Jean-Paul DESGOUTTE

IL PLEUT

Histoire de la fin du (beau) temps

 

 

"Pauvre Jo, ni beau, ni laid !"

 

Promenade généalogique ascensationnelle

de Paul DESGOUTTE (1915) à Béraud de BEAUJEU (915)

jean-paul.desgoutte©arpublique2015

 

 

Voici la version –provisoirement– définitive de la saga de la Goutte : on y conte de drôles d'histoires, on y croise de drôles de sires, comédiens en robes de bure et clercs en extase ! Un archevêque, primat des Gaules, au coup de crosse viril, une bienheureuse Marguerite, mystique courtoise et poétesse inspirée, une boulangère et son mitron, un sire de Beaujeu qui taquine joliment la rime, entre deux croisades, une batelée de Vikings qui ont poussé leur drakkar jusqu'aux monts du Matin... Almodis enfin enlevée par des pirates pour l'amour de Bérenger Anglésie, Mélusine et Zohra, princesse de Samarkande… Et, comme il se doit en pays de Beaujolais, des vignerons et un maître-tonnelier pour que rien ne se perde…

 

La Goutte d'Amplepuis
Tour de l'An mil

(dessin de Germain Patay)

 

 

 

 

Avant-propos

 

Dessiner une arborescence familiale est une tâche sans fin. Si chaque rejeton naît de deux parents, la progression exponentielle du nombre des aïeux potentiels conduit à plus d'un milliard d'individus à la trentième génération (i.e. aux alentours de l'an 1000).
Heureusement, pour le généalogiste, les mariages ne se distribuent pas de façon aléatoire dans la communauté humaine, géographique, politique ou linguistique, régionale ou nationale, mais répondent à des règles et usages, interdits et préférences
manifestes ou cachésà des stratégies familiales, à des contraintes géographiques et socio-économiques, sans parler même du goût de chacun dans l'élection de son conjoint...
À chaque génération le choix s'applique ainsi à une population restreinte d'épouses ou d'époux potentiels appartenant aux proches (pas trop !)
[1], aux familles alliées (sociologiquement proches), aux membres du village, de la région, etc. et des diverses communautés culturelles et socio-économiques des candidats[2]. Les alliances hors norme apportent un supplément d'information (ou un supplément de sens) au système dont l'histoire casse parfois les mécaniques trop bien huilées.
L'arborescence familiale
rapportée à l'histoire du village, de la région, du territoire rend compte des mouvements contradictoires (exogamiques et endogamiques) propres à toute communauté humaine. L'histoire des familles laisse ainsi place à des régularités, à des mouvements périodiques ponctués de ruptures dont l'intelligence se propose à la perspicacité du chercheur…[3]

L'histoire de la famille Desgoutte, ici reconstituée, se compose de plusieurs types d'éléments :
une filiation agnatique remontant par-delà Louis et Léonard de la Goutte, laboureurs habitant Saint-Forgeux dans le Rhône, assassinés en 1569 lors d'une razzia huguenote sur les terres de l'abbaye de Savigny à une lignée de hobereaux rendue à la roture, les Saint-Jean (de Panissières), seigneurs de la Goutte d'Amplepuis[4], fief hérité de la branche cadette de la famille de Lorgue de Neulise ;
un ensemble de filiations cognatiques, procédant des alliances contractées, qui dessine un tableau pittoresque de l'histoire du pays francoprovençal depuis Charlemagne ;
un certain nombre d'informations structurées sur les branches cousines [5] dont celle qui, à Charnay, a vu naître Jean-Marie-Joseph Degoutte, personnage atypique et digne de mémoire...

__________________________________________________________________________________________________________

Notes :

1. La loi canonique du 7è degré prohibe traditionnellement, dans la communauté chrétienne, le mariage entre arrière petits enfants d'un même aïeul (ce qui revient à rendre improbable, la présence d'un individu au mariage consanguin de deux membres de sa progéniture).
2. Le destin d'une famille prend ainsi souvent la figure d'un ou de plusieurs villages. La communauté villageoise ou paroissiale se fond elle-même dans une unité de territoire plus vaste modelée par l'histoire et la géographie.
3. Le jeu des alliances, tel qu'on le voit se développer ici sur plus de mille ans, est un précieux terrain d'analyse des " structures élémentaires de la parenté ", pour reprendre le titre d'un célèbre essai de Claude Lévi-Strauss. Il serait sans doute naïf de chercher à en tirer des lois mais il est bien clair qu'on y contemple in vivo, et selon les termes mêmes de l'anthropologue structuraliste, le passage de la nature à la culture
du déterminisme bio-écologique à la civilisation. L'histoire des familles, à l'instar de l'histoire des langues, mêle sans cesse la répétition du même à la recherche de l'autre, en un mouvement où l'on ne sait pas grand-chose de ceux qui nous ont engendrés et rien du tout, bien sûr, de ceux dont on convoque la venue !
4. Le fief et le château de La Goutte d'Amplepuis, fondés dans l'héritage des familles de Centarben, Semur et d'Oingt, passent ensuite sous la mainmise des seigneurs de Beaujeu dans le mouvement même où ces derniers (Guichard III) s'assurent le contrôle du massif montagneux, jusqu'aux bords de Loire, à l'aide des familles de Lorgue, de Lay, Rébé et Damas, aux dépens de l'abbaye de Cluny et des comtes de Forez. Girin d'Amplepuis (*1235-1288), seigneur de la Goutte, est quant à lui un familier de la cour de Renaud de Forez qui rassemble les anciens ennemis, enfin réconciliés, au moment même où la maison de France manifeste son intérêt pour les pays du sud, Provence et Occitanie. Petit-fils présumé de Guichard IV de Beaujeu et Sybille de Hainaut, il est nommé viguier de Lyon, au service de Philippe-le-hardi, puis gouverneur de Navarre, sénéchal de Beaucaire et de Carcassonne (voir infra). Il est à la fois l'un des ultimes rejetons des familles chevaleresques locales et le premier préfet de l'état monarchique à venir. Son mariage avec Anglésie de Montagut, petite-fille de Centulle, comte d'Astarac, s'inscrit dans le même mouvement unificateur mais sa disparition (brutale) et son oubli participent du dépérissement de la famille et de la province beaujolaises dans l'achèvement de l'âge féodal.
5. Une branche homonyme –agnatique– cadette, installée à Montrottier, a fourni des châtelains à Chamousset (1431, d'Herbigny) et des notaires à Montrottier (1359), Feurs (1473) et Yzeron (1450) dont la postérité [des Goutte(s) de la Salle et de Longeval] s'est éteinte peu après la Révolution. Il faut, peut-être, lui rattacher également une branche de Saint-Symphorien sur Coise (dont Jean Desgouttes, imprimeur à Lyon et éditeur, en 1544, de la traduction française du Roland furieux) qui, convertie à la Réforme, a émigré en Suisse et prospéré –dont Madame de Staël et Ferdinand de Saussure– autour du lac Léman –en affirmant son origine lyonnaise d'extraction noble– avant de s'éteindre au vingtième siècle (voir Geisendorf, op. cit.).

 

 

Les puys de la Goutte et Chopine au sud ouest de Volvic [6]

 

La goutte, en Auvergne et dans le Lyonnais est un lac ou un marigot, une source ou un ruisseau qui inonde les pâturages argileux. De nombreux lieux-dits en portent le nom ainsi qu'un volcan proche de Clermont-Ferrand : le puy des Gouttes (ou de la Goutte, cf. Cassini).

" Au nord-ouest de Clermont-Ferrand, le puy des Gouttes (1134 m) et le puy Chopine (1181 m) sont étroitement associés et constituent un complexe volcanique gémellaire spectaculaire, provisoirement endormi, dont l'histoire peut se résumer en trois temps. Une première période voit l'édification du puy des Gouttes, cône de scories classique auquel est associé une coulée de lave. Par la suite, il y a 9.000 ans environ, une violente éruption détruit la partie nord-est de ce cône, créant un maar trachytique de 600 mètres de diamètre, le cratère de Chopine. Lors d'une troisième et dernière phase, une lave trachytique dégazée et extrêmement visqueuse sort lentement du cratère, à la manière d'un piston solide, pour former une aiguille. Un lac enfin, qui a longtemps occupé le fond du cratère, a donné son nom au puy de la Goutte (Cassini, 1780) qui embrasse le puy Chopine" cf. "Parc des Volcans d'Auvergne".[7]

__________________________________________________________________________________________________________

Notes :

6. Cho(d)pine selon l'étymologie populaire qui rend ainsi compte de façon pittoresque de l'originalité de la formation tellurique.
7. La légende (orale) veut que l'un et l'autre puys unissent périodiquement leur lave incandescente pour projeter vers le ciel, dans l'infini du cosmos, le plasma, brûlot immatériel des âmes en peine. Et cette explosion purificatrice voit l'un des deux membres du couple sacrifier son envol au succès de son partenaire –dans l'attente du moment où les rôles s'échangeront...

 

 

Puy des Gouttes
Puy Chopine

 

Le nom d'origine latine –gutta– du patronyme prend les formes locatives de gutta ou de guttis, attestées l'une et l'autre dès le 13è siècle en Gévaudan, dans les monts du Forez et du Lyonnais. À la façon de la plupart des toponymes, il s'ajoute au nom de baptême ou au nom de famille générique pour caractériser la branche ou l'individu. Il peut désigner soit le lieu d'origine de celui qui le porte, soit la terre où il vit avec sa famille, voire le fief dont il est seigneur.
L'élan démographique des 12ème et 13ème siècles favorise l'adoption d'un toponyme à côté du patronyme, lors de la multiplication des branches familiales. La coexistence de branches cousines homonymes –ou le départ de jeunes frères– conduit ensuite à une démotivation du patronyme ou à toute sorte de compromis entre le nom qui évoque la souche et celui qui caractérise la branche.
C'est ainsi que la branche cadette de la famille de Lorgue de Neulise, au bord de la Loire, qui a accompagné l'ascension, la gloire et le déclin de la première race des seigneurs de Beaujeu, a ajouté puis substitué à son patronyme
[8] le nom du fief (et du château) de la Goutte qu'elle a hérité, au début du 12è siècle, de la famille d'Oingt.
Le château de la Goutte d'Amplepuis, à l'origine du patronyme familial, a été édifié, à l'aube du deuxième millénaire, aux abords d'un ruisseau aménagé en douve, sur le modèle des châteaux à motte
[9] de Semur et d'Oingt, par l'héritier d'une branche cadette des seigneurs de Semur [10], Roclen de Saint-Aubin (ou Centarben [11]). Ricoaire, sa fille, dame d'Amplepuis, épousa Frédélan d'Oingt (vers 1035) [puis, devenue veuve, Guichard II de Beaujeu].
À Béraud d'Oingt, petit-fils de Frédélan, seigneur d'Amplepuis en 1080, succède (son gendre ?)
[12] Bompar de Lorgue. Seigneur de la Goutte et viguier d'Amplepuis en 1130. Ce dernier est l'arrière grand-père de Girin d'Amplepuis, sénéchal de Philippe-le-hardi et gouverneur de Navarre, qui épouse Anglésie de Montagut, petite fille de Centulle d'Astarac, dont la fille, Alice, transmet le fief et le nom [de la Goutte] à Geoffroy de Saint-Jean de Panissières, chevalier de Savigny, son fils.
Antoine de Saint-Jean [de la Goutte], arrière petit fils du précédent, est le dernier seigneur de la Goutte (Varax, ibidem). Il cède son château, après 1476, à Marguerite de Cucurieu (fille de Damas de Saint-Symphorien) sa cousine. Ses descendants, rendus à la roture, s'installent sur les hauteurs de Saint-Forgeux, au mas de la Goutte d'Affoux et au Mas Saint-Jean de Montmenot, près d'Ancy
[13], où ils font souche.
La famille essaime enfin vers les vallées de la Brévenne (Lagoutte de Savigny et Ancy), de la Turdine (Desgoutte de Saint-Germain sur l'Arbresle), de l'Azergues (Degoutte de Charnay), etc.
[14] –à la suite de l'assassinat, en 1569, de Louis et Léonard de la Goutte.
Au 16ème siècle, la francisation des actes notariés et l'ouverture systématique de registres paroissiaux, consécutive à l'ordonnance de Villers-Cotterets promulguée par François Ier, voient apparaître, de plus en plus fréquemment, à côté des noms latins d'usage traditionnel, leur transcription française.
La transcription ne correspond pas alors au souci de respecter une orthographe, qui au demeurant n'existe pas, mais à une sorte de compromis, établi par le curé du village, plus ou moins lettré, entre le patois francoprovençal, en usage dans la langue parlée, la mémoire du registre et la tradition graphique héritée du latin
[15].

___________________
Notes :

8. Lorgue est un lieudit, proche de Pinay sur la Loire. On peut proposer une origine celte du toponyme : "orco" qui signifie "sanglier" . La presqu'île de Pinay, en amont des gorges de la Loire, est un site immémorial de passage et de refuge, pour les hommes et pour les bêtes –dont les sangliers en transhumance– entre la Forêt Noire et la vallée du Rhône, voire l'Auvergne et le Lyonnais. Ce fut, peut-être, également, un point de débarquement ou de ralliement de la dernière vague d'envahisseurs Vikings qui, soucieux de faire souche (912, conversion de Rollon), apportèrent, en fin de compte, leur soutien aux abbayes de l'entre Saône et Loire, dans leur lutte contre les Hongrois et les Sarrasins.
9. Le château à motte(s) est, lui aussi, d'inspiration normande. Il sert à l'origine d'ouvrage de soutien aux débarquements, comme il apparaît dans la tapisserie de Bayeux (voir infra).
10. La famille de Semur serait issue de Guérin de Vergy, comte d'Auvergne et de Châlon en 818, qui est également l'ancêtre de Guillaume de Gellone, de Guillaume-le-pieux, fondateur de Cluny (910), et d'Almodis de la Marche, d'illustre mémoire (cf. infra et Le roman de Florimont, op. cit.).
11. Les familles de Semur, d'Oingt, Bérard et Centarben s'interpénètrent et se partagent les comtés de Mâcon et de Châlon.
12. Ce que suggère la similitude des armoiries familiales (voir infra).
13. Voir : Paul de Varax, Histoire d'Amplepuis ; André Steyert, Armorial du Beaujolais, Gabriel Fouillant, Girin d'Amplepuis, Vice-roi de Navarre, op. cit.
14. Les diverses branches qui se sont enracinées à Ancy, Saint-Forgeux, Saint-Germain-sur-l'Arbresle, Amplepuis, Charnay, Chamelet, Ronno, Valsonne, etc. ont adopté des graphies diverses : Goutte, Lagoutte, Dégoutte, Degoutte, Desgouttes, Desgoutte, etc. Tous procèdent de la forme latine de gutta dont on comprend que la particule d'origine a parfois été interprétée (phonétiquement) comme la marque d'un pluriel.
15. C'est ainsi qu'un même Jehan de Gutta, à son baptême, pourra s'écrire de la Goutta à son mariage et de Goutte, voire des Gouttes, à l'enregistrement de sa sépulture.

 

________________________________________________________________________________________

 

 


PREMIÈRE PARTIE

MÉMOIRES DE GUERRES

_________________________________________________________

 

 

PHOTO ET CINÉMA

 

Le magasin Charron-Desgoutte à Grenoble

 

 

Alberte Reynaud épouse, en 1939, Paul Desgoutte

 

L'histoire des familles Desgoutte et Reynaud s'inscrit dans un terroir qui se confond avec le domaine de la langue francoprovençale Beaujolais, Forez et Lyonnais d'une part, Dauphiné, Drôme et Vivarais de l'autre langue illustrée au demeurant par Guichard III de Beaujeu, Aymon de Varennes, Renaud de Bâgé et Marguerite d'Oingt, tous cousins, dont on parlera plus loin...
Ce terroir et sa langue sont au confluent (imaginaire) du Rhône, de la Saône et... de la Loire ! Au nord, la famille de Beaujeu, souche tutélaire, puise ses racines carolingiennes (par-delà les comtes de Bourgogne et d'Auvergne) chez les rois de Provence et d'Italie. Au sud la famille d'Albon, qui a tenté sans grand succès, de rassembler l'héritage de la Provincia romana, prend ses racines dans le Viennois et le Valentinois.
À l'ouest, les chevaliers du bord de Loire, de Neulise et Panissières, apparus sur le haut du fleuve lors de la dernière vague normande, ont épousé le destin des abbayes de Savigny et de Cluny, dans l'héritage de Benoît d'Aniane et Guilhem de Gellone.
Le décor est planté. Quant au drame qui s'y joue, c'est pour l'essentiel la longue histoire de la dislocation sans fin des empires, de Rome puis de Charlemagne
voire de Byzance et des multiples hérésies qui, de l'arianisme au calvinisme, en passant par les Cathares et les Vaudois, ont accompagné l'affirmation cahotique du pouvoir de l'Église romaine…


 

Quand Paul épouse Alberte au mois de janvier 1939 ils viennent à peine de faire connaissance. Coup de foudre ou arrêt de la Providence ? Il a suffi de trois mois pour conclure les fiançailles et organiser le mariage.
Alberte est la fille de deux vieilles familles protestantes : les Reynaud
[16], de La Baume-Cornillane [17] au pied du Vercors, pays de refuge des Vaudois chassés de Lyon, d'une part et les Vérilhac, du Chambon-sur-Lignon dans les monts du Vivarais, un haut lieu d'accueil de populations persécutées [18], d'autre part.
Elle se fait baptiser catholique à l'occasion de son mariage, ce dont la famille Desgoutte
ou ce qu'il en reste : les deux sœurs aînées de Paul n'est pas peu fière. Car cette famille de vieille souche est pieuse, voire confite dans la religion, comme on sait l'être à Lyon [19].
Alberte est bientôt enceinte. Elle donnera naissance pendant l'été à deux enfants prématurés (Albert et Paul) qui ne survivront pas à l'accouchement.
Ces jumeaux, qui viennent au monde au moment même où les Allemands déclenchent la deuxième guerre mondiale, commémorent d'une certaine façon la disparition des deux frères aînés de Paul, tués lors de la der des ders
[20].
Paul en effet a été conçu dans le moment où ses parents ont reçu la confirmation de la mort de leur plus jeune fils, Honoré, disparu en Lorraine, le 16 août 1914, quelques jours après la déclaration de guerre, la veille de ses vingt ans.


 

 

 

Bien Chers Parents,

Je vous écris à nouveau pour vous dire que tout se passe bien. Nous sommes très près de la frontière. On attend toujours notre tour. Mais ne vous faites pas de mauvais sang. Moi, je suis philosophe et sais comprendre les choses. La destinée est bizarre. Je me porte bien et mange avec appétit. J'attends toujours la lettre de Papa qui dort encore à la dépêche.
Vivement que ça finisse car j'ai l'espérance de vous revoir pour vous embrasser mille fois. Je garde précieusement la médaille de Saint Benoît et prie de mon côté pour qu'il vous conserve en bonne santé.
Je ne vous en mets pas plus long vu que je vous écrirai plus souvent, et puis enfin vous savez comme moi la situation présente.
Gros mimis aux petites sœurs. Grosses caresses à vous Cher Papa et Bien Chère Maman.
Votre filston chéri.
Honoré

 

Son frère aîné, Pierre, meurt trois ans plus tard, le 31 juillet 1917, à Oulchy [21] dans l'Aisne.

 

 

 

 

Citation à l'ordre du 91ème Régiment d'Infanterie de Pierre Desgoutte, sous-lieutenant à la 5ème compagnie :

" Jeune officier courageux, dévoué. Le 3 juillet 1917 a réussi à enrayer une attaque ennemie sur le secteur qui lui était confié en maintenant sa section à son poste de combat malgré un violent bombardement ".


Notes :

16. La famille Reynaud de Pont en Royans, est une antique famille souveraine des contreforts du Vercors -alliée très tôt aux comtes de Bourgogne et du Viennois- souche des familles de Bérenger et de Sassenage.
17. Au pied du Vercors, à Chabeuil, Barcelonne, Montelier, Châreaudouble, etc., sur la rive gauche de l'Isère, une communauté protestante d'origine vaudoise a prospéré, du 13ème siècle jusqu'à nos jours, malgré les multiples persécutions.
18. La communauté huguenote de l'Ardèche s'est constituée au 16ème siècle dans le mouvement de la Réforme.
19. Les deux grands-mères (cousines germaines) de Paul –Claudine et Marie Plumet– sont elles-mêmes issues de deux familles huguenotes de l'Oisans : les Bellon et Sarrazin-la-Grange (voir infra).
20. Voir Lettres de guerre, Jean-Paul Desgoutte, op. cit.
21. Un an plus tard, le 25 juillet 1918, le général Jean-Marie-Joseph Degoutte (voir plus loin) entre dans Oulchy, à la tête de la 6ème armée, à l'issue d'une bataille qui ouvre aux Alliés le chemin de la victoire finale (voir infra).


 

 

 

 

 

Jean-Claude Desgoutte et Marie-Louise Bonniol

 

Jean-Claude, père de Paul, Honoré et Pierre, est né à Lyon le 17 janvier 1869, de Marie Plumet et Honoré Desgoutte. Il épouse le 19 avril 1892 sa cousine Marie-Louise Bonniol, âgée de 18 ans, fille de Pierre Bonniol et orpheline de Claudine Plumet.

 

   

 

Marie Plumet et Honoré Desgoutte

parents de Claudius et Benoît

 

 

Claudine Plumet et Pierre Bonniol

parents de Marie-Louise

 

Marie-Louise Bonniol et sa soeur Catherine

 

Marie-Jeanne BACOU épouse de Stanislas et mère de Pierre BONNIOL

 

La famille Bonniol, propriétaires laboureurs, enracinés dans leur terroir de l'Hérault, a longtemps vécu au mas Bonniol –tout près de l'abbaye d'Aniane– avant de s'installer, aubergiste, à Balaruc-les-bains.

 

Le mas Bonniol

 

 

L'abbaye d'Aniane

 

" Benoît d'Aniane, fils d'un aristocrate wisigoth, a passé sa jeunesse à la cour [de Charlemagne], puis en 774, s'est retiré dans un monastère bourguignon. Après avoir étudié les différentes règles en usage, il décida de faire revivre la règle de saint Benoît dans le monastère qu'il fonda sur ses propres domaines, à Aniane. […] Lorsque Louis devient empereur en 814, il appelle auprès de lui Benoît d'Aniane, le met à la tête de tous les moines de son Empire pour que, de la même manière qu'il avait instruit l'Aquitaine et la Gothie de la règle de salut, de même il réforme la Francie par l'exemple salutaire. En 817, l'empereur réunit à Aix les abbés de tout l'Empire dans une sorte de chapitre général et fait approuver le Capitulare monasticum préparé par Benoît; ce texte de quatre-vingt-trois articles codifie l'usage des coutumes monastiques selon l'esprit de la règle bénédictine. Des missi sont envoyés partout pour faire appliquer la réforme. " Pierre Riché, Le christianisme en occident, vol IV, pp. 697-698 ; Desclée de Brouwer, 1993.
Charlemagne a réussi à reconstituer, d'une certaine façon, l'empire romain d'occident mais il n'a pas d'autre projet politique que la lutte contre les infidèles. La renaissance carolingienne et l'essor du monachisme sont le lieu où s'épure, se perpétue et se développe l'héritage de l'Église qui de fait va devenir le modèle de la société occidentale. Ce qui se joue dès lors sous l'impulsion de l'Église c'est une métamorphose profonde de la société civile qui se délivre peu à peu de l'esclavage comme fondement de l'organisation sociale –et singulièrement de la soumission de la femme à l'autorité de son père. La réforme monastique organisée par Benoist d'Aniane favorisera la prise de relais par l'Église de l'appareil politique carolingien bientôt défaillant [ou épuisé par sa propre réussite].

 

 


Au printemps 1884, Jean-Claude Desgoutte qui se fait appeler Claudius [en souvenir d'Hamlet ?], achève ses années de pensionnat à l'école des pères de Blesle en Auvergne et rédige l'incontournable composition française sur le sujet :

" De mon passé et de mon avenir "

" Au moment de quitter les lieux où s'est écoulée ma jeunesse, je sens une émotion involontaire s'emparer de moi. D'ailleurs qui ne serait pas ému à l'aspect d'un inconnu plein de périls et de cruelles déceptions ? Réfléchissons un peu à ce que nous échangeons et nous comprendrons plus facilement ce serrement de cœur et peut-être ces larmes que nous n'osons avouer.
Une foule de souvenirs me ramènent en arrière, me rattachent dans cette pension dans laquelle s'est faite mon éducation, et m'empêchent d'en franchir froidement le seuil. Je me rappelle mes luttes, mes triomphes et mes défaites, défaites trop nombreuses, hélas, où l'ennemi du travail et de la vertu prenait plaisir à me vaincre et à jeter le trouble dans mon âme. Et aussi que de peines ne m'a pas coûté le peu d'instruction que j'ai acquise ! Que de larmes n'ai-je pas versées lorsque j'avais un chagrin, une déception quelque petits qu'ils fussent ! Et maintenant que sera-ce ! Plus j'y pense, plus je suis persuadé qu'on ne sort pas de pension comme on y est entré, c'est-à-dire indifférent, sans aucune crainte. On rentre insouciant, confiant dans l'avenir, ne prévoyant aucun danger, aucune déception, on ne voit que le clair du tableau, on n'en voit pas les ombres.
On ne voit pas encore ce que c'est que le monde, on le croit un lieu de délices alors qu'il est une vallée de larmes, on veut être au but avant d'avoir rien fait pour l'atteindre.
Quand on sort, on a une position à se créer. D'elle dépend tout le bien-être de notre vie et ce n'est certes pas chose à dédaigner. Il nous semble peut-être qu'il nous sera facile de trouver une place convenable. Il n'y a qu'à rentrer en soi-même pour voir le peu de fondement de cette pensée. Connaissons-nous notre goût, nos aptitudes ? Nous pouvons répondre non. Et puis il est si difficile aujourd'hui d'embrasser une carrière à sa convenance. Il y a tant de jeunes gens instruits et en quête de place. L'instruction n'est donc pas suffisante, il faut d'autres garanties : et ce sont les plus recherchées, celles qui manquent le plus souvent. Elles sont comprises toutes dans une seule : une bonne éducation.
Mais une bonne éducation n'est pas seulement nécessaire pour se créer une position, elle est surtout nécessaire pour les combats de la vie. Nous nous sommes instruits sur la vie et par notre expérience et par celle des autres. Nous connaissons le monde en petit et nous avons déjà eu des luttes, luttes d'autant plus opiniâtres et plus nombreuses que nous croissions plus en âge. Et si malheureusement, nous ne sommes pas habitués à nous vaincre ici, que sera-ce dans ce monde dont on nous a tant parlé et dont on nous a fait des descriptions si peu engageantes ?
Que de périls à affronter ! Que de nombreux dangers à éviter et que d'obstacles à vaincre ! Nous n'aurons pas alors nos maîtres pour nous retenir sur le bord de l'abîme, ni un pieux ecclésiastique pour nous encourager à nous relever lorsque nous serons tombés ! Nous aurons nos parents si dévoués et si aimants mais si par malheur nous venions à les perdre avant que nous ayons eu le temps de nous prémunir contre les ruses de ce second Satan… Où nous réfugier et comment nous guider lorsque lancés sur les flots de cette mer en furie nous serons menacés de faire naufrage ? Alors, comme par instinct, nous penserons à cette maison de paix que nous avons quittée, nous nous souviendrons des conseils qu'on nous a tant de fois donnés et nous tournerons nos regards affaiblis vers l'Étoile de la mer qui nous ranimera et nous conduira sûrement au port ?
A
h ! À la pensée de ce que je quitte et de ce qui m'attend je ne puis m'empêcher de verser des larmes. Je laisse dans cette maison des êtres chers qui m'ont consolé quand j'étais dans la peine, qui m'ont donné, à force de dévouement, une bonne éducation que moi, étourdi que j'étais, je refusais d'acquérir. Je les en remercie et la reconnaissance que je leur garde sera éternelle. Adieu, chère pension, adieu chers maîtres, ou plutôt, au revoir, car si les circonstances nous empêchent de nous revoir, nous nous retrouverons toujours là-haut, dans la patrie, heureux dans le sein de Dieu, heureux et unis pour l'éternité. "

Cette composition obtient du Père Feuillarade, professeur de grammaire et de littérature, la note de 7,3 /10, sans autre commentaire. Claudius aime la grammaire, la rhétorique et les compléments d'objet (ceux en particulier qui se manifestent avant le verbe qui les régit) mais il semble d'avance consterné par la vallée de larmes qui, de fait, l'attend déjà… De la même année 1884, Claudius a précieusement conservé un livret d'études littéraires consacré à Racine et… Corneille. On y lit :

De la beauté d'Athalie
Le beau étant la représentation parfaite du bien, une œuvre pour être belle devra donc être la représentation parfaite d'un idéal, mais d'un idéal bon.
Une œuvre sera donc d'autant plus belle que son idéal sera plus élevé dans l'ordre du bien, et qu'elle conduira mieux à la connaissance parfaite de cet idéal.
Quelle tragédie en a jamais eu un aussi beau, aussi élevé et aussi étendu que celui d'Athalie ! Ce n'est plus la lutte entre un bien et un mal particuliers, c'est la lutte entre le bien et le mal.
Cette lutte a commencé avec la création de l'homme et ne finira qu'avec lui, c'est-à-dire à la fin du monde, car l'homme étant un être libre, a le droit de se choisir un maître, celui à qui il veut appartenir et le bien et le mal se disputent cette proie. Le terre devient donc le champ de bataille des deux adversaires, champ de bataille sur lequel Dieu intervient parfois directement car si Dieu n'est pas maître des âmes, en ce sens qu'il les a créées libres, il en dirige du moins la lutte.

 

Cet adolescent, qui sera un jour, pour une courte période, professeur de grammaire, de circonstance, au Collège de l'Aigle à Grenoble, songe avec bien peu d'enthousiasme à son avenir. Prémonition, peut-être, d'un destin sévère ou méfiance devant l'attente de ses parents dont on peut imaginer qu'ils souhaitaient voir leurs fils aîné prolonger leur réussite sociale ?
Claudius n'a pas un tempérament de lutteur. Il se laissera, semble-t-il, dominer par sa mère, sa femme… et ses filles. Généreux mais naïf, influençable, instable, il sera victime de tous les arnaqueurs de rencontre. Étranger à l'argent, désintéressé jusqu'à l'aveuglement, il subira dans sa carrière une accumulation de déboires et se fera tondre par tous ceux qui l'approchent. Fils de riches, il ne connaîtra que la gêne et finira dans l'amertume de se voir même déposséder, par sa fille aînée, de son autorité de père, lui qui a perdu ses deux fils à la guerre !


En 1888 Claudius, employé de commerce, cheveux et sourcils châtains, yeux marrons, front large, nez moyen, bouche moyenne à fossette, visage ovale, taille, 1m 65, engagé conditionnel d'un an, est incorporé au 6ème Régiment d'Artillerie à Grenoble. Un an plus tard, après avoir satisfait aux examens de fin d'année avec la mention assez bien, il est jugé apte à l'emploi de 2ème canonnier conducteur.

En 1891 il sollicite l'autorisation de participer aux exercices militaires d'un corps d'artillerie pour l'obtention du grade de sous-lieutenant de réserve alors que son frère Benoît se trouve lui-même sous les drapeaux :

Mon cher Claudius,
Je te remercie beaucoup de la protection que tu m'as procurée, c'est-à-dire du sous-officier Regourd. C'est le sous-officier télégraphiste du régiment, il va se présenter cette année pour l'école. J'ai bien envie, cher frère, de rentrer dans les télégraphistes. Je passerai des examens vers le 15 décembre et si je réussis, j'irai faire six mois de classe à Saumur où, si j'ai des bonnes notes, je suis nommé brigadier et j'ai trente jours de permission. J'irai toutes les années passer 20 jours à la Part-Dieu à Lyon. Qu'en penses-tu ? Je puis ne pas réussir et si je ne réussis pas, je serai forcé de rester cavalier de 2ème classe mais aussi, si je réussis, quelle veine ! Et les classes à Saumur seront bien moins pénibles qu'à Béziers.
As-tu fait voir la lettre que je t'ai écrite au papa et à la maman ? Qu'ont-ils dit ? Je puis te dire qu'il me faudrait absolument pour le moins pour les six premiers mois, c'est-à-dire jusqu'à ce que je sois nommé brigadier, 70 francs par mois. Fais ton possible pour que je les aie. Je t'en serai bien reconnaissant. Après, je dépenserai bien moins. Je te le dis sérieusement si tu ne veux pas me voir à l'hôpital, il me faut au moins cette somme.
Encore reçu aucune lettre du cousin Bonniol. Bien le bonjour à Marie de ma part et fais ton possible auprès du papa et de la maman pour que je puisse aller à ta noce avec des galons. Adieu, cher Claudius, je me fie à toi seul pour avoir quelque chose et n'oublie pas chaque soir de prier un peu pour moi. Je t'assure que j'en ai bien besoin. Je te jure que je n'ai pas oublié un jour de prier pour toi quand tu étais au régiment. On redevient dévot quand on est malheureux, ça fait du bien, comme ça on ne se sent pas tout seul.
Ton frère dévoué. Benoît Desgoutte


 

Benoît (1872-1932) le jeune frère de Jean-Claude, semble avoir entretenu assez longtemps le complexe du cadet. Il se marie en 1902 avec Antoinette Baillot, du Breuil, près de St-Germain, puis veuf (ou divorcé) il est mobilisé, comme son frère, lors de la déclaration de guerre. Libéré, il se retrouve en 1918 (à 45 ans) père célibataire, ce qui à l'époque est rare, j'imagine. Son fils André est né d'une relation libre avec une jeune femme réputée avoir été sa domestique, Mélanie Bourret.

 

 

Benoît reconnaît l'enfant, qui associera le nom de ses parents (Bourret-Desgoutte), sans épouser la mère qu'il garde cependant à son service. Mieux, tout en continuant de vivre avec la mère de son fils -qui est sa bonne-, il épouse bientôt sa deuxième femme, Jeanne Buisson (tante Jeanne), qu'il installe dans la maisonnée.
Benoît crée une affaire de soieries prospère et deviendra un homme d'affaires avisé alors même que son frère Claudius accumulera peu à peu échecs et malheurs.


 



PARIS

82, boulevard Saint-Michel

 

En 1903, Claudius se lance dans les affaires pour le compte d'une compagnie d'assurances belge : " Le Sauveur ". En juin 1906, Claudius est nommé directeur pour la France de la compagnie. Il s'installe avec sa famille à Paris, au 82, boulevard Saint-Michel, à deux pas du jardin du Luxembourg. C'est sans doute une rare époque de bonheur... qu'il essaie de partager avec son ancien professeur de grammaire, Louis Feuillarade...

 

 

 

 

 

 

Blesle, le 12 juin 1906

Mon bien cher Ami,

Je viens de recevoir votre lettre : et mon premier mouvement est tout de honte… Non à cause du fait même de la lettre, non par suite de la bonne charité qu'elle m'apporte – il y a trop de temps que je n'ai à compter que sur la charité, et étrangère !! – mais parce que jusqu'ici, j'ai eu la triste force de rester inerte à toutes vos sollicitations, pourtant si bonnes, pour avoir un mot de moi. Et voilà que cela ne vous a point indisposé contre votre vieux professeur… de grammaire ! C'est donc qu'en notre milieu d'oubli, il reste encore quelques mémoires fidèles et des cœurs non oublieux. Non, et peut-être vous souvenez-vous que dans mon trop pauvre enseignement, je cherchais à vous précautionner contre : l'exagération toujours porte du faux ; non, je ne dois pas exagérer : si, là-bas où j'ai vécu 38 ans, presque toute ma vie, toute ma vie religieuse et active, j'ai vu se former l'oubli, c'est que j'y ai prêté, puisque je n'ai rien fait ni dit pour l'empêcher ou le dissiper. Et je ne saurais trop admirer ceux qui comme vous, mon bien cher Desgoutte, veulent bien penser à moi.
Toutefois, je ne suis pas sans quelque excuse et la meilleure est bien tout ce que m'a coûté et pesé mon silence. Vous n'avez pas été sans le comprendre. À la suite de circonstances qu'il serait trop long de mentionner ici, je me trouvais dans une situation particulièrement délicate : en apparence tout était contre moi ; au fond, tout était ou me semblait pour moi. Et je ne pouvais retourner cela sans parler de ce que je jugeais devoir taire ; et je ne pouvais vous écrire, à vous autres, mes chers Anciens élèves, en me taisant sur la chose qui me tenait le plus à cœur de leur dire. Hé, peut-être trouveriez-vous là quelque chose d'un peu semblable à ces vieilles luttes, toujours les mêmes que vous étudiez sous mon insuffisante direction, dans ces toujours jeunes Corneille et Racine.
Le bon vieux temps, les chers souvenirs ! Que tout cela est loin ! Et que je vous aime de me le rendre présent ! Nous en parlerons à Paris, chez vous, à table, à la " table mise " que vous m'offrez si gentiment, si aimablement, si charitablement, et… que j'accepte simplement.
Et nous parlerons aussi de mon travail sur la grammaire : ce n'est pas de la règle des participes, allez, qu'il s'agit là-dedans. Quand j'ai commencé, je ne pensais pas trouver ce qui est venu. D'une façon indirecte, c'est un peu à vous autres que je le dois : aussi ai-je eu l'idée de le dédier " À mes anciens Elèves ". Réflexion faite, je garde cette dédicace pour une seconde partie : la première n'est que critique et " démolition " ; l'autre sera synthèse, construction : partant plus digne d'être dédiée.
Merci, de votre lettre, de vos vingt francs - qui me seront d'un si bon secours - et de l'affection que vous me gardez.
De cette dernière, peut-être suis-je plus digne dans le fond que dans les apparences…
Je vous avertirai en temps voulu : en attendant, offrez à celles ou ceux qui sont avec vous, qui sont vous, tout ce que peut avoir de bon le pauvre cœur que je vous porterai bientôt : point sans émotion quand je me dis
Votre très attaché
L. Feuillarade

 

Après une visite de trois semaines, le professeur de grammaire adresse à Claudius sa lettre de château :

 

 

 

Blesle, le 31 juillet 1906

Mon bien cher… Desgoutte,
Comment voulez-vous que je mette autrement : " Ami " ?... " Ancien élève " ?...
Ce n'est plus cela, parce que ce n'est point assez : ce serait de l'insuffisant, de l'incomplet, par suite du faux ; et c'est assez de faillite, avec celle de la grammaire.
Mais je n'ai pas le temps de peser le " terme " qui conviendrait. En tous cas dans … la chose ci-dessus, je mets et Monsieur et Madame : ce n'est que justice, et pas n'est besoin de la justifier ; en tous cas, encore, je devrais faire une lettre longue, jolie, courte : – longue : ce serait pour le papa et la maman, à qui j'aurais tant à dire ; – jolie : pour Monsieur Pierre et Honoré ; élèves encore, ils en ont l'espièglerie, et peut-être souriraient-ils à toute faiblesse d'un vieux professeur qui se mêle de faire la leçon aux autres ; littérateurs, du moins en germe et en puissance, leur bon goût natif souffrirait d'un style tant soit peu hors de raison ; - courte : pour Juliette, qui tient tant de place dans le salon, la salle à manger, la cuisine, dans le lit de papa et de maman, dans les cœurs de papa et de maman, de Pierre et d'Honoré, et… dans le mien.
Une telle lettre ne va pas sans quelque difficulté : celle-ci sera en ce qu'elle pourra. Elle vous dira, du moins, ce que je ne saurai jamais ni assez, ni assez bien dire : le sentiment, fait de sentiments divers, avec lequel je vous ai quittés, vous, madame, ma presque Maman de trois semaines ; vous monsieur, mon presque Papa pour un même temps, et, tous les deux, je l'espère, pour un long temps, pour bien des fois dans l'avenir.
Trois semaines, je n'aurais pas dû m'imposer à ce point ; mais comme pour moi, elles ont passé vite, et comme j'aurais voulu les voir durer toujours ! Et puis comment m'arracher de là, de ce bon chez vous, que votre bonté si affable, si franche et si simple faisait un peu un chez moi ? De tout ce que j'ai vu, entendu, de tout ce dont j'ai joui et bénéficié, combien j'en ai été touché, et combien édifié ! Eh bien, oui : je comprends mon cher Claudius, votre assurance, votre courage, votre hardiesse, votre enthousiasme tranquille, j'ai vu en tout cela, laissez-moi oser ce rapprochement, quelque chose de semblable à mon propre état relativement à mon " attribut ".
Que c'est beau une famille comme la vôtre !
Je suis bien sûr que le Bon Dieu, le Dieu de toute justice, continuera à vous bénir, vous et leur mère, en vos enfants. Merci donc, c'est tout ce que j'ai su, ce que j'ai pu vous dire en vous quittant,le cœur plus gros qu'il ne convenait de laisser voir !
De Paris à Cosne, un grand bavard occupait bêtement tout le compartiment, trop rempli de souvenirs et aussi l'estomac quelque peu tiraillé, je n'ai pas essayé de le mettre à sa place. À Roanne, j'ai trouvé Pierre Dumas à la gare, passé avec lui toute la journée jusqu'à 9 heures. Le lendemain, il devait partir à Dijon, pour le " Congrès ", délégué par l'Association amicale du Roannais. Inutile de vous dire qu'il a été aimable pour moi et content de tout ce que j'ai pu lui répéter sur Le Sauveur. 4 ou 5 heures à languir dans la gare de Saint-Germain des Fossés, 3 heures d'attente à Arvant qui m'ont permis de retrouver quelque chose de pareil à mon bon bol de chaque matin ; pareil ! heu ! heu ! mais il ne siéra pas de m'avouer gourmand : Pierre et Honoré ne manqueraient pas de le retenir - permis surtout d'entendre la Sainte Messe, de manière à être dispensé d'assister à la Grand-messe à Blesle.
Arrivé là, en très bon état : tellement qu'on a eu de la peine à y croire, et que quelqu'une a ressenti une sorte de pointe de jalousie envers " Madame Desgoutte ".
Allez, quand les crises d'estomac seront redevenues méchantes et qu'elles menaceront de s'éterniser, je saurai bien où est le remède et si je l'ose, je m'orienterai vers le 82 d'un certain boulevard de Paris, qui n'est pas loin d'un certain jardin que je n'oublierai pas, lequel a une certaine bascule qui restera longtemps dessinée en mon pauvre cerveau.
Dimanche, repos gagné par deux nuits blanches.
Lundi, visite chez " Les Frères " des sécularisés des environs.
Ce matin visite à Monsieur le Curé : " Que fait-il ce Mr Desgoutte ? - Il est Directeur pour la France d'une Cie d'assurances pour la vie. - Comment s'appelle cette Compagnie ? - " Le Sauveur " - " Le Sauveur " !! Il vous aurait fallu entendre ce cri, ce cri parti du cœur.
C'est une scène à faire : je vous la ferai un jour. Maintenant, et tant que cela le demandera, travail à l'achèvement du manuscrit. Quel dommage que ne me soit venue plus tôt l'idée que Mr Gobert connaîtrait mieux que l'éditeur les grammaires belges ! Ces grammaires, je ne les ai pas encore reçues : cela va-t-il retarder l'envoi du manuscrit ! Si vous avez encore Madame votre tante, vous voudrez bien lui présenter tout mon respect… Tenez-moi à loisir au courant de vos affaires qui certes m'intéressent à plus d'un point. Embrassez pour moi Pierre, Honoré et deux fois Juliette.
Et croyez-moi, mon cher Claudius et vous Madame,
Votre très attaché et très reconnaissant.
Louis Feuillarade

 

 

 

 

.

Les bascules automatiques

A la fin du XIXe siècle, une balance destinée à peser les personnes, en place dans le jardin du Luxembourg depuis déjà plusieurs années, connaît un succès auprès des usagers. En pleine vogue de recherche de salubrité et d'hygiène publiques, cet engouement s'explique autant par le plaisir de découvrir son poids que par les prescriptions des médecins

 

Claudius prend en charge le financement à compte d'auteur de la grammaire de Louis Feuillarade et verse à M. Chenevier, éditeur, rue Bonaparte, deux acomptes de 300 francs pour un livre qui cependant ne verra pas le jour, probablement pour cause d'inachèvement.

 

 

Brioude, le 11 janvier 1907


Mon plus que Cher Ami Desgoutte,

Je vous arrive l'échine pliée, la contenance basse,… à la main mon épreuve ci-jointe… ; plutôt, je ne vous arrive pas, je viens, pour moi, égoïstement ! Seulement, pardon, de mon long silence, un peu forcé, il est vrai, - lequel pourtant vous n'avez pas pris trop en mal, puisque vous, vous n'avez pas fait comme moi, mais avez-vous bien voulu venir me toucher, me secouer à diverses reprises… (Envois divers). Et c'est bien toujours là, votre bonne, charitable, chrétienne " divine " nature… Grand merci !
Pour aujourd'hui, je viens encore… vous demander charité, aide, l'épreuve à la main ou ci-jointe.
Ca ne va pas vite : c'est un mal, et ce n'est pas un grand mal, puisque j'en profite pour… améliorer. Et en somme je suis assez content de quelques modifications que le temps m'a permis de faire. Vous verrez. Dans quelques jours, j'aurai sans doute à recourir encore à vous pour ces additions prises, à prendre, dans les revues pédagogiques.
Après quatre mois de cessation de travail, mon pauvre neveu Charles a pu reprendre ses journées de mine. Quatre mois de demi-solde, 35 sous par jour ! C'est un peu pour ça que je suis à Brioude. Au moins, je gagne en attendant le pain que … non, que je ne mange pas ! Oh, oui, au printemps, j'aimerais bien aller à Paris !!!
J'aimerais, à cause de vous et des vôtres qui ont été un peu miens. Et que j'aime comme les miens ! J'ai le cœur plein et il en déborderait des pages sans fin… Mais la Physique et la Chimie sont là-bas, tout près ; j'y vais dans 5 minutes… faire du … soufre… ou ce qu'on veut ! Plaignez-moi un peu surtout au milieu des vôtres, parmi eux, aimez-moi toujours, un peu, pas plus que j'ai essayé de faire quelque bien.

Tout vôtre
L. Feuillarade

Et je fais ma lettre de Bonne Année d'avance ! à Maman et aux enfants ! Je languis d'avoir le loisir d'en envoyer une plus longue. D'ici là, peut-être, les feuilles seront au jardin du Luxembourg, Juliette ? Je ne sais pas où vous avez mis Pierre et Honoré, à Montaigne ? Quand vous m'écrirez, vous me fixerez sur 83 ou 84 du bd Saint-Michel : ce doit être 84…

 


 

 

Honoré, fils de Claudius est reçu au certificat d'études primaires le 26 juin 1907.

Honoré, père de Claudius, meurt à Lyon en septembre 1907.

 

 

 

Brioude, le 1er novembre 1907

Mon bien cher Claudius

Et voilà ce que sont et comment les choses de ce pauvre monde ! Je vous ai attendu quelque peu à Brioude, me promettant, ayant besoin de me promettre tant de choses de quelques heures passées avec vous ; j'ai voulu, pendant ces deux mois de tristes vacances, souvent vous écrire, de Brioude, de Blesle… et tout cela finit par ce quelques mots d'aujourd'hui qu'il me faut vous envoyer à la suite de la lettre de faire-part qui m'est arrivée ce matin !
Mon Dieu il ne s'agit pas de m'apitoyer avec vous sur les conditions lamentables de cette pauvre vie humaine : mais enfin, nous qui ne la prenons que pour ce qu'elle est, nous n'en sentons pas moins la dureté des coups qu'elle frappe et des séparations qu'elle ménage de sa main sûrement impitoyable. Heureusement nous savons que ces séparations ne sont pas éternelles : je me tiens pour assuré que votre bon père a dû trouver avant de vous quitter la récompense de sa vie d'homme foncièrement honnête et de bon père de famille. Croyez-moi mon bien cher ami, une telle vie ne laisse pas d'être bien méritante devant le bon Dieu, qui sait bien tenir compte de toutes les conditions où chacun trouve sa place. Et puis, un fils comme vous, une famille comme la vôtre avec vos quatre enfants tels qu'ils sont et resteront avec leur mère que vous me dispensez bien de qualifier ici comme elle le mérite, cela revient bien quelque peu à votre père : cette bonne œuvre là en vaut bien une autre…
Il est vrai que c'est là aussi que les douleurs sont les plus vives, en raison de la bonté et de la pureté des cœurs. Je vous plains bien mon bien cher Claudius, puisque en vous doit venir se concentrer la tristesse de vos enfants. Pierre, Honoré, Juliette, même Marguerite peut-être, ont dû bien pleurer… Je me joins à eux, à vous, à Madame Desgoutte, et avec vous, je prierai pour le cher défunt.
Laissez-moi m'arrêter là, il ne me convient pas de vous dire aujourd'hui tout ce que j'ai eu d'ennuis, de tristesse, d'embarras… Pendant quelques jours, j'ai vu, à Blesle, mon neveu et ma nièce de Montrottier : cela m'a fait quelque bien, mais plus de mal encore. Hier, j'ai quitté Blesle, le cœur bien gros, plus qu'il ne sied à mon âge et à mon passé : non, les souffrances physiques ne sont rien en comparaison des autres.
Je vous dirai un peu tout cela sans tarder, en vous envoyant le manuscrit qu'attend l'éditeur, et que je vous prierai de lui faire passer. Oui, je prends grande part à votre tristesse, à celle de Madame Desgoutte et de vos quatre chéris (vous voudrez bien me dire à l'occasion ce que vous faîtes de Pierre et d'Honoré) ; mais soutenez-moi en me gardant votre sympathie et votre assistance, et aussi vos prières…
Tout à vous.
L. Feuillarade


 

 

Claudius hérite de son père 25.000 francs (près de 100.000 euros 2008) et autant à valoir sur l'usufruit de sa mère au moment même où la compagnie belge " Le Sauveur " dépose son bilan. Claudius est nommé séquestre lors de la liquidation de la dite société, en 1908. Il semble qu'une part au moins de l'héritage paternel soit alors consacrée à l'indemnisation des actionnaires floués par des associés belges peu scrupuleux.
Il déménage en septembre 1907 au 24, boulevard de Strasbourg, à Nogent-sur-Marne puis au 28, boulevard Voltaire à Paris, en octobre 1908.


 

NOGENT-SUR-MARNE

 

 

En janvier 1909, il rejoint Lyon pour créer avec François Gentil, son beau-frère, époux de Catherine Bonniol, une société pour le commerce de denrées alimentaires à Villeurbanne, rue des Charmettes. La société est dissoute le 31 décembre 1909.

 

VILLEURBANNE

Produits alimentaires " Vins et cafés "

 

 

En 1913, Pierre qui vient de fêter ses 20 ans retourne à Paris où il souhaite s'inscrire au conservatoire d'art dramatique. Pour gagner sa vie, et sur les conseils de Albert Montmain un ami de la famille, officier de carrière, chef de musique, il s'engage dans l'armée au 128ème Régiment d'Infanterie… à Saint-Denis.

 

 

 

Paris, le 2 avril 1913

Chers parents,
Je respire enfin un peu ! J'ai bien cru être obligé de retourner à Lyon et il s'en est fallu de bien peu. Je ne vous ai pas écrit tous ces jours car, n'étant pas fixé moi-même, je ne pouvais guère vous fixer à mon sujet. Tout ce que je puis vous dire de certain, c'est que dans huit jours je serai enfin incorporé au 128ème à St-Denis. Passons à l'histoire de mes aventures.
Après avoir été refusé samedi au 24ème à Paris (je manquais de poids !) j'ai immédiatement télégraphié à monsieur Montmain qui m'a adressé, comme il m'avait promis de le faire en pareil cas, une lettre de recommandation pour le chef de Musique du 128ème à St-Denis, M. Choquard. Lundi, j'étais à 8h ½ à St-Denis, muni de ma lettre.
M. Choquard a été très gentil. Nous avons pu causer un moment, et il m'a promis de faire tout ce qui serait en son pouvoir pour me faciliter mon travail, m'accorder les permissions nécessaires (compatibles avec le règlement) etc. etc. J'aurai trois ou quatre mois de classe à faire et entrerai ensuite dans la musique. Peut-être n'aurai-je pas besoin d'acheter d'instrument !
St-Denis est au très bon air, et les communications avec Paris sont très faciles. Les soldats ont d'ailleurs le droit d'aller à Paris tous les jours. Je pourrai donc sans difficulté suivre les cours du conservatoire. Je serai d'ailleurs plus tranquille à St-Denis pour travailler qu'au centre de Paris et l'air y est meilleur (une magnifique paire de joues en perspective !). Je serai au fort de l'Est qui est campé au milieu de la nature ! Tout va donc pour le mieux ! [...]
Votre fils affectueux et reconnaissant.
Pierre

 

 

 

Honoré, qui n'a encore que 18 ans, a tôt fait de suivre les traces de son aîné. Il s'engage lui aussi dans l'armée, à Dijon, au 27ème d'Infanterie.


 

Fort la Motte Giron, le 1er mai 1913
Bien chers parents,
J'ai été très heureux d'apprendre l'autre jour que vous étiez en bonne santé. Je vais vous détailler sur une longue lettre ce que j'ai fait depuis mon arrivée au fort.
D'abord, le matin, le réveil est à 5 heures, alors je m'habille, je vais me laver, ensuite je reviens faire mon lit et je bois le jus, c'est-à-dire le café, au pied de mon lit. Ensuite je me mets en tenue et à 6 heures 30 je pars à l'exercice jusqu'à 9 heures 30. Puis je remonte avec la compagnie au fort. On se change de tenue, d'équipements, baïonnettes, fusils etc. À dix heures, on entend le clairon qui sonne la soupe pendant que les copains chantent :

C'est pas de la soupe, c'est du rata,
C'est pas de la merde, mais ça viendra…

Alors, sur ce, nous allons manger. Deux grandes gamelles rappliquent sur la table, l'une qui contient la soupe et l'autre la viande qui est passable lorsque ce n'est pas ce qu'on appelle du singe ou de l'ours.
Les patates sont mélangées avec la viande ce qui fait que je mange avec joie. Le vin coûte cher au fort, alors on se contente de l'eau. Pour m'habituer à ce genre de nourriture, j'ai commencé à manger pendant deux jours à la cantine où je prenais (sans acheter de pain car j'avais mon quart, ce qu'on appelle) 1 ou 2 portions à chaque repas, meilleures mais plus chères. Trouvant que ça ne pouvait pas continuer comme ça, j'ai fait comme les autres, je mange du singe et des patates.
J'ai fait des frais pour mon entrée, j'ai un ancien qui est très gentil et que je récompense lorsqu'il m'a rendu un service bien difficile, c'est-à-dire ranger mon équipement, plier mes vêtements, démonter le fourbi.
Enfin me voilà bientôt au filon. De plus, j'ai acheté plusieurs petites choses indispensables au soldat : fils, aiguilles, une caisse pour enfermer les objets qui doivent être fermés. Des planches pour éviter de froisser les vêtements et les tenir bien pliés. Il me reste encore une quinzaine de francs. [...]
Je vous embrasse tous bien fort et à bientôt.
Honoré

 

 

 

En 1914, Claudius acquiert à Grenoble, rue Saint-Jacques, une agence immobilière et un journal d'annonces judiciaires : " L'Officiel du Sud-Est, affiches de Grenoble ".

 

 

 

Grenoble (1914)

 

 

 

 

La déclaration de guerre trouve Claudius installé à Grenoble. Mobilisé à la caserne de Genas (dans le Rhône), il doit renoncer provisoirement à développer sa nouvelle affaire pour rejoindre Lyon où il demeurera jusqu'au mois de mai 1915.

La mort, sur le front, de ses fils, Honoré et Pierre (en 1914 et 1917) puis la naissance de Paul (en 1915), ponctuent ces années tragiques (voir Lettres de guerre de Pierre et Honoré, op.cit.).

À la fin de la guerre, Claudius cède son agence de Grenoble à MM. Janel et Guinard, clercs de notaire. Par l'entremise, sans doute, de son cousin Rousseau, fabricant de choucroute, il est alors recruté comme directeur commercial d'un fabricant de boîtes de conserves de Cholet où il s'installe, en famille, rue des Bons Enfants, jusqu'en 1925.


 

 

Maisonneuve, le 30 mars 1919
Torfou (Maine et Loire)
Le Régal
Conserves de luxe

Cher Monsieur,
Vos lettres me sont bien parvenues. Elles ont été lues en famille et nous ont fait bien plaisir sans nous surprendre.
Je suis de plus en plus convaincu que la réunion de nos pensées de nos bonnes volontés et de nos efforts, avec l'aide et la protection de Dieu, nous seront aussi profitables à l'un qu'à l'autre, à tous les points de vue auxquels on puisse se placer.
Nous avons été heureux d'apprendre que madame Desgoutte a été bien impressionnée pour le présent et pour l'avenir de notre arrangement, car c'est aussi un gage de succès, auquel St Joseph ne peut manquer de donner son appui.
En ce moment les clients sont d'une réserve vraiment exagérée et l'importance du courrier s'en ressent. J'espère que d'ici le 15 mai la situation va s'améliorer et que votre arrivée coïncidera avec la reprise des affaires.
Je compte toujours réussir à louer la maison que j'ai en vue et vous laisser la mienne. Il faudra apporter votre fourneau cuisinière, celui qui existe ici ne dépend pas de la maison et j'en aurai besoin dans la nouvelle.
Je vous prie cher monsieur de bien vouloir agréer, pour madame Desgoutte, pour vous et vos enfants, l'expression des meilleurs sentiments de tous, en attendant le plaisir de votre arrivée. L. Griffon

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Paul Desgoutte à La Baule en 1923

 

 

 

 

Juliette épouse en janvier 1922 Charles Arnault, architecte à Cholet, et donne naissance à Françoise (1922), Charles (1925) et Rosette (1928).

Marie-Louise BONNIOL décède d'un cancer à la clinique Saint-Louis d'Angers le 25 janvier 1925 et le 20 juillet 1925 a lieu un inventaire de ses biens en présence de Jean-Claude Desgoutte, son ex-époux et de Juliette Desgoutte, sa fille, épouse Arnault, " agissant en qualité de subrogée-tutrice des deux mineurs Desgoutte, ses frère et sœur, fonction à laquelle elle a été nommée et qu'elle a acceptée au terme de la délibération du Conseil de famille desdits mineurs, tenue sous la présidence de Mr le Juge de Paix du Canton de Cholet le 14 février 1925 ".

On ne sait rien des raisons qui ont présidé à la convocation du Conseil de famille ici mentionné mais le procès-verbal de l'inventaire rend compte indirectement du conflit qui opposait manifestement le père et sa fille (et/ou son gendre):

[Après une description minutieuse des biens du ménage] " …sur l'interpellation du notaire soussigné, Mr DESGOUTTE [Claudius] déclare qu'il ne lui est rien dû par ses enfants mineurs, en dehors du coût de la délibération du Conseil de Famille qui les a pourvus d'une subrogée tutrice, en la personne de Madame Arnault, leur sœur. "

Protestations et réserves.

" Contre les déclarations faites par Mr Desgoutte, dans le cours du présent inventaire, en ce qu'elles pourraient être préjudiciables aux droits et intérêts des héritiers, Madame Arnault, tant pour elle-même que comme subrogée tutrice de son frère et de sa sœur, fait toutes réserves et protestations nécessaires. "

 
 

 

     
 
 

 

 

Le 15 août 1925 Marguerite fait connaissance, à Lyon, de Louis Thomasset, placier de l'entreprise de soieries de son oncle Benoît pour le compte de qui son père Claudius a lui aussi repris du service… Elle l'épouse le 19 avril 1926.

Au printemps 1926, Claudius quitte définitivement Angers pour Lyon où il crée, en association avec Maurice CHALEON, une (nouvelle) société d'assurances.


Cholet, le 27 avril 1926
Mon cher papa,
Je ne t'ai pas écrit dimanche parce que nous avons été à une pièce et ce soir, que j'ai du temps de t'écrire, je t'envoie un petit mot. J'espère que tu te portes bien, j'ai vu Charles dimanche après-midi qui est venu m'apporter le reste de mes vêtements qui étaient dans la malle. À l'étude, je suis à côté de Gabriel Hamard. Je suis dans le petit dortoir, on dort très bien, les lits sont très doux. Après demain, c'est la composition, j'espère être dans les premiers. Nous sommes en train d'apprendre les verbes irréguliers et défectifs.
Je t'embrasse bien fort ainsi que Marguerite et son mari. Je termine car la cloche sonne pour aller manger, écris-moi vite, je t'embrasse bien fort.
Ton fils
Paul

Après le 30 écris-moi et dis-moi l'adresse de ton appartement, si tu en as trouvé un.

Cholet, le 3 juin 1926
Mon cher papa,
Je te souhaite une bonne fête, une bonne santé, une bonne chance et tout ce qui peut te faire plaisir. Je serais si content de t'envoyer un cadeau mais puisque je n'ai pas assez d'argent, le plus beau cadeau que je puisse t'offrir, c'est la sagesse et toute mon affection que j'ai envers mon papa chéri. J'attends avec impatience le moment des prix pour te voir toi et Marguerite. Je t'écris depuis chez Juliette où je suis resté depuis ma dernière sortie. Ayant été trop gourmand, je viens d'avoir un petit embarras gastrique, me voici à peu près rétabli et je pense rentrer au collège dimanche soir. Je me réjouis des fêtes qui se préparent pour les prix. La kermesse de Ste-Marie doit avoir lieu le 20 juin.
Encore tous mes bons souhaits, je t'embrasse bien affectueusement. Ton grand fils qui t'aime de tout son cœur.
Paul

[Sur la même lettre]

Cher papa,
Tous mes vœux de santé et de bonheur au jour de votre fête ! Du calme, de la tranquillité, du repos, aucune inquiétude, voilà ce que nous vous souhaitons. Voyez déjà comme vous pouvez être tranquille. Il a fallu une purge à votre fils. Sa sœur la lui a donné sans qu'il fasse un caprice. Je dirai même qu'il l'a prise avec plaisir. C'est le gros événement de la semaine. Car les peuples heureux n'ont pas d'histoire. Nous, nous le serons encore beaucoup plus (heureux) lorsque nous pourrons vous embrasser bien fort et bien tendrement.
Charles

Mon papa chéri,
Aux vœux de Paul, nous joignons les nôtres, bien affectueux. Nous te souhaitons tout ce que tu peux désirer d'heureux, une excellente santé. Nous regrettons vivement d'être aussi éloignés de toi, en ce jour, notre pensée est avec toi et de loin, nous t'embrassons bien affectueusement. Tu recevras par ce même la photographie de ton petit-fils et filleul, qu'il est content de t'offrir pour ta fête. Tu voudras bien donner à notre famille celles que j'ai faites à la tienne.
Nous comptons avoir une longue lettre de toi d'ici peu, nous donnant de nombreux détails, ta façon de vivre. Nous aimons à croire que tu t'entends bien avec madame Duperrey, à qui nous adressons notre meilleur souvenir.
Comme Paul te le dit précédemment, il vient d'avoir un petit embarras gastrique. J'ai cru devoir faire venir le docteur Peillon qui lui a ordonné quelques jours de repos. Il est maintenant à peu près rétabli, sans aucune fièvre, cependant, nous le gardons avec nous jusqu'à lundi matin, jour où il retournera à Ste Marie. Nous n'avons qu'à nous féliciter de sa sagesse… il est très raisonnable… ainsi que toujours un grand enfant ! Tout va donc pour le mieux ici. Les enfants sont très sages, ils s'entendent assez bien avec leurs cousins. Ceux-ci doivent nous quitter lundi matin. Plus que quelques semaines et nous aurons la joie de te revoir ainsi que petite Got ; j'aime à croire qu'elle n'est pas trop fatiguée, nous lui adressons ainsi qu'à Louis nos meilleurs baisers. Pour toi, mon cher papa, tout en renouvelant nos vœux bien affectueux, nous t'envoyons mille et mille bons baisers. Ta grande fille qui te chérit.
Yette

Cholet, le 9 juin 1926

Mon cher papa,
Je t'écris pour te dire que je suis rentré au collège, lundi. Dimanche, nous avons été à Saint-Laurent en auto avec monsieur et madame Mammale et monsieur Arnault et Charles qui conduisait. Juliette est restée à garder les petits avec madame Arnault. J'ai bien reçu les lettres que tu m'as envoyées. Je te remercie de tes cinq francs qui m'ont fait grand plaisir. Je les garde précieusement pour la kermesse et je ne les dépenserai pas avant. Je prierai pour maman, ce que je fais toujours. Je travaillerai bien pour te faire plaisir, hier j'ai eu quatre problèmes de bons et une erreur, ce qui ne m'arrive presque jamais. J'en ai toujours deux ou trois de mauvais. À la fin de l'année, j'espère emporter de beaux prix pour te faire plaisir.
À bientôt. Ton fils qui t'embrasse.
Paul

Cholet, le 23 juin 1926

Mon cher papa,
Je vais te raconter comment s'est passée la kermesse de dimanche. Il faisait un temps magnifique, il y avait un tir à l'œuf et un tir au faisan, des chevaux de bois, une confiserie, un jeu de massacre, un café, un guignol, un cinéma, des confettis, les philo ont fait un bonhomme, le père Turbin, avec cette pancarte : " Toujours au turbin, du soir au matin, moi j'en ai marre ". Au lieu de le faire brûler, ils ont fait 5 ou 6 fois le tour de la cour en le tenant et à un moment, ils ont fait partir des feux de Bengale, et après, ils ont fait une farandole et ont donné des coups de pied dans le Père Turbin, qui avait été très bien fait.
J'ai été employé à la roue de la Fortune. J'ai fait paraît-il, 100 francs à moi seul, en vendant des planchettes à 5 sous. Il y a eu pour la première fois une séance dans la salle des fêtes qui avait pour titre " le beau-père malcommode " joué par messieurs Jeanneau et Chouteau. Monsieur Jeanneau faisait le beau-père et monsieur Chouteau le petit-fils.
J'espère que tout le monde va bien. Lundi soir, tous ceux qui avaient été employés ont bu un verre de champagne ; donc, moi j'y étais, le champagne était délicieux. Je termine ma lettre car l'heure est arrivée d'aller au réfectoire.
Ton fils qui t'embrasse. Paul


La maison Arnault à Cholet

 

 

Le 7 juillet 1926, à la mort de leur mère Marie Plumet, Jean-Claude et Benoît se partagent son héritage de 450.000 francs (soit environ 125.000 euros chacun). Claudius s'installe à Vaise, dans la maison paternelle, rue Saint Simon, en décembre 1926. Paul le rejoint bientôt à Lyon où il entre au pensionnat Saint-Louis (1927-1930). Puis la famille Thomasset (Louis, Marguerite et Marie-Claude) s'installe également dans la maison familiale de Vaise (1928).

 


Benoît quant à lui est devenu un homme d'affaires prospère et respectable. En 1928 il met son affaire de soieries en société.
Il habite avec son épouse, Jeanne Buisson, et la mère de son fils, Mélanie Bourret, au Méridien (Charbonnières), une villa cossue, avec tennis, où l'on se retrouve, en famille, pour faire la fête.

 

 

La fête au Méridien

 

 

 

 

Il s'interroge sur les origines de la famille Desgoutte et s'adresse au père du général Degoutte –qu'on célèbre alors [avec Mangin] comme le vainqueur de l'ultime bataille de la Marne pour explorer d'éventuelles parentés.

 

 

 

 

Le général Degoutte (1866-1938), dit " le Chinois ", est originaire de Charnay en Beaujolais. C'est un soldat brillant et atypique dont la carrière s'est déroulée au Maroc, à Madagascar et en Chine. Nommé général lors du premier conflit mondial, il conduit avec Mangin l'ultime offensive alliée et commande l'armée qui, avec le roi Albert 1er, libère la Belgique. Chargé par Clémenceau de superviser les articles militaires du traité de Versailles, il dirige ensuite le corps d'occupation de la Ruhr puis planifie la prolongation de la ligne Maginot dans la zone alpine.

La branche familiale dont il est issu a vécu plus de trois siècles au lieu dit le Paradis de Belmont, à Charnay. Léonard de la Goutte, ancêtre commun, à Benoît, Claudius et Jean-Marie-Joseph, vivait à Saint-Forgeux au début du 16ème siècle (voir infra).

 

 

Jean-Marie Joseph Degoutte

 


 

 

 

LES GRANDES FIGURES DU BEAUJOLAIS


Jean-Marie-Joseph DEGOUTTE, brillant sur tous les fronts

par Louis MANGER
in " Le Patriote Beaujolais ", n° 262 ; vendredi 1er septembre, 2000.

" Jean Degoutte est né à Charnay le 18 avril 1866 dans une famille aux solides racines beaujolaises. Ses parents le mettent en pension au lycée de Bourg où il fait montre d'une vive intelligence, d'une avidité d'apprendre et d'un goût marqué pour les langues. Il termine son cycle secondaire avec les titres de bachelier en lettres, en sciences et en droit et envisage alors de préparer Normale supérieure. Mais il doit se libérer de ses obligations militaires. Il s'engage donc, en 1887, au 30° régiment d'artillerie il est affecté comme " élève trompette ". Rapidement, son colonel découvre la valeur de sa nouvelle recrue et l'invite à réfléchir sur une éventuelle carrière dans l'armée. Degoutte se range finalement à cette idée. Il prépare l'Ecole militaire spéciale de Saint-Cyr, y entre en 1888, 206° sur 450 admis, et, deux ans plus tard en ressort 9° des 437 élèves composant la promotion Grand Triomphe.
: Ce beau classement lui réserve le privilège, de choisir son affectation. Ce sera le 4° Zouave en Tunisie. Dans cette unité, le lieutenant Degoutte fera le dur apprentissage, de la vie des colonnes dans les sables ou en poste dans le Bled. La fin de son séjour en Afrique correspond à une époque où la France était en délicatesse avec Ranavalo, reine de Madagascar, pour des accords non respectés. Le gouvernement venait de décider une expédition sur l'île afin de contraindre la reine des Hovas à une attitude plus conforme à ses engagements. Degoutte rêve d'être de cette équipée. Il s'acharne à apprendre le malgache et sollicite son affectation au corps expéditionnaire. Deux fois, l'état-major lui signifie un refus. Déçu mais déterminé, il demande et obtient un congé de trois mois qu'il met profit pour rejoindre, à ses frais, le port de Majunga où doit s'opérer le débarquement. Dès que le général commandant le corps met pied à terre, Degoutte se présente et postule pour son affectation. Réponse négative, assortie de trente jours d'arrêts de rigueur et de l'ordre de regagner la métropole.
En attente de départ, Degoutte rencontre incidemment un colonel, adjoint du général, auquel il fait part de ses mésaventures. Celui-ci a vite fait de discerner en son interlocuteur un officier de choix. Il plaide sa cause auprès du grand chef qui annule ses décisions et met le jeune lieutenant à la disposition du colonel, lequel le nomme aussitôt " organisateur des étapes ", c'est-à-dire responsable de la fourniture de tous les ravitaillements aux troupes engagées. "

 

 
 

 

"On était alors fort embarrassé pour ravitailler la colonne légère envoyée sur Tananarive..."

[p.c.c. Hergé : Tintin au Congo]

 
 

 

" On était alors fort embarrassé pour ravitailler la colonne légère envoyée sur Tananarive. Il n'existait pas de route et, sur des chemins détestables, les moyens de transport employés jusque-là avaient fait faillite. Notre permissionnaire se fait fort, grâce à sa connaissance de la langue et du pays, de recruter une colonne de porteurs indigènes, et par ce moyen de résoudre le problème. Le voilà embauché. Commandant d'étapes à Marololo, point terminus de la navigation fluviale, sa mission consiste à faire décharger les chalands et pousser leur contenu vers l'avant. Le pays sakalave est malsain, la mortalité est grande pour les Européens, incapables d'un travail fatigant. Degoutte recrute trois cents porteurs ; comme il lui faut un chef pour les diriger, il s'empare d'un poste hova, et le commandant de ce poste, accoutumé à se faire obéir des Sakalaves, devient son dévoué et précieux auxiliaire. Dès lors, le ravitaillement se fait normalement... "


LA GUERRE DES BOXEURS

" Rentré en France, [Degoutte] est reçu à l'École de guerre, mais à la fin de sa première année d'études, la campagne de Chine lui offre une nouvelle chance de services de guerre. Justement le général Bailloud est pourvu d'un commandement dans le corps expéditionnaire et le réclame. Le général Langlois, qui commandait alors l'École, accepte de faire une exception en sa faveur, et le voilà parti de nouveau.

 

 
 

 

"La campagne de Chine lui offre une nouvelle chance de services ..."

[p.c.c. Hergé : Le Lotus bleu]

 

 

 

 

 

" D'abord officier d'ordonnance du général Bailloud, on le voit galopant à fond de train sur de petits chevaux chinois derrière les chevaux de pur-sang de son infatigable chef. Il se montre aussi apte aux missions de commandement qu'au service des étapes. Il organise un service de renseignements avec les catholiques chinois. A la tête de détachements de chasseurs d'Afrique ou de cavaliers auxiliaires chinois, il enlève, sabre au poing, des fortins défendus par les rebelles. Lorsque vient le moment de marcher en force contre les Boxers, l'autorisation arrivée tardivement aux troupes françaises leur impose un jour de retard sur la colonne allemande. Degoutte, à l'avant-garde, ne se contente pas de rattraper ce retard, il arrive au lieu de rassemblement fixé bien avant ceux qui croyaient nous avoir devancés. Il s'y donne même la satisfaction, ayant à son habitude tout parfaitement organisé à l'avance, de fournir aux Allemands le pain frais et le vin dont ils sont dépourvus.

À son retour de Chine, Degoutte accomplit sa dernière année d'études à l'École de guerre. Il sert ensuite dans divers états-majors, en particulier à Alger où il retrouve le général Bailloud, puis il commande un bataillon dans les Alpes. Mais maintenant, -nous sommes en 1911 et Degoutte est commandant-, c'est au Maroc qu'on se bat. Il demande et obtient d'être envoyé, en qualité de directeur des étapes, à Casablanca. Il met alors à profit sur une plus large échelle son expérience de Madagascar. Au moment de l'expédition de Fez, le corps expéditionnaire a été porté de 6 à 30 000 hommes. Ce sont des effectifs considérables à ravitailler sur de longs parcours. Grâce à une organisation et à une méthode qui sont des modèles, Degoutte accomplit sa tâche avec un plein succès.


 
 

 

"La situation menace de devenir critique, lorsqu'on voit déboucher Degoutte..."

 

[p. c. c. Hergé : Le crabe aux pinces d'or]

 

 
 

Un petit incident surgit à point pour convaincre le général Lyautey que son directeur des étapes sait également agir hors de son bureau. Le général avait décidé d'aller sans escorte en automobile pousser une pointe dans une région peu sûre et dépourvue de piste praticable. Degoutte essaie de l'en dissuader, -peine perdue.
Au bout d'un certain temps, la voiture, enlisée dans le sable, refuse de repartir, tandis que des silhouettes inquiétantes se profilent sur les crêtes. La situation menace de devenir critique, lorsqu'on voit soudain déboucher à toute allure Degoutte suivi d'un escadron de spahis, qui se mettait à la disposition du général et lui permettait de poursuivre, à cheval et en toute sécurité, l'exécution de son projet. De ce jour le général Lyautey est conquis. Il note Degoutte " bon à tout ", ce qui n'est pas un mince éloge sous sa plume." Weygand,
ibidem.

 
 

 

" Août 1914 : la guerre. Degoutte est chef d'état. major du 6° corps d'armée. En novembre, il est promu colonel et, début 1916, général avec le commandement de la division marocaine. En septembre 1917, il est placé à la tête de la VIè Armée. Dans tous ces emplois, l'officier met profit ses qualités et savoirs de grand chef militaire. Il y joint de rares vertus de cœur dont les manifestations lui valent une quasi vénération de la part de tous ses subordonnés, jusqu'aux plus humbles. " Général Weygand, " l'Illustration " n° 4993 (1938).

 

 

Aix la Chapelle

 

 

Le général Degoutte devant le tombeau de Charlemagne

 

 

" Après l'Armistice, le général est nommé commandant des forces d'occupation en Rhénanie. Au fil des jours, il constate de plus en plus de violations aux conditions du Traité de Versailles et cela sans réaction du gouvernement, Il prévoit les conséquences graves, à terme, de ce laxisme les événements lui donneront, hélas, raison. Impuissant à y parer, il demande à être relevé de son commandement. Il rentre alors à Paris et se consacre aux travaux du Conseil supérieur de la Guerre jusqu'à sa retraite, en 1931. " Louis Manger, op. cit.

 

   
   
 

 

Benoît découvre également (sans doute aux archives départementales du Rhône) un certificat de noblesse délivré par d'Hozier à un seigneur Joseph des Goutte de Longeval, de Saint-Just d'Avray.

La famille des Gouttes de la Salle est originaire de Montrottier (proche d'Affoux) où Étienne et Jean des Gouttes sont notaires en 1359 et 1401 (descendants de Geoffroy, seigneur de la Goutte, docteur ès droits, + avant 1364, cf. infra). Étienne est châtelain de Chamousset en 1431. Jacques des Gouttes de la Salle (+1579), notaire, acquiert en 1569 la baronnie d'Yzeron d'Antoine d'Albon, archevêque de Lyon –que l'on retrouvera plus loin. Il revendique, avec succès (1549), que soit reconnue la noblesse de sa lignée (voir d'Herbigny, 1783 et Chérin 95, op. cit. et infra).

 

 
 

 

Bonne des Gouttes, fille de Jacques, épouse le 10 juillet 1548 Jean de Montd'or, fils d'Antoine et Barbe de Sarron. Dans le contrat de mariage le père de Jean donne à son fils " la faculté de porter, le jour de l'Ascension, le cornet de Roland ".

"Les chefs de la maison de Montd'or avaient droit de venir tous les ans à l'Isle Barbe, le jour de l'Ascension, et d'y exposer au peuple sur l'autel où étaient reliques, un cor ou cornet d'ivoire qu'on tenait par tradition être celui de Roland, neveu de Charlemagne, chef de la maison de Montd'or." Le Laboureur, op. cit.

La cérémonie du cornet d'ivoire a duré jusqu'en 1562 où l'abbaye fut entièrement détruite par les protestants. Le cornet fut déposé en 1769 dans le trésor de l'église Saint-Jean...


Jacques des Gouttes, qui semble s'être beaucoup enrichi dans le métier de notaire, a souhaité reconstituer, pour ses enfants, le patrimoine ancestral. Il s'est porté acquéreur du fief de la Salle (en Jarez ?), de la baronnie d'Yseron –à l'occasion d'un arrangement avec Antoine d'Albon, archevêque de Lyon (voir infra)–, des châtellenies de Longeval (St-Just d'Avray) et de la Presle (Champoly) –auprès de Zacharie de Rébé– toutes propriétés qui, d'une façon ou d'une autre, rappellent l'âge d'or des seigneurs de la Goutte (voir plus loin)...

 

 

 

 

Sur la fin de sa vie, Claudius, amoureux sans doute, souhaite se remarier –au grand dam de ses filles. Mais la mort lui ravira ce dernier bonheur rêvé, alors qu'il vient de signer avec sa promise, Joséphine Brochier (veuve Turellini) le contrat qui doit les lier…

 


Lyon, le 4 février 1931,

Ma bien chère Juliette,

Ta bonne lettre est bien celle que j'attendais, c'est-à-dire, elle prouve une fois de plus ta profonde affection pour ton papa à l'occasion d'un des événements les plus importants de son existence.
Ce serait une raison de plus, s'il en était besoin, pour me pénétrer de mes devoirs envers mes chers enfants, devoirs qui sont et seront toujours d'un doux accomplissement et ne seront jamais sacrifiés si peu que ce soit à une influence quelconque, si jamais elle devait s'exercer.
Je me remarierai avec la conviction qu'une affection maternelle nouvelle rappellera quoique bien insuffisamment, celle de votre très chère maman dont les dernières pensées ont été pour vous et pour Paul plus spécialement parce que trop jeune.
Il n'y aura pas de cérémonie avec invitations. L'union se fera simplement et discrètement. Aucune date n'est encore envisagée. Ce sera très probablement après Pâques. Vous n'aurez donc aucunement à vous déranger à ce sujet.
Paul accepte très bien la perspective de mon mariage. Marguerite et Louis également.
Tu sais sans doute que j'ai une pointe de hernie. J'ai l'intention de me faire opérer au préalable ; après avoir consulté bien entendu.
Enfin, je te tiendrai au courant avant de passer à l'exécution de la dite opération. Marguerite et Louis n'en sont pas partisans…

Lyon, le 8 mai 1931,

Ma bien chère Juliette,
Merci à la fois à toi et à petit Charles de vos bonnes lettres et de l'image souvenir de 1ère communion.
Qu'il veuille bien continuer de prier pour son bon papa Desgoutte qui entre dans la clinique lundi pour être opéré mardi 12 et encore 15 jours après de la prostate.
Cette solution chirurgicale s'impose car il y a menaces de complications et c'est le seul moyen de les éviter pour le présent et pour l'avenir.
Je serai opéré par le docteur Santy à la clinique de St François d'Assise à la Croix-Rousse. C'est un des meilleurs chirurgiens de Lyon.
J'ose espérer que tout se passera bien et que vers le 15 juin je serai à peu près rétabli.
Bien entendu mon mariage est retardé d'autant.
Marguerite s'occupera de Paul jusqu'au 21 mai date de son départ pour la rue Franklin.
Madame Turellini [Joséphine Brochier] veut bien s'en occuper ensuite chez elle où il logera et mangera jusqu'à ce que je puisse quitter la clinique.
Tout va bien chez Marguerite qui a souffert d'un lumbago violent qui la courbait en deux mais qui heureusement a duré seulement trois jours.
Ton filleul profite. Il est d'une sagesse exemplaire. À bientôt de tes bonnes nouvelles.
Tu pourras écrire à partir de lundi 11 à la clinique. Grosses caresses à mes chers petits enfants. Bons baisers à Charles et à toi, les meilleurs de ton papa chéri. Claudius

Ma chère petite Iette,
Nous venons d'emmener Papa à la clinique car la fièvre a augmenté ce matin. Le docteur l'opérera peut-être ce soir. Nous ne te télégraphions pas pour ne pas t'alarmer puisque tu es au loin et que tu ne pourrais être là à temps. Dès l'opération terminée nous te préviendrons par télégramme pour te rassurer. Ce télégramme tu le recevras probablement demain matin Dimanche après cette lettre.
Si Santy a jugé bon de l'opérer tout de suite.
Ne t'inquiète pas il ne manquera de rien et sera entouré autant qu'il le faudra. Nous gardons Paul avec nous tant qu'il le faudra. Que cela ne te tracasse pas non plus.
J'ai dit à Papa de se recommander à Maman. Il n'est pas trop déprimé. Il a une jolie chambre bien gaie. De cœur avec toi, nous prions pour lui.
De bien tendres baisers à tous.
Marguerite.
Réflexion faite, nous te télégraphierons dès l'opération décidée pour que tu puisses unir tes prières aux nôtres.

Lyon, le 15 mai
Ma chère Juliette,
Vite un petit mot.
Notre télégramme vous a avertis du résultat de l'opération.
Papa n'a eu pour cette opération préliminaire qu'une anesthésie locale. Il s'est rendu compte de tout ce qui l'entourait et s'est montré très vaillant.
La nuit dernière et depuis hier après-midi il était assez déprimé. C'est tellement compréhensible. Mais ce matin, c'est presque de bon cœur qu'il a été sur la table d'opération. [...]
Louis Thomasset

 


 

À la mort de son père, le 28 juin 1931, Paul est âgé de 15 ans. Selon le souhait du défunt, les revenus des immeubles qu'il possède à Lyon devraient être consacrés à l'entretien du jeune homme, afin qu'il puisse poursuivre ses études, jusqu'à sa majorité. Cependant, suivant la décision de sa tutrice et sans que l'avis du pupille soit autrement sollicité, Paul quitte le collège [il en gardera toute sa vie un regret tenace] et entre en apprentissage, comme commis chez Guyot, libraire à Lyon, puis il est employé chez MM. Deverre et Giron droguistes à Angers jusqu'à son appel sous les drapeaux.

 

 

 

Deverre et Giron droguistes

Librairie Guyot

 

 


La succession de Claudius Desgoutte s'est ouverte le 28 juin 1931 entre ses trois héritiers : Juliette, Marguerite et Paul.

La répartition, reportée à la majorité de Paul, ne sera effective qu'en 1938, peu avant le mariage de Paul. Le partage attribuera 110.000 francs (soit 35.000 euros environ) à chacun des héritiers –après une sévère mise au point du notaire de la famille (Me Berger) sur la façon dont ont été gérées et établies les écritures afférant à la minorité de Paul !

Peu avant sa mort, sans doute, Claudius a rassemblé –dans les deux cantines de ses fils aînés un ensemble de documents, lettres, photos, papiers, contrats, emprunts russes, médailles, sabre de cavalerie, etc. comme autant d'énigmes que son fils cadet Paul a soigneusement conservées –sans y toucher– toute sa vie.

 

 

 

 

 

Lyon, le 13 avril 1932

Chère Juliette,

Je te remercie de ta longue et bonne lettre, plus elles sont longues, plus il me semble que je m'approche de Cholet. Tout d'abord, je tiens à féliciter de toutes mes forces mon cher beau-frère Charles de sa décoration qui l'élève encore (si l'on peut dire).
Si quelquefois l'on peut dire de quelqu'un qu'il a été décoré par piston, ici l'on peut dire que ce n'est pas par piston mais par mérite. Ce n'est pas pour lui faire plaisir que je le dis mais parce que je le pense.
Quant à l'aumônière, je compte l'acheter d'ici 4 ou 5 jours et je vous l'enverrai aussitôt.
J'espère que le temps de Cholet s'arrange comme celui de Lyon. Espérons qu'après la lune rousse le soleil voudra se maintenir.
J'espère également que la préparation de la Communion de Françoise ne te fatigue pas trop. Car ce serait vraiment désolant de te trouver fatiguée le jour de notre arrivée.
Je félicite Lolo de sa croix d'honneur et de sa place de 1er. Quant à Françoise je suis sûre qu'elle est toujours très sage et qu'elle ne se taquine plus ni avec Lolo ni avec Rosette qui elle aussi doit être un ange.
J'attends avec impatience le plaisir de vous revoir et de pouvoir tous vous embrasser.
A Lyon, rien de nouveau, les jours succèdent aux jours avec une rapidité si effrayante que je suis à me demander si un de ces 4 matins, je ne vais pas me réveiller avec une grosse barbe et 20 ans de plus.
Plus que 10 jours et ce sera la pièce, 2 jours de plus et tout sera fini.
La vie me donne la sensation d'un rapide qui file, et dont chaque station marque un arrêt avant le précipice. C'est gai… mais c'est comme ça.
Dire qu'il y a six ans qu'on est à Lyon. Quand je pense que dans 2 ans et demie, ce sera le service et dans 5 ans peut-être plus, le mariage : à moins que je reste vieux garçon.
Et pourtant il me semble qu'autour de moi rien n'a changé, les événements passent si brusquement qu'on a à peine le temps de s'en apercevoir.
Quand je pense qu'il y a 10 ans que j'ai fait ma communion privée et je me revois encore attendant l'heure de la messe, il me semble que c'était hier.
Et plus ça va, plus le temps passe, paraît-il, c'est probablement pour ça qu'à la fin il passe si vite qu'on finit par trépasser.
Il est déjà sept heures, l'heure de se mettre à table, aussi je te quitte, ma chère sœur, en t'embrassant de tout mon cœur ainsi que Charles et les enfants.
Ton frère qui t'aime bien.
Paul

Lyon, le 27 avril 1932
Chère Juliette,
Voilà deux semaines que tu es sans nouvelles de ton grand frère. Aussi je m'excuse bien vite en te disant que cette dernière semaine j'ai été bien pris par la répétition de la pièce que l'on a jouée dimanche dernier. Oui, mais alors, ce n'est pas une raison pour oublier ta sœur, ta sœur passe avant la pièce.
Je sais bien mais mercredi dernier j'ai pensé à toi car j'ai été avec Marguerite chercher une aumônière qui soit à peu près jolie. Nous avons bien choisi et nous l'avons envoyée. J'espère que tu la trouveras à ton goût ainsi que Françoise. Dans un mois aujourd'hui la communion sera terminée et je serai auprès de toi.
J'oubliai. Tonton Gentil a demandé à monsieur Guyot la permission de manquer 4 jours au travail. Monsieur Guyot a autorisé toutefois à une condition, c'est que je prenne ces quatre jours sur mes vacances. Et à mes grands regrets, je ne pourrai cette année passer huit jours comme l'année dernière auprès de vous car le travail à ce moment marche à plein et c'est déjà bien beau qu'il ait consenti à me laisser partir.
Louis est parti à Marseille hier après-midi et il rentrera vendredi soir.
J'espère qu'à Cholet vous êtes tous en bonne santé et que le temps se met au beau. Ici le temps est merveilleux malheureusement nous ne sommes pas encore à la saison où le temps ne change pas brusquement.
As-tu trouvé une bonne ? Avec le chômage, ce ne doit pas être difficile. C'est plutôt le choix qui est le plus dur. J'espère que mon beau-frère Charles a toujours beaucoup de travail et qu'il passe ses nuits à mettre ses affaires à jour.
J'espère également que mes neveux ne sont pas trop méchants et qu'ils continuent à être premiers. Je les embrasse tous de tout cœur. Garde pour toi ma chère Juliette mes plus affectueux baisers. A bientôt. Ton frère chéri.
Paul

Lyon, le 6 mai 1932
Chère Juliette,
Voici deux jours que j'aurai dû t'écrire et je n'ai pour excuse que ma paresse.
J'espère que vous êtes arrivés à Cholet à bon port et que le voyage ne vous aura pas trop fatigués.
Hier je ne suis pas sorti. J'ai écouté un match de rugby par T.S.F. entre l'équipe de Lyon et l'équipe de Narbonne. Ce sont naturellement les Lyonnais qui ont gagné par 9 à 3. Et puis ensuite nous avons eu la visite d' Étienne avec qui nous avons joué au Nain jaune.
Le travail marche toujours à la maison Guyot. J'ai vu tonton Gentil ce matin chez Mr Guyot. Tonton m'a dit que Tante Kate avait eu hier une violente migraine qui l'avait tenue au lit tout l'après-midi. Aujourd'hui ça va mieux.
Il fait à Lyon un temps déplorable et il paraît d'après un dicton que quand il pleut le jour de la petite St-Jean il pleut jusqu'au 24 juin, alors gare le printemps !
Le jour de la petite Saint-Jean, c'est aujourd'hui et il pleut, le temps est gris…


Décès de Benoît Desgoutte, le 15 mai 1932.


Lyon, le 1er juin 1932
Chère Juliette,
Il y a 7 jours à l'heure où je t'écris j'étais dans le petit train entre Angers et Cholet.
Aujourd'hui je suis de retour à Lyon. Que les jours heureux passent vite ! j'ai plusieurs choses à t'annoncer.
1° Que nous avons fait bon voyage, 2° que je n'ai pas eu d'augmentation ce mois-ci mais Mr Guyot m'a dit que si je continuais à m'appliquer je pourrais en avoir une fin juin, juillet, 3° que Mr Guyot a été décoré chevalier de la légion d'honneur en récompense de ses services à l'armée. Que cette décoration va me coûter 20 francs puisqu'il faut offrir un cadeau. J'ai bien envie d'offrir un parapluie en cadeau (en cas d'eau !) 4° que cette décoration pourrait nous valoir à tous une petite augmentation pour la fin du mois, 5° j'ai reçu par lettre ou plus exactement Marguerite a reçu par lettre la demande de la location de ma personne pour le mariage de Suzanne. Cette lettre dit que Suzanne ferait une jaunisse si je ne pouvais y assister, une autre lettre doit nous confirmer la date et l'endroit du mariage qui pour l'instant est pour le samedi 16 juillet l'endroit n'est pas encore connu.

Lyon, le 16 juin 1932
Chère Juliette,
Pour une fois de plus, tu recevras ma lettre un jour plus tard.
Pour le cadeau de la demoiselle d'honneur, il faut que je demande à madame Rousseau. Ne te dérange donc pas, nous l'achèterons à Lyon. Pour celui de la mariée, c'est entendu..
J'espère que Lolo et Rosette ont échappé pour de bon à la contagion et que Françoise est complètement rétablie. Je m'aperçois que Charles continue de décrocher les premières places, toutes mes félicitations.
Le départ de Louis et Marguerite qui devait être fixé au 10 juillet est reporté au 30 du même mois.
Fixe-moi sur ta prochaine lettre que je recevrai comme d'habitude un jour avant notre arrivée, de votre arrêt soit à Lyon, soit à Vienne pour que nous puissions vous attendre à la gare. Je ne me rappelle pas si dans mes lettres précédentes je t'ai dit que Pierrot marchait et si je ne te l'ai pas dit, apprends-le.
Comme tu peux le constater je ne recule devant aucune dépense quand il s'agit d'acheter du papier à lettres qui sert exclusivement à ma sœur ou tout au moins pour lui écrire. Quand tu sauras le prix tu vas me gronder, mais je l'ai fait pour me reconnaître envers la papetière qui nous rend souvent service quand on téléphone chez elle, et qui transmet aussitôt la communication au 2ème du 44 de la rue Franklin, soit autrement dit chez M. Thomasset.
J'ai choisi le grand format de façon à pouvoir t'écrire de longues lettres.
Nous sommes actuellement sans bonne, cette dernière ayant perdu sa sœur est partie lundi dernier et sera de retour mardi prochain.
J'espère que vous êtes tous en bonne santé et que Françoise va pouvoir reprendre le chemin de l'école. Embrasse-la bien pour moi ainsi que Charles et Rosette. Bons baisers également à Charles et garde pour toi, ma chère Juliette, mes plus affectueux baisers.
Ton frère qui t'aime beaucoup.
Paul

Lyon, le 6 juillet 1932
Chère Juliette,
Comment pourrais-je te disputer ? Après m'avoir fait un si joli cadeau et pourtant tu le mérites. Si j'avais su que ce soit si cher, je n'aurais sûrement pas accepté un cadeau comme celui-ci. Je t'en remercie doublement et je suis vraiment content du pantalon. Je remercie Charles également et je vous embrasse tous deux bien fort une fois de plus.
J'espère que vous avez fait un bon voyage et que vous avez trouvé tout le monde en bonne santé.
Tu trouveras ci-joint la récompense promise. Dimanche dernier nous avons vu Étienne et sa future à déjeuner, ensuite nous sommes montés avec eux Étienne au Méridien où nous avons trouvé tonton Gentil et tante Kate. Nous sommes restés à dîner.
Tante Jeanne m'a invité à aller avec elle à St Germain-sur-l'Arbresle chez les cousins Jobert. Nous partons le matin, nous y déjeunons, nous rentrons dans l'après-midi, elle me garde pour souper et me relache après.
Si tous les dimanche, il en est de même cela n'ira pas trop mal.
Tante Kate m'a invité à aller chez elle un dimanche par quinzaine pendant que Louis serait au Mont Dore et Tante Jeanne m'a dit que je n'aurai qu'à monter au Méridien pour déjeuner quand je voudrai, espérons que ça durera. Cela ne me fait rien de faire l'homme de compagnie de Dédé dans ces conditions.
A part ça, rien de nouveau.
Louis est allé voir madame Meynier pour s'entendre avec elle ; il lui a dit que j'aurais besoin d'un soir par semaine pour aller au cercle d'étude et que je rentrerai autour de onze heures et tous les autres soirs, j'ai la permission de 10 heures et quart accordée.
Je termine car il faut que la lettre parte.
Ce soir je vais au cercle de jeux.
Tu embrasseras bien tous les enfants pour moi ainsi que Charles.
Ton frère qui t'aime de tout son cœur.
Paul

Lyon, le 13 juillet 1932
Chère Juliette,
Vite un petit mot pour te dire que je pense bien à toi. J'espère que tu n'es pas fatiguée rassure-moi vite en m'envoyant un tout petit bonjour.
Plus que deux jours avant le mariage, que ça passe vite !
Enfin, grâce à l'habileté et à la directive supérieure de Marguerite tout est prêt et rien ne cloche.
J'espère que vous êtes tous en bonne santé et que ton malaise est dissipé.
Je termine car ce soir je vais voir la retraite aux flambeaux et je veux mettre la lettre avant pour qu'elle parte.
Je termine donc en vous embrassant tous de tout cœur.

Lyon, le 20 juillet 1932
Chère Juliette,
Sur la dernière lettre reçue tu nous dis que tu as été malade j'espère que tu vas mieux et je t'adresse mes meilleurs vœux de rétablissement.
Je ne te tiendrai nullement rigueur si tu ne me réponds pas, repose-toi, c'est là le principal.
Voilà déjà quatre jours que le mariage est passé. Je me suis vraiment bien amusé. Nous étions cinquante au cortège. Cela a fait un beau défilé de 12 voitures. Nous avons fait un bon dîner. Puis nous avons dansé à partir de cinq heures jusqu'à onze heures un quart. Il y avait un jazz excellent.
J'ai rencontré au mariage Suzanne Mazuel qui m'a présenté son fiancé. Cela fait vraiment un joli couple. Ils m'ont invité à leur mariage qui est probablement pour le mois de novembre.
Cousine Rousseau de Saint-Clair m'a aussi invité à aller la voir. Tous ces temps-ci je n'ai guère eu le temps de m'ennuyer. Je n'ai même pas eu le temps de faire mes comptes qui sont d'ailleurs à quelques francs près toujours les mêmes. Si ce n'était les gros yeux de ma tutrice qui font vilain quand il n'y a pas des comptes j'enverrai ces derniers au diable avec plaisir. Faut-il continuer ? Ne me gronde pas trop pour cette question, mais tu sais que j'ai toujours eu un faible pour les mathématiques ou plutôt été faible.
Louis et Marguerite partent dans dix jours pour le Mont Dore. Il faut espérer qu'ils auront beau temps. Rien de nouveau à signaler chez monsieur Guyot.
J'espère qu'à Cholet tout le monde va bien et que vous ne souffrez pas trop du mauvais temps.
Mes respects à monsieur Arnault. Embrasse bien Charles de ma part ainsi que les petits et garde pour toi ma chère grande sœur mes meilleurs baisers.
Ton grand frère chéri
Paul

Lyon, le 3 août 1932

Chère Juliette, cher Charles,

Je viens de recevoir ta gentille lettre et je m'empresse d'y répondre. Je vous remercie tous, tout d'abord, des photographies qui sont très bien réussies et qui vont prendre la place sur mon bureau dès que je rentrerai rue ranklin. Je vous remercie ensuite des 25 francs qui sont presque trop parce que vous avez déjà fait tant pour moi que je suis vraiment touché de ces marques de profondes affections qui soyez-en sûrs sont partagées peut-être pas de la même manière car je ne suis malheureusement pas assez fortuné pour vous le rendre mais aussi vive. Ne voyez pas en ma dernière lettre une demande d'argent mais simplement un rendement approximatif et justificatif de comptes.
Louis et Marguerite sont partis pour le Mont-Dore samedi dernier à midi et m'ont dit de prendre les 120 f du mois sur les 388 f que j'ai touchés de mon mois, reste donc 388 f - 120 f = 268 - 25 = 243 f que vous recevrez par mandat d'ici peu.
Quant au mariage d'Étienne, il a lieu le 20 août, Louis et Marguerite ne seront pas rentrés du Mont Dore, aussi je vais être obligé de me faire ouvrir la porte de la rue Franklin par Mr Thomasset père qui a les clés pour pouvoir prendre mon smoking.
Quant au cadeau, je leur offre une lampe électrique de chevet ce qui paraît-il leur fera grand plaisir.
Dimanche dernier, j'ai été déjeuner et dîner au Méridien où j'ai vu tante Kate, Étienne et sa fiancée qui s'y trouvaient.
Dimanche prochain, je vais déjeuner chez tante Kate et l'après-midi je vais faire du tennis avec Gabriel au Méridien contre deux adversaires qui habitent le Méridien et qui se battent au tennis chaque année contre nous. L'année dernière nous avons été vainqueurs, j'espère que cette année, il en sera de même.
Hier soir, après souper, nous avons été faire un tour en bateau sur la Saône, en bateau mouche, autrement dit, sur lequel il y avait un orchestre. Nous sommes rentrés à 11heures 20. Ne crains rien pour le bateau, c'est un bateau d'au moins 50 places qui fait tous les soirs le service entre Lyon et l'Ile Barbe, aller-retour.
Je m'habitue très bien chez madame Meynier qui est fort gentille et fait une très bonne cuisine Quant au reste, rien d'anormal. Monsieur Guyot ne dit pas de mal de moi pour l'instant, ça va bien.
Je lui ai demandé la permission d'aller au mariage d'Étienne à la place des deux jours qu'il m'avait promis. Il l'a donnée sans aucune difficulté.
Je termine car je voudrais mettre cette lettre à la poste.
Je t'embrasse ma chère Juliette de tout mon cœur.
Paul

Lyon, le 25 août 1932

Chère Juliette,
Je m'excuse de ne t'avoir envoyé aucune lettre la semaine dernière mais c'était le mariage d'Étienne. Et une semaine de noces, on n'a guère le courage d'écrire.
Nous avons dansé jusqu'à 5 heures du matin, il faisait très chaud mais nous nous sommes bien amusés tout de même.
J'espère que tu n'es pas fatiguée et une carte de toi me ferait bien plaisir.
Dimanche dernier je suis monté à Saint-Cyr voir Marguerite et Pierrot. Ce dernier a bien maigri : quant aux cicatrices, d'après moi, elles ne se verront pas beaucoup. Louis est arrivé dimanche soir à 6 heures.
Cette semaine, la chaleur se fait un peu moins sentir mais nous avons passé des semaines avec 38° à l'ombre et 48 au soleil.Hier soir j'ai été aux Bêches avec Maurice Thomasset prendre un bain. Samedi soir, je suis invité à un dîner que donne Gaby à l'occasion de ses 18 ans. Dimanche matin, je monte faire du tennis au Méridien.
A part ça, rien de nouveau.
Je t'enverrai la semaine prochaine ma liste des recettes et dépenses qui est énorme car j'ai emprunté sur le mois prochain. En voici quelques lignes :

Cadeau Étienne 35
Smoking 25
Tramway 25
Cadeau cavalière 12
Bourse fleurie 15
Cinéma 22
Glaces 15

Je t'assure que je n'ai rien fait d'extraordinaire.
Enfin, dans deux mois je serai à flot.

Embrasse pour moi Françoise, Lolo et Charles.
Meilleurs baisers de Paul

Lyon, le 31 août 1932

Chère Juliette,
Un petit mot pour te dire que j'ai bien reçu ta lettre et que j'ai regagné la rue Franklin depuis lundi soir.
La note de fin de mois te sera envoyée mercredi prochain car je n'ai pas encore eu le temps de récapituler. Les enfants recevront en même temps les 2f 50.
A part ça, rien de nouveau, j'ai regagné la rue Franklin avec un très grand plaisir quoique j'étais très bien chez madame Meynier.
Étienne et sa femme rentrent probablement à la fin de la semaine de leur voyage de noces qui a commencé par Marseille et qui s'est terminé à Balaruc.
La chaleur diminue et le temps a l'air de vouloir se gâter depuis quelques jours.
Je vous souhaite d'avoir un beau soleil à La Baule et de bien profiter de votre mois de vacances. Ne te fatigue pas trop tu es là-bas pour te reposer.
Je te quitte car Louis attend mon mot pour cacheter sa lettre.
Je t'embrasse de tout cœur.
Paul

 
     
 
 
 

 

Mariage d'Etienne Gentil

 

 

 

 

 

Lyon, le 5 octobre 1932

Chère Juliette
Sur ta dernière carte de La Baule, j'apprends que les vacances sont terminées et que les enfants se préparent à reprendre le chemin de l'école, j'espère que ce séjour au bord de la mer vous a fait beaucoup de bien et que vous avez tous de grosses joues roses.
Miclo elle aussi est rentrée en classe avec une grande joie. Cette année elle est dans la première division et elle commence à apprendre sa grammaire, sa maman lui fait prendre également des leçons de solfège.
Tonton Paul lui aussi va reprendre une fois par semaine le soir le chemin de l'école pour réviser la grammaire, le calcul, la tenue des livres de commerce, les chèques, la comptabilité et tout ce qui touche au commerce en général.
Le premier cours est ce soir, j'espère que tu ne verras à cela aucun inconvénient et qu'au contraire tu me féliciteras de ce retour de flamme, si l'on peut dire ainsi.
Tu trouveras joint à ma lettre le compte du mois dernier ainsi que la récompense mensuelle.
Pour l'instant tout va à peu près bien. Dimanche dernier j'ai été à Saint-Clair voir les cousins Rousseau, il y avait également ceux d'Oullins, ainsi que les jeunes mariés.
Le froid ces derniers jours a l'air de vouloir se faire sentir, aussi se couvre-t-on en conséquence.
Le Cercle va rouvrir officiellement ses portes d'ici quelques jours mais je n'irai pas le lundi cette année de façon à pouvoir (si ma sœur et mon beau-frère le veulent bien) y aller pour répéter la pièce qui va se jouer le 15 novembre. Louis y met une condition, c'est que monsieur Guyot soit content de moi, aussi il ira le trouver probablement après son retour de Marseille. Pour l'instant il est content, tous les matins, depuis 15 jours j'arrive à huit heures moins cinq et je lui rends quelques services en dehors du travail.
Je termine car il est 1 h 10 et il faut que je parte travailler.
Je vous embrasse tous de cœur.
Paul

Lyon, le 13 octobre 1932
Chère Juliette, cher Charles,
Votre lettre m'est parvenue il y a environ une heure. J'ai été tellement content ce matin à la réception du télégramme que je ne puis (malgré le plaisir que j'aurais de vous faire plaisir en refusant) qu'accepter. Soyez sûrs tous les deux que je me rends très bien compte de la situation et que je saurai la regarder et la comprendre non pas en bébé mais en jeune homme et que je vous prouverai que je ferai encore mieux mon travail qu'auparavant. Je ne penserai à la pièce qu'au moment des répétitions qui ne seront cette fois-ci au plus que deux fois par semaine et jusqu'à dix heures.
Vous me direz, j'en suis sûr, que si je vous aimais vraiment je n'accepterais pas. Eh bien, non ! Soyez sûrs que je comprends très bien que c'est dans mon intérêt que vous agissez ainsi mais c'est également pour moi un plaisir que de jouer et que pendant un mois j'aurai souffert de ne pouvoir jouer. Vous n'aurez, soyez-en sûrs aucun reproche à me faire, au contraire je m'efforcerai de faire mieux mon travail pour vous prouver que je ne suis plus un enfant.
Je voudrais pour être sûr que ce que je vous dis aujourd'hui ne vous chagrine pas trop avoir dans votre prochaine lettre votre façon de penser à ce sujet. Soyez sûrs que c'est une trop grande joie pour moi pour que je puisse refuser.
Mercredi, c'est-à-dire hier, j'ai eu le résultat de mon concours d'entrée. Je suis dans la première division, j'ai eu zéro faute pour la dictée et 8/10 en calcul. Il est vrai qu'en calcul, pour la réponse, j'ai été aidé par mon voisin mais cela ne m'aurait peut-être pas empêché d'être en première. Les devoirs sont corrigés à chaque fois. Vous aurez donc chaque jeudi le compte-rendu du cours.
Pour l'instant monsieur Guyot est content de moi.
J'espère qu'à Cholet vous êtes tous en bonne santé et que la période que fait Charles actuellement ne le fatigue pas trop.
J'ai été communier le dimanche 2 octobre ensuite j'ai été au cimetière.
A part cela, rien de nouveau. Le beau temps a l'air de vouloir revenir pour quelques jours. J'espère qu'à Cholet, il en est de même.
Je vous embrasse tous les deux affectueusement ainsi que les enfants.
Et soyez sûrs que je ne considère pas votre permission comme une victoire mais comme un essai, que je rappellerai du plaisir que vous me faites et que je saurai vous le prouver par mon travail.
Paul

Lyon, le 20 octobre 1932
Chère Juliette,
Ta lettre reçue hier m'a fait grand plaisir. Tout d'abord, je te rassure. Tonton Gentil a vu avant-hier monsieur Guyot qui lui a dit que ça marchait bien, que tout marchait bien.
Hier soir, j'ai été à mon cours. Les devoirs tombent à profusion. J'espère que la quantité n'augmentera pas chaque semaine, autrement il faudrait employer la moitié de la semaine rien qu'à mes devoirs.
J'espère que Charles ne regrette pas trop la caserne et surtout son excellente cuisine.
Je pense que Charles n'aura pas trop pris vis-à-vis de son beau-frère Paul l'habitude du service (serre vis).
Je dis des bêtises, il vaut donc mieux que je m'arrête. Je vous embrasse de tout cœur.
Paul

Lyon, le 11. 11. 1932
Chère Charles,
Il était une fois un beau-frère qui s'appelait Paul, ce beau-frère était bien gentil, il aimait bien tout son monde, mais il avait un très grand défaut (ce n'était pas le seul, mais le plus grand) c'était d'être étourdi, même négligent, donc ce beau-frère était très occupé et n'aimait pas écrire. Un beau jour, sa sœur Marguerite lui dit : " tu sais, nous avons oublié la fête de Charles, heureusement qu'il est bien gentil et qu'il ne nous en voudra pas, il n'y a qu'à réparer et aussitôt le frère Paul prit sa plus belle plume et sa moins vilaine écriture et dit ce qui suit :
Excusez-moi de vous avoir oublié pendant 6 jours je m'empresse de vous souhaiter une bonne et heureuse fête, du bonheur, une bonne santé, une prospérité grandissante dans vos affaires.
Laissez-moi également vous remercier de la permission que vous m'avez accordée pour jouer la pièce. Vous m'avez fait un grand plaisir. Et comme cadeau je tâcherai de vous offrir une place de premier au mois d'avril.
Votre beau-frère Paul qui vous aime bien.

Chère Juliette,
Ne fais pas mauvaise figure devant ma lettre et pardonne-moi d'être resté si longtemps sans te donner de mes nouvelles. Je pense bien à toi, je te l'assure, si ce n'était de prendre le papier et le stylo je te parlerais tous les jours. Seulement, écrire, ce n'est pas mon fort.
Aussi, excuse-moi. Dimanche prochain, j'irai communier, je prierai bien pour vous tous et je demanderai au bon Dieu qu'il vous protège tous. À Cholet, rien de nouveau ?
Ici non plus, si ce n'est que la pièce s'approche à grands pas. Nous ferons trois séances : la première le samedi 26 novembre, la deuxième le dimanche 27 à deux heures et demie et la troisième le dimanche 4 décembre.
Les cours du soir marchent également bien. Mercredi en 8 il n'y a pas eu cours à cause de la semaine des morts. Grâce à Louis j'ai toujours mes problèmes justes et grâce à Marguerite, je n'ai pas de fautes d'orthographe. Je termine car le papier n'est pas assez grand.
Je t'embrasse de tout mon cœur de grand frère.
Paul

Lyon, le 21.11. 1932
Chère Juliette,
J'ai bien reçu ta lettre, je pense que tu as reçu la mienne que j'avais déjà écrite avant. Je m'excuse encore du retard apporté pour la fête de Charles, je ne pensais pas que cela vous ferait tant de peine car si j'oublie de regarder le calendrier je n'oublie pas Charles ni vous tous. Soyez persuadés que bien souvent je pense à vous et que je regrette de ne pas pouvoir vous voir plus souvent.
Quant à Gaby, le tort est de son côté car s'il ne me voyait pas, il pouvait venir me voir à la maison, car Marguerite ne l'a jamais empêché de venir, au contraire elle l'a invité, il n'est pas venu de peur de nous déranger.
Quant aux absences de lettres, c'est bien de ma faute quoique ces temps-ci je sois bien occupé soit par les journaux à plier, à livrer, les convocations à faire, les répétitions et les devoirs du cours. Je ferai mon possible pour t'écrire plus souvent.A Lyon, rien de nouveau, toujours le même train-train, la pièce va se jouer samedi 26 à 20h30.
Je termine car il est l'heure d'aller travailler. Je t'embrasse de tout cœur. Paul


 
 

 

Lyon, le 2. 12. 1932
Chère Juliette
J'ai bien reçu ta dernière lettre qui m'a fait un très grand plaisir. J'espère que le retard apporté dans ma correspondance ne te fâchera pas trop. J'espère que le malaise dont tu fais mention, dans ta dernière lettre, est passé. Ici, tout le monde va bien pour le moment. Les deux séances ont eu lieu avec un très grand succès. Nous avons été cités dans " le Nouvelliste " avec tous les noms des acteurs.

Voici la reproduction du texte :

" À l'occasion de l'exposition missionnaire, la jeunesse catholique et les scouts de VI donnaient dimanche à la paroisse de Saint-Croix, une représentation des " Trois sagesses du Vieux Wang ". Le choix ne pouvait être plus judicieux. Mais on eût pu craindre que ce drame d'Henri Ghéon, où l'action bienfaisante de l'Evangile a été si excellemment exposée, ne dépassât les limites d'une salle d'œuvres. Il n'en a rien été. Grâce à la mise en scène de Mr Valrey, premier prix du conservatoire de Paris, les acteurs, MM. L. Wolf, P. Desgoutte, F. Bourgain, S. Gacon, A. Gely, M. Vinancini, Y. Nanert et M. Charvet ont su durant quatre actes jouer avec un remarquable talent ce drame chinois dont les rôles étaient pourtant fort difficiles.
Les décors et jeux de lumière, savamment combinés par monsieur Vacher, ex machiniste de l'opéra de Lyon, ne contribuaient pas peu à donner à la séance une note d'art qu'ont admirablement rehaussée au piano, au violoncelle et au violon Mlles Juillien, professeurs, par des morceaux de choix ".

Nouvelle séance dimanche prochain. Seulement nous ne pouvons pas jouer par suite de la procession des hommes à Fourvière, la séance est reportée au dimanche 11. A part cela, rien de nouveau, monsieur Guyot est toujours content de moi. Je compte sur la place de premier commis pour le mois d'avril.
Je vous embrasse tous de tout cœur.
Ton grand frère chéri.
Paul


X

 
 
 
 

 

Trois sagesses du Vieux Wang

 
 

 

Lyon, le 9. 12. 1932
Chère Juliette
Vite un petit mot pour te remercier de ta dernière bonne lettre.
Je répare cette fois-ci mon oubli et grâce au mois de décembre je double les récompenses en attendant mieux.
Monsieur Guyot se montre toujours satisfait pour l'instant. Espérons que ça continuera.
Je vois en relisant ta lettre qu'ils vont maintenant tous trois en classe, nous ajouterons donc à partir du mois de janvier une récompense supplémentaire pour mademoiselle Rose.
J'espère que tu es maintenant à peu près rétablie.
A part cela, rien de nouveau. Dimanche prochain 11 décembre nous jouons en matinée à Ste Croix et en soirée à St Michel pour remplacer leur troupe qui compte parmi elle deux acteurs malades. Nous jouons également mercredi et puis ce sera tout jusqu'en janvier où nous irons peut-être jouer dans les pays environnants.
Je vois en P.S. que tu parles de dépenses. Elles sont toujours les mêmes à deux ou trois francs près. Je t'enverrai si tu le veux, à la fin de chaque mois, le montant de mes économies.
Je n'ai pas revu Gaby depuis déjà trois semaines. J'espère qu'il va bien.
Je termine car il est l'heure de partir travailler. Reçois ma chère Juliette mes meilleurs baisers.
Paul

Lyon, le 17. 12. 1932
Chère Juliette
Sans nouvelles de toi, j'espère que tu n'es pas fatiguée et que tu as bien reçu ma dernière lettre.
A Lyon sévit depuis deux jours le brouillard. Hier soir surtout le brouillard était si fortement opaque que l'on ne voyait pas à deux mètres devant soi. Pierrot est grippé depuis deux jours et garde le lit.
Demain dimanche, je vais chez tante Kate déjeuner et je redescendrai ensuite avec Étienne et Marie pour faire la partie de Nain jaune à la maison avec Louis et Marguerite.
Monsieur Guyot est toujours content de moi, il me distribue de temps en temps quelques compliments qui me font plaisir. Il est toujours question pour moi de prendre la place de premier commis au mois d'avril.
Autre chose. À la suite de la pièce que nous avons jouée, monsieur l'Abbé Commarmaud voudrait que les principaux rôles rejouent dans une autre pièce qui aura lieu au milieu du mois de février. Et il nous offre de nous faire prendre un cours qui aurait lieu une fois par semaine à la paroisse. Ce cours durerait deux heures et commencerait au mois de janvier. Il nous serait donné par M. Valney qui nous a déjà exercés dans la dernière pièce, qui est ex-pensionnaire de la Comédie française et 1er prix du conservatoire de Paris. Ces cours ne nous coûteraient absolument rien et nous aideraient à causer plus facilement et plus compréhensiblement. Il serait d'autant plus content que j'en fasse partie que trois des principaux rôles de la pièce nous quittent pour des raisons différentes. Je supprimerai bien entendu les sorties de cinéma sur le semaine.
J'espère que vous ne verrez pas trop d'inconvénients à cela et que vous prendrez comme base de jugement les preuves de bon travail que j'ai fournies depuis déjà deux mois. Cela me ferait un plaisir immense et je vous en serais très reconnaissant. Monsieur l'Abbé Commarmaud à qui j'en ai causé dernièrement se met à notre entière disposition pour nous donner tous les détails relatifs à cette question. En résumé, ce cours n'a lieu qu'une fois par semaine, il est d'une durée de deux heures et sera substitué à la sortie de cinéma et autre avantage il me permettra de causer plus facilement et plus distinctement et m'apprendra à mieux me tenir ce qui me sera plus tard dans la représentation ou dans le commerce d'une grande utilité.
A part cela, rien de nouveau.
Vous trouverez ci-joint quelques calendriers pour les enfants.
Je termine en vous embrassant de tout cœur et sais que vous agirez dans mon intérêt et aussi pour me faire plaisir. À bientôt de vos nouvelles. Je t'embrasse ma chère Juliette de tout cœur avec mes meilleurs vœux de prompt rétablissement. Ton frère qui t'aime bien.
Paul

Lyon, le 29. 12. 1932
Chère Juliette
Il y a déjà huit jours que je t'ai écrit. Je sais que j'aurais dû t'écrire plus souvent mais est-ce le courage, est-ce le temps ? À toi de juger, en tous cas ce n'est certainement pas le manque d'affection, tu peux en être sûre.
Malgré l'absence de nouvelles depuis deux jours, j'espère que vous allez tous bien et surtout toi.
Marguerite est là à côté de moi qui coud et me prie de ne pas oublier de t'embrasser de sa part.
Au sujet des cours, je crois qu'ils sont à l'eau mais nous recommençons d'ici dix jours à peu près les répétitions pour deux pièces en un acte à jouer le 26 février, que du comique. Les rôles ne sont pas encore distribués.
Quant à Cyrano, c'est une question de temps, car la comédie lyonnaise est bien française…
Tu trouveras ci-joint les étrennes promises pour les petits ainsi que la photo de la pièce et le programme. Je ne sais pas si je t'ai envoyé la dernière fois la photo de la pièce du voyage des Berluron. Si tu ne l'as pas, dis-le moi je te l'enverrai si possible.
Et mes neveux et nièces sont-ils sages ?
Le travail chez Guyot s'accentue un peu. Le jour de l'an nous allons déjeuner chez madame Thomasset.
La vie à Lyon, à part ça, est à peu près toujours la même.
Je termine car j'ai bien sommeil et je ne peux plus trouver d'idées.
Je vous embrasse de tout cœur.
Paul

[La liquidation des Soieries Benoît Desgoutte voit Louis et Marguerite Thomasset s'installer à Valence où ils ont acquis de la société en liquidation l'ancienne Maison Médail. Ils envisagent de faire venir Paul auprès d'eux et peut-être de l'embaucher dans leur nouveau commerce.]

Lyon, le 3.3.1933
Ma chère Juliette,
Cette fois-ci le départ pour Valence est décidé. Monsieur Guyot a été averti et me laissera libre peut-être fin mars mais plus sûrement fin avril ceci afin de pouvoir mettre au courant les deux nouveaux commis, Jean s'en allant au service 15 jours avant ou après moi.
Je ne m'en vais pas sans laisser quelques regrets mais je me ferai vite une autre vie à Valence qui sera peut-être aussi agréable que celle de Lyon.
J'ai appris par Marguerite que tu étais toujours fatiguée et que tu avais à peu près encore deux mois de repos presque complet. J'espère que ce n'est pas trop grave et que tu nous tiendras au courant. Je pense que ce malaise ne t'empêchera pas de venir nous voir à Lyon au mois de mai (ou plutôt à Valence) sans cela je ne te verrai pas avant un an puisque cette année je n'aurai pas de vacances.
J'espère que toute la famille est en bonne santé et que les places de 1er sont toujours pour mes chers neveux et nièces. Ils trouveront leur récompense le mois prochain.
Louis est actuellement à Valence, il est très content de ses 1ères journées. Aujourd'hui il y a une grande foire à Lyon qui sera certainement très favorable pour Louis.
A part cela, rien de nouveau. Nous jouons toujours nos pièces le dimanche. Nous avons été dimanche dernier à Fleury, à 5 km de Lyon dans le Beaujolais, avec comme moyen de locomotion une automobile. Nous avons en vue l'Arbresle, Vaugneray, Caluire, St-Louis, St-Cyr, etc.
Je termine car il est l'heure de partir.
Ton frère chéri.
Paul

Lyon, le 21.3.1933
Chère Juliette,
Depuis hier 6 heures, je loge à la Maison des Etudiants Catholiques. J'ai une très belle chambre où l'on est très tranquille. Je mange au restaurant de cette maison, on y mange très bien.
Toujours pas de réponse de monsieur Guyot au sujet de mon départ, ce qui me laisse entrevoir que je ne pourrai quitter Lyon avant fin avril. En tous cas, dès que j'aurai la réponse je te préviendrai.
Lundi prochain, je suis invité chez madame Mazuel pour souper.
J'espère que tu as maintenant un nouveau régime à suivre qui te fait du bien et te guérira complètement. J'attends un tout petit mot de toi me donnant des détails sur ta santé.
Et les enfants sont-ils en bonne santé ? Charles se porte-t-il bien ?
Samedi prochain j'ai rendez-vous avec le fils Poncet qui doit me donner 50 francs mais qui m'a réclamé les traites déjà payées. Si Charles pouvait me les faire parvenir avant samedi midi je lui en serais bien reconnaissant et je le remercie d'avance.
Je t'embrasse de tout cœur en espérant vous revoir le plus vite possible.
Paul


 
 

Charles, Rosette et Françoise Arnault

 
 

 

Lyon, le 28.3.1933
Chère Juliette,
Vite un petit mot à la hâte pour te demander de tes nouvelles. Sans réponse de toi, Tante Kate m'a prié de te transmettre ses inquiétudes, juste un tout petit mot !
Autre nouvelle : es-tu suffisamment rétablie pour me recevoir à Cholet le 3 avril ?
Monsieur Guyot ayant trouvé par mon intermédiaire le fils Mazuel qui me remplacera. Je m'excuse de te parler si brièvement seulement le temps me manque et je n'arrive pas à tout faire. Blanchissage, costume, réparations chaussures, réparation vélo, visites d'adieu, ce n'est pas ce qui manque.
Si tu n'es pas en mesure de me recevoir, dis-le moi simplement, je ne voudrais pas te fatiguer davantage et ce ne sera que partie remise.
As-tu trouvé une bonne ?
J'ai été samedi au rendez-vous avec Poncet. Il est venu à midi 20 et a fait semblant de ne pas me voir, tout au moins je le crois.
Je ne peux lui fixer un autre rendez-vous maintenant d'autant plus que je n'ai pas les reçus.
Embrasse bien Charles pour moi ainsi que les enfants.
Ton frère chéri qui t'aime bien.
Paul

 

 

 

Suite au déménagement de la famille Thomasset de Lyon à Valence, il est décidé que Paul rejoindra sa sœur Juliette à Cholet. On lui trouve un travail de commis à Angers.

 

 

 

Angers, le mardi 6 juin 1933
Chère Juliette, cher Charles
Arrivé depuis une heure, je m'empresse de vous écrire. J'ai fait bon voyage, le car était bondé. J'ai été voir ma nouvelle patronne pour lui demander l'heure de rentrée qui est à 1heure et demie.
Je me suis acheté une blouse aux Dames de France, une blouse de 42 francs, les prix en dessous ne correspondaient pas à ma taille.
J'ai payé également mon restaurant jusqu'à samedi inclus, ce qui a fait 52 f 50. La patronne, pour remplacer le petit déjeuner de ce matin me donnera un café à midi. J'ai garé ma bicyclette chez le droguiste, l'autre commis y est encore. J'espère qu'il partira à la fin du mois, quoiqu'il ait l'air très gentil.
La ville d'Angers est un petit peu plus mouvementée que Cholet. Il me semble que je suis à la terrasse d'un café de Lyon. J'irai voir l'abbé ce soir ou demain.
En résumé
Arrivé à bon port
Bien se porte mon corps
Je vous dis à bientôt
Sans plus rien de nouveau.
(Ce ne sont pas des vers à pieds mais des vérités)
Paul

Angers, le 16 juin 1933
Chère Juliette, cher Charles,
J'ai reçu votre lettre ce matin, madame Forestier s'étant absentée, le courrier suivait au Mans. Je n'ai pas à me plaindre pour l'instant de mon restaurant, les portions deviennent plus grosses.
J'ai écrit à Marguerite dont j'ai reçu une lettre. Louis et Marguerite ont acheté un meuble de TSF avec pick-up. C'est preuve que le commerce marche bien, tant mieux pour eux.
Pour l'instant chez Deverre, c'est pas merveilleux au point de vue client. J'ai fait un étalage de marque cette semaine et le représentant de la maison a demandé qu'on le photographie pour envoyer la photographie à Paris comme modèle.
Je vais faire dire une messe pour papa à l'occasion de sa fête qui était le 6 juin.
Je termine en vous embrassant tous de tout cœur.
Paul

Angers, le 28.6.1933
Ma chère Juliette, mon cher Charles,
Aussitôt votre lettre reçue je m'empresse de vous répondre. Je vous remercie de tout cœur de vos bons vœux. Je comprends très bien que vous agissiez ainsi et je vous en remercie. J'ai parlé à madame Forestier de vos conditions, elle a accepté pour la chambre pourvu que l'on fournisse les draps et les serviettes de toilette. Quant à la pension pour le déjeuner, elle doit en parler à sa belle-mère. Vous aurez la réponse dimanche quand vous viendrez à Angers.
Je veux bien faire partie d'un club de tennis et j'accepte comme souvenir une partie de la somme que coûtera la raquette.
Ce soir, madame Freulon, la patronne des cours m'a offert un joli bouquet d'œillets pour ma fête.
La braderie s'est bien passée comme bagout mais comme vente elle a été assez mauvaise. Je vous raconterai tout cela dimanche de vive voix.
J'ai vu monsieur l'abbé pour lui demander une messe pour papa ; il m'a dit d'aller le voir plus tard car pour l'instant il n'a pas de jour disponible.
Je ne vous envoie pas mes blouses puisque Marguerite doit vous en envoyer deux.
J'espère que vous viendrez dimanche. J'espère que vous, mon beau-frère vous serez bien gentil, comme d'habitude, et que vous ne refuserez pas à votre beau-frère le plaisir de vous voir.
Je termine en vous embrassant de tout cœur.
Paul


Angers, le 5 juillet 1933. Minuit 15.
Chère Juliette,
Voici trois heures que nous sommes au poste de garde. Rien d'anormal à signaler jusqu'à présent. Nous avons monté la garde tous les six. Je la prendrai probablement avec mon camarade qui est le chef d'escouade, d'ici un moment.
Je viens de casser la croûte, voici le menu : pour commencer, deux tranches de saucisson, filets de harengs dans une boîte, un chausson et un pain d'une livre. Comme boisson, un demi-litre de vin blanc.
Un camarade vient d'arriver nous annonçant qu'en ville, il y a des cris. Nous sommes sur nos gardes.
Pour l'instant mes autres camarades sont dehors et je t'écris pendant qu'un camarade se repose à côté de moi.
Je vais passer un moment dehors en fumant une cigarette car le ciel est tout étoilé. Les chiens pleurent désespérément.
En cas d'incendie nous avons quatre extincteurs ainsi que le numéro de téléphone des pompiers et des agents.
En plus, une ronde de deux agents passe environ toutes les trois ou quatre heures. Si les communistes attaquent, ce sera probablement d'ici une demi-heure. Je sors un instant, à tout à l'heure.
12 h 1/2. Deux hommes viennent en dissimulant quelque chose derrière leur dos. L'un a pris un papier, l'autre l'a allumé. Nous craignons une bombe, nous leur avons sauté dessus, mais ce n'était qu'un commissaire de la secrète qui faisait sa ronde. En effet, les deux agents se sont amenés derrière en riant.
Il n'aurait pas fallu qu'ils continuent leur farce plus longtemps, autrement leurs figures auraient été marquées de deux coups de cravache.
A tout à l'heure !
Une heure moins le quart, je me couche, je dois prendre la garde à trois heures, nous sommes prêts, nous dormons d'un œil.
3 heures, je prends la faction.
Toujours rien de nouveau. Ah ! Voilà un régiment de hussards, 300 hommes environ avec les mitrailleuses qui passent. Ils vont probablement faire une marche de nuit.
Le jour commence à poindre et je crois que tout danger éminent est écarté pour l'instant.

 

 

[Il semble que Paul ait fait partie du service d'ordre du Congrès eucharistique national d'Angers qui a rassemblé, du 5 au 9 juillet 1933, 200 000 participants dont 1.500 bénévoles.]

 

 

 

Angers, le 1/2/34
Chère Juliette,
Vite un petit mot pour te renseigner.
J'ai été voir M. l'abbé Bossard pour lui dire que je ne pourrai pas jouer, il m'a tellement supplié que je n'ai pas pu lui refuser. Il en a profité pour me donner l'adresse d'un patronage où l'on fait de la préparation militaire. Il s'est entendu avec l'abbé qui s'en occupe afin que je ne commence mes cours qu'une fois les répétitions terminées. Il faut que je passe également un examen, n'ayant pas mon certificat d'études.
Mon manteau est terminé, il est très bien et me tient chaud. Mlle Gasnier me demande 85 francs de façon et 5 francs de boutons. Vous seriez donc bien gentils de m'adresser cette somme quand vous le voudrez. J'oubliais, elle m'a également prévenu hier soir que mon charbon était épuisé et m'a demandé s'il fallait en commander 50 kilos. Si vous le jugez utile, veuillez s'il vous plaît ajouter 16 francs au reste.
Dimanche prochain, je suis invité pour midi et demie chez la boulangère.
Je n'arriverai probablement à Cholet que le dimanche matin 10 février ayant une répétition la veille.
A part ça rien de nouveau si ce n'est que les fonds sont en baisse.
Mon camarade qui avait une chambre près de la mienne s'en va se plaignant du mauvais nettoyage de mlle Gasnier.
Avez-vous fait paraître une annonce dans les journaux au sujet d'une place ? Je serai content d'avoir une réponse en même temps que de vos nouvelles. Je vous embrasse de tout cœur. Paul

 

 
 
 

 

 

 

Angers, le 12/7/34

Chère Juliette, cher Charles,
Simplement un petit mot pour vous demander (si vous n'y voyez rien d'impossible) à ce que je n'arrive que dimanche au lieu de samedi matin à Cholet, une partie de camping ayant été projetée avec des camarades. Cela me ferait un grand plaisir de pouvoir m'y rendre.
Actuellement tout va bien à la droguerie. Le fils Deverre a été bouclé il y a une dizaine de jours pour ivresse et pour comble de bonheur son nom a été inscrit dans le Petit Courrier. Voyez de là mon embarras, monsieur Deverre m'ayant fait passer chez pas mal de clients pour son fils.

Dimanche dernier j'ai été faire du tennis avec ma cavalière et son amie. Le soir, j'ai été à la pêche avec monsieur Forestier, à Bouchemaine, nous avons pêché un brochet de 1kg 350. L'animal m'a sérieusement mordu (je parle du brochet).
Je vous embrasse bien affectueusement. Paul


 
 
 
 

 

Angers, le 27/8/34
Chère Juliette,
Bien reçu ta lettre qui m'a fait un grand plaisir. Pas trop à me plaindre de ma santé. Le restaurant est très bien, bonne nourriture, assez abondante. Hier j'ai été faire une partie de tennis avec Melle Dupuis.
J'ai écrit au chef de gare hier soir. Je compte aller chercher ma moto dimanche prochain. Tu seras bien aimable de la laisser dans le garage où elle est actuellement. Merci d'avance.
Paul

Angers, le 19/9/34

Chère Juliette,
Votre carte est arrivée à bon port. Merci beaucoup de vos nouvelles.
Tout va bien. Je n'ai pas le temps de m'amuser, les répétitions vont bon train. Les séances sont le 7 et le 14 octobre.
Nous répétons également des chants pour l'inauguration du vitrail le 24 octobre prochain.
Dimanche dernier, j'ai été voir Mr l'abbé Maurel à Drain. Mon vélomoteur n'étant pas réparé, j'ai été obligé de m'y rendre en car : 29 f.
Charmante journée, nous avons causé de beaucoup de choses, dont je te parlerai le 30 septembre.
Je suis on ne peut mieux dans ma chambre. Au petit soin. Elles sont malgré tout un peu trop bavardes, ce qui me fait perdre du temps.
J'ai fait installer dans ma chambre une prise de courant pour ma lampe électrique. Coût 23 francs.
Tu dois comprendre qu'après tout cela mes doublures se touchent.
Je te remercie pour le chandail. J'attends une lettre de vous tous m'avançant si vous le voulez bien la moitié de mon mois prochain.
Je t'embrasse, chère Juliette.
Ton frère chéri. Paul

Angers, le 18/10/34
Chère Juliette,
Enfin voici de mes nouvelles. Comptant sur toi jeudi dernier, j'avais écouté ma paresse, remettant de jour en jour la lettre promise.
A Angers rien de nouveau si ce n'est que Melle Yvonne Dupuis a 31 ans (renseignement que je tiens de M. l'abbé Vion qui le tient lui-même de la directrice des Ursules. Ce qui me donne un cafard monstre, mais me laisse tout de même hésitant.
Je ne pourrai aller à Cholet ce dimanche 21 en raison de l'inauguration du vitrail à laquelle assiste la chorale.
Et à Cholet, rien de nouveau ?
Meilleurs baisers de ton frère chéri qui t'aime bien. Paul
N'oublie pas, si tu viens, d'apporter ma blouse.

Angers, le 3/5/35
Madame,
Je me permets de vous envoyer ce petit mot pour vous prévenir qu'il m'a fallu à mon grand regret remercier monsieur Paul le 1er juillet.
Notre propriétaire a mis sa maison en vente et nous avons trouvé une maison de 3 pièces juste pour nous loger ma nièce et moi.
Je vous avoue madame qu'il nous en a coûté beaucoup de prévenir Mr Paul, j'en ai pleuré, nous étions très attachées à ce grand enfant.
Mr Paul était très confiant vis-à-vis de nous et il écoutait bien les conseils que nous lui donnions. Il est à l'âge un peu fou et les jeunes gens comme les jeunes filles ont bien besoin d'être raisonnés, ils ne voient pas toujours juste.
Veuillez agréer…
Marie Gagnier

Angers, le 4/8/35
Chère Juliette,
Merci d'abord pour ta gentille lettre. J'ai tellement de choses à te raconter que je ne sais pas par où commencer.
1° au sujet des vacances. Monsieur Giron me donne du 8 au 16 septembre, dernière limite.
2° mon vélomoteur est complètement hors d'usage, le mécanicien m'ayant déclaré qu'il n'y a plus rien à y faire. Mais le malheur est réparé Monsieur Giron m'ayant acheté une fort jolie bicyclette routière,
3° Monsieur Giron pour nous remercier d'avoir tenu le magasin en son absence et aussi pour m'encourager à continuer à développer mon chiffre nous a donné à chacun une gratification de 100 francs le mois dernier.
4° Mon record de chiffre d'affaires est battu ayant fait le mois dernier 5493 francs, Inutile de te dire que j'ai eu les félicitations de M. Giron pour mon chiffre.
J'ai reçu une lettre de Marguerite me disant qu'elle comptait me voir à Vichy et qu'elle y serait à partir du 2 septembre.

Voici enfin la liste de mes recettes et dépenses qui s'établit comme suit :

Recettes
Mr Giron 400
5% 5493 274
Prime 100
Dépenses
Chambre 95
Nourriture 28x13 = 364
Argent poche 120
Divers 36


Je ne sais pas si à Cholet vous avez entendu parler de la chaîne de prospérité lancée par monsieur Mandel. De toute façon vous n'aurez qu'à lire attentivement le papier que je vous envoie. Vous verrez que vous pouvez toucher 23.437 francs et même si vous ne touchiez que 2 ou 3 billets de mille, ce ne serait pas à dédaigner. À Angers j'ai des camarades qui ont reçu 3.000 f et ils continuent à en recevoir.
Pour mon compte personnel j'en ai fait trois ce qui devrait me rapporte 70.000 francs. Cela ne me rapporterait même que 2 ou 3000 francs que je n'en serais pas mécontent.
Je vous embrasse tous bien affectueusement
Paul

Angers, le 3/9/35
Chère Juliette,
Avez-vous fait bon voyage ? J'espère que oui. Comme convenu je t'envoie mes recettes et dépenses. Comme tu t'en rendras compte toi-même j'ai battu mon record puisque le mois dernier s'élevait à 5497 et ce mois-ci à 5854. Et ceci en pleines vacances. J'espère donc beaucoup mieux cet hiver. Hier lundi dans ma journée j'ai fait 800…

Vichy, le 11 septembre 1935
Ma chère Juliette,
Voici enfin la lettre promise. Beaucoup de choses à te raconter et peu de temps pour te les dire.
Tout d'abord voici l'emploi de mon temps.
Dimanche, arrivée à 7h ½. Marguerite était à la gare à m'attendre. Réception charmante, ensuite direction vers la villa ou je retrouvai avec plaisir mon cher beau-frère et un ami de celui-ci. Vers 10 heures, départ pour la messe, ensuite apéritif et dîner somptueux dans un hôtel non moins excellent. Après un repas aussi copieux, il fallait bien digérer, nous nous dirigeons donc en compagnie des enfants, de la gouvernante (une charmante femme qui ne sait quoi trouver pour me faire plaisir) sur les bords de l'Allier pour y prendre un café suivi d'un digestif.
Puis nous nous arrêtons devant un autre café pour y prendre un café liégeois au son d'un orchestre féminin. Dîner à la maison et départ à la gare où nous déposons mon beau-frère et son ami.
Retour, casino, orchestre sur la terrasse où je fais connaissance de M. et Mme Barmallu, commissaire de police, gens charmants qui nous promettent des cartes pour les soirées.
Nous visitons la boule et le baccarat puis nous rentrons bien sagement. J'abrège.
Le lundi en matinée, cinéma. El Matador et Compartiment dames seules ; en soirée, gala au casino : Richard Strauss en personne dirige cent musiciens.
Le mardi en matinée, cinéma : Mascarade, en soirée Tovarich au Casino des fleurs.
Le mercredi : La fille de madame Angot au jardin couvent, en soirée music-hall…
Jeudi Lakmé au Casino des fleurs, en soirée Cavaliera rusticana et Paillasse au grand Casino.
Vendredi, je ne sais pas encore si je pars à Lyon ou non.
Tu vois donc que mon temps est bien occupé. Marguerite est on ne peut plus gentille pour moi malgré un traitement qui l'accapare et qu'elle fait entre les séances.
Je vous embrasse tous de tout cœur.
Paul

 
 
 

 

 

Angers, le 23/9/35
Chère Juliette,
Monsieur Giron a acheté samedi la voiture, elle nous sera donc livrée jeudi, le mécanicien voulant faire quelques réparations. Bien entendu la voiture est à son compte.
Je commence ma première leçon aujourd'hui et compte passer mon permis vendredi. À cet effet, je serais heureux que tu m'envoies le plus tôt possible un extrait de naissance. Je crois qu'il serait bon également que tu envoies une lettre de remerciement à monsieur Giron et lui dire que tu le dégages de toute responsabilité en cas d'accident. Madame Giron a l'air d'y tenir.
A bientôt. Paul

Angers, le 9/10/35
Chère Juliette,
Vite un petit mot pour te dire que tout va bien. La voiture marche à souhait, je la conduis maintenant comme ma bicyclette.
Je serais bien content que tu envoies une gentille lettre à monsieur Giron qui vraiment ne sait quoi faire pour me faire plaisir. Tous les jours madame Giron me demande si j'ai reçu de tes nouvelles et naturellement je lui réponds que tu es très occupée mais cela ne prendra pas tout le temps. M. et Mme Giron ont peur de t'avoir mécontentée en achetant la voiture. Envoie leur donc une gentille lettre cela leur fera plaisir.
Mon banquet s'est très bien passé, je te raconterai tout cela.
Mais il faut que tu saches dès maintenant que mon chiffre d'affaires s'est encore accru le mois dernier. De 5854 à 6800 au mois de septembre !
Bons baisers
Ton grand frère chéri.
Paul

Angers, le 3/11/35
Chère Juliette,
Ayant une heure devant moi, avant de partir pour une nouvelle excursion avec M et Mme Giron, je m'empresse de t'envoyer de mes nouvelles.
J'engraisse à vue d'œil et dors comme une marmotte. Les affaires le mois dernier n'ont pas trop mal marché, d'ailleurs voici le résultat :

400 de fixe + 558 de prime

Le tirage de la loterie nationale ayant lieu ce soir, je me suis offert une participation portant le numéro : 0980873..
Voici l'itinéraire de la journée : départ 11 heures, déjeuner aux Rosiers, hôtel des Ducs d'Anjou, ensuite Beaugé, station au cimetière sur la tombe des parents de Mme Giron, le reste de la promenade est pour moi inconnu.
A part cela rien de nouveau.
Ton grand frère chéri qui est content de te prouver qu'il travaille pour arriver.
Paul

Angers, le 3/11/35
Cher Charles,
Combien il m'est agréable de vous envoyer mes meilleurs vœux de fête et de vous souhaiter des tas de choses agréables. Car malgré mon air insouciant de grand frère gâté, je me rends bien compte du souci et des tracas perpétuels dont je suis la cause. Vous m'avez déjà prouvé maintes fois l'intérêt que vous me portez, sachez que je vous en suis et vous en serai toujours reconnaissant. Je voudrais tant pouvoir vous le prouver en faisant quelque chose pour vous. Espérons qu'un jour je pourrai vous dédommager un peu de tout ce que vous avez fait pour moi. Croyez bien que ce ne sont pas des phrases banales mais les mots que me dicte mon cœur de frère.
Recevez donc mes vœux les plus sincères de bonne et heureuse fête et soyez assuré de la reconnaissance sans borne de votre tout dévoué frère.
Paul

Alboussière, le 17 août 1936

Chère Juliette,
Nous voici installés à Alboussière, après de nombreux jours charmants de voyage, tant par la beauté des paysages traversés que par la gentillesse de Marguerite et Louis à mon égard.
Nous sommes arrivés samedi vers 7 heures du soir à Alboussière. Hier, Louis nous a offert à déjeuner à Lamastre chez maître Barattero, un des dix meilleurs hôtels de France, où rien ne manquait. Nous avons été nous reposer sur la plage pour la digestion.
Samedi matin, comme convenu, nous sommes allés sur la tombe de papa et maman, puis après avoir déjeuné, nous sommes montés chez tante Kate. Nous y avons trouvé Étienne et Marie avec leurs enfants, ils nous ont demandé de vos nouvelles exprimant le regret de ne pouvoir vous avoir parmi eux.
Demain, je descends à Valence avec Louis pour aller chez le docteur et faire en même temps quelques achats nécessaires.

Je pense bien souvent à vous tous. Surtout, ne te tracasse pas pour moi, ma mine est superbe. Je grossis à vue d'œil et mon moral est excellent.
Ton frère chéri
Paul

Valence, le 18 août 36

Chère Juliette,
Revenant de voir le docteur avec Louis, je m'empresse de te donner de mes nouvelles. Monsieur le docteur Grivet qui est un médecin très côté à Valence, m'a déclaré après un examen aux rayons X, que je n'avais absolument rien aux bronches, ni aux poumons, ni au cœur. Que ma varicelle n'avait rien d'inquiétant et que ma tension était normale. Il me conseille vu ma faiblesse et mon état nerveux de rester à Alboussière jusqu'à fin août et d'aller ensuite passer un mois non pas à La Baule (le climat ne me convenant pas sur le froid qu'il y fait à partir du 1er septembre) mais sur la côte méditerranéenne.
Reste à savoir ce que vous en pensez.
Quant à Louis il serait d'avis que je parte d'Alboussière vers le 5 septembre pour une destination que nous ne connaîtrons qu'après avoir demandé les prix des hôtels de petites villes longeant la dite côte et y rester jusqu'au 5 octobre date à laquelle j'irai à Cholet attendre mon départ pour le service militaire.
Si vous pouviez savoir par monsieur Mammale à quelle date je dois partir, cela me rendrait un signalé service car j'ai bien peur de partir au mois de septembre.
Vous voyez que Louis et Marguerite font tout ce qu'ils peuvent pour moi et j'en suis vraiment touché. Je me rends compte de tous les tracas que je vous cause à tous mais soyez sûrs que vous n'aurez pas obligé un ingrat.
J'espère que vous êtes tous en bonne santé, je n'ai toujours reçu aucune nouvelle d'Angers. Avez-vous pris les renseignements nécessaires ?
Le temps à Alboussière est splendide, un air frais ne cesse pas d'exercer son action bienfaisante sur cette ravissante montagne. Quant à Valence, il y fait une température étouffante.
Je vous embrasse de tout mon cœur.
Paul

Cavalaire, le 9 septembre 1936

Chère Juliette,
Marguerite m'a quitté ce matin. Elle m'a installé d'une façon parfaite. Mon hôtel est à deux minutes de la plage, l'on y mange et dort d'une façon parfaite. Tu vois donc qu'avec tous ces parfaits, c'est plus que parfait.
Cavalaire est un pays de rêve, bien supérieur aux plages de l'océan. La montagne ajoute encore un charme aux beautés de la mer. Vous me gâtez vraiment trop.
Comme convenu, je suis allé hier communier avec Marguerite, nous avons dans la matinée fait connaissance avec le curé de Cavalaire. Il est extrêmement instruit, très gentil et fort moderne. Il convient tout à fait à cette plage.
Les distractions ne manquent pas : dancing, tennis, etc.
Il a été entendu avec Louis que je vous enverrai de mes nouvelles tous les deux jours.
Tout en t'écrivant je regarde devant moi les forêts de l'Estérel en feu. Le soir surtout, c'est un spectacle magnifique quoique triste.
Je pense bien à vous.
Paul

 

 

 

La plage de Cavalaire

 

 

 

 

 

 

Cavalaire, le 11 septembre 1936

Cher Louis, chère Marguerite,
La journée de mercredi après le départ de Marguerite a été fort calme. À part une toquée de 35 ou 40 ans qui sous prétexte de me demander l'heure a engagé une conversation avec moi où il était sujet de sa situation, de ses peines de cœur et qui a fini par déclarer qu'elle cherchait un mari. C'est un véritable remède contre l'amour. De même que les puces, plus on cherche à s'en débarrasser plus elle nous poursuit. Que je sois d'un côté ou de l'autre de la plage, elle trouve le moyen de venir discuter avec moi régulièrement deux fois par jour.
Mercredi soir, je suis allé danser à l'Hôtel des bains. Sur trois cavalières que j'ai fait danser, deux sont parties le lendemain. La troisième part d'ici une huitaine de jours. Hier jeudi, sans grand changement, sauf dans la soirée. J'ai fait connaissance avec deux jeunes filles qui viennent à Cavalaire depuis dix ans avec leur famille. J'espère pouvoir faire du ping-pong et du tennis avec elles. Elles ne partiront d'ailleurs de Cavalaire que le 28 septembre.
Je vous tiendrai au courant. À l'heure actuelle, il est midi et je n'ai pas encore fait plus ample connaissance.
J'attends toujours mon maillot qui arrivera certainement d'un moment à l'autre.
Je n'ai pas revu monsieur le curé de Cavalaire.
Nous avons actuellement à l'Hôtel des bains le célèbre coureur à pied Ladoumègue.
Ce matin un hydravion a amerri sur la baie.
Voyez que je vous donne de nombreux détails et précisions.
Je termine en vous embrassant de tout cœur.
Bon souvenir à Ida. Paul

Cavalaire, le 13 septembre 1936
Chère Juliette, chère Françoise,
Bien reçu votre gentille carte. J'attends des nouvelles avec impatience de ta santé. J'espère que ce n'est qu'un malaise passager dû au changement de climat.
Il fait toujours un temps splendide. Vous avez mon emploi du temps jusqu'à vendredi midi sur la lettre expédiée à Valence. Je continue donc mon journal à partir de vendredi midi.
Après avoir fini d'écrire à Marguerite je suis entré en relation avec le frère des jeunes filles dont j'avais fait la connaissance en dansant à l'Hôtel des bains. C'est une bande très sympathique mais trop nombreuse et comme je ne veux pas m'imposer, ils oublient souvent que j'existe.
Depuis trois jours que je les connais, je n'ai réussi à faire que deux parties de ping-pong et une partie de boules, ce qui fait un grand maximum de deux heures d'occupation.
Vendredi soir, je suis allé au cinéma voir jouer Koenigsmark, j'ai passé une excellente soirée. La journée d'hier samedi s'est écoulée tranquillement, toujours seul, l'ai lu, je me suis promené, en un mot j'ai tué le temps.
Voyant que du côté de cette bande, je n'avais pas grand-chose à espérer, je suis entré en relation avec le fils de la pension Martel, où je suis actuellement. Nous devons aller cet après-midi au Lavandou, il va jouer au football. Et ce soir, suivant ce que nous trouverons là-bas, nous resterons ou nous irons danser à Saint-Tropez.
Hier soir j'ai dansé avec la fille d'un conseiller général d'Angers. Ils étaient de passage. J'ai également fait la connaissance d'une Anglaise plusieurs fois millionnaire. It is very well ! Nous avons dansé toute la soirée et sa demoiselle de compagnie avec le fils Martel.
Peut-être irons-nous tous les quatre ce soir, avec la voiture de ce dernier, à Saint-Tropez ou ailleurs. Elles partent mardi pour Londres. Et après il n'y aura plus personne, les départs s'accentuant avec une rapidité impressionnante. Heureusement que j'ai le fils Martel qui a de nombreuses relations dans les environs. J'espère ainsi pouvoir passer de bonnes vacances.
Ici, la vie n'a rien de commun avec Angers. Le soleil rend les gens beaucoup moins froids pour ne pas dire beaucoup plus chauds. Ma toquée de vieille fille vient toujours me rendre visite et je dois user de stratagèmes pour l'éviter le plus possible. Celle-là malheureusement ne part qu'à la fin du mois. Elle a vraiment eu une malencontreuse idée de venir séjourner à Cavalaire.
J'attends toujours mon caleçon de bain et tel sœur Anne je ne vois rien venir. J'espère que ce n'est là qu'un oubli de votre part et que bientôt je pourrai exhiber sur la plage mon corps digne d'une planche à laver.
Mais l'heure tourne et il faut que j'aille prendre des forces pour ce soir.
Ton frère reconnaissant
Paul

Cavalaire, le 15 septembre 1936
Cher Louis, chère Marguerite,
Votre lettre est arrivée à bon port. C'est toujours avec plaisir que je reçois de vos nouvelles.
Grâce à mon maillot que j'ai reçu hier, j'ai pu prendre aujourd'hui mon premier bain, l'eau était excellente. J'ai reçu également mon Kodak. Mais vu la rapidité avec laquelle fuit l'argent, je ne m'en servirai pas.
Dimanche après-midi, je suis allé avec le fils Martel à Carqueyranne où il disputait une partie de football. Ce fut très intéressant. Nous sommes rentrés vers huit heures. Puis grâce à sa voiture, nous sommes allés danser le soir à Saint-Tropez. Là-bas non plus il n'y a presque personne.
Hier matin, je me suis promené sur la plage. L'après-midi, comme il pleuvait, nous sommes allés avec Marcel faire du ping-pong.
Ce matin je me suis réveillé à dix heures. Nous avons fait une partie de canot, j'ai pris mon bain et je suis allé déjeuner. Cet après-midi je dispute un tournoi de tennis avec des amis.
En espérant bientôt de vos nouvelles. Bons baisers. Paul

Cavalaire, le 21 septembre 1936
Cher Louis,
Bien reçu votre gentille lettre.
C'est avec grand plaisir que j'aurais appris à nager, mais comme je vous le disais hier sur ma lettre, le temps ne s'y prête nullement. Depuis que j'ai reçu mon caleçon je n'ai pu prendre q'un seul bain. Aujourd'hui encore, il pleut sur la ville, il pleut dans les cœurs...
Quant à la nourriture, elle est toujours excellente.
Quant à l'argent qu'il me reste, il ne restera bientôt plus grand-chose.
Il faut bien compter une moyenne de 10 francs par jour : 5 francs de tennis, 2,50 de cigarettes et les consommations, café ou bière, sans compter les timbres, les journaux et le cinéma qui a lieu une fois par semaine. Vous voici au courant de mes dépenses. Vous ferez comme bon vous semblera.
Bons baisers et soyez assurés de toute ma reconnaissance. Paul.

Cavalaire, le 25 septembre 1936
Chère Marguerite, cher Louis,
Merci pour vos deux gentilles lettres. L'une m'a réconforté le moral et l'autre le budget.
Si je ne vous ai pas écrit plus tôt, c'est que je n'avais même plus de quoi acheter un timbre. Il me reste à vous remercier de la gentillesse avec laquelle vous cherchez à me faire plaisir. Soyez tranquilles que je ne ferai pas de dépenses inutiles et tâcherai de vous en rapporter le plus possible.
Ces deux dernières journées ont été excellentes, d'un seul coup la glace s'est rompue entre les quelques estivants qui restent à l'hôtel. Je dois avouer que c'est en quelque sorte grâce à moi si la gaieté a remplacé cet air morose, et puis aussi grâce au départ des clients. Etant moins nombreux nous nous sentons plus en famille.
Hier matin, avec un couple de clients de l'hôtel, nous avons vendangé les vignes de Marcel. L'odeur du vin nouveau et puis l'apéritif que nous avions bien mérité nous avaient mis en gaieté, aussi après le repas, je suis allé chercher le phono et nous avons dansé jusqu'à 3 heures du matin, ce qui m'a permis de faire connaissance avec quelques jeunes filles et jeunes femmes nouvellement arrivées, en particulier une jeune femme très moderne quoique très sérieuse qui s'ennuie en attendant l'arrivée de son mari prévue pour samedi.
Avec elle et le fils Martel, nous sommes allés faire une partie de tennis puis comme Marcel allait ensuite à la chasse, je suis allé avec cette jeune femme faire deux heures de canot.
Nous avons parlé de choses et d'autres et comme elle part elle aussi vers le 7 octobre, je compte sortir assez souvent avec elle et son mari ainsi qu'avec d'autres clients de l'hôtel.
Hier soir après le dîner nous avons recommencé à danser.
D'un seul coup le moral est redevenu excellent et cette fois-ci j'ai compris la route à suivre. Je m'amuse tellement de bon cœur que je partirai avec regret de Cavalaire.
Votre frère chéri qui vous embrasse de tout cœur.
Paul

Cavalaire, le 25 septembre 1936
Chère Juliette, cher Charles,
Tout va très bien madame la marquise !
Avec les premiers rayons de soleil se sont en allés les nuages et aussi mes soucis.
Je suis redevenu moi-même. La gaieté ne me quitte plus. Grâce à de nouvelles arrivées inespérées, je passe un séjour idéal.
Et puis je suis devenu célèbre à Cavalaire. Tu sais que je m'amusais à tirer quelquefois les cartes, sans savoir d'ailleurs le faire. Le hasard a voulu qu'en les tirant je sois tombé en plein dans le sujet qui les intéressait et de plus je leur ai prédit des choses qui se sont réalisées. Aussi maintenant suis-je assiégé. On se m'arrache !
Et ce qu'il y a de plus fort, c'est que j'ai beau dire que je ne sais pas les tirer, on ne veut pas me croire. Et l'on met ça sur le compte d'une fausse modestie. Je m'amuse énormément avec cette histoire là.
Le beau temps est revenu.
J'ai reçu une lettre de Louis et Marguerite avec de l'argent mais soyez sans crainte, je ne le dépenserai qu'à bon escient.
Excusez la brièveté de mes lettres mais lorsqu'on est en vacances…
Aussi je termine en vous embrassant de tout cœur. Paul

Cavalaire, le 28 septembre 1936
Chère Marguerite, cher Louis,
Malgré le Mistral nous avons excursionné hier les alentours de Cavalaire. Des bois magnifiques, des sites merveilleux.
Hier matin, après la messe, j'ai attendu monsieur le curé. Il a dit être venu me chercher les premiers jours avec sa voiture. Malheureusement j'étais sorti. Madame Martel a oublié de me faire la commission.
Ce matin également je prends ma première leçon de nage avec le mari de la jeune femme dont je vous parlais dans ma dernière lettre. C'est un nageur hors ligne.
Cet après-midi, nous allons au tennis. Demain je me rencontre en tournoi avec un des meilleurs joueurs de Cavalaire. Je serai enchanté si j'arrive à gagner un ou deux jeux.
Je termine car il est l'heure d'aller voir monsieur le curé.
Recevez mes meilleurs baisers et toute mon affection.
Paul

 



Chère Juliettte, cher Charles,

Malgré le soleil revenu aujourd'hui, le froid persiste. Nous faisons du tennis à outrance, c'est la dernière distraction qui nous reste, l'eau étant trop froide pour qu'on s'y baigne.
Aujourd'hui en double mixte, nous avons gagné le fameux joueur par 15 à 13. J'espère demain jouer avec lui en simple.
Les enfants vont bientôt rentrer en classe. Je partirai probablement de Cavalaire le mercredi 7 au matin et après une station d'un ou deux jours à Valence et Lyon, je compte arriver à Cholet le dimanche ou le lundi suivant.
A bientôt le plaisir de vous revoir.
Paul

*Cavalaire, le 4 octobre 1936

Chère Marguerite, cher Louis,
Je vous adresse la note. Toute la pension est comprise jusqu'à mon départ. À part le vin que je règlerai d'aujourd'hui à mercredi matin.
Dernière heure. Le set que je devais disputer avec M. Colombani a eu lieu. J'ai perdu par 6-4. Mais je suis très content étant donné qu'il est le meilleur joueur de la région.
Tout va très bien. Ce soir j'arrose mon départ avec quelques amis.
Bons baisers.
Paul

Cavalaire, le 4 octobre 1936

Chère Marguerite, cher Louis,
Bien reçu votre dernière lettre. La température ici aussi s'est bien rafraîchie.
Cela me fait un drôle d'effet de penser que dans 15 jours je serai à la caserne. À ce propos, je n'ai toujours reçu aucun ordre de départ. Je partirai de Cavalaire mercredi matin, je serai donc à Valence mercredi dans l'après-midi.Je ne sais pas si vous me croirez mais je fais de véritables ravages sur la plage, parmi les jeunes filles, surtout. Je me suis fait grâce à ma gaieté à la pension de nombreux amis parisiens qui m'ont tous laissé leur adresse et m'ont fait promettre à mon prochain passage d'aller déjeuner chez eux.
Si par un heureux hasard j'étais nommé à Paris, je crois que je ne m'y ennuierais pas. Il y a même une jeune fille de la haute société parisienne dont le père est directeur d'une grosse banque anglaise et qui est immensément riche, qui me fait des déclarations dignes de séduire le plus inflexible des célibataires mais rassurez-vous, je sors d'en prendre.
Je termine en vous embrassant de tout cœur.
Paul

 


 


 

Fort de Vincennes

à suivre...


 

 

 

 

Jean-Paul DESGOUTTE

Il pleut

Histoire de la fin du (beau) temps

" Pauvre Jo, ni beau, ni laid ! "

Promenade généalogique ascensationnelle

de Paul DESGOUTTE (1915) à Béraud de BEAUJEU (915)

 

arpublique

 

 
 

 

La version imprimée de l'ouvrage (184 pages NB et couleur) est disponible chez :

arpublique@orange.fr

http://arpublique.eklablog.com/

60 euros (franco de port)