
De sa maîtresse.
Cyprienne l'a bien éduquée
Et doctrinée, de mainte façon.
Elle lui a enseigné
Tout ce qu'une jeune fille doit savoir :
À écouter et à répondre,
À parler sagement et doucement.
Elle lui a également enseigné la grammaire
Et la jeune fille fut bonne élève.
Elle a lu dans les auteurs
Histoires d'amour et de batailles
Mais elle a porté plus d'intérêt
À l'amour qu'à la guerre.

 

XXI

(1039-1084)

La pucele ait .X. anz passez
De gramaire savoit assez
Mout estoit bele outre mesure
Onques si bele criature
Ne fut puels el mont ne davant
Li rois nen avoit plus anfant
De maintes terres i venoient
Halt home por li qui veoient
Mai ses peires ne le veloit
En son cuer pas ne li plaissoit
Sovent regardoit sa grandor
Et sa biate et sa quelor
Bien seit que cele welt amer
A poengnes len porait garder
Li rois i pansoit sagement
Car il lait amee forment
La maistresce avoit fait mander
Quelle vignet a lui parler
Sipriane li vint devant
Li rois li dist je vos comant
Et sor mamore vos deffant
De cheveliers de tote gent
Et de princes qui que il soient
Que romadanaple ne voient
Maistresce ma fille est mout bele
Tez poroit amer la pucele
Que je navroie pas loissir
Que jes peuse depertir
Atresi tost selonc amor
Ameroit un bas vavasor
Com un prince ou com un roi
Et si vos dirai bien por coi
Amor[s] nait de paraige cure
Non fait mies tot per droiture
Car asi com li livres dist
Naimmet pas bien cil qui eslist
Non est amor[s] mai truandisse
Fauce amor[s] de marcheandisse
Que seit que doner et que prent
De fine amor ne seit noient
Ma fille i vodroit tost entendre
Jai ne se(s) garderoit a prendre
La maistresce le roi entent
Que il dist voir veraiement
Ne por denier[s] ne por avoir
Ne la puet nes uns hons veoir
Quand elle eut dix ans passés,
De grammaire elle sut assez.
Elle était d'une beauté rare ;
On n'avait jamais vu
Si belle créature au monde.
Le roi n'avait pas d'autre enfant.
De toutes parts se pressaient
Les visiteurs pour la voir,
Mais son père se refusait
À satisfaire leur curiosité.
Souvent il admirait la beauté de sa fille
Et la délicatesse de son teint.
Il pensait alors qu'il lui serait bien difficile
De l'empêcher d'aimer à sa guise.
Comme le roi ne manquait pas de sagesse
Et qu'il aimait beaucoup son enfant,
Il fit demander la maîtresse
De sa fille pour lui parler.
Cyprienne vint à lui.
Le roi lui dit : " Écoute-moi bien !
Sur mon amour, je te défends
De laisser approcher, chevaliers,
Et princes, qui qu'ils soient,
De ma fille Romadanaple.
Maîtresse ! ma fille est belle
Et tel pourrait l'aimer
Que je ne réussirais pas
À éloigner d'elle.
Il se pourrait aussi qu'elle aime
Un petit seigneur,
Aussi bien qu'un prince ou un roi.
Et je vais bien te dire pourquoi :
Amour se moque de barnage
Et ne respecte pas les usages.
Et, comme on le dit dans les livres,
Celui qui aime ne choisit pas !
L'amour n'est pas une marchandise,
Une affaire de margoulins !
Qui ne connaît que le commerce
Ne sait rien de la fine amour.
Ma fille est curieuse d'apprendre,
Et ne saurait se protéger. "
La maîtresse entend bien le roi
Et sait qu'il dit la vérité :
Ni pour argent, ni pour aucun cadeau,
Un homme ne pourra la voir !

 

XXII

(1085-1128)

Mout estoit saiges hons li rois
Et si estoit assez cortois
Per proesce et per bernaige
Et per mervillous vaselaige
Fist per tot sa terre savoir
Qui vodroit sa fille veoir
Si le vingnet trois ans servir
Cheveliers qui vodrait ve[n]ir
A pertir vairat la pucele
Et baisserait la damoisele
Li rois li donrait largement
De son or et de son argent
Prinses et contes et marchis
I venoient datre[s] pais
Chascuns i venoit datre terre
Por pris et por honor conquerre
Cil qui trois anz avoit este
Si com ju ai davant conte
A pertir la dame veoit
Et la baissoit se il veloit
Et li rois li donoit assez
Argent et deniers moneez
Cil que la dame avoit veue
Teile honor avoit conseue
Com cil eust .II. chastiaus pris
Ou sous .II. cheveliers conquis
Per toz leus estoit alosez
Et sor toz atres honorez
La dame estoit prous et senee
Loing en aloit la renomee
Ele estoit plus fresche que rose
Ses peires la tenoit enclose
Li rois estoit bien asassez
Or et argent avoit assez
Et mout avoit bele moillier
Si estoit mout boens cheveliers
Sa fille forment li plaissoit
Tot avoit quanque il veloit
Et sa terre tenoit em paix
Del grant anui et de[l] grant faix
Que li venoit ne savoit mie
Por ce fet chascuns hons folie
Qui sorgoille por bone estance
Car chascuns hons est em balance
Le roi était un homme sage,
Et un esprit renommé,
Pour sa prouesse, sa courtoisie,
Sa grandeur et sa noblesse.
Il fit savoir, par tout le pays,
Que qui voudrait voir sa fille
Vienne le servir, trois ans durant ;
Qu'ensuite le chevalier pourrait,
À son départ, rencontrer la demoiselle
Et lui donner un baiser ;
Le roi le paierait largement
De son or et de son argent.
Princes, comtes et marquis
S'en vinrent alors de tous pays
Chacun accourut, de toute part,
Pour obtenir la récompense.
Celui qui avait servi trois ans,
Comme je viens de le dire,
Voyait la dame, à son départ,
Et l'embrassait, s'il le voulait.
Et le roi lui donnait encore
De l'argent et des deniers.
Celui qui avait vu la dame
S'en trouvait fort honoré,
Comme s'il avait conquis des châteaux,
Ou capturé des chevaliers.
En tous lieux il était célèbre
Et se voyait partout fêté.
La dame était sage et fine,
Sa renommée rayonnait au loin.
Elle était plus fraîche que rose
Et son père la tenait enclose.
Le roi était bien pourvu,
D'or et d'argent, il était riche
Et il avait une bien belle femme.
On le savait bon chevalier
Et il aimait beaucoup sa fille.
Il avait tout ce qu'il voulait
Et il tenait sa terre en paix.
Du grand malheur qui s'approchait
Il n'avait pas la moindre idée !
Il est bien fou celui qui se flatte
Et s'enorgueillit de son bien-être,
Car pour chacun le sort balance !

