L'ÉCRITURE DU CORÉEN

Jean-Paul Desgoutte

 

Jean Léonce Doneux

Une leçon d'écriture

Avec modestie, lorsqu'on les lit, les auteurs coréens qui abordent cet objet qu'est l'écriture han-gul la mesurent à l'aune des théories les plus récentes dans les domaines de la phonético-phonologie, de l'écriture et du langage en général. Lorsqu'ils en concluent que l'enfant n'a pas démérité, c'est plus que recevable : évident.

Mais on peut aller plus loin, de notre côté, et poser la question en ces termes : cette construction de l'écriture coréenne n'aurait-elle pas des leçons à nous livrer ? N'est-elle pas un élément important à prendre en considération dans les débats actuels autour des écritures, de leur naissance, de leur structuration, de leur évolution, de leurs rapports avec la langue, de leur portée sémiologique ?

 

1. L'alphabet han-gul et son adossement culturel

Il n'existe sans doute pas, dans l'histoire de l'Homme, d'inventions a nihilo. Les textes avoisinants montrent bien que la Corée a baigné dans un entourage d'écritures diverses dont, du côté mongol ou par le bouddhisme, des segmentales. Mais il est néanmoins des constructions qui ressemblent largement à de vraies fondations, et il apparaît bien que pour le tracé des caractères, le han-gul n'est fondé sur aucun alphabet préexistant. Ce n'est pas un cas historique unique, car il est repérable dans certaines écritures africaines récentes, mais le fait mérite réflexion.

Cet alphabet est donc totalement segmental, ce qui suppose déjà une longue connaissance phonétique et phonologique préalable. Mais il a plusieurs particularités. La première est un développement graphique à partir des traits phoniques élémentaires, par quoi le han-gul n'atteint pas seulement la segmentation en phonèmes, mais aussi ses constituants. Comme en physique contemporaine, l'atome est lui-même décomposé.

Pour les consonnes, il est particulièrement intéressant de noter que la nasale /n/ reçoit le graphème le plus simple. On discute beaucoup actuellement sur la profondeur historique des nasales, certains linguistes estimant qu'il existe des groupes de langues où les consonnes nasales sont tardives, issues des voyelles nasales qui seraient, elles, bien plus anciennes. Mais, indépendamment ou non de cette controverse, placer le /n/ dans les sons fondamentaux, dont sont issus par ajouts et les autres dentales et le /m/, rejoint assez bien une suggestion pas trop ancienne d'un linguiste africaniste, selon qui /n/ est la moins chargée en traits des consonnes, et donc très susceptible d'altération ou d'effacement, ce qui se vérifie dans différentes langues, du portugais (*bona > boa "bonne") à ces langues africaines ou *m comme nasale résiste beaucoup mieux synchroniquement que *n dans des contextes fragiles comme la finale de mot.

Dans l'adjonction progressive de 'coups de pinceau' aux symboles primaires, toute une théorie sur l'échelle des traits apparaît, avec des dispositifs particulièrement heureux. Ainsi, la force des aspirées est inscrite en premier, puis le relâchement constitué par les affriquées. Ainsi encore, les longues (ou géminées) sont notées en doublant le signe, mais sans séparation, ce qui est bien le propre des longues (fermeture-allongement-ouverture et non fermeture-ouverture + fermeture-ouverture), et procède donc aussi d'une compréhension très fine de la réalité phonique.

Mais le plus novateur, le plus étonnant est la manière dont les caractères dessinent en quelque sorte les réalités articulatoires. Même l'Alphabet Phonétique International, pourtant  oeuvre de phonéticiens, n'a pas été établi sur cette base, puisque dans son fondement on s'est contenté de reprendre en premier les lettres de l'alphabet latin, avec une valeur attestée dans tel ou tel groupe de langues, comme le j valant pour le yod à l'instar de l'allemand ou du néerlandais.

Cela n'a pas plus été le cas d'autres écritures adaptant à une langue un alphabet déjà en usage ailleurs, ou même s'en inspirant largement. Ainsi l'alphabet tibétain, qui s'inspire de l'écriture indienne lantsha, la remanie mais sans plus ; il n'introduit aucun trait visible qui dirait que ceci est la bouche, cela la position de la langue. Ce que fait précisément le han-gul.

