Aymon de Varennes

 

LE ROMAN DE FLORIMONT

ou

La Ballade du Povre Perdu

1188

 

 

Traduit de l'ancien français et préfacé par Jean-Paul Desgoutte

Texte intégral bilingue, broché, 444 pages, 16,5 X 21 cm


arpublique@orange.fr

arpublique

 


 

 

 

Préface

 

Le Roman de Florimont, chanson de geste d'Aymon de Varennes [1] trouvère francoprovençal de la fin du douzième siècle, se nourrit à la fois aux racines de Guillaume d'Orange et à la veine traditionnelle du Roman d'Alexandre.

À Guillaume d'Orange, il emprunte l'héritage occitan et carolingien (ou mieux : la façade occitane de l'héritage carolingien) qui est le creuset même de la féodalité européenne telle qu'elle est apparue et s'est développée, entre Saône et Loire, du 10ème au 12ème siècle [2]. Aymon de Varennes en est le pur produit : trouvère lyonnais, peu amène avec les fransois [3], il est également l'héritier d'une vieille famille chevaleresque du Beaujolais, fieffée par l'abbaye de Savigny [4] dont elle assure la protection à l'issue d'une série picrocholine de querelles de voisinage [5].

Au Roman d'Alexandre, il emprunte la fascination pour la Méditerranée, l'Orient et l'Antiquité, un orient où l'on devine en filigrane le luxe et la volupté (anachroniques) des cours sarrasines, mais également l'animation cosmopolite de la cour et des marchés byzantins voire siciliens !

Bildungsroman et récit picaresque, roman d'aventures et récit de voyage, Florimont rassemble déjà toute la variété de ce que sera la littérature européenne. Il annonce Rabelais et Cervantès, Dante, Goethe, Flaubert et... Proust, non sans évoquer Ovide, Homère et Aristote, par-delà le Pseudo-Callisthène...

Aymon de Varennes aurait été lui-même chevalier errant et amant contrarié, à l'exemple de son héros. C'est pour une amie de cœur, en effet, qu'il a rédigé son long poème [6] –amie secrète, au nom bien protégé [7], dont on peut penser qu'il l'a quittée pour s'engager sinon en croisade, du moins dans quelque lointaine expédition guerrière, fréquente en cette époque de conflits entre l'Empire et le pape [8], le pape et le royaume de Sicile, le royaume de Sicile et Byzance, Byzance et ses voisins... [9]

Le personnage qui, par-delà la célébration de son amie de cœur, hante l'imagination d'Aymon de Varennes, apparaît sous le nom évocateur de Dame de l'Île celée [10]. C'est une fée bienveillante, surgie du littoral pour dispenser, sans contrepartie, à son compagnon, les joies (et les tristesses) de l'amour. Déesse amphibie, femme-poisson, Vénus ou dauphine, la belle inconnue reste, dans l'intrigue du roman d'Aymon de Varennes, une femme sans nom et devra attendre encore deux siècles pour que Jean d'Arras la baptise Mélusine [11]. Elle semble pourtant inspirée [12] d'un personnage bien réel, Almodis de la Marche (+1071), descendante de Guillaume de Gellone et source féconde de deux siècles d'histoire occitane [13].

Née vers 1020, Almodis de la Marche, fille de Bernard, petite-fille d'Adalbert (autoproclamé comte de la haute Marche [14]), appartient à la foisonnante postérité de Guillaume de Gellone et des comtes de Rouergue et d'Autun. Elle grandit à Charroux au moment même où naît le monde féodal sur les décombres de l'empire carolingien [15]. Almodis est issue d'un rameau de la lignée guilhelmide qui s'affirme dans la cohue des guerres et violences familiales [16]. Elle-même se voit cédée successivement au seigneur de Lusignan puis au comte de Toulouse, ses cousins. Mariée puis démariée pour des raisons de politique familiale, séparée brutalement de son premier fils (qui pourrait en avoir conçu quelque aigreur [17]), elle choisit de quitter délibérément son second mari, le comte de Toulouse et les enfants qu'elle lui a donnés pour suivre un pèlerin de passage dont elle est tombée amoureuse. Elle se laisse en effet kidnapper (en 1053) par le comte de Barcelone qui use, pour ce faire, de l'aide d'une flotte de pirates envoyée par son allié, l'émir musulman de Tortosa ! [18].