 

XXIII

(1129-1178)

Fortune viret tot le mont
Lun fet riche latre comfont
Et cil est mout fols que si croit
Tot le mont cerche et riens ne voit
A tez donet que ses veist
Je cuit que ansois lor tosist
Per tot escoutet mot ne sone
As uns tot et as atres done
Maint gentil cler[c] maint chevelier
Fet permi le mont mendier
Fortune met en halt estaige
Un vilain de petit paraige
Signor le fet de mainte gent
Puels quant fortune si reprent
Se li tot tot en mout poc dure
Puels si labat outre mesure
Avoir done por desevoir
Prime[s] fet joie puels doloir
Selui que tot fait pis assez
Que se jai ne li fust donez
Li vilains di(s)t et si a droit
Que cuers ne duelt que eus ne voit
As uns donet mout largement
Les atres paiet de noient
En demi jor ait si gaste
A cui ait .XXX. tans done
Quil nait a demain que despandre
Autrui que doner nes que prendre
Telz i ait cui done le soir
Que a matin le welt ravoir
Que a chief dun an ou de dous
Sont li sien don contralious
Ne volt pas son avoir laissier
Si com je dis a comencier
Quil nel despenst con ne len por(s)t
Ou a la vie ou a la mort
Le laisset cil que lait garde
Telz le despent ne len seit gre
Lavoirs remaint quant il sen va[it]
Fortune fet seu que li plaist
Seu fet fortune cui que cost
As uns done et as atres tot
Mai ne fet pas per tot droiture
Fols est qui met en li sa cure
Li rois phelis avoit done
Or et argent a grant plante
Et si tenoit em paix sa terre
Que nus hons ne len faissoit guerre
Or nel welt pas issi mener
Fortune de lui welt juer
Fortune se joue de tout le monde
Elle fait l'un riche et l'autre pauvre.
Bien fou celui qui s'y fie :
Il court partout, sans rien trouver.
Fortune donne à qui elle veut
Et reprend aussi vite.
Fortune écoute et ne dit rien,
À l'un elle ôte, à l'autre elle donne.
Maint gentil clerc, maint chevalier
Elle a contraints à mendier.
On voit Fortune faire le succès
D'un vilain de petit parage,
Dont elle fait un riche seigneur.
Puis quand Fortune se reprend,
Elle retire tout, en peu de temps,
Et le laisse dans le désarroi.
Fortune donne pour reprendre,
Elle fait la joie puis la douleur ;
Et elle dépouille ses élus
Après les avoir honorés.
Le vilain dit, bien justement,
Que rien ne manque qu'on ne voit pas.
Elle donne aux uns très largement,
Et aux autres rien du tout,
Elle peut gâcher, en un seul jour,
Tout ce qu'elle a donné en trente
Au malheureux qui, tout d'un coup,
N'a plus rien à donner ni à prendre !
Elle donne parfois le soir
Ce qu'au matin elle veut reprendre,
Ou elle attend un an ou deux
Pour récupérer son avoir.
Elle ne veut pas faire de cadeau,
Comme je l'ai déjà dit plus haut,
Qu'on ne dépense ou qu'on emporte.
Ou à la vie, ou à la mort,
Elle délaisse celui qui amasse
Et ne sait gré à qui dépense,
Dont l'avoir reste quand il s'en va.
Fortune fait ce qu'il lui plaît.
Elle se moque de ce qu'il en coûte :
Elle donne aux uns, enlève aux autres
Sans respect pour la justice :
Bien fou celui qui lui fait confiance !
Le roi Philippe a distribué
Or et argent en quantité ;
Il entretient sa terre en paix
Et nul ne lui cherche querelle.
Mais son destin va basculer
Car la Fortune est infidèle.

La phalange macédonienne

 

XXIV

(1179-1290)