 

C'est un peu comme si le dessin figuratif du mot dans l'écriture chinoise avait été reporté sur le phonème en han-gul. Ce qui, il faut le remarquer, est moins faire de l'iconique qu'abstraire un logo à partir d'une représentation déjà reconstituée du réel. D'autant que dans la parole, il n'y a guère que le mouvement des lèvres qui soit repérable visuellement, tout le reste demandant en quelque sorte une analyse anatomique mentale de ce qui se passe dans nos organes.

Quant à l'analyse articulatoire et auditive qui commente, explique et justifie l'alphabet han-gul, et indépendamment tout d'abord de sa liaison à des systèmes de pensée, elle mérite également attention.

On peut s'étonner de voir opposer, comme d'ailleurs dans la réflexion chinoise, des dentales antérieures à des dentales molaires, ce qui n'est pas courant dans nos taxonomies phonétiques européennes. Il est plus habituel chez nous d'opposer la pointe de la langue (apicales, dentales) à son dos (palatales, vélaires) pour un contact avec les dents ou le palais. Mais pourtant, quand on y regarde bien, on s'aperçoit que Jakobson avait donné, dans ses relevés sur la valeur auditive des sons, une frontière séparant les sons diffus (à l'avant) des sons compacts (à l'arrière), et c'est bien ce que propose déjà l'analyse coréenne.

De même, en lisant les textes, on se rend à l'évidence que nos lèvres sont sèches de nature et que, pour les humecter, il faut y passer la langue, mais que par contre la gorge est toujours humide, mouillée continuellement par la salive. Et alors, on se souvient qu'après tout on a bien nommé "mouillure" la palatalisation dans les langues slaves.

D'autres considérations encore méritent d'être relevées et réfléchies. Sans vouloir aller trop loin, car plus d'un aspect a déjà été relevé dans d'autres textes de cet opuscule, on peut constater que certaines des oppositions de traits dans les sons, comme doux/fort, clair/opaque ne sont pas très loin des qualifications acoustiques de Jakobson. Mais le plus frappant, après le constat de cette 'modernité' de l'analyse coréenne accompagnant la présentation du han-gul, reste que les explications dernières ne sont spécifiquement ni auditives ni articulatoires, mais de représentations mentales plus générales, ce qui permet de passer au point suivant.

L'adossement culturel de l'alphabet han-gul, adossement qui est largement chinois, pourrait, lui, porter à sourire des esprits très ethnocentriques et peu enclins à sonder d'autres lieux d'humanité que celui de leur héritage culturel immédiat. A première vue, parler de la terre et du ciel, d'eau et de feu ou encore des quatre saisons à propos du langage et de la parole fait soit naïf soit abusivement éclectique. Et pourtant, la manière de relier l'ensemble technique qui est proposé au peuple pour écrire sa langue à des 'principes philosophiques' comme le yin et le yang, ou comme le Principe unique sont lourds de sens. Concernant le Principe unique, les phrases suivantes sont à méditer : "En ce sens, cet ouvrage n'est pas le résultat d'un effort d'intelligence ni d'une recherche laborieuse vers les sources du langage, mais le simple produit d'une connaissance intime du Principe manifesté dans la parole. Comme le Principe est unique, son usage ne peut qu'être partagé entre tout ce qui existe, de chair ou d'esprit, sur la Terre comme au Ciel". On retrouve là, au-delà des différences entre langues, l'affirmation, récemment reprise en linguistique occidentale, de la réalité d'universaux dans le langage.

Quant aux équivalences entre les sons fondamentaux, les cinq éléments, les points cardinaux et les notes musicales, elles sont quand même par moment très suggestives. Certaines de ces 'correspondances' coréennes paraissent aller bien plus loin que notre "poème des voyelles", assez approximatif au demeurant. Nos langues européennes n'étant pas tonales, le rapport entre les notes de musique et la langue est rarement opéré, sauf chez des phonéticiens préoccupés de prosodie mélodique. Il n'empêche que la mise en équation entre les sons basiques, venus de la gorge non transformés, et le LA naturel en musique, si elle n'a pas de valeur absolue, possède bien la vertu d'un point de référence autour de la voix pure.

