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Guichard de Beaujeu

Le sermon du siècle

1132

traduit de l'ancien français par Jean-Paul Desgoutte

 

Beaujeu

 

 

 

 

Préface

 

Le Sermon de Guichard de Beaujeu est un texte original et atypique[1], conçu et rédigé au début du douzième siècle, dans l'environnement et la mouvance de l'abbaye de Cluny, en pleine Renaissance féodale. Il est le fruit de la conversion d'un grand seigneur de guerre —dont la vie toute entière a été consacrée à la guérilla féodale— sur fond de crise politique liée au changement dynastique des comtes de Lyon et de Forez.

Guichard III, seigneur de Beaujeu[2] (1102-1137), fils de Humbert II (+1102) et de Wandelmode de Thiers, est au nœud d'un réseau serré de familles comtales et princières du centre de l'Europe —d'où rayonne alors l'abbaye de Cluny. Il est en effet le descendant des barons de Semur, des comtes d'Autun, de Lyon et de Forez, de Châlon et de Mâcon, et, par-delà la Bourgogne, des empereurs germaniques, des rois d'Italie et de Charlemagne[3].

Contemporain de Louis VI le Gros —dont il épouse la première femme répudiée, Lucienne de Rochefort[4]—, il conforte le pouvoir de la famille de Beaujeu —en réaction aux ambitions de la famille d'Albon du Viennois— sur l'ensemble du massif montagneux du nord de Lyon, jusqu'aux bords de la Loire[5], tout en renforçant son alliance avec les princes de la rive orientale de la Saône (Bourgogne et Savoie[6]).

Guerrier exubérant, conquérant et dominateur, il se fait remarquer par ses excès —pillages d'églises et autres méfaits propres à l'époque— tout au long d'une longue querelle[7], aux rebondissements multiples, qu'il entretient avec ses cousins, les abbés de Cluny et leurs nouveaux alliés du Forez et de l'Île de France[8]. Tempérament fantasque et visionnaire, il fonde églises et monastères[9] avant de se convertir, en repentir de ses débordements de jeunesse, à la vie monastique.

Il se retire alors (1132) —dans l'abbaye de Pierre le Vénérable ![10]— tout en gardant un œil sur les frasques de son fils, Humbert III, qui semble avoir hérité de son père le tempérament excessif, sinon le talent militaire[11]. C'est ainsi que Guichard III est amené à quitter, une fois encore, sa retraite monastique pour une ultime échappée guerrière, de secours à son héritier engagé dans une mauvaise affaire...

Rejoignant sa cellule, après avoir remis les choses en ordre, il achève une vie bien remplie en rédigeant un sermon édifiant, en vers alexandrins, d'exhortation de ses contemporains à la conversion[12], en vue du tout prochain Jugement dernier. Ce texte, qui mettra longtemps à trouver sa place dans l'histoire de la littérature française, est le premier, semble-t-il, à mettre en scène, en langue vernaculaire romane, son auteur —poète, énonciateur et narrateur— dans un mouvement de confidence[13] qui rappelle Saint Augustin[14], annonce Aymon de Varennes[15] et préfigure Jean-Jacques Rousseau[16].

 

Autel de l'église d'Avenas (Rhône), 12ème siècle.

 

 

 

Notes :

1. La présente traduction a été réalisée à partir du manuscrit conservé à la Bibliothèque nationale de France sous la côte fr. 19525 (f°61-65) et de la transcription qui en a été proposée et éditée par Achille Jubinal sous le titre Le Sermon de Guichard de Beaulieu (Paris, Techener, 1834).

Ce manuscrit du 13ème siècle (selon Gaston Paris, cf. Gabrielson, 1909) est la copie probable d'un original (disparu) du scriptorium de l'abbaye de Cluny. Il possède une variante allongée, conservée à la Bib. Harléienne, à Londres (sous le numéro 4381), découverte à l'époque moderne par Gervais de la Rue —prêtre réfractaire exilé en Angleterre en 1792— et éditée en 1909 par Arvid Gabrielson.

Victime d'une lecture un peu rapide —ou égaré par l'objet de ses recherches— l'abbé de la Rue n'a pas su déceler, dans le manuscrit insulaire, la double rédaction qu'un copiste anglo-normand —peu délicat ?— avait fait subir à l'original clunisien. Sur la foi de la mention écorchée qui en clôt la copie retravaillée, il en a attribué la paternité à un certain Guischart de Beauliu dont il a rédigé, dans la foulée, la notice biographique : " Guichard était le moine du prieuré de Beaulieu dépendant de l'abbaye [de Bénédictines] de Saint-Alban [en Bedfordshire] et c'est de la maison religieuse où il résidait qu'il a pris son nom. " Gervais de La Rue, 1834, p. 136.

De retour d'exil, l'abbé de la Rue publia ses recherches sur la littérature anglo-normande (op. cit.) et la référence qu'il y fait au Sermon de Guischart de Beauliu excita la curiosité d'Achille Jubinal, jeune chartiste médiéviste. Ce dernier se mit en quête de la version continentale du manuscrit, conservé à la bibliothèque royale, et il en établit aussitôt une édition —sans autre titre ni commentaire que ceux qu'il emprunta à l'abbé de la Rue.