Camdiobras li rois dongrie
Uns hons mout fel de male vie
Juscai danubion sens doute
Tenoit cele contree toute
I)anubions est uns fluns grans
Raides et hidous et corrans
Ongrie part et les grezois
Qamdiobras en estoit rois
Uns hons mout orguillous et fiers
Et si estoit boens cheveliers
Quant oit dire la novele
Que la fille a roi iert si bele
Con ne pooit en nule terre
Tant bele trover ne porquerre
Per le consoil de son bernaige
La welt querre per mariaige
Il estoit mout de pute part
Quevoitisse lesprent et art
Et li dist que icele terre
Poroit avoir le roi conquerre
Se il pooit la fille avoir
Del peire ferait son voloir
Quatre contes fist apaler
Que il vignent a lui parler
Gelfon matroe meleain
Le quart nomerent sidoain
Gelfus estoit dus dalemaigne
Matroe coens de terre estrainge
Que li rois avoit conquesue
La terre avoit nom macemue
Meleains fut dus de bolgrie
Del roi tenoit la signorie
Sindemias dongrie estoit
Tote sonor del roi tenoit
Quant [il] oient le (co)mandement
A roi en vont isnelement
Davant lui vienen[t] el palaix
Li rois dist a toz faites paix
Desi a phelipople irois
Signor se lor a dit li rois
Dites moi phelipon le roi
Quil prangnet sa terre de moi
Si vignet kerre lomenaige
Ou ait maint baron de paraige
Il ait une fille mout bele
Dont jai oie la novele
Si la wel avoir a moillier
Il ne la puet muelz emploier
De .V. roiames iert clamee
Dame quant ele iert queronee
Del mien et del sien cest avis
Et de trois que jen ai conquis
Se il la done son signor
Onque[s] mais nen ot tant donor
Sa biate me fait foloier
La terre me fait abaissier
Mai se il de riens vos balaie
Por destorber que je ne laie
Que il soloit estre mout fiers
Et si est mout boens cheveliers
Mai se devien[t] por un lieon
Que il ossist en traisson
Cudet com le doie doter
Cil veloit contre moi parler
Lai en meismes sa mason
Le metroie je em prison
Se ne fet seu que je li mant
Et per vos et per mon comant
Dites li bien que jel defi
Vers moi ne troverait merci
Jai nen istrai de son pais
Davant que laie mort ou pris
Contre moi ne puet il guerir
Se per mer ne sen welt foir
De gresce et de masidone
Lestuet aler em babilone
Alez dites li mon mesaige
Cil prangnent congie del barnaige
Et si ont pris del roi congie
Mout se sont bien apparillie
Chascuns avoit mout bel hernois
Bien semblent messagier a roi
Et si avoit .X. cheveliers
Chascuns estre les escuiers
Il ont danubion pasce
De latre part sont arive
Tant chevacherent per vertu
Que a nueme jor sont venu
A phelipople la cyte
Ansois quil soient ens entre
Ont acorde lor parlement
Keix parleroit premierement
Entre[l]s dient que meleains
Parou(s)t a la cort premerains
Por ce que de bolgrie estoit
Et le lengage muelz savoit
Aiques conissoit del bernaige
Et si savoit muelz le lengaige
Ensi sont entrelz acorde
Puels entrerent en la cyte
Li messaige sen vont parlant
Permi les rues chevachant
Tant que el palaix sont venu
Illuec sont a pie descendu
Li donzel as estriers saillirent
Que les chevalx per les frains tindre[n]t
Le roi troverent el palais
Et des cheveliers tot le mais
Iluec ierent tuit li baron
Le geu esgardent dun lyeon
Qui avec un leupart juoit
Li rois meismes lesgardoit
 

Camdiobras, le roi de Hongrie,
Un méchant sire, de mauvaise vie,
Régnait en maître sur la contrée
Qui s'étend aux bords du Danube,
Large fleuve, rapide et sauvage,
Aux eaux tumultueuses,
Qui sépare la Hongrie de la Grèce.
Camdiobras en était le roi.
C'était un homme orgueilleux et fier,
Au demeurant bon chevalier.
Quand il entend dire, un jour,
Que la fille du roi Philippe est si belle
Qu'on ne peut nulle part
En trouver de pareille,
Il prend conseil de son barnage
Et la demande en mariage.
C'est un homme de vile engeance
Dont la cupidité dévorante
Lui souffle que le royaume du père
Pourrait bien lui revenir :
S'il réussit à épouser la fille,
Il saura bien dompter le père !
Il fait venir à lui quatre de ses comtes
Pour leur parler de son projet :
Gelfon, Matroé, Mélain,
Et le quatrième qui se nomme Sidoain.
Gelfon est duc d'Allemagne,
Matroé, comte d'une terre lointaine
Que le roi a conquise
Et qui s'appelle Macémue.
Mélain est duc de Bulgarie ;
Il tient sa seigneurie du roi.
Sidoain, quant à lui, vient de Hongrie
Et tient tout son honneur du roi.
Dès qu'ils en reçoivent l'ordre,
Ils viennent aussitôt
Se présenter au palais.
Le roi leur dit : " Paix à vous !
Vous allez vous rendre à Philippople. "
Puis il poursuit :
" Vous direz, de ma part, au roi Philippe
De venir me rendre hommage,
Comme un baron de mon parage,
Car il tient sa terre de moi.
On dit qu'il a une fille très belle,
Et j'ai entendu parler d'elle.
Je veux en faire ma femme ;
Il ne saurait mieux l'employer.
Elle sera dame de cinq royaumes,
Quand elle sera couronnée reine,
Du mien, du sien, bien sûr,
Et de trois autres que j'ai conquis.
S'il la donne à un vassal
Elle n'en aura pas autant d'honneur.
Sa beauté me rend fou,
Et me jette à ses pieds.
Mais s'il élude ma demande,
Pour empêcher que je ne l'aie,
Il lui faudra être bien fier
Et prouver qu'il est bon chevalier
—Voire, se transformer en lion !
Car s'il ose ainsi me trahir,
Qu'il se méfie de ce qu'il lui arrivera !
S'il s'oppose à ma volonté.
Je le ferai prisonnier,
Dans sa propre maison.
S'il refuse de se soumettre à la demande
Que je lui fais par votre ambassade,
Dites-lui bien que je le défie
Et qu'il n'attende pas de moi merci !
Je ne quitterai pas son pays
Avant qu'il ne soit mort ou prisonnier.
Il ne saurait m'échapper,
Sinon à s'enfuir par la mer,
Qui baigne Grèce et Macédoine,
Pour rejoindre Babylone.
Allez, dites-lui mon message. "
Ils prennent alors congé,
Du roi et de son barnage,
Puis ils se préparent soigneusement.
Chacun choisit son plus beau harnois ;
Ils semblent bien messagers de roi.
Chacun mène dix chevaliers
Outre ses propres écuyers.
Puis ils s'en vont traverser le Danube
Pour rejoindre l'autre rive.
Ils ont tant chevauché
Qu'ils sont arrivés le neuvième jour
À Philippople, la capitale.
Avant d'entrer dans la ville,
Ils se mettent d'accord
Sur qui parlera en premier.
Ils conviennent que Mélain
S'avancera en tête, à la cour,
Parce qu'il est né en Bulgarie
Et en possède mieux le langage.
Il connaît un peu le barnage
Dont il sait bien parler la langue.
Ils se sont ainsi mis d'accord
Avant d'entrer dans la cité.
Ils ont traversé la ville,
En chevauchant parmi les rues,
Jusqu'aux abords du palais.
Puis ils sont descendus de cheval
Et ils en ont confié les rênes
À leurs écuyers.
Ils trouvent le roi dans son palais
En compagnie de ses chevaliers.
Il y a là tous les barons
Qui observent le jeu d'un lion
Que taquine un léopard.
Le roi lui-même s'en amuse.