 

 
 

Raymond-Béranger et Almodis

 

C'est de ce comportement romanesque, si l'on en croit Martin Aurell [19], que pourraient procéder la légende sulfureuse de Mélusine, la fée qui abandonne foyer, mari et enfants, pour avoir été mal aimée par son conjoint (et ses beaux-parents!) mais aussi l'aura flatteuse de la même femme émancipée dont la liberté d'esprit procure à sa descendance un destin éblouissant.

 
 

 

 

 

 

 

 

 

Melusina Strassburg, ca 1477

Almodis de la Marche fut en effet de son premier mariage la mère d'Hughes le Batailleur, dit Le Diable (1039-1101), réputé fondateur de la dynastie des Lusignan, rois de Chypre et d'Arménie, puis de son second mariage (1040) avec Pons de Toulouse, elle fut la mère de Raymond (1042-1105) comte de Saint Gilles et de Tripoli –chef du bataillon occitan de la première croisade [20]– et de Guillaume, comte de Toulouse, père de Philippa, épouse de Guillaume d'Aquitaine (le Troubadour) et grand-mère d'Aliénor. Enfin, elle eut de son troisième mari, le comte de Barcelone, deux jumeaux, Raymond Bérenger et Bérenger Raymond et une fille Inès (+1100) qui épousa Guigues II d'Albon du Viennois [21] et donna naissance à Guy-Raymond [22], le père de Guy Ier fondateur de la deuxième race [23] des comtes de Forez...

Après avoir connu la plus aventureuse des existences [24], Almodis est morte empoisonnée (en 1071) par son beau-fils, Pierre-Raymond de Barcelone, jaloux de ses demi-frères jumeaux (ou amoureux, sans espoir, de sa belle-mère ?).

*

Le Roman de Florimont rédigé en pleine époque courtoise, un siècle après la mort tragique d'Almodis, reprend à son compte le thème de l'amour fou –qui s'affronte à l'ordre familial. Florimont en effet est la double victime de la jalousie de sa mère et de la passion exclusive de sa belle. Trahi par son précepteur (alias Aristote [25]) qui révèle à sa famille son amour secret, il se voit aussitôt abandonné par sa maîtresse, la dame de l'Île celée, qui l'avait clairement prévenu : "Si notre amour est dévoilé, tu me perdras pour toujours !"

Florimont, désespéré, devient alors, à l'instar de son amie, un homme sans nom [27], vagabond povre perdu, chevalier en errance qui ne séduira sa future épouse Romadanaple, fille du roi de Macédoine, que par la vertu de son charme et de ses talents guerriers... à l'exclusion de son lignage dont il tait désormais l'illustration !

C'est ainsi que par l'affirmation de son indépendance –vis à vis de tout regard porté sur sa conduite– le personnage d'Almodis, épousant le génie de son époque [28], a donné naissance –par delà Florimont, la littérature courtoise et l'âge féodal– au mythe de Mélusine, la fée évanescente (voire la femme libérée [29]), qui sera magnifié par Jean d'Arras, avant de conquérir l'espace de la littérature européenne, populaire et savante, jusqu'à Goethe [30], Proust [31] et Breton [32].

Amoureux inconsolable, à l'instar de son héros [33], Aymon, quant à lui, aurait, pour notre plus grand bonheur, choisi l'exil et l'aventure et rejoint la troupe des soudards du prince Rysus, duc de Calabre en goguette [34], pour devenir le treizième homme de sa bande d'apôtres improbables, inventeurs de la horse movie féodale, ruée vers l'est pour le plaisir [35] de se battre entre amis et de taquiner les pucelles qui mout sont cortoises et beles.

*

Le Roman de Florimont annonce déjà, par-delà la bimbeloterie de crêperie bretonne de la cour du Roi Arthur, un retour à la tragédie antique. Dans la galerie de ses héroïnes, outre la dame de l'île Celée, surgit l'amante, Romadanaple, fille du roi de Macédoine, brûlante égérie recluse, attrape-soudards de son roi de père (cousine, aïeule ou avatar de Cléopatre ?), puis Hénemédie, la réjouissante compagne (infidèle) de l'émir de Carthage qui a eu beau châtrer ses châtelains et sergents et inventer le pont à catapulte, pour protéger les femmes de son harem, ne s'en est pas moins fait rouler, comme un garçon, par le père de son futur gendre, réputé géniteur d'Alexandre le Grand...

S'il est vrai, comme le prétendent les mauvaises langues, que l'héritier de Philippe de Macédoine fut, de fait, le bâtard de l'amant de la reine (Nétanabus [36]), il n'en serait pas moins, selon Aymon de Varennes, le petit-fils [37] de la dame de l'île celée, grand amour de jeunesse de son grand-père putatif [38] ! Ces femmes, filles, amantes ou mères sont des maîtresses expertes à mater d'eschas. Sirènes à la queue fendue, elles chevauchent leurs cavaliers, comme ces derniers leurs étalons, pour la plus grande joie de voir pénétrer leur roide espieu dans la broigne brunie de leurs partenaires... [39]

 
   
Jean-Paul Desgoutte

 

Abbaye aux dames de Saintes


Notes :

1. Le texte présenté ici reprend, au plus près, la transcription du manuscrit (conservé à la Bibliothèque nationale de France sous la cote fr. 15101) réalisée par Alfons Hilka à partir des travaux d'Alfred Risop : Florimont, ein altfranzösischer Abenteuerroman zum ersten Mal mit Einleitung, Anmerkungen, Namenverzeichnis und Glossar unter Benützung der von Alfred Risop gesammelten handschriftlichen Materialien herausgegeben von Alfons Hilka, Halle, Niemeyer ; Göttingen, 1932. C'est le seul imprimé publié à ce jour du texte original du Roman de Florimont d'Aymon de Varennes.

2. Cf. Georges Duby : "La société aux XIème et XIIème siècles dans la région mâconnaise", in Qu'est-ce que la société féodale ? Flammarion, 2002.

3. "Romans ne estoire ne plet a[s] fransois se il ne lon[t] fet". Les fransois ont allègrement illustré son propos si l'on s'en tient à la réticence que l'université et l'édition françaises ont manifestée vis-à-vis de son œuvre : la seule version imprimée (avant la présente) a été éditée par une librairie et élaborée par un érudit allemands !

4. Les chevaliers de Savigny (dans le Rhône) sont une microsociété exemplaire du monde féodal. Ils apparaissent, dans le courant du 10ème siècle, de la nécessité dans laquelle se trouve l'abbaye de se protéger des envahisseurs, en un moment critique et en un lieu sensible de l'histoire de l'Europe.

5. Le récit des relations tumultueuses entre l'abbaye et la famille de Varennes se développe sur un long chapitre du cartulaire de Savigny. Elles s'apaiseront dès lors que la famille de Varennes aura fourni au monastère, à l'exemple des autres seigneurs du crû, toute une théorie d'abbés et de moines.

6. Romancier [déjà (post)moderne], Aymon de Varennes est l'acteur de l'histoire qu'il met en scène, après l'avoir découverte (ou inventée) avant de la traduire, du grec en latin puis du latin en fransois, à l'usage de siaus qui servent de clergie, lecteurs et auditeurs lettrés qu'on rencontre dans les cours comtales et dans les abbayes.

7. Le nom de la bien-aimée, à qui le poète dédie son œuvre, apparaît, à trois reprises dans le courant du récit sous la forme d'un anagramme de Iuliana. Il se rapporte, très certainement, à Juliana de Savoie, la fille du comte Amédée III et de Mahaut d'Albon, sœur de Guigues IV du Viennois (le premier surnommé Dauphin). Juliana serait ainsi l'amante du chevalier troubadour Aymon de Varennes qui, de modeste seigneurie –quoique quelque peu cousin de la demoiselle– ne saurait sans doute prétendre épouser une femme si bien née ! Juliana, dont on ne sait quel sentiment elle éprouva pour son amoureux transi, devint au demeurant moniale et acheva sa vie en 1194 comme prieure de l'abbaye Saint-André de Vienne.

8. L'empereur Frédéric Barberousse (1122-1190), suzerain légitime du Lyonnais, dispute alors au pape Alexandre III, par-delà le contrôle de la botte italienne, l'héritage symbolique de l'empire romain.

9. Les cadets de familles chevaleresques se retrouvaient au printemps pour partager l'aventure des tournois et des soudées –voire, à l'occasion, séduire quelque héritière... (cf. Duby, op. cit.).

10. L'Île celée fait référence, de façon convenue, à l'Île perdue de la tradition arthurienne, où règne la fée Morgane.

11. Le Roman de Mélusine sera rédigé deux siècles plus tard, avant 1392, par Jean d'Arras, à la demande de Jean de Berry, pour servir à l'illustration des familles de Lusignan et des comtes de Poitiers. Il s'inspire à la fois du Roman de Florimont qui fournit une bonne part des arguments et thèmes narratifs, des archives et chroniques de la bibliothèque du prince et du mythe ancestral universel de la Vouivre, femme-serpent, divinité tutélaire des eaux et des sources.

12. Jean-Marie de la Mure, érudit lyonnais, dans son Histoire des Ducs de Bourbon et des comtes de Forez (1675), identifie Mélusine à l'épouse de "Raymondin de Forez, seigneur de Lusignan, père de Geoffroy, Grande Dent" [avatar de Hughes le Diable] –et, donc, moyennant quelques libertés prises avec l'histoire, au personnage d'Almodis de la Marche, mère de Hughes le Diable. Il puise ses informations dans le récit de Jean d'Arras et la Chronique de Maillezais qu'il accomode avec les légendes régionales attachées aux dynasties des comtes de Forez (voir infra).

13. Du concile de Charroux à la bataille de Muret, du berceau de ses ancêtres à la mort de Pierre II d'Aragon, en passant par le long règne d'Aliénor d'Aquitaine son arrière-petite-fille, la mémoire d'Almodis de la Marche et le destin de sa postérité épousent étroitement l'histoire de la féodalité occitane et francoprovençale (voir infra).

14. On retient de lui qu'à la question de Robert-le-Pieux –tout jeune roi des Francs– " Qui t'a fait comte ? ", il aurait répondu : " Et toi, qui t'a fait roi ? ". Ce qui résume assez bien l'état de confusion dans lequel se trouvait alors l'héritage de l'empire carolingien (voir Jean Penent, op. cit.).

15. Le concile de Charroux (989) est souvent cité comme l'événement fondateur de l'âge féodal. Il manifeste une forme d'exaspération des sociétés civile et religieuse vis-à-vis des querelles de la famille carolingienne et des prétendants au trône. Dans l'héritage de la réforme de Benoît d'Aniane, il s'appuie sur l'efflorescence des monastères, en Aquitaine et en Bourgogne, pour affirmer la vocation de l'Église à garantir la paix civile et à protéger les pauvres afin de préparer l'avènement du Royaume.

16. Son oncle Boson, tuteur de son père, aurait été assassiné par son épouse tandis que son grand-père est mort au combat contre le comte de Poitiers, son cousin (Chronique de Maillezais, op. cit.).

17. Le comportement quelque peu caractériel de Hughes le Batailleur (i. e. Hughes le diable), vis-à-vis des moines de Saint-Maixent, pourrait ainsi trouver son origine dans une enfance trop tôt sevrée de la présence maternelle...

18. " Le prince de Barcelone est aujourd'hui Ramon, fils de Berenguer, fils de Borell. L'an 446 de l'hégire [1054-1055], il quitta son pays pour se rendre dans les lieux saints. Passant par Narbonne, il descendit chez l'un des grands personnages de cette ville ; durant son séjour, le prince et la femme de son hôte tombèrent amoureux. Ramon poursuivit son voyage, arriva à Jérusalem, puis prit le chemin du retour et repassa par Narbonne. Là, il descendit chez son ancien hôte, désireux de retrouver l'épouse de celui-ci : ils s'avouèrent leur amour réciproque et préparèrent un plan pour qu'elle s'enfuît et le rejoignît. Une fois rentré à Barcelone, le prince lui envoya un groupe de Juifs pour l'aider à exécuter son projet. Le seigneur de Tortosa, qu'il avait mis au courant de l'affaire, envoya ces Juifs sur des galères jusqu'à Narbonne. Mais ils échouèrent dans l'enlèvement de la femme. Son mari s'en aperçut, et, comme il était fort épris d'elle, l'enferma. À la suite de cette séquestration, la famille de son épouse l'aida à accomplir son dessein. Quelques-uns de ses parents parvinrent à l'amener jusqu'à Barcelone [...]"

E. LÉVI-PROVENÇAL, La Péninsule ibérique au Moyen-Âge, d'après le Kitàb Ar-Rawd al-mi'tar Fi Habar Al-Aktar, Leyde, 1938 ; cité par Martin AURELL, op. cit. p. 261.

19. Selon Martin Aurell (Les noces du comte, voir bib.) la légende de la fée Mélusine pourrait s'inspirer directement de la liberté qu'a prise Almodis de fuir, de façon rocambolesque, la citadelle où son deuxième mari le comte de Toulouse échaudé par une précédente tentative d'abandon du foyer conjugal la tenait enfermée.

20. Qui rassemble également ses demi-frères Hughes de Lusignan et Raymond Béranger de Barcelone, fils d'Almodis.

21. La famille des comtes d'Albon, Dauphins du Viennois, d'origine obscure, se taille, au 11ème siècle, tout un comté, entre Provence et Savoie, sur une terre d'Empire, et se hisse au niveau des familles souveraines par une judicieuse politique d'alliance matrimoniale avec les comtes de Barcelone, les comtes de Forez et les rois de Sicile. Le dauphin, animal fétiche au destin princier (qu'on rattachera à la même famille de monstres marins, mammifères hybrides, que Mélusine...) apparaît dans l'histoire familiale en 1110, comme surnom de Guigue IV (oncle de Juliana, l'égérie d'Aymon de Varennes, voir infra) petit-fils de Guigue II (lui-même surnommé Pinguis poisson-oiseau humanoïde ?) héritier de la charge comtale. Ce dernier en fera un titre souverain que son descendant Humbert II cèdera à la maison de France quand il lui vendra le Dauphiné. Aymon de Varennes, quant à lui, baptisera Dauphin un personnage-clé de son roman, confident et entremetteur du jeune couple de ses héros.

22. Guy-Raymond d'Albon du Viennois, fils d'Inès de Barcelone, est l'époux d'Ide de Forez, soeur de Guillaume III, comte de Forez, mort à la première croisade. L'héritage du comté revient à Guy, neveu de Guillaume III, après la disparition brutale de son cousin, Guillaume IV tué, selon la légende (cf. La Mure, op. cit.), pour avoir abusé de la femme de son vicomte. Il est possible que cette légende familiale se soit mêlée au souvenir de la mort de Guigues IV [beau-père de Guillaume de Poitiers-Valentinois], dauphin, tué au combat par son beau-frère Amédée de Savoie (le père de Juliana), pour donner naissance au personnage composite de "Raymondin, meurtrier involontaire du comte de Poitiers et mari à venir de la fée Mélusine..." –popularisé par Jean d'Arras (voir infra et op. cit.).

23. Guigonne, fille de Mathilde de Sicile et soeur de Guigues IV Dauphin du Viennois, épouse Reynaud Bérenger de Sassenage dont la descendance revendiquera, elle aussi, Mélusine comme divinité domestique et familiale (cf. Chorier). Mélusine de Sassenage, familière des grottes profondes dudit lieu, prédit, à l'instar de la guivre de Lusignan, la mort prochaine du chef de clan.

24. Elle et son époux sont également connus pour avoir promulgué les Usages de Barcelone, premier code constitutionnel européen (150 ans avant la Magna Carta que les Anglais arracheront à son lointain descendant, Jean sans Terre).

25. Aymon de Varennes a pris quelque liberté avec la tradition qui fait d'Aristote le précepteur d'Alexandre... (voir infra : vers 1861-70).

26. La dame de l'Île Celée (ou Perdue), femme sans nom, s'efface, littéralement, du récit d'Aymon de Varennes dès lors qu'elle se voit découverte par la mère de Florimont. C'est sans doute dans ce mouvement de fuite –qui est aussi l'affirmation d'un refus– que se joue le destin, littéraire et anthropologique, de Mélusine. La fée, jalouse de son intimité, met fin au "droit de regard" de la belle-mère –et à l'omnipotence du père et du mari !– sur l'épousée à qui advient, dès lors, la possibilité de s'affirmer propriétaire de son propre corps (voir infra).

27. L'an mil est le moment où s'efface peu à peu l'esclavage –hérité de l'antiquité– dans le mouvement féodal de réorganisation du territoire (voir Duby, op. cit.). Il s'affirme, en corollaire, un nouveau mode d'alliance familiale, prohibant l'endogamie incestueuse et le commerce des femmes qui l'accompagne. C'est l'effet indéniable de la christianisation de la société –sur fond de millénarisme– dans l'esprit de l'Épître aux Galates (3 28) de Paul de Tarse : " Il n'y a ni Juif, ni Grec ; il n'y a ni esclave, ni homme libre ; il n'y a ni homme, ni femme ; car tous vous ne faites qu'un dans le Christ Jésus. "

28. L'Église romaine s'est engagée, à partir du 10ème siècle, à promouvoir la doctrine du mariage consensuel –par libre choix des conjoints– qui substitue le don réciproque à la cession de la fille par le père à son gendre. Elle se sépare ainsi résolument des traditions germanique et romaine –et singulièrement des usages en vigueur dans l'entourage des comtes de Barcelone (voir Martin Aurell, op. cit.).

29. La nouvelle Mélusine, court récit inséré dans Wilhelm Meister, met en scène un personnage de femme fatale qui emprunte à la dame de l'île celée sa curieuse propension à changer d'espace, à naître et à s'effacer dans l'instant d'un regard –ou d'une pensée mal venue (Wilhelm Meister, op. cit.).

30. Marcel Proust fait de la duchesse de Guermantes une descendante de Mélusine, à la façon dont Jean d'Arras, avait, à l'instigation du prince de Berry, inscrit la famille de Lusignan dans la lignée magique et merveilleuse de la guivre.

31. Cf. Nadja.

32. Si Mélusine, l'héroïne de Jean d'Arras, peut être regardée comme une composition inspirée d'Almodis de la Marche (mère de Hughes le Diable et ancêtre réputée de toute –ou presque– la chevalerie occitane !) et de la Dame de l'île Celée (compagne merveilleuse de Florimont, empruntée à la tradition arthurienne) voire de Juliana de Savoie (l'amour sans espoir) assignée (par sa famille ?) à l'état de religieuse, il resterait à s'interroger sur le processus, proprement littéraire, qui a rendu possible la fusion de tous ces personnages dans l'esprit du poète, de ses contemporains et de la postérité... On est là confronté à l'émergence même de la création romanesque courtoise qui prendra en charge –pour le millénaire à venir– l'économie du jeu social amoureux dans l'espace européen.

33. Derrière le personnage de Rysus (dont la batelée guerrière rappelle à bien des égards le drakkar scandinave) se dressent sans doute Roger II de Sicile (1095-1154) grand-père de Juliana ! et sa famille de Normands, Vikings et autres Vandales qui ont puissamment contribué à l'histoire de la Grande Grèce et de la Méditerranée. Mahaut de Pouille, fille de Robert Guiscard épouse en 1078 Raymond Bérenger II, comte de Barcelone, tandis que sa cousine germaine, Mathilde (1062-1094), fille de Roger Ier de Sicile, épouse en 1080 Raymond de Saint-Gilles, frère utérin du comte de Barcelone, l'un et l'autre fils d'Almodis de la Marche.

34. ...anticipant la geste des Sept Samouraïs ou des Douze Salopards !

35. Nectanébo, le dernier des pharaons, se serait, selon la légende transmise par le Roman d'Alexandre, réfugié à la cour de Philippe II où il aurait séduit Olympias... Il serait ainsi le véritable père d'Alexandre ! Aymon de Varennes aménage l'affaire à sa façon puisqu'il fait de Nétanabus le fils de la dame de l'île Celée et du neveu... du roi de Hongrie !

36. Alexandre le Grand est soit le petit-fils de Florimont, si Olympias l'a conçu de Philippe II, soit le petit-fils de la dame de l'île Celée, s'il est né de Nétanabus. La question n'est pas anecdotique puisqu'elle sépare deux conceptions de l'illustration dynastique : d'une part la tradition grecque antique attribue volontiers aux héros un ancêtre divin (inévitablement illégitime), d'autre part le sacrement du mariage chrétien, qui tente de s'imposer à l'âge féodal, couvre d'oppobre la bâtardise.

37. On retrouve là un caractère de la famille princière à l'âge féodal, qui, sous l'effet, peut-être, des nouvelles contraintes matrimoniales (née des injonctions de Saint Paul et Saint Augustin) va chercher au loin ses partenaires non sans y retrouver les rejetons de sa lignée ! C'est le paradoxe d'une société où on s'allie à ses pairs pour élargir le patrimoine à défaut de pouvoir continuer d'épouser ses proches pour préserver l'héritage ! (voir Martin Aurell, op.cit.)

38. L'enjeu du combat n'est pas, loin de là, d'anéantir l'adversaire, ni même de le vaincre, mais bien, comme aux échecs, de prendre l'ascendant sur l'autre, par-delà le plaisir du tournoi (voir Annexes).

 


 

 

SOMMAIRE

 


 

 

Prologue (v. 1-102) [28]

Chap. 1 : La saga du roi Philippe (v. 103-1684)

Philippe, le macédonien, fils de Madyan, l'empereur d'Egypte, hérite de sa mère le royaume de Grèce. Il prend possession de la terre dont il s'affirme l'héritier légitime en venant à bout d'un lion, particulièrement teigneux, puis fonde sa capitale, Philippople, sur le lieu de sa victoire. Mais son voisin, le roi de Hongrie, veut lui imposer son joug et lui ravir sa fille, Romadanaple, qui " mout est cortoise et bele ". Philippe invite alors ses amis et alliés à le rejoindre pour l'aider à se défendre et faire, à l'occasion, leur cour à son héritière...


Chap. 2 : La dame de l'île Celée (v. 1685-2694)

Pendant ce temps, en Albanie, sur les bords de l'Adriatique, Mataquas, duc de Duras, et sa femme Édorie, la fille du roi de Persie, voient grandir leur fils Florimont, dont la conception a été l'occasion d'un rêve prémonitoire annonciateur d'une destinée exceptionnelle. Florimont, qui a la chance d'être confié aux soins d'un précepteur hors pair (alias Aristote), s'engage dès l'adolescence à délivrer son pays natal d'un dragon qui terrorise la population. Sa victoire, courageuse et spectaculaire, le met en présence d'une apparition féérique, la dame de l'île Celée (alias Mélusine), qui se donne à lui pour le remercier de l'avoir délivrée du monstre qui terrorisait son île et massacrait son clan. Elle invite Florimont à garder leurs rencontres secrètes, s'il ne veut pas la perdre...


Chap. 3 : Le châtiment de Garganeus (v. 2695-3656)

Florimont se sent prêt désormais à devenir chevalier et, sur les conseils de son maître, s'en va chercher ses armes auprès de son oncle, le roi Médon d'Esclavonie. De retour en Albanie, il achève la libération de son pays en s'attaquant au géant Garganeus, tyran d'Apulie, qui exploite éhontément le pays de son père. Mais en tuant Garganeus, il provoque la colère de l'émir de Carthage, l'oncle du géant, qui cherchera bientôt à venger son neveu.


Chap. 4 : La ballade du Povre Perdu (v. 3657-5624)

Florimont, dont la liaison secrète avec la belle inconnue se voit révélée par son maître, est rappelé à ses devoirs familiaux par sa mère, peu amène à l'égard de la mésalliance, extra-conjugale, de son fils. Son secret dévoilé, la dame de l'Île Celée s'enfuit pour toujours et laisse Florimont sans voix, sans nom, sans avenir. Désormais vagabond, Florimont part à l'aventure dans les bagages de Rysus, prince calabrais, et de sa troupe de mercenaires improbables, à la recherche d'une bonne fortune. Ils traversent ainsi l'Albanie et la Bulgarie pour se retrouver à la cour du roi Philippe, le Macédonien –dont on a vu plus haut les préoccupations guerrières– et de sa fille Romadanaple, à marier...


Chap. 5 : Romadanaple (v. 5625-6282)

La princesse s'ennuie dans les appartements du château de son père, malgré la compagnie affectueuse et attentive de sa maîtresse, Cyprienne. Elle prend feu pour le beau chevalier inconnu qui, à peine arrivé à la capitale, suscite l'enthousiasme de la population par ses démonstrations de largesse et se propose au service du roi, son père, avec pour seule exigence que la princesse lui accorde une entrevue.


Chap. 6 : Le château de Calocastro (v. 6283-7094)

Mais la guerre vient de reprendre et c'est l'occasion pour le Povre Perdu de faire montre de son talent au combat et de son intelligence tactique et politique. Tous s'interrogent sur la lignée que cache son sobriquet et le roi se souvient opportunément de la vision qu'il eut jadis de feu son père lui prédisant la venue miraculeuse, à son secours contre son ennemi hongrois, d'un pauvre chevalier errant.


Chap. 7 : Les aveux de la pucelle (v. 7095-8390)

L'amour se noue entre les jeunes gens mais ils ne peuvent s'en faire l'aveu, ni a fortiori en concevoir une issue heureuse, en raison de l'obscurité qui entoure la personnalité et les origines du chevalier. L'un et l'autre en tombent malades au point de désespérer leurs confidents qui craignent une issue fatale.


Chap. 8 : La ruse de Dauphin (v. 8391-9194)

Dauphin, le maître aubergiste, courtois et généreux, du Povre Perdu et de ses compagnons, invente, à l'initiative de Cyprienne, une ruse qui va permettre aux jeunes gens d'échapper à leur asthénie mortifère, en donnant enfin corps à leur élan amoureux.


Chap. 9 : La bataille de Sabato (v. 9195-10876)

La guerre, cependant, continue ! Il est temps d'ailleurs d'en finir avec le puissant roi de Hongrie et ses acolytes. Florimont, dont le roi Philippe a réussi à dévoiler l'illustre origine, prend l'affaire en mains, promène et ridiculise son ennemi par une puissante ruse guerrière puis le bat, à plates coutures, dans la plaine de Sabato.


Chap. 10 : Le mariage du roi Florimont (v. 10877-11410)

Plus rien ne s'oppose désormais à ce que Philippe prenne sa retraite et confie à Florimont sa couronne, son héritage et sa fille. Romadanaple, ravie, donnera bientôt à Florimont un héritier, Philippe II, de Macédoine, père à venir d'Alexandre, le Grand.


Chap. 11 : Clavegris (v. 11411-12404)

De mauvaises nouvelles arrivent cependant d'Albanie où les parents de Florimont ont dû subir la colère de l'émir de Carthage (l'oncle du défunt géant Garganeus). Florimont monte une expédition qui rassemble ses alliés et ses anciens ennemis pour délivrer son père, le duc, et tous ceux que l'émir retient prisonniers dans son bastion africain de Clavegris.


Chap. 12 : À l'assaut de la forteresse (v. 12405-13606)

L'assaut de la forteresse ne peut avoir lieu sans que le châtelain en délivre le passage au courageux Florimont qui retrouve ainsi son père et se rend bientôt maître de toutes les possessions de l'émir, ainsi que de son épouse Hénemédie et de sa fille Olympias (qui deviendra plus tard sa bru et la mère de son petit-fils : Alexandre le Grand).


Épilogue (v. 13607-13680)

Note et références bibliographiques

 


 

Aymon de Varennes

 

 

LE ROMAN DE FLORIMONT

La Ballade du Povre Perdu

1188

 

50 euros, frais de port inclus, par chèque à l'ordre de

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