On remarquera enfin que le recours à ces principes et correspondances permet de récupérer pour l'écriture han-gul une théorie de la syllabe qui, si elle n'était pas nécessaire en soi à la constitution de l'alphabet, donne à l'écriture une charpente supplémentaire, constitutive de la séparation graphique entre les mots. Mais qui révèle encore toute une réflexion phonologique parallèlement menée.

En structure CVC', C est donné comme comme yin et C' comme yang. Comme, de ce fait les voyelles et diphtongues forment les sons intermédiaires (qui relient C à C'), on peut en conclure que, dans la perspective coréenne, les diphtongues font partie du noyau et que leur premier élément (w,y,...) n'appartient pas à l'attaque consonantique.

C'est contraire à des théories récentes, appliquées entre autres au français, mais on peut estimer la conception coréenne plus adéquate. En effet, si "oiseau" [wazo] est considéré comme équivalent à "watt" [wat], comment expliquer que le premier oblige à la liaison dans "les oiseaux" tandis que le second la refuse ? Mais si oi- représente un noyau diphtongué et non une séquence CV le problème apparent disparaît.

D'autres vues renouvelées elles aussi récemment et qui font appel à des mores simples ou doubles dans le noyau syllabique, s'accorderaient en revanche parfaitement avec les intuitions coréennes. Il serait intéressant de connaître sur ce point l'opinion actuelle des linguistes coréens qui réfléchissent à ces questions.

 

2. Sur l'intérêt de han-gul dans les débats actuels

Dans les études et controverses récentes sur la constitution et l'histoire des écritures, deux points sont mis sur le tapis depuis quelques années. Et si certaines affirmations parfois péremptoires laisseraient croire que les causes sont entendues, la construction de l'alphabet coréen devrait inciter à quelques interrogations.

 

2.1. De la conscience segmentale

Une affirmation qui traverse plusieurs études occidentales récentes, atteignant jusqu'à des ouvrages de pédagogie de l'écrit, est que les populations sans écriture ou à écriture 'idéographique' n'auraient pas une conscience segmentale de la langue (autrement dit, n'auraient une conscience que des mots, pas des sons et de leurs différences). Pour les populations restées largement orales, ceci peut être contesté à partir de réalités, reconnues par les ethnolinguistes auprès des populations elles-mêmes — comme les jeux de mots de type verlan, javanais et autres, de grand usage dans les étapes initiatiques — qui jouent au minimum sur la syllabe et parfois clairement sur les phonèmes (métathèses, changement de traits).

 

On vérifie aussi là les corrections adressées aux enfants ou aux étrangers qui apprennent la langue, du genre : "non, pas 'pëtu', mais 'pëtsu', 'pëtu', c'est pas la même chose", avec parfois de grands éclats de rire du groupe devant certaines confusions.

Ou encore, les demandes d'interprétation portant sur un seul son, quand les signifiés sont tous deux plausibles en situation : "c'est dans la cage, ou dans la case ?" Ces faits se passent d'ailleurs aussi bien dans nos sociétés à forte prégnance écrite, et il serait téméraire d'affirmer que la conscience phonologique qu'elles impliquent est due à une longue habitude de l'écriture de la langue.

L'écriture han-gul relance encore la question, mais cette fois du côté de  populations à tradition écrite : comment une écriture aussi segmentale que le han-gul peut-elle s'imposer si les gens n'ont aucune conscience des sons (et des tons) ?

D'autres textes de cet ouvrage montrent que l'écriture han-gul a mis du temps à s'imposer en Corée. Ce serait donc un lieu facile où exhiber une sorte de volontarisme politique nationaliste auquel seul on attribuerait la réussite récente de cette écriture, récusant ainsi toute qualité interne à son système. Mais le propos est difficile à tenir.

D'une part, il apparaît bien que ce sont des femmes du peuple qui l'ont longtemps le mieux conservée — comme d'ailleurs les femmes touareg au Sahara ont été les meilleures dépositrices de l'héritage de l'écriture tifinagh — et cela ramène presque nécessairement à parler de la fluidité d'emploi du han-gul pour des Coréens sans prétentions spéciales, donc à une qualité intrinsèque de ce système graphique.