 

XXV

(1291-1364)

El palais entrent li messaige
Si ont salue le barnaige
Cil ne sont pas vilain ne mu
Bien lor ont rendu lor salu
Chascuns est encontre levez
Les messaiges ont honorez
Meleains sot bien le grezois
Lai est alez ou iert li rois
Et sui compaignon asiment
Vont apres lui mout belement
Li dus davant le roi ala
Et en grezois le salua
Calimera vasilio
Li rois respont certis calo
Iseu welt dire em fransois
Que boen jor eusse(nt) li rois
Et seu que il a respondu
Vuelt dire bien soies venu
Meleains fut davant le roi
Sire fet il entent a moi
Et tes barons fai escouter
Seu que moras issi conter
On nos a si tramis a toi
Mai tu ne seis ancor por coi
Or entent bien si le savrais
Rois mes sires camdiobras
Qui est rois et sires dongrie
Li muedres qui or soit en vie
Te mandet que laille[s] servir
Se tu wels de samor joir
Et si prendrais de lui ta terre
Ja mais ne ten ferait nus guerre
Quant avrais fet de li signor
Ta fille prendrait a oissor
Bien iert ta fille mariee
Quant a ton signor iert donee
.V. roiame len servirant
Bien seront riche li enfant
Trois roiames ait conquesus
Et del tien iert li rois vestus
Li sinquimes iert de hongrie
Ta fille avrait grant signorie
Sa biate le fait abaissier
Et por samor welt foloier
Mout avrait mal grei de sa gent
Quant la fille son home prent
Se tu fais seu que il comande
Ensi com per nos le te mande
Et toi et tes homes afie
Se tu nel fais il te defie
Contre lui ne porais guerir
Se per mer ne ten wels foir
Mout per len dois savoir boen gre
Quant il tait tant quite clame
En atres terres conqueroit
De cesti ne li sovenoit
Or ne welt il que plus tescondes
Mai que en sa cort li respondes
Se tu nel fais de ton pais
Nistra il tant quil tavrait pris
Quant ta terre serait gastee
Et ta gent morte et afolee
Ta fille avrait per force prise
Puels ferait del tot a sa guisse
Sire se tu ne fais seu tot
Que je te conte mot a mot
Per foi il dist ancor sordois
Que jai ne vairais quatre mois
Quil te tendrait en sa maison
Et si vilment com un garson
Se te mandet camdiobras
Pren consoil que tu re[s]pondras
Nos nos en devons retorner
Ni osons gaires demorer
Les messagers entrent au palais
Et saluent la cour des barons.
Ceux-ci ne sont ni rustres, ni muets,
Et leur rendent bien leur salut ;
Chacun se lève à leur encontre,
Pour honorer les messagers.
Mélain, qui sait parler le grec,
S'avance vers le roi,
Suivi de ses compagnons
Qui l'entourent bellement.
Le duc vient devant le roi
Et le salue en grec :
" Calimera, vasilio ! "
Le roi répond : " Certis calo ! ".
Ce qui signifie en français :
" Je souhaite le bon jour au roi !"
Et la réponse veut dire :
" Soyez les bienvenus ! "
Mélain prend la parole :
" Sire, fait-il, écoute-moi
Et dis à tes barons de prêter l'oreille
À ce que je vais te dire,
Et qu'on m'a chargé de te transmettre.
Tu te demandes de quoi il s'agit ?
Écoute bien, tu vas savoir :
Mon seigneur, le roi Camdiobras,
Qui est roi et seigneur de Hongrie,
Le meilleur homme qui soit sur terre,
Te demande d'aller le servir,
Si tu souhaites son amitié.
Et tu prendras de lui ta terre,
Et jamais il ne te fera la guerre.
Quand tu en auras fait ton seigneur
Il prendra ta fille pour femme.
Elle sera bien mariée.
Quand tu l'auras donnée à ton seigneur
Elle sera reine de cinq royaumes.
Ses enfants seront bien riches.
Mon maître a conquis trois royaumes
Auxquels s'ajoute le tien.
Et le cinquième est celui de Hongrie.
Ta fille aura grande seigneurie.
Sa beauté jette le roi à ses pieds :
L'amour l'a rendu fou !
Il serait vraiment bien fâché
D'apprendre qu'elle en épouse un autre.
Si tu fais ce qu'il commande
Et que par nous il te demande
Sois sûr de sa loyauté ;
Mais sinon, gare ! il te défie.
Tu ne pourras pas te protéger de lui,
Sauf à t'enfuir au-delà des mers.
Tu dois lui savoir gré
De t'avoir si longtemps laissé quitte.
Il était occupé à d'autres conquêtes
Et ne se souvenait pas de celle-là ;
Il ne veut plus que tu lui échappes
Mais souhaite que tu rejoignes sa cour.
Si tu refuses, il envahira ton pays
Et te fera prisonnier,
Non sans avoir dévasté ta terre,
Et massacré tes gens.
Ta fille sera prise de force,
Il en usera à sa guise.
Sire, si tu ne fais pas ce que je te dis,
Ce que je t'explique, mot pour mot,
Écoute bien ce qui arrivera :
Il ne passera pas quatre mois
Avant qu'il ne te fasse prisonnier,
Vilement, comme un garnement.
Voilà ce que te fait savoir Camdiobras.
Prends conseil avant de lui répondre,
Nous devons, quant à nous, retourner,
Nous ne pouvons guère demeurer ".