Quelque temps plus tard, Thomas Wright, dans une démarche analogue à celle de ses collègues français, publia (1850) pour la Camden Society de Londres, le manuscrit unique, conservé à la Bib. Bodléienne d'Oxford, du De nugis curialium de Gautier Mapes (alias Walter Map), chroniqueur ecclésiastique de la cour du roi Henri II d'Angleterre (fin du 12ème siècle), qui évoque, non sans humour, l'auteur et le destin du sermon de Guischardus de Belloioco :

 

LES POTINS DE LA COUR, histoire de Guichard, moine de Cluny

"Gischardeus de Belloioco, pater hujus Imberti cui nunc cum filio suo conflictu est, in ultimo senectutis suae Cluniaci assumpsit habitum, distractumque prius tempore, scilicet militiae, singularis animi copiam adeptus est etiam quietem adegit, in unum collectis viribus, se subito poetam persensit, sua quomodo lingua, scilicet gallica preciosus effulgens, laicorum Homerus fuit. Hae mihi ! utinam induciae ne per multos diffusae mentis radios error soloecismum faciat. Hic jam cluniacensis monacus jam dicto imberto filio suo, licet vix impetratus ab Abbate & conventu totam terram suam quam idem filius per potestatem hostium & suam impotentiam amiserat, armata manu restituit. Reversusque devotus, in voto persistens diem suum felici clausit exitu"

" Guichard de Beaujeu qui, à la fin de sa vie, se trouvait en délicatesse avec son fils Humbert, décida de se retirer dans l'abbaye de Cluny où, sevré de ses habitudes belliqueuses, il prit, dans ses nouveaux quartiers, le goût de consacrer son temps à une activité insolite pour un seigneur de guerre : l'écriture. Il se découvrit ainsi poète, dans sa langue vernaculaire romane, et —tel un nouvel Homère de son siècle !— il s'en fit le précieux interprète... Hélas ! La fulgurance de ses pensées ne le protégea point de l'avalanche des solécismes !
À peine installé dans ses nouvelles habitudes, Guichard fut au demeurant rappelé à son passé guerrier par l'impéritie de son fils Humbert —déjà nommé— qui, victime d'un coup de force de ses adversaires, s'était vu dépouiller de ses terres. Guichard remit de l'ordre dans l'héritage à la pointe de son épée, puis, reprenant le fil de sa vocation tardive, il rejoignit l'abbaye où il finit ses jours, en paix. " (Traduction de Jean-Paul Desgoutte)

 

L'explication du lapsus ainsi révélé (belloloco/belloioco) sauta aux yeux de Gaston Paris et de Victor Le Clerc, tous deux bons connaisseurs de l'abbaye de Cluny et de ses hôtes : le sermon est en effet l'œuvre —connue et répertoriée par Claude Fauchet, dès 1581 (op. cit.)— de Guichard III, seigneur de Beaujeu (belloioco), retiré à la fin de sa vie à l'abbaye de Cluny —alors sous la houlette du prieur Pierre le Vénérable (cf. infra note 2 et De miraculis, Cerf, 1992).
L'erreur est corrigée dans L'Histoire littéraire de la France par Victor Le Clerc (Tome XXI, Paris, 1849, p. 250) ainsi que dans L'Histoire des Ducs de Bourbon par Jean-Marie de La Mure (édition Potier, 1868, T. III, p. 32). Elle continue cependant d'avoir la faveur de quelques érudits contemporains (Michel Zink et Geneviève Hasenohr, 1992).

 

2. " Il y a dans le diocèse de Mâcon un château appelé Beaujeu. Tant par sa magnificence que par l'énergie avisée de ses seigneurs, il l'emporte sur presque tous les châteaux voisins. Par droit héréditaire, Guichard reçut la seigneurie de ce lieu et surpassa en renommée et en puissance séculière les ancêtres qui l'avaient précédé bien qu'ils aient été des hommes valeureux. Dissipant cette puissance en faste mondain plutôt qu'en hommage à Dieu -ainsi qu'on le constate souvent chez de semblables gens- il consomma la majeure partie de sa vie la gaspillant en vanité et superbe mondaines, tissant à grande peine rien plus que toiles d'araignée. Finalement, frappé par Dieu d'une longue maladie et craignant pour sa vie, il se fit moine à Cluny durant mon abbatiat. " Pierre-le-Vénérable ; De Miraculis, livre II, Cerf, 1992.
Ce commentaire, peu charitable, de Pierre-le-Vénérable —à qui on doit également toute une fable (voir infra, note 11) concernant le destin de Humbert III, fils de Guichard— révèle, sans aucun doute, la difficulté des relations de cohabitation monastique qu'ont pu connaître les deux cousins...

3. La famille de Beaujeu prend alors le relais des barons de Semur et des (vi-)comtes de Mâcon comme puissance féodale tutélaire de l'entre Saône et Loire, alors que, sous l'impulsion d'Hughes de Semur, —et dans l'héritage millénariste de la Paix de Dieu— tout un pan de la chevalerie régionale prend ses quartiers dans le monde régulier de l'abbaye de Cluny —ou de son annexe féminine de Marcigny (cf. La Mure, 1868 et Cucherat, 1873).

4. Lucienne de Rochefort, fille d'Éric le Rouge, puissant seigneur de Montlhéry et d'Élisabeth de Crécy, dame de Gournay, fut mariée puis répudiée par Louis VI le Gros, pour des raisons de convenance et de stratégie politiques (cf. Gobry, 2003).

5. Les chevaliers du Mâconnais et du Charolais ont vu avec méfiance s'installer Guy 1er, petit-fils de Guigues II d'Albon du Viennois, à la tête du Forez —suite à la disparition des comtes de la première race. Ils font alors bloc (La Mure, 1868, note p. 127) autour de Guichard III qui en profite pour élargir son territoire, du côté de la Loire -et au-delà- non sans marier sa fille au nouveau-venu !