D'autre part, on ne peut faire l'impasse, à laquelle nous incitent à réfléchir les analystes coréens, sur les difficiles rapports entre l'écriture lexographique venue du chinois et le besoin d'expression en langue coréenne, bridé par cette écriture comme l'indiquent clairement les textes de Sejong et de ses chercheurs. Si le Roi et son entourage s'étaient trompés sur ce point, on explique mal la permanence de l'usage, même minoritaire, du han-gul. Par contre, qu'ils aient eu raison est bien attesté par le fait, nullement étonnant, que la demande d'une écriture faite pour la langue coréenne soit restée lancinante jusqu'à son épanouissement à l'approche du 20e siècle.

Mais là n'est peut-être pas encore l'enjeu premier, si l'on veut contester que les populations sans écriture ou à écriture logographique n'ont aucune conscience quelconque de la segmentation des mots. Le fait le plus marquant à retenir est que l'alphabet han-gul n'a été élaboré qu'après une longue confrontation avec la phonologie chinoise. Les dictionnaires chinois sont dits souvent "dictionnaires de rimes", mais il semble que l'expression "dictionnaires ordonnés en rimes" serait bien meilleure, même si le souci y apparaît d'offrir des rimes aux rimailleurs, tant vrais poètes que rédacteurs de recettes de cuisine à mémoriser.

Regardons nos dictionnaires alphabétiques, et voyons comment ils sont conçus. Ils suivent un ordre où l'on ne peut percevoir de rapports ni entre voyelles, ni guère entre consonnes, même si chez nous M est suivi de N, deux nasales : un hasard ? Sont-ils au moins phoniquement clairs à l'initiale ? Il ne le sont pas : une initiale O vaut pour /o/ dans "ovale", mais appelle /u/ dans "ouvrier", /w/ dans "oiseau' et / œ/ dans " œuf". Or, que font les Chinois lorsqu'ils établissent leurs dictionnaires : ils classent leurs lexogrammes — hétéroformes par principe, puisqu'ils sont des 'dessins de mots' — selon l'assonance du noyau vocalique, ton compris. Les dictionnaires de rimes chinois sont tout simplement la preuve qu'on peut avoir une écriture lexographique et mener parallèlement une réflexion très approfondie sur la phonologie des langues.

Quant aux Coréens, on ne peut même pas en déduire que, s'ils n'avaient pas eu les dictionnaires de rimes chinois, ils n'auraient jamais accédé à une conscience phonologique. Baignant comme ils l'étaient dans la culture chinoise, ils s'en sont servis, mais il est évident qu'ils comprenaient de quoi il s'agissait, et la comparaison des deux langues a, en outre très vite attiré leur attention sur la différence entre langues et sur la nécessité de distinguer les rimes pauvres, qui n'atteignent que le noyau vocalique, et rimes riches, qui incluent consonnes initiale et finale de la syllabe.

 

2.2. Monogénèse ou plurigénèse

Un deuxième lieu actuel du débat est le suivant. Les positions tenues jusqu'il y a une vingtaine d'années étaient que la captation de l'écrit s'est déroulée selon un déroulement unique : pictogrammes > idéogrammes > double approche morphèmes-sons (hiéroglyphes) > écritures syllabiques > écritures segmentales (alphabétiques).

Il s'est développé depuis un courant qui aurait comme point de référence que toute écriture peut relever tant du phonique, que du morphologique ou du lexématique et qu'il n'y a pas de raison de privilégier l'un ou l'autre et de tracer une ligne historique disant que le progrès humain va nécessairement de ceci à cela.

La mise en cause par plusieurs auteurs, dont Leroi-Gourhan, du caractère primitif des pictogrammes, et même de leur interprétation comme étant des éléments simplement iconiques, n'est sans doute pas étrangère à ce renouvellement d'idées. Mais ce qu'on peut contester est l'usage qui en est fait, en particulier dans certains jugements portés sur des écritures actuelles, où l'on mélange un peu trop les choses. Que toute écriture soit un système visuel ne fait pas pour autant qu'on doive les aborder toutes, de façon équivalente, comme étant faites de dessins à simplement mettre une fois pour toutes dans la rétine, sans aucune considération pour la systématique interne de ces figures.

De ce point de vue, le passage de la Corée à une écriture segmentale, après avoir longtemps testé une écriture morphographique faite pour une autre langue est un cas à méditer.

On peut suivre ici les débats qui ont eu lieu en Corée même sur cette question. L'opposition de certains lettrés, pour conservatrice qu'elle ait été, indique néanmoins qu'il y a culturellement plus dans une écriture que le simple fait de retracer visuellement les mots et les discours de la langue. De la calligraphie aux mises en page, du dessin des caractères à l'évocation graphique d'un mot chargé d'histoire collective ou personnelle, l'écriture 'fait du sens' bien au-delà qu'en offrant simplement des signifiés à travers de la graphie systématisée.

C'est sans doute pourquoi les Coréens glissent volontiers des idéogrammes chinois dans des textes qui comportent des formules de politesse, avec des mots qui ont leur poids social ou sentimental. Un peu comme l'habitude se prend chez nous de dessiner des cœurs dans des cartes de vœux.

Mais il reste qu'il y a bien une économie dans les systèmes segmentaux-phoniques qu'on ne trouve pas ailleurs. La perplexité actuelle — à partir de l'état présent des écritures du français et de l'anglais surtout, des écritures comme l'italienne paraissant à l'abri des doutes — pourrait venir du fait qu'il s'agit d'écritures très usées, très décalées par rapport à la langue, d'où la recherche de points d'appui autres que phoniques et l'évocation d'une part de morphogrammes et lexogrammes dans ces écritures.

L'écriture du français et celle de l'anglais sont actuellement parmi les systèmes graphiques qui offrent le plus d'imprédictibilités à l'apprenant. Et, à l'examen, il paraît bien que l'écriture française l'emporte sur l'anglaise dans ce concours. Pour une double raison. D'abord interne, car si l'inscription des voyelles est assez aléatoire en anglais, celle des consonnes reste relativement bien réglée. Tandis qu'en français, l'imprédictibilité se trouve partout et à tous les niveaux de construction du système. Ensuite externe, car l'influence américaine fait désormais qu'il y a pour l'anglais plusieurs écritures possibles, et qu'on ne se sent vraiment pas obligé aux Etats-Unis à écrire through ce qui se prononce comme [thru:]. En regard, depuis cent ans, chaque tentative de réforme de l'écriture française, y compris la plus récente — d'ailleurs très indigente — a régulièrement été vouée à l'échec.

Dès lors, tel avait raison de faire remarquer que l'écriture du français, si l'on n'y change rien, se mue progressivement en un système néo-idéographique. Mais il faudrait ajouter que ce système néo est un système pseudo. Car il n'arrivera pas avant longtemps à cacher à n'importe quel lecteur qu'entre les 'dessins' de bouger, bouter, boucher et bouffer, ce qui fait leur différence est celle des sons à un moment du déroulement du mot.

Et donc que le fondement de cette écriture reste segmental, où toute tentative de réinterprétation morphographique sera illusoire et trompeuse. On veut bien admettre qu'il faut désormais visualiser un mot comme "rhino-pharyngite" pour en retenir la graphie, il n'en reste pas moins qu'il ne pourrait s'écrire ni "binoyarhomphite", ni "hrumpff". Or, seul ce dernier pourrait accéder au statut de lexogramme, à senteur fortement onomatopéique, tandis que la tentative de "binoyarhomphite" fait éclater l'évidence que l'écriture du français utilise des lettres et des groupes de substitution (ici : rh, ph, y), mais qu'ils se substituent à des éléments bien précis, avec une valeur phonique précise, et non à n'importe quoi pour obtenir un dessin qu'on retiendrait comme on retient les chiffres. Qui, eux, sont effectivement des constituants d'un sous-système morphographique à l'intérieur de l'écriture de la langue.

Face à quoi, pas usée du tout, l'écriture han-gul montre toute la solidité et la sécurité d'une écriture segmentale où non seulement chaque phonème est retracé, mais encore en quelque sorte dessiné avec un appui sur la matérialité du réel.

 

3. Des idées et des langues

Un dernier lieu reste à sonder. Même si les analystes ont apporté sur ce point bien des correctifs, il reste dans un public large comme parfois dans nos manuels scolaires une croyance bien ancrée, selon laquelle les mots ne sont que des répliques symboliques et obligées des êtres qui peuplent la terre. Le langage nommerait les choses, des choses matérielles ou mentales qui lui préexistent et s'impriment en lui comme dans un miroir. Et, du côté des écritures, cette vision a fait créer la notion d'écriture idéographique, où la chinoise sert toujours d'exemple et de référence.

Alors, une pente assez habituelle, quand on parle de l'écriture chinoise face aux écritures dites alphabétiques, est d'affirmer que l'écriture idéographique — puisqu'elle relate des idées — non seulement aide les Chinois à communiquer là où ils ne se comprennent pas entre eux, mais pourrait permettre la même opération pour n'importe qui venant de n'importe quelle langue et ne connaissant rien du chinois : il lui suffirait de connaître les 'idéogrammes'.

Mais alors, ici, la réflexion attribuée au roi Sejong, sur la difficulté de s'exprimer en coréen par l'écriture chinoise prend toute sa valeur, lorsqu'il est dit : "... si bien qu'il nous est impossible, à nous Coréens, d'utiliser les caractères chinois pour transcrire notre idiome...". Et on peut l'expliquer.

Même si on laisse de côté l'hypothèse dite Sapir-Whorf, selon laquelle ce ne serait pas la pensée qui modèle le langage, mais le contraire — ce qui n'est pas plus prouvé — il faut tenir bien compte de deux points.

D'une part, que le lexique des langues diverge, d'abord dans le nombre de mots attribuables à un champ donné. Ainsi, "vache", chez les pasteurs du Rwanda est une sorte de générique passe-partout, rarement prononcé, qui cède la place à des dizaines de mots différents selon le sexe, l'âge, la couleur, la valeur d'usage des bêtes. Ensuite, dans l'extension du mot. Des langues africaines ne distinguent pas entre "caprins" et "ovins" ; des langues peuvent avoir un mot du type "équidé" à la fois pour les chevaux et pour les ânes, d'autant plus que la coupure d'espèces n'est pas claire, puisque l'on a des mules, des mulets, des bardots. Quant aux systèmes qui relient le profane au sacré ou qui recueillent les représentations mentales collectives des peuples, il est d'évidence que leur diversité y fait la diversité des mots et de leurs classes. Il suffit, comme dans la langue lega du Congo, que la foudre ait été perçue comme un animal étrange pour comprendre pourquoi le mot est inclus dans une classe des animaux, et qu'il apparaisse dans nombre de contes animaliers.

Par ailleurs, et quelles qu'en soient les raisons historiques, il y a des langues dont pratiquement toutes les unités sont des mots libres, et d'autres qui intègrent des formes liées, préfixes, suffixes, infixes, aux valences sémantiques très diverses.

Il serait d'ailleurs intéressant de se demander s'il n'y a pas un lien entre une écriture dite idéographique et une langue "à formes libres", alors que dans les langues à formes liées ce choix aurait été bien plus difficile à faire.

Si l'on suit ce point de vue, une écriture dite 'idéographique', comme la chinoise, ne reproduit pas des idées, mais des mots (on peut alors proposer le terme d'écriture morphographique ou lexigraphique) et de ce fait, si l'on passe, en l'utilisant, à des systèmes linguistiques assez différents, se posent alternativement ou cumulativement des problèmes lexicaux et des problèmes morphologiques.

Problèmes lexicaux de l'extension d'un mot, ou de découpage différent du champ, ou encore de mots qui existent ici et n'ont pas de répondants là. Dans un domaine un peu métalinguistique, comme la définition du champ d'application d'un mot, comment par exemple écrire dans un système où seul existe un 'idéogramme' valant pour "cours et étendue d'eau", la phrase suivante : "Un ruisseau se jette dans une rivière, laquelle se jette soit dans une autre rivière, soit dans un fleuve, lequel se jette dans la mer" ?

Problèmes morphologiques ensuite, entre langues entièrement ou presque à formes libres doublées d'une écriture morphographique et l'appropriation de cette écriture dans une langue à forte présence de formes liées (au sens bloomfieldien, i. e. non autonomes, ne pouvant à elles seules faire réponse, interpellation, etc. : préfixes, suffixes, infixes dérivationnels, flexionnels ou inflexionnels).

Ce qu'il est intéressant de voir ici, c'est que l'écriture japonaise tente de compléter la chinoise par des marques de formes liées — des pratiques identiques existant d'ailleurs en Corée mais où, en définitive, on préfèrera passer à une nouvelle réflexion, sur base segmentale-phonique cette fois, et ce sera le han-gul. Et ce saut, nous avons à le retenir, lorsque nous nous interrogeons sur les écritures, leur passé, leur avenir, leur pourquoi.