 

XXVI

(1365-1404)

Signor se lor a dit li rois
Que mout iert saiges et cortois
As ostez en irois hui mais
lluec vos esterois em paix
Illuec vos faites aaissier
Que las iestes de chevachier
A ma gent me consillerai
Et a demain vos respondrai
Damians les en fist mener
Et fist le maingier atorner
Et si les fist bien aaissier
De bien boivre et de bien maingier
Bien fist aaissier les vasaus
Et bien aaissier les chevalx
A lostel sont li compaignon
Et li rois et tuit li baron
Remeistrent el palais parlant
Ni ot pas femes ne anfans
Ainz furent chevelier mout saige
Prince et conte de halt parage
Li chevelier sont demande
Qui estoient en la cyte
Quant furent venut el palais
Li rois dist a toz faites paix
Escoutez seu que dire wel
Assez avez oit lorguel
Les manases les felonies
Que me mandet li rois dongrie
Vuelt que de lui prengne monor
Ains mais certes noi ge signor
Ma fille quiert si me manasce
Dites que volez que jen fasce
Per vos en vodrai esploitier
Ou del fere ou del lessier
Entre vos em parlez ensemble
Chascuns die seu quil len semble
A une part sen sont ale
Le seneschal ont apale
Si comanserent la parole
Luns la dist saige latre fole
" Seigneurs, leur a répondu le roi,
Qui était sage et fort courtois,
Aujourd'hui vous êtes mes hôtes ;
Vous serez ici en paix,
Prenez vos aises,
Car vous êtes las de chevaucher.
Je prendrai conseil de mes gens
Et je vous répondrai demain. "
Damien emmena les visiteurs,
Il leur fit préparer à manger.
Il leur dit de prendre leurs aises,
De bien boire et de se restaurer ;
Il veilla à leurs compagnons
Et fit également soigner les chevaux.
Tandis que la troupe s'installait,
Le roi et tous les barons
Rentrèrent dans le palais pour débattre.
Il n'y avait là femmes, ni enfants
Mais des hommes de grande sagesse,
Princes et comtes de haut parage.
On fit venir les chevaliers
Qui se trouvaient dans la cité.
Quand tous furent au palais,
Le roi leur dit : " Paix à vous !
Écoutez ce que j'ai à vous dire :
Vous avez bien compris la morgue,
Les menaces et les félonies
Que me manifeste le roi de Hongrie :
Il veut que je prenne de lui mon honneur.
Je l'ai bien entendu, messires !
Il veut ma fille et me menace.
Dites-moi ce que je dois faire,
Quelle décision je dois prendre :
Me soumettre ou bien m'insurger ?
Parlez-en entre vous,
Que chacun dise ce qu'il lui en semble. "
Ils se retirent alors
Et font appeler le sénéchal.
Puis tous ensemble ils s'interrogent
Sur la plus sage décision à prendre.

 

XXVII

(1405-1456)

Li uns dist que lomaige fasce
Latres dist que jai deu ne plasce
Que jai mes sires ait signor
Ne que datrui tignet sonor
Li atres dist il avrait guerre
Cist rois li gasterait sa terre
Li atres dist si ce deffande
Sore li ast ou si latande
Entrels avoit mout grant content
Li rois el palais les atent
Damians sen est irascus
Cest davant le roi revenus
Sire dist il or mescoutez
Vos homes avez si mandez
De lor conseil avez mestier
Et il vos doient consillier
Sire fet il je me mervoil
Quentrels contandent de consoil
Li uns dist un latres dist eil
Li messagier sont a lostel
Respondre lor devez demain
Prenez conseil boen et sertain
Je sui dels toz plus fols assez
Se le mien consoil en creez
Tant que vos naies cop eu
Ou cop donei ou reseu
Ne li ferois vos homenaige
Se croire volez mon coraige
De cheveliers avez assez
Si les avez mout sejornez
Tant ont dormit que tuit son[t] gras
Onques darmes ne furent las
Or essaies quel poront fere
De jeuner ou de mal traire
Faites vostre terre fornir
Et cytez et chastels garnir
Mandez en estrainge pais
Et por parans et por amis
Et si lor donez le tresor
Les pailes et largent et lor
Si remandez por vostre frere
Vostre feme mandest son peire
Mandez em pulle en toscainne
Per tote la terre romaingne
Ma(l)taquas le duc dalbanie
Medon le roi desclabonie
Fragon qui est rois de persie
Sachies quil ne vos fadrait mie
Tant avres cheveliers et gent
Folx iert li rois cil vos atent
Ne croi quil vos atende mie
Que muelz savrait muelz vos en die
L'un dit : " Qu'on lui fasse hommage ! "
L'autre : " À Dieu ne plaise
Que jamais notre sire se soumette,
Ni que d'un autre il tienne son honneur ! "
Un autre encore : " S'il lui fait la guerre,
Ce roi lui dévastera sa terre. "
Et un autre : " Qu'on se défende !
Soit qu'on l'attaque, soit qu'on l'attende. "
Il s'est élevé entre eux un vif débat
Tandis que le roi attendait au palais.
Damien finit par perdre patience
Et se rend auprès du roi :
" Sire, dit-il, écoutez-moi :
Vous avez fait appeler vos hommes
Car vous avez besoin de leur conseil,
Et qu'ils vous le doivent.
Sire, poursuit-il, je m'étonne, à vrai dire,
Qu'entre eux ils se disputent ainsi :
L'un dit ceci, l'autre cela.
Les messagers sont à l'auberge
Qui attendent votre réponse.
Vous avez besoin d'un vrai conseil
Et non de toutes ces jacasseries !
Si vous en croyez mon avis,
Tant que vous n'aurez
Ni donné, ni reçu aucun coup,
Vous ne lui rendrez pas hommage.
Si vous voulez mon sentiment.
Vous avez bien assez de chevaliers
Qui sont dispos et préparés,
Reposés et bien gras,
Impatients de prendre les armes.
Choisissez parmi tous ces hommes
Les plus aptes, au jeûne et au combat,
Organisez la défense de votre terre
De vos châteaux et de vos cités
Envoyez à l'étranger
Vos parents et vos amis.
Confiez-leur votre trésor,
Les soies, l'argent et l'or,
Qu'ils le remettent à votre frère.
Puis confiez votre femme à son père.
Mandez vos messagers en Pouille,
En Toscane, et en terre romagne,
À Maraquas, duc d'Albanie,
À Médon, roi d'Esclavonie,
Et à Fragon, le roi de Perse ;
Personne ne vous fera défaut !
Vous aurez tant de gens et de chevaliers
Que bien fou celui qui vous cherchera
Et osera vous provoquer !
Qu'il parle, celui qui a mieux à dire ! "

 

XXVIII

(1457-1598)

Cel consoil ont tuit creante
A tel desplaist qui la loe
Li rois dist ensi iert il fait
Ja mais nen tendrons atre plait
Li rois lor dist oez signor
Je vos deffent bien sor honor
Que nus as messagiers ne die
Mal ne anui ne vilonie
Mai que riens savrait que lor plaisse
Se faire le seit si le fasce
A tant si la li rois lessie
Et si lor ait donei congie
A lor ostez en vont em paix
Et li rois remeist el palaix
En sa chambre sen est entrez
O lui ses cheveliers privez
Le seneschal et de ses drus
Avoit avec lui retenus
Tote nuit faissoit bries escrire
Puels les fet seeler en sire
Li seneschalx que mout fut saiges
Ait bien atornez les messaiges
Mout furent bien apparillie
Per meir a cheval et a pie
Les envoia vers ses amis
Per toz les estrainges pais
Li rois sen vet un poc jesir
Mais il ne pot onques dormir
En tant que li rois se dormoit
De son peire que mors estoit
Est avis que davant lui vient
Sespee nue en sa main tient
Fierement lait a raison mis
Phelipes ies tu mors ou vis
Jai sui ge mandianz tes peires
Fils a putain(s) mavais licheires
Ainz de ma terre noi signor
For[s] deu del ciel le criatur
Naies pas paor de cest roi
Uns povres hons vendrait a toi
Il iert assez de grant paraige
Et si avrait ton heritaige
En ta cort croistra per largesce
Et si avrait si grant proesce
Que assez avrait compaignons
De cheveliers et de barons
Mout taiderait per bone foi
Vanjance te ferait del roi
En champ per armes le prendra
Et a ta cort le te rendra
Per le poing le te rendrait pris
Puels iert sires de cest pais
Saiches que il ferait del roi
Seu quil cuidet fere de toi
Li rois li ferait homenaige
De selui fai ton mariage
Il serait rois des rois clamez
Ne te puis dire ses bontez
Que je men voix li rois sesvelle
De la vission se mervelle
Le seneschal ait demande
Tot en ordre li a conte
Iseu que il avoit veu
Li seneschalx ait respondu
Sire fet il en ceste honor
Nos trametrait deus tel signor
Qui a toz jors vos servira
Et romadanaple prendra
Servirait vos en vostre vie
Et puels avrait grant signorie
Li jors sen vient la nuit prent fin
Sui home vienen[t] a matin
Li rois est de son lit levez
Bien cest vestus et atornez
De biaus garnemens et de bons
El palais vint a ses barons
Li messagier se sont levei
Quant virent del jor la clarte
I[l] font les chevalx enceler
El palaix vont a roi parler
Li conte vont entriaus parlant
Li dus meleains ast avant
Le roi truevent entre sa gent
Salue les ont belement
Li baron sont contrels leve
Si com li rois lot comande
Honor lor firent et salu
Lor(s) ait chascuns per soi rendu
Li dus meleains dist a roi
Sire savoir velons de toi
Que tu manderais mon signor
Vuels tu sa guerre ou son amor
Ferais tu seu quil ta mande
Ensi com je le tai mostre
Rois vuels li(s) tu faire homenaige
Li rois respont nen ai coraige
Vuels li(s) tu ta fille doner
Ne la vuel ancor marier
Don di por coi que je ne vuel
Li rois la quiert trop per orgoil
Cil la querist en atre guisse
Bel me fust que il leust prisse
Il la me quiert a dessonor
Ju aim muels amin que signor
Meleains dist assez ais droit
Je cuit bien que muelz te vendroit
Sertes il seroit mout grans tors
Se por tant ieres pris ne mors
Et je vodroie muelz lamor
Et de vos et de mon signor
Mout nos ais belement servis
Et herbergies per ta merci
Certes mout est ta cort loiaus
Mout est prodons tes seneschalx
En ta cort nai ge pas veu
Chevelier jone ne chanu
Que por anui ne por folie
I ait respondut vilonie
Ainz nos ont servis bonement
Ainz mais ne vi si loia[l] gent
Quant nos fumes ier main venu
Assez ierent et mat et mu
Bien ont chaingie le lor coraige
Des quil oirent le messaige
Que or les voi toz envoissier
Et chanter et rire et juer
Anuit ais messaiges tramis
A tes parans a tes amis
Tel bruit avoit per la cyte
Des messaiges qui sont ale
Que nos ne poions dormir
Cil que vendront iront servir
Le roi por toi et lomenaige
Li rendront et le mariage
Signor fet li rois je ne sai
Moi ont il mis en grant esmai
Se ma terre ne puis tenir
Per meir men estovrait foir
Sire fet meliainz a dei
Comandons toi et le barnei
Mout volantiers te serviroie
Se ja mais pooir en avoie
Tous ont loué son propos,
Même ceux qui ne partagent pas son avis.
Le roi dit : " Ainsi sera-t-il fait ;
La cause est jugée. "
Le roi ajoute : " Oyez, seigneurs,
Je défends bien, sur mon honneur,
Que personne ose dire aux messagers
Aucun mal, ni aucune vilenie,
Et rien qui leur déplaise.
Que chacun se comporte ainsi ! "
Puis le roi les a quittés
Après leur avoir donné congé.
Chacun rentre chez soi en paix
Et le roi dans son palais.
Il pénètre dans sa chambre,
Entouré de ses proches,
Du sénéchal et des confidents,
Qu'il a retenus près de lui.
Toute la nuit, il dicte des lettres,
Puis il y fait apposer son sceau.
Le sénéchal, homme avisé,
A su rédiger les messages
Et les tourner au mieux.
Par mer, à cheval et à pied,
Il les envoie à ses amis,
Vers tous les pays étrangers.
Puis le roi s'en va reposer
Mais il a du mal à dormir.
Et pendant son sommeil
Il voit se dresser devant lui
Feu son père
Qui brandit une épée nue
Et le tance fièrement :
" Philippe, es-tu mort ou vif ?
Je suis, ton père, Mandian !
Fils à putain, maudit voyou !
Je n'ai jamais eu d'autre seigneur
Que le Dieu du Ciel, le Créateur.
N'aie pas peur de ce roi !
Il viendra bientôt à toi un pauvre hère,
Qui est né de souche noble
Et deviendra ton héritier.
Il fera sa place dans ta cour.
Sa bravoure et ses prouesses
Attireront à lui beaucoup de compagnons,
Des chevaliers et des barons.
Il t'aidera, de bonne foi,
À te venger du mauvais roi.
Il le vaincra, au combat,
Et le livrera à ta cour.
Il le mettra à ta merci,
Puis il sera seigneur de ce pays.
Sache qu'il fera du roi vaincu
Ce que l'autre voulait faire de toi :
Il l'obligera à te rendre hommage.
Puis il épousera ta fille
Et sera proclamé roi des rois.
Je ne peux t'en dire plus
Car déjà je m'en vais. "
Le roi s'éveille tout esbaudi de sa vision.
Il appelle le sénéchal
Et lui fait alors le récit
De ce qu'il a rêvé.
Le sénéchal lui dit :
" Sire, c'est un honneur
Que Dieu nous fait de nous envoyer
Ce seigneur qui pour toujours vous servira
Et qui épousera Romadanaple.
Il vous servira toute votre vie
Puis il aura grande seigneurie. "
Le jour s'en vient, la nuit prend fin,
Ses hommes viennent au matin :
Le roi se lève de son lit,
Puis il se vêt et se pare richement,
De beaux et bons habits ;
Il rejoint ses barons au palais.
Les messagers se sont levés
Dès qu'ils ont vu poindre le jour.
Ils ont fait seller leurs chevaux,
Et sont venus au palais du roi.
Les comtes discutent entre eux,
Le duc Mélain est à leur tête.
Ils trouvent le roi au milieu de ses gens
Et le saluent poliment.
Les barons se sont levés
Et, suivant l'ordre du roi,
Ils rendent honneur et salut
À chacun selon son rang.
Le duc Mélain dit au roi ;
" Sire, nous voulons savoir de toi
Ce que tu réponds à mon seigneur.
Veux-tu la guerre ou son amour ?
Feras-tu ce qu'il te demande
Comme je te l'ai rapporté ?
Roi, veux-tu lui faire hommage ? "
Le roi répond : " Je ne le veux pas.
– Veux-tu lui donner ta fille ?
– Je ne souhaite pas qu'elle se marie.
– Dis-nous pourquoi !
– Votre roi la veut par orgueil ;
S'il l'avait demandée d'une autre façon,
J'aurais été heureux qu'il la prenne.
Mais il la demande pour son déshonneur ;
Je préfère un ami plutôt qu'un seigneur. "
Mélain répond : " C'est ton droit, bien sûr !
C'eût été mieux, sans doute.
Mais il serait dommage
Que tu y laisses la vie ou la liberté.
Et j'aimerais bien garder l'amour
Et de toi et de mon seigneur.
Tu nous as bellement accueillis
Et généreusement hébergés.
Ta cour est certes bien loyale ;
Et tes sénéchaux sont des gentilshommes.
Je n'y ai pas vu de chevalier
Ni jeune, ni vieux,
Qui par colère ou par folie
Ait proféré une vilenie.
Ils nous ont servis bonnement :
Je n'ai jamais vu gent si loyale.
Notre venue, hier matin,
Les a trouvés consternés et muets :
Puis ils ont changé de sentiment
Dès qu'ils ont appris ta décision ;
On les a vus alors se réjouir
Et chanter, rire et jouer.
Dès que tu as envoyé tes messagers,
À tes parents, à tes amis,
Il y a eu tant de tapage,
Autour de leur départ,
Que nous ne pouvions dormir.
Ceux qui viendront le feront pour toi,
Pour te servir, pour leur hommage,
Et en vue du mariage.
– Seigneurs, fait le roi, je ne sais que dire ;
Tout cela me trouble beaucoup :
Si je ne puis défendre ma terre,
Il me faudra fuir par la mer...
– Sire, fait Mélain, que Dieu vous garde,
Toi et tes barons.
Je te servirai bien volontiers
Si jamais j'en ai le loisir. "

 

XXIX

(1599-1658)

Li rois lor dist signor per moi
Dites camdiobras le roi
Il mait mande defiement
Et a grant tort et por noient
Ainz que je li lais masidone
Vairait de seus de babilone
Meleainz dist sire per foi
Seu que vos manderois a roi
Dirai ge bien por vostre amor
Et por moi et por mon signor
Li messaige prangnent congie
Li cheval sont apparillie
Il monterent et si sen vont
Permi la cyte contremont
Fors sont issut de la cyte
Et si se sont achamine
Li conte firent lor jornees
Permi les estrainges contrees
Tant vont per le chamin batu
Qua danubion sont venu
Le flun(c) passent en une neif
De latre part sont arive
A terre traient lor hernois
Si monterent es palefrois
A magerone sa cyte
Ont li conte le roi trove
Illuec estoit et sui baron
Li quatre conte compaignon
Dessendent a palais tot droit
Li rois camdiobras les voit
Dist lor venez avant baron
Dites moi del roi phelipon
Ferait il de grei lomenaige
Dist meliains le mariaige
Ne lomenei ne ferait mie
Ansois le tient a grant folie
Sire mout est grans ses barnaiges
Per ses amins tramet messaiges
Cuide cil dons de moi deffendre
Il ne croit quel voillies atandre
Se vos li eussies done
Mil mars queussiens lai porte
Ne feissies tant lie sa gent
Com furent del defiement
Ainz mais ne vi cort si loial
Mout i ait un boen senesehal
Tuit faissoient nostre plaissir
Mout nos savoient bien servir
Per foi sire se men creez
Jai niert per vos mais defiez
Mandez li salus et amors
Vos i avrez mout grant honor
Ainz avrez sa fille et sa terre
Per paix que vos naies per guerre
Li rois ot le duc meleain
De quanque il dist tient en vain
Cil fust tez hons que il osest
Mout laidement laraisonest
Seu que pensa ne dissoit mie
Ains cella bien sa felonie
Le roi leur dit : " Seigneurs !
Dites, de ma part, à votre roi,
Qu'il m'a lancé un défi,
Sans raison et pour rien.
Avant qu'il prenne la Macédoine,
Il verra ceux de Babylone ! "
Mélain dit : " Sire, par ma foi,
Je dirai cela fidèlement à mon roi,
Par amour pour vous,
Et pour mon seigneur. "
Les messagers prennent congé,
Et leurs chevaux sont amenés.
Ils montent en selle et s'éloignent
À travers la cité.
Puis ils franchissent les remparts.
Et, chemin cheminant,
Par les terres étrangères,
Et le long des sentiers battus,
Les comtes enchaînent les étapes,
Jusqu'au fleuve du Danube.
Ils traversent le fleuve sur un bateau,
Pour rejoindre l'autre rive,
Puis récupèrent leur équipage
Et se remettent à chevaucher.
Enfin ils rejoignent leur roi,
À Magerone, dans sa cité.
Il est là avec ses barons.
Les quatre comtes chevauchent
Tout droit jusqu'au palais.
Le roi Camdobrias les voit
Et leur dit : " Venez vers moi, barons,
Dites-moi si le roi Philippe
Me fera de bon gré son hommage ? "
Mélian lui répond : " Il ne fera
Ni le mariage, ni l'hommage,
Car il les tient pour grande folie.
Sire, son barnage est grand,
Il a alerté ses amis.
– Il ne me craint donc pas ?
– Il n'espère rien de vous !
Si vous nous aviez confié mille marcs,
Pour lui en faire présent,
Vous n'auriez pas eu plus de succès
Qu'en le défiant !
Je n'ai jamais vu de cour plus loyale,
Ni de meilleur sénéchal.
Tous cherchaient à nous faire plaisir,
Et ne savaient comment nous servir.
Ma foi, sire, si vous m'en croyez,
Vous ne chercherez pas à le défier.
Envoyez-lui votre salut et votre amitié,
Vous en retirerez de l'honneur.
Vous n'aurez sa fille et sa terre,
Que par la paix, non par la guerre. "
Le roi écoute ce que dit le duc
Mais il n'en tient pas compte.
C'est un homme si retors
Qu'il fait semblant d'approuver
Et ne dit rien de ce qu'il pense,
Pour bien cacher sa félonie.

 

XXX

(1659-1684)

Camdiobras soudaignement
Ainz que li rois eust sa gent
Entrait en gresce si forfist
Et viles et chastiaus i prist
La guerre comensait a tort
Dont maint chevelier furent mort
Rois phelipons se deffendoit
O tant de gent com il avoit
Damians deffendoit la terre
Camdiobras faissoit grant guerre
Mainte fois passoit en hongrie
La terre trovoit bien garnie
Si i prenait avoir assez
Et es chastiaus et es sitez
Si lairons des .II. rois a tant
Si vos dirons dun atre avant
Dont li contes est conronpus
Que primes nen fut menteus
Se fut li muedres des millors
Des rois et des empereors
Que en cel tens ierent en terre
Por pris et por honor conquerre
Mai on ne le poroit savoir
Qui ne[l] conteroit doir en oir
Nen serait listoire seue
Por ce nen est pas conronpue
Camdiobras, soudainement,
Avant que le roi ne reçût de l'aide,
Entra en Grèce, violemment,
Et s'empara des villes et des châteaux.
Il engageait ainsi une guerre injuste
Où maint chevalier devait trouver la mort.
Le roi Philippe se défendit
Avec l'aide de tous les siens.
Damien dirigeait la manœuvre,
Face aux menées de Camdiobras,
Qui mainte fois retourna en Hongrie,
Pour y chercher aide et refuge,
Et restaurer ses provisions,
Dans ses châteaux et ses cités.
Mais laissons quelque temps les deux rois
Pour en évoquer maintenant un autre,
Dont l'histoire est mal connue,
Et se confond avec la légende.
Ce fut le meilleur des meilleurs
Des rois et des empereurs,
Qui vécurent en ce temps-là,
Un conquérant de gloire et d'honneur,
Dont personne ne se souviendrait plus
Sans ceux qui, tout au long de l'histoire,
En ont entretenu la mémoire,
Dans sa vérité nue, sans fard.

 

Notes :

1. A vrai dire, l'histoire de Philippe II de Macédoine et d'Olympias n'est évoquée, en quelques mots, qu'à la fin du Roman de Florimont, dont la première partie raconte l'histoire, imaginaire, du père —homonyme— de Romadanaple, qui est réputé être le grand-père d'Alexandre.

2. Ces références, convenues, aux héros proches d'Énée introduisent une pointe de tradition celtique dans une chanson de geste foncièrement occitane.

3. Abydos est une ancienne colonie milésienne, située sur la rive asiatique du détroit des Dardanelles, à son point le plus étroit, alors que Bozcaada (aujourd'hui turque) est une île située à son débouché (tout proche) dans la mer Égée. L'image fait sans doute référence à l'étymologie latine (supposée) bucca avida, métaphore du lien entre mer Égée et mer Noire.

4 et 5. Lire à ce propos les commentaires de J. Psichari : "Le roman de Florimont" in Etudes romanes dédiées à Gaston Paris, Paris, 1891 (voir bib. infra).

6. Aujourd'hui Plovdiv, en Bulgarie.


 

Chapitre 2

La jeunesse de Florimont