6. Amédée III, duc de Savoie est à la fois le beau-frère du Dauphin, Guigues IV, comte d'Albon du Viennois (1124-1140) —dont il a épousé la sœur Mahaut— et celui du roi Louis VI —qui a lui-même épousé sa sœur, Adèle de Savoie, après avoir abandonné Lucienne de Rochefort à Guichard III de Beaujeu ! Ce dernier, quant à lui, est le beau-père de Guy Ier, comte de Forez (1107-1138) —lui-même cousin, issu de germains, du Dauphin. L'affrontement (1140) entre les deux beaux-frères, duc de Savoie et comte du Dauphiné, verra la mort du Dauphin, la colère de la reine de France et la condamnation, par le pape, du duc de Savoie à partir pour la Terre Sainte.

7. Les relations, complexes et fluctuantes, entre Guichard III et Cluny ont procédé à la fois du caractère primesautier du seigneur de Beaujeu et de sa volonté de défendre l'autorité féodale des seigneuries des bords de Saône devant le mouvement d'expansion territoriale de l'abbaye, au faîte de sa puissance. Ce différend se nourrit —sur fond de Querelle des investitures entre Rome et l'Empire— d'une divergence de sensibilité quant au partage des pouvoirs entre civils et religieux. Les Beaujeu, dans la tradition féodale, revendiquent l'autorité du seigneur sur son territoire (y compris vis-à-vis de l'Église) tandis que Cluny, dont l'empire régulier ne cesse de s'accroître, ne veut se soumettre qu'à l'autorité de Saint-Pierre (i.e. Rome), fidèle en cela à sa charte de fondation, rédigée en son temps par Guillaume le Pieux.

 

" Je fais don en stipulant qu'un monastère régulier devra être construit à Cluny en l'honneur des saints Pierre et Paul, dont les moines vivront en communauté selon la règle du bienheureux Benoît. Qu'ils possèdent, tiennent, aient et ordonnent ces biens perpétuellement et que soit ainsi établi en cet endroit un asile de prières où s'accompliront fidèlement les vœux et les oraisons. Que soit ainsi recherché et poursuivi, avec une volonté profonde et une ardeur totale, le dialogue avec le Ciel. Que des demandes et supplications y soient adressées sans relâche à Dieu, tant pour moi que pour les personnes dont le souvenir a été rappelé plus haut. Nous ordonnons aussi que notre donation serve à perpétuité de refuge à ceux qui, sortis pauvres du siècle, n'y apporteront autre chose que leur bonne volonté, et nous voulons que notre superflu devienne leur abondance. Ces moines, avec tous les biens que j'ai indiqués, seront placés sous le commandement de l'abbé Bernon, qui les dirigera sa vie durant et de façon régulière selon qu'il le saura et pourra. Après sa mort, les moines auront le pouvoir et la liberté de choisir comme abbé et recteur un religieux de leur ordre selon la volonté de Dieu et selon la règle de saint Benoît, sans qu'une quelconque opposition de cette règle religieuse, de notre fait ou du fait de tout autre puissant, ne puisse empêcher cette élection. Les moines paieront tous les cinq ans dix sous au siège des apôtres à Rome, pour l'entretien de leurs luminaires. Ils obtiendront ainsi la protection des apôtres et seront défendus par le pontife romain. […]
Il nous plaît aussi d'insérer dans cet acte une clause en vertu de laquelle les moines réunis ici ne seront soumis au joug d'aucune puissance terrestre, pas même à la nôtre ni à celle de nos parents ni à celle de la majesté royale. Au nom de Dieu et, en lui, de tous ses saints, nul prince séculier, aucun comte, aucun évêque, pas même le pontife du siège romain, ne pourra porter atteinte aux biens de ces serviteurs de Dieu, ni en les amputant, ni en les échangeant, ni en les donnant partiellement en bénéfice, ni en établissant sur eux et contre leur volonté une quelconque autorité -ou alors, qu'ils prennent garde au terrible jugement ! […] " Charte de fondation de Cluny. Extrait de l'Histoire de la Bourgogne, Jean Richard, éd. Privat, 1978.

 

8. Cette querelle va rester emblématique du devenir de la société féodale " à la française " car elle verra un troisième larron, le roi des Francs (Louis VII, puis Philippe-Auguste, etc.) en faire ses choux gras et imposer peu à peu son autorité sur les seigneurs locaux (Mâcon, Forez, Lyon, etc.)... à la demande des abbés de Cluny et des comtes de Forez —au dam des comtes palatins et de leurs alliés du Lyonnais et du Beaujolais.

9. En l'an 1115, Guichard III fonde le prieuré du Joug-Dieu, qui en l'an 1137 est érigé en abbaye. Il en explique ainsi —non sans quelque humour ?— la genèse :

 

" Une nuit, étant seul dans mon appartement de Thamais, j'eus la vision suivante : six hommes vénérables, tout brillants de lumière, se présentèrent à ma vue, ayant des jougs à leur cou et tirant une charrue, sur laquelle était appuyé le saint homme Bernard, abbé de Tiron, un aiguillon à la main, avec lequel il les piquait, pour les faire tracer un sillon droit. À mesure qu'ils avançaient, je voyais sortir de terre des fruits en abondance. Après avoir longtemps réfléchi sur cette vision, j'allai trouver ledit abbé Bernard, à qui j'offris ce même lieu de Thamais, avec ses dépendances, pour y mettre les hommes qui, sous le joug du Seigneur, prieraient continuellement pour moi et les miens, ce qu'il m'accorda volontiers. Et pour conserver la mémoire de la vision dont je viens de parler, je veux que ce monastère s'appelle le Joug-Dieu " (D'après le cartulaire de l'Abbaye de Tiron ; voir La Roche La Carelle, 1853).

 

Guichard III fonde par la suite, en 1129, l'église de Saint-Nicolas de Beaujeu qui sera consacrée en 1132 par le pape, Innocent II.

10. Guichard III est contemporain de trois abbés qui, chacun à sa façon, ont marqué profondément l'histoire de Cluny :
— Hughes de Semur (1049-1109), fondateur de la prestigieuse église abbatiale dite de Cluny III (consacrée en 1130), en est la figure tutélaire. Il soutient la réforme grégorienne et le mouvement de pacification de la société civile qui l'accompagne, favorisant les échanges et le commerce. Il étend ainsi la renommée du monastère et en popularise le modèle tout au travers de l'Europe ;
— Pons de Melgueil (1109-1122), d'ascendance illustre —mérovingienne et carolingienne— marque un point d'orgue dans le triomphe du modèle clunisois. Il est à la fois petit-fils du comte Guillaume IV de Toulouse et cousin du tout nouveau comte de Forez —ainsi que du comte palatin de Bourgogne, Guillaume-le-Grand, dont le fils sera bientôt élu pape, à son initiative, sous le nom de Callixte II (1119-1124) ;
Mais le succès même de l'empire clunisois en annonce déjà le prochain déclin. Orgueil et suffisance, critiques et jalousies, cavalcade financière et inflation monétaire, querelles de personnes et ambitions perfides en précipiteront la chute par-delà et malgré la gestion attentive de Pierre-le-Vénérable (abbé de 1122 à 1157) ;
— Pierre-le-Vénérable, représentant de la tradition au regard des mouvements contestataires novateurs, cisterciens ou hérétiques —voire des sirènes palatines dont Pons de Melgueil a pu se faire l'écho— est le neveu de Hughes de Semur. Gestionnaire soucieux du bon entretien de l'abbaye (Duby, 2002) il ne pourra cependant que retarder le déclin de l'institution, victime de son propre succès !

11. Marie-Claude Guigue, dans son ouvrage consacré à l'Histoire des Dombes (1868), commente l'un des contes moraux —dont le genre fera florès— rédigé par Pierre-le-Vénérable pour l'édification de ses contemporains (De miraculis, op. cit.) :

 

" Pierre le Vénérable nous apprend que notre prince Humbert [de Beaujeu], après avoir succédé à son père [Guichard III], eut guerre avec quelques ennemis qu'il avait en Forez ; que ce prince était attaché au monde par sa jeunesse et par ses grandes richesses, qu'il suivait ses passions avec ardeur, et qu'il donna un combat contre ses ennemis dans lequel un de ses plus vaillants chevaliers, nommé Geoffroy d'Oingt fut tué d'un coup de lance : qu'après ce combat, chacun se retira, apparemment parce que, en ce temps-ci, le vassal ne servait son seigneur que pendant quarante jours et que s'étant passé deux mois depuis ce combat, Geoffroy d'Oingt, qui avait été tué, apparut à un chevalier d'Anse qui se promenait seul à cheval dans une forêt qu'il avait près de son château —ce qui me parait convenir à un seigneur de Charnay, dont plusieurs ont anciennement porté le nom de Milon ; ils avaient une grande forêt près de leur château, dont une partie a dépendu anciennement du Beaujolais. Cette forêt subsiste encore."

" Pierre le Vénérable dit que ce Milon, ayant vu Geoffroy d'Oingt qui lui apparut tout d'un coup, en eut peur, et qu'il hésita pour savoir s'il se sauverait ou s'il continuerait son chemin ; que le mort le voyant dans cette perplexité, parla à Milon et lui dit de ne pas fuir et de ne pas craindre parce qu'il n'était pas venu pour lui nuire, mais pour lui demander un service. Il lui dit donc qu'ayant obtenu permission de Dieu de venir à lui parce qu'il lui avait été fidèle ami dans le monde, et qu'il comptait qu'il le lui serait encore, il le priait d'aller de sa part à Humbert de Beaujeu et de lui dire qu'il lui était apparu et qu'il l'avait chargé de lui dire qu'il avait perdu sa vie par le glaive, ayant été invité par Humbert à le servir; que cependant Humbert négligeait de faire prier Dieu pour lui, ce qui empêchait qu'il n'entrât sitôt dans le bonheur éternel, parce qu'il avait été sans une assez juste cause dans le combat auquel Humbert l'avait invité ; que quoiqu'il fût décédé à son service, Humbert ne lui avait fait donner aucun secours spirituel qui pût le soulager dans les grandes peines qu'il souffrait. Ce Geoffroy d'Oingt ajouta qu'il n'était pas extraordinaire qu'Humbert parût peu touché de ses services et de ce qu'il avait été tué à son occasion puisqu'il ne s'embarrassait pas même du salut de son père [Guichard III], qui avait en quelque manière négligé le sien pour lui procurer des biens temporels, son père souffrant de grands tourments pour les biens qu'il avait acquis injustement et pour des maux infinis qu'il avait faits aux églises et surtout à celle de Cluny, à laquelle il retenait le château et la terre de Laye, tandis qu'Humbert ne faisait autre chose que de se réjouir et de se régaler somptueusement des biens pour lesquels son père gémissait."

"Geoffroy d'Oingt enjoignit donc à Milon de Charnay de dire à Humbert qu'il eût pitié de lui et de son père, de peur que s'il n'avait pitié d'eux, il ne fût bientôt dans leur misère. Il ajouta que si Humbert faisait célébrer des messes, qu'il donnât de grandes aumônes, qu'il fît prier Dieu par d'honnêtes gens pour eux, il les soulagerait beaucoup, leur procurerait un bonheur plus prompt, et qu'il se libérerait de ce qu'il leur devait ; que si après que Milon lui aurait parlé, il ne faisait pas ce qu'il lui disait, il serait alors obligé de lui en aller parler et de l'en presser lui-même. Geoffroy dit de plus à Milon que l'absolution publique qui avait été donnée dans le dernier synode de Lyon avait été très utile, c'est pourquoi il lui demandait de pareilles prières. Ce revenant, ayant dit tout ce que nous venons de rapporter, disparut."

" Milon ne manqua point, dit Pierre le Vénérable, d'aller faire son message auprès d'Humbert de Beaujeu qu'il avertit de tout ce que Geoffroy d'Oingt lui avait dit. Ce récit effraya ce prince, qui ne se mit cependant pas en devoir de faire prier Dieu pour Geoffroy ni pour son père ; mais, dans la crainte d'avoir la même vision que Milon, il voulut avoir un ou deux de ses gens toujours couchés dans sa chambre, ce qui ayant duré quelque temps, ce même Geoffroy lui apparut un matin qu'il était déjà grand jour. Humbert était encore dans son lit. Ce revenant lui apparut avec les habits qu'il portait le jour de la bataille ; il lui montra la plaie du coup dont il était mort et qui paraissait encore récente ; il se mit sur le pied du lit et dit à Humbert, qui était tout tremblant, qu'il n'avait pas voulu croire au messager qu'il lui avait envoyé, mais que Dieu lui avait permis de venir lui-même pour lui apprendre ce qu'il souffrait et pour l'inviter à le secourir et à secourir son père, quoiqu'ils ne souffrissent que pour l'amour de lui. Il lui dit que la négligence d'Humbert déplaisait à Dieu qui avait presque dicté la sentence de mort contre lui, mais que par sa bonté et sa miséricorde ordinaire, il la différait encore, pour voir s'il cesseroit de se laisser aller à ses plaisirs, s'il se repentirait de ses égarements et s'il continuerait à oublier de faire prier Dieu pour eux. Geoffroy dit encore à Humbert de ne point aller à l'armée d'Aymé, comte de Savoie, où il se préparait d'aller (voir note 6, supra), parce que Dieu lui avait permis de lui dire que s'il y allait, il y perdrait et ses biens et la vie. Il dit donc à Humbert de Beaujeu de prendre garde à lui et de se souvenir de faire prier Dieu pour lui, Geoffroy, qui lui parlait, et pour Guichard, père d'Humbert, afin de les soulager dans leurs peines. Lorsque Geoffroy finissait ce discours et qu'Humbert, devenu plus hardi, se préparait à faire quelques questions à ce mort, Guichard de Marsé, vaillant chevalier, conseiller de notre prince, entra dans sa chambre, revenant de l'église ; dès qu'il entra, Geoffroy disparut. Humbert, dans la crainte qu'il eut de ce mort, satisfit à une partie de ce qu'il lui avait ordonné, et promit d'aller à Jérusalem pour y faire pénitence et expier ses péchés, et qu'il y visiterait le sépulcre de Notre Seigneur..."

" Pierre le Vénérable finit son récit en disant que cette vision prouve, contre des hérétiques de son temps, ou du moins contre certains qui sont dans l'erreur, que les prières et les aumônes sont utiles aux défunts. Il avertit néanmoins que nous ne devons pas vivre dans la mollesse et dans l'indifférence pendant cette vie, par l'espérance que ces prières nous profiteront, parce qu'elles ne profiteront point à ceux qui auront si mal vécu qu'ils aient mérité la damnation éternelle. [...] Ce que Pierre le Vénérable fait dire au revenant —que l'absolution qui avait été donnée au dernier sinode lui avait été très utile— servit, à ce que je crois, à multiplier les absolutions et à faire faire diverses aumônes à ces sinodes pour avoir part à de pareilles absolutions. Béatrice, comtesse de Châlon, [petite-cousine, issue de germains, de Humbert III] donna à Durand, évêque de Chalon, sept livres monnaie de Dijon, l'an 1226, pour faire prononcer, tous les ans, aux deux sinodes de Châlon, son absolution ; elle donna ces sept livres à cet évêque à prendre sur les droits qu'elle tirait des frères de Châlon." Histoire des Dombes, par Louis Aubret et Marie-Claude Guigue, Trévoux, 1868 et De Miraculis, Livre II, chap. 27.


12. Conversion, pénitence, aumône ou rachat ? La question —canonique et sacramentelle— se pose sur fond d' " explosion monétaire " et de dispute théologique. L'aumône, c'est traditionnellement le service des pauvres, une mission que le monastère assure (voir supra, note 7), quotidiennement, grâce à ses ressources agricoles qui elles-mêmes procèdent des legs et dons consentis par les seigneurs et propriétaires alentour. Ces dons, qui, dans l'aura millénariste, ont favorisé, jusqu'au 11ème siècle, l'extension et le renforcement du pouvoir régulier —et singulièrement celui de Cluny— ont eu également pour effet de favoriser la pacification du territoire et le développement du commerce et des échanges.
C'est ainsi que la communauté monastique clunisoise —considérablement élargie par l'agrégation d'établissements disséminés dans toute l'Europe— est passée, pour son approvisionnement et l'accroissement de son trésor, de l'exploitation directe des ressources locales à l'usage de numéraires octroyés par ses partenaires et associés —favorisé au demeurant par le privilège papal de battre monnaie (voir Duby, 2002 p. 1321 sq.).
L'enrichissement matériel de l'abbaye lui permet, entre autres choses, la construction de l'immense église, dite de Cluny III, qui —tout en excitant l'imagination de Suger— ne connaîtra de rivale que lors de la construction de Saint-Pierre de Rome, quatre siècles plus tard —grâce aux subsides fournies par la diffusion contestée des indulgences...
L'afflux des liquidités, lié à la fois au succès du modèle clunisois —dont l'abbaye diffuse en quelque sorte la franchise— et au développement rapide des villes, du commerce —et bientôt de l'activité bancaire— favorise un approvisionnement varié et délocalisé au prix —sans aucun doute- d'une dérive simoniaque et d'une inflation qui finiront par déconsidérer et ruiner l'établissement.

13. Le 12ème siècle, féodal, laisse émerger et s'affirmer, par-delà l'efflorescence d'une littérature " populaire ", la figure du manant et la vitalité de ses propos. Le latin s'y voit peu à peu réserver l'entretien de la tradition liturgique et de la pensée savante, là où les langues vulgaires prennent en charge le développement de la culture vivante. La confession de Guichard de Beaujeu est exemplaire de ce processus. Son originalité et sa force tiennent à la posture énonciative, profane, de l'auteur dont l'efficace est liée à la fois à la subjectivité du propos et à la prégnance du narrataire. Elle s'inscrit ainsi dans un mouvement qui, avec Pierre de Bruys, Valdo et autres réformateurs, hérétiques —voire ordres mendiants à venir— s'opposera d'autant plus à l'autorité cléricale que cette dernière (voir supra) tendra désormais à lier la valeur de la pénitence à l'importance du rachat plutôt qu'à l'efficace de l'aveu —et de la grâce qui lui est inhérente.

14. Guichard III, dans sa confession aux accents augustiniens, revendique encore —ou déjà ?— un rapport direct à la grâce divine, là où les mirabilia, contes moraux, de Pierre le Vénérable vont bientôt ouvrir le chemin à une circulation généralisée des indulgences tarifées, entre les morts et les vivants (cf. note 12).

15. Aymon de Varennes est le premier auteur de roman —semble-t-il—à se mettre en scène, dans les coulisses énonciatives de son récit (Le roman de Florimont, 1188). Il y mêle, à l'envi, son nom à celui de sa bien-aimée, entrelaçant leurs chiffre, image et souvenir, dans les arcanes de l'intrigue.
Il actualise, par là-même, à sa façon, la procédure de confusion discursive inaugurée par Guichard de Beaujeu pour la scénographie de sa propre confession Gérard Genette en analysera le mécanisme (op. cit. 2009) sous le nom de métalepse. La confusion des instances —énonciative et diégétique— y rend spectaculaire et désormais intangible l'histoire d'amour propre à l'auteur, tout en délivrant ce dernier de l'issue qu'il redoute !

Une génération plus tard, vers 1200, Renaud de Bâgé —seigneur voisin et proche d'Aymon de Varennes et de la famille de Beaujeu— en réiterera l'usage dans son roman Le Bel Inconnu où il pousse le procédé jusqu'à soumettre l'achèvement —hypothétique— de son roman à l'issue favorable de son affaire amoureuse !

De même, Marguerite d'Oingt, petite-cousine —et lectrice, bien sûr !— des précédents, généralisera-t-elle le procédé en détaillant, avec amour (in Speculum, voir infra), le calligramme dont les lettres colorées ont recueilli la mémoire —le corps et le sang même !— de son divin fiancé, avant que son livre ne s'ouvre sur la fenêtre du Royaume, dans l'abandon d'une déchirure.
Le sens du texte en effet ne s'y cache pas dans la glose de son contenu mais dans le mouvement même d'extase dont il procède et auquel il invite.

16. Rousseau, quant à lui, formulera —plus tard— la vertu rédemptrice (qu'on qualifierait aujourd'hui de performative) du verbe —et de l'image !— : " Que la trompette du Jugement dernier sonne quand elle voudra, je viendrai, ce livre à la main, me présenter devant le souverain juge. Je dirai hautement : " Voilà ce que j'ai fait, ce que j'ai pensé, ce que je fus. ". Jean-Jacques Rousseau, Confessions.

 


 

I

(1-29)

Entendez vers mei les petiz et les granz
Un deduit vos dirai bel est et avenanz
A toz cels iert a ioie qui deu sunt desiranz
Et a cels iert a faus qui heent ses cunmanz
Co nest controveure ne nest fable ne chanz
En toz leus le puis dire ja ni ara tanz
Jo lerai le latin si dirrai en romanz
Cil qui ne set gramaire ne soit nient dotanz
De co que jo dirai assez en ai garanz
Les miels de sainte iglise et toz les plus vaillanz
Li siecles est mult viels et si est trespasanz
Fraites est et malveis tot se vait declinanz
Or ne set len qui creire tant est fel et foduianz
A la mor de cest mund vei plusors atendanz
Mais cil mar lacointa qui deu est enperdanz
Morir en ai veu ne sai quanz
Qui deu pert por cest siecle mult parest non savanz
Deables a par cest mund eu plusors leus servanz
Qui estrivent vers deu et vers toz ses commanz
Quel pro a li huem sil vit cent anz
Sil viveit mil ne li vaudreit un gant
Por nient ainment cest siecle ne lor ara garant
La mort enmeine toz les peres des enfanz
Il ni a nul tant fort envoisie et vaillant
Qui tant soit de sun cors orgoillos et proisant
Ne tant soit bien vestuz de pailes trainanz
Que la ou il deit morir ne li mut sis talanz
De tot le plus que a fait est dolenz et pesanz
Del bien li semble poi li mals li semble granz

 

Prêtez-moi votre oreille, les petits et les grands,
Car je vais vous conter un bel et bon récit
Qui réjouira tous ceux qui aiment le nom de Dieu
Et qui repoussera celui qui hait sa loi.
Ce ne sont là mensonges, fable, ni fredaine,
Je puis le dire partout, sans jamais m'épuiser,
Le conter en latin, voire même en roman
À l'intention de qui ignore la grammaire.
Et je prends pour garants de ce que je vais dire
Les sages et vertueux de notre sainte Église.
Le monde se fait vieux, il va bientôt mourir,
Il est bien mal en point, mauvais et déclinant :
On ne sait plus qui croire, tout est faux et fuyant !
J'en observe beaucoup qui attendent sa mort ;
À trop le fréquenter, on s'éloigne de Dieu !
J'ai en vu de nombreux mourir et, sans sagesse,
Abandonner leur Dieu au profit de ce siècle
Où le Diable entretient beaucoup de serviteurs
Révoltés contre Dieu et ses commandements.
À quoi donc sert à l'homme de vivre centenaire ?
Même vivre mille ans, ça ne vaut pas un gant !
Il est bien inutile de s'attacher au monde
Car la mort y arrache les parents aux enfants ;
Et il n'y a personne, si comblé et vaillant,
Si fier de son allure, de sa noble prestance
Bien vêtu et paré de riches vêtements,
Qui lorsqu'il doit mourir ne quitte ses richesses
Et juge son passé consternant et pesant ;
Le bien lui semble peu, le mal lui semble grand !

 

Saint-Nicolas de Beaujeu (1129)


II

(30-38)

Qui se fie en cest siecle por fol tiene mult celui
Par moi meisme le sei ne mie par altrui
Folement le menai tant com jeo i fui
Unques ne i fis rien de quanque faire i dui
Trop i dui demorer tart men apercui
A celui me sui pris qui est verai refui
Malveis est li gaains por quei jo part de lui
Ke dirai je plus car del tot sis huem sui
Deable reneai quant baptesme recui

  Qui se fie en ce monde, doit être pris pour fou ;
Je le sais de moi-même et non pour l'avoir ouï,
Car j'y menai vie folle, avant de le quitter ;
De ce que j'y ai fait, il ne reste plus rien ;
J'y suis trop demeuré, je l'ai compris bien tard.
J'appartiens désormais au seul et vrai refuge,
Maudit soit tout ce qui pourrait m'en éloigner !
Que dirai-je de plus ? Je suis homme de Dieu,
J'ai renoncé au Diable, le jour de mon baptême.

 

 

III
(39-45)

Mult est malveis cest siecle quant ses amis soduit
Quant le quident tenir et il tot tens lor fuit
Tos jors vait dechaant comme glace qui fuit
Qui remet al soleil ne puet faire altre fruit
Et si vet remanant son orguel et sun bruit
Et qui samor i mait cil est mort et destruit
Puis vait en enfer ou ja nara deduit
 
Ce monde est bien mauvais qui trompe ses amis,
Quand ils croient le tenir et que sans cesse il fuit.
Il s'en va chaque jour, comme glace qui fond
Quand demeure au soleil, ne laissant qu'un peu d'eau.
Il exhibe en tout lieu orgueil et suffisance
Mais qui lui fait confiance s'en voit bientôt marri
Et finit en enfer, en un tourment sans fin.

 

IV
(46-63)

Ore oez de cest siecle comme il traist ses amis
Cels qui en lui se fient mult sont et morts et vils
En enfer met les almes et les corps fait mendis
La char quant ele muert fait mangier as lumbris
Qui heberge en enfer mult est mal asis
Mult ara dur ostel qui ens iert mis
Tot tens iert corocie de sa dolor niert fins
Puis vivra en tristor et senz confort de amis
Malveise est la heberge ou len plore tot dis
Le deable est tant fel tant cuvert tant maldis
Qui plus fait sun plaisir a celui fait il pis
Qui enz enfer maint mult puet estre pensis
Car il est esgarez et dolenz et chaitifs
Mult traveille qui deable a saisiz
Car de sa coupe batre nest il poestifs
Deu ne reclamera ja ne niert tant hardis
Celui fu por nient nez a mei est il avis
Sil a vescu cent anz mal les a acumpliz
  Écoutez maintenant comment le siècle traite
Ceux qui ont cru en lui : il les jette en enfer,
Où fait gémir leur âme, morts ou moribonds,
Abandonnant leur corps au gré des asticots.
Qui séjourne en enfer est certes mal logé,
C'est un lieu sans confort pour celui qui s'y trouve,
Il s'y voit maltraité, il y gémit sans fin.
Il y vit tristement, sans aucun réconfort.
L'auberge en est mauvaise, on y pleure jour et nuit.
Le Diable est si félon, si cuvert et maudit,
Qu'il maltraite même ceux qui lui sont dévoués.
Qui échoue en enfer a de quoi réfléchir :
Il s'y trouve égaré, dolent et bien chétif,
Il souffre, le malheureux que le Diable a saisi,
Car il ne peut pas même y pleurer ses méfaits,
Ni n'ose implorer Dieu, il n'est pas si hardi !
Il est bien né pour rien, si tu veux mon avis,
Même vieux de cent ans, il a gâché sa vie !

 



Charentay


V
(64-75)

Mult est malveis cest siecle si tost fuit et vait
Ki laltre pert por cest bien fol change fait
Qui dampne deu guerpist et a deables trait
Vairement sen repent la ou il plus estait
Tot li peise en cel siecle quanque en cest li plaist
Il ni a nul tant fier quant il vient al dur plait
Que la ou il deit morir quil poor nen ait
Quant gist vilement a terre ou len le lait
Dune voudreit en sun cuer quil eust bien fait
Sil na bien fait grand dreit est quil sesmait
Cil qui deu pert enfin et a deables vait
Car me dites comment i puet aveir bon hait

  Il est mauvais ce monde qui déjà s'enfuit ;
Il est bien fou celui qui le préfère à l'autre
Et quitte le Seigneur pour rejoindre le Diable :
Il s'en repentira dans son nouveau séjour !
Tout lui pèse en ce monde et tout lui plaît dans l'autre ;
Mais aucun n'est si fier qu'à l'heure du jugement,
Au moment de mourir, il n'éprouve d'angoisse,
Quand il gît, vilement, au sol, abandonné ;
Il voudrait bien alors avoir toujours bien fait !
Mais s'il n'a fait le bien, il lui faut disparaître,
Celui qui laisse Dieu au profit du démon,
Car dites-moi comment naît Amour de la Haine !

 

VI
(76-89)

Par co poez saveir que cest siecle confunt
Car li huem na fei ne terre ne respunt
Malement se contienent li prince qui i sunt
Nuls ne fait tant de mal que fun cuer en amunt
Cil irunt en enfer ne lor chaudra de punt
Et passerunt les eues senz chalan et nul munt
El puis denfer na porte fors un pertuz rount
Tot est nerci dedenz comme peiz que len sunt
Cil qui dedenz chara mar conut icest mund
Nuls huem ne vous set dire comme bas les funs sunt
Nuls ne set la verite fors cels qui prove lunt
Qui mult mait al chair mult le trove parfunt
Quant en voudra issir ne trovera parunt
E issi espleitent cels qui a deables vunt
 

À cela on comprend que le monde est mauvais
Qu'on n'y trouve personne à qui pouvoir se fier.
Les princes qui y sont s'y comportent bien mal,
Voire, les plus puissants sont les plus malfaisants !
Ils iront en enfer, sans besoin qu'on les aide,
Passeront la rivière, sans chaland ni bateau.
L'enfer n'a pas de porte, l'entrée n'est qu'un trou rond ;
Tout y est bien visqueux et noir comme du charbon !
Celui qui doit y choir est né pour son malheur ;
Qui donc pourra nous dire combien sont bas ses fonds,
Car seul peut le savoir celui qui s'y morfond !
Qui s'attache à la chair le trouve bien profond
Et quand il veut sortir, cherche en vain une issue.
C'est là que se morfond l'esclave du Démon.

 

VII
(90-100)

Mult homes atraiz cist siecles soduianz
A male ore fu nez qui il semble trop genz
E qui de tot en tot i parfait ses talenz
De multes riens est lies de qui est puis dolenz
Deable lui fait faire qui li ert mals garanz
Qui unques mieu le sert cil a paines plus granz
En enfer est dampnez co est li jugemenz
Que cil qui deu guerpist sens fin seit en tormenz
Celui a fait fol change si na mals casemenz
Chascuns huems quant il muert dunt aparist sun senz
Dunt le fevent loer ou blasmer totes genz

  Le siècle est captivant, il sait séduire son monde,
Mais naquit à male heure, il est trop attrayant ;
Et celui qui sans frein lui consacre son temps
Se satisfait de peu puis il en est dolent !
Diable le pousse à faire ce qui lui porte tort :
Mieux on sert le malin, plus on souffre de lui !
Il nous livre
sans fin aux tourments de l'enfer :
De qui a quitté Dieu, voilà le châtiment,
Il a fait fol échange et mauvais casement !
L'homme devant sa mort voit le sens de sa vie,
Ce dont on peut le louer ou blâmer à l'envi.

 

VIII
(101-135)

Mar virent ceste siecle li pecheor qui i sunt
Dampne deu en oblient a mult grant tort le funt
Il vint por nous en terre et por saluer cest mund
Un grand convive aprest ou il nos toz semunt
Toz nos apele a sei mais mult poi len respunt
Granz honors lor promet a cels qui la irunt
Assez plus lor dora que penser ne sarunt
Ja rien ne lor faudra de quanquez il voudrunt
Totes lors volentes plenierement arunt
Car deu si cumme il est tot tens sens fin verunt
La ierent aseur que james ne morunt
Paines travaux dolors jamais ne sofrerunt
Mult a la douz pais tuit sunt liez qui la vunt
Et cil ierent dolent qui en enfer charunt
Si pueent il bien estre mal hostