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Aymon de Varennes

LE ROMAN DE FLORIMONT

La Ballade du Povre Perdu

1188

traduit de l'ancien français par Jean-Paul Desgoutte

Texte intégral bilingue, broché, 444 pages, 16,5 X 21 cm

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Prologue

I

(1-26)

Cil qui ait cuer de vaselaige [1]
Et veult ameir de fin coraige
Cil doit oir et escouteir
Ceu que aymes veult raconteir
Asseiz i puet de bien aprandre
Qui de boin cuer i veult antandre
Or oies signour que je di
Aymes por amour anulli
Fist le romant si saigemant
Que tei lorait que ne lantant
Por coy il fut et faitz et dis
Par cortoisie fut escris
Toz jors maix en iert remanbrance
Il ne fut mie fait en france
Maix en la langue de fransois
Le prist aymes en loenois
Aymes i mist sentension
Le romant fit a chastillon
De phelipon de masidone
Qui fut noris en babilone
Et del fil a roi maracas
Qui estoit sire de duras
Florimont ot non en fransois
Eleneos dis en grejois
Rois fut et si conquist asseiz
Dirai vos en se vos volez
  Ô toi qui as le cœur noble
Et veux aimer d'amour courtois,
Prête ici ton oreille
À ce qu'Aymon va te conter !
Il t'instruira de belle manière,
Si tu veux, de bon cœur, l'écouter.
Oyez donc, seigneurs, ce que je vous dis :
Aymon, pour l'amour d'Anceline
[2],
Fit ce roman si finement
Qu'on peut l'écouter sans entendre
Pour qui, pour quoi, il fut fait et dit.
Il fut écrit par courtoisie,
Il m'en souvient chaque jour mais,
Et ne fut pas écrit en France,
Mais dans la langue des Français.
Aymon le fit dans le Lyonnais
Et il y mit tout son talent ;
Il écrivit, à Châtillon
[3], le roman
De Philippe de Macédoine
[4],
Qui naquit à Babylone
[5] ;
Et du fils de Maracas
[6],
Le roi et seigneur de Duras :
Son nom français est Florimont,
Ce qui se dit Élénéos en grec.
Il fut grand roi et conquérant.
Je vous le conte, si vous voulez.

 

Châtillon-sur-Azergues (d'après Vachez, op. cit.)


II

(27-60)

Lortz a sejour a chastillon
Estoit aime[s]
[7] une saison
Et porpansait soi de listoire
Quil avait eu en memoire
Il lavoit en gresse veue
Mai nestoit pas par tot seue
A felipople la trova
A chastillon len aporta
Ensi com il lavoit empris
Lait de latin en romans mis
Aymes de varanes retrait
Ceu que li ancyens on[t] fait
Les fais conte des anciens
Que tuit cil qui ont les cuers vains

Aient de lor proesce envie
Por amandeir lor fauce vie
Por letz anciens ramanbreir
Vos veul issi dire et conteir
Ensi com jai escris troveis
Dune ystoire la veriteis
A cels que firent le bienfait
Per coy li conte sont retrait
Devommes nos tous jors antandre
Car ades i puet on aprandre
Que cil maintenoient honour
[Et] proesce et foi et valour
A cel tans estoit amour vive
Qui or[es] est povre et chaitive
De joie fut dame et royne
Or est et povres et frairine
Lors estoit donour coronnee
Por covoitise est or tornee
Adonc navoit ele nulz vice
Mai or se muert por avarice
  Lors d'un séjour à Châtillon,
Qui dura toute une saison,
Aymon en rédigea l'histoire
Qu'il conservait en sa mémoire.
Il l'avait découverte en Grèce,
Où beaucoup d'ailleurs l'ignoraient.
À Philippople
[8], il la trouva,
À Châtillon, il l'apporta,
Et la mit, consciencieusement,
De latin en roman.
Aymon de Varennes vous rapporte
La geste des anciens héros
Et vous narre leurs exploits
Pour que ceux qui manquent de courage
Soient envieux de leur prouesse
Et amendent leur fausse vie.
En mémoire de tous les anciens,
Je vais ici vous dire et conter,
Le récit que j'ai trouvé
De la véritable histoire
De tous ceux qui firent la geste,
Dont les contes sont nourris.
Nous devons veiller à l'entendre,
Car nous pouvons y bien apprendre
Comment doit se porter l'honneur,
Haute prouesse, foi et valeur.
À l'époque, l'amour était vif,
—Qui aujourd'hui se montre chétif—
Et faisait régner l'allégresse,
—Qui ores n'est plus qu'une pauvresse.
On le couronnait jadis d'honneur,
Maintenant la cupidité le ronge ;
Il n'avait alors aucun vice,
Il se meurt, aujourd'hui, d'avarice.

 

 

Châtillon-sur-Azergues (2012)

 


III

(61-102)

Or ne veult pas amor noblece
Mai celuy veult qui ait richece
Ou soit gentis ou soit vilains
Amortz tent par touz leus sez mains
Cil est vilains cuvertz proveis
Sol que il ait avoir asseis
Bien iert servitz et reseus
Mai il iert mout tost deseus
Car il ne seit ne naparsoit
Comment li avoir le desoit
Quant le conquiert sait joie vainne
Et quant le pert dolor sertainne
Ne puet pas gardeir longuement
Quil ne[l] perde quil ne[l] despent
Avoirs est perdus mainte part
Avertz hontz niert ja senz regart
Qui pert en terre et pert en meir
Por recuellir et por embleir
Per malz signor pert et per guerre
Quant muert pert lavoir et la terre
Ne di pas por ce que doneir
Nen puet nulz hons sens conquesteir
Qui mout despant et poc amasce
Tout son pris adonques i(l) laisse
Et qui conquiert et ne despant
Il est haitz de toute jant
Li uns sans lautre nait mestier
Car li uns doit et lautre aidier
Poc valt conquerre sens doneir
Et que despent sens conquesteir
On lait veut de mainte jant
Que daiques vienent a noient
Boins princes doit toz jors despandre
Et conquester doner et prandre
Car largesce est meire damour
Et de proesce et de valour
Ensi puet del siecle joir
Amors et honor maintenir
Dont il ert del siecle loeiz
Et apres sa mort remanbreiz
De ce vos veul a tant laisier
A mon conte veul(t) repairier
  Amour désormais se passe de Noblesse,
Il veut celui qui a Richesse,
Qu'il soit bien né ou bien vilain ;
L'amour tend par tous lieux ses mains.
À un vilain, culvert patent,
Mais assez riche cependant,
Il offre volontiers son service ;
Mais le malheureux est vite déçu
Sans savoir pourquoi, ni comment,
La richesse a pu le tromper.
La joie que donne la richesse est vaine
Mais sa perte procure une vraie douleur ;
On ne peut la garder longtemps,
Soit qu'on la perde ou la dépense,
La richesse fuit de toute part.
Un homme avare a toujours peur
De perdre ses biens, sur terre ou sur mer,
En amassant ou en jouant,
Par le vol ou par la guerre ;
Et quand il meurt, il perd tout.
On ne peut certes rien donner
Si on n'a rien su conquérir ;
Qui dépense beaucoup et peu amasse
Voit son trésor lui échapper !
Et qui conquiert sans dépenser
Se fait haïr de toute gent.
L'un ne saurait aller sans l'autre,
Car l'un, bien sûr, doit aider l'autre ;
À quoi bon conquérir sans donner ?
Et comment dépenser sans gagner ?
On l'a vu de maintes gens
Qui ont perdu tout ce qu'ils possédaient.
Le bon prince dépense sans cesse
Et conquiert ; il prend et il donne.
Car la largesse est mère d'amour
Et de prouesse et de valeur.
C'est ainsi qu'on peut jouir du monde,
De l'amour et des honneurs,
Qu'on est loué de toute part
Et célébré après sa mort.
Mais il suffit de tout cela,
Je reviens à mon histoire.

 


 


Notes :
1. Le texte présenté ici reprend, pour l'essentiel, la transcription du manuscrit (conservé à la Bibliothèque nationale de France sous la cote fr. 15101) réalisée par Alfons Hilka à partir des travaux d'Alfred Risop : Florimont, ein altfranzösischer Abenteuerroman zum ersten Mal mit Einleitung, Anmerkungen, Namenverzeichnis und Glossar unter Benützung der von Alfred Risop gesammelten handschriftlichen Materialien herausgegeben von Alfons Hilka, Halle, Niemeyer, Göttingen, 1932. C'est le seul imprimé publié à ce jour du texte original du Roman de Florimont d'Aymon de Varennes.
2. Anulli, Ancelyne, Analina, Malina, Aliane, Juliana, etc. Chaque copiste a apporté un peu de soi dans l'interprétation des manuscrits soumis à sa plume. Pierre de Varennes, co-seigneur de Châtillon-sur-Azergues en 1247, fils, petit fils ou petit neveu d'Aymon, fut lui-même l'époux d'Ancelyne (Delorgue)... (cf. Ed. Perroy, op. cit.).
3. La seigneurie de Châtillon-sur-Azergues, en Beaujolais.passe sous la suzeraineté de l'archevêque de Lyon lors de l'accord de 1172 qui met fin aux hostilités entre le comte de Forez et l'Eglise de Lyon. Puis Guichard d'Oingt engage, en 1217, son château de Châtillon à Renaud de Forez, nouvel archevêque de Lyon, en présence d'Aymon de Varennes (le même ?) qui se porte caution du prêt afférant à la transaction. La seigneurie de Châtillon est (alors) partagée entre la famille d'Oingt, proche de la famille de Beaujeu, et la famille de Varennes (voir annexes, infra, cartulaire de Savigny et Vachez, op. cit.).
4. Philippe II de Macédoine, père d'Alexandre-le-Grand, est mentionné, succinctement, à la fin du roman d'Aymon de Varennes, comme le fils de Florimont et donc le petit-fils de Philippe, roi de Grèce et de Macédoine, père de Romadanaple dont l'histoire nous est contée en première partie.
5. Il s'agit du Caire, en Egypte, selon l'appellation en usage, au douzième siècle, parmi les croisés.
6. Mataquas apparaît dans le Roman de Mélusine, de Jean d'Arras, comme le fils d'Élénéos —roi d'Albanie—, demi-frère de la fée Mélusine —qui est née d'un second mariage du roi avec la fée Presine— et père de Florimont (voir infra).
7. Les crochets et parenthèses (autres que les signes qui annoncent les notes) sont de l'édition d'Alfons Hilka. Voir annexe, infra.
8. Aujourd'hui Plovdiv, en Bulgarie.


 

 

Chapitre 1

La saga du roi Philippe

(v. 103-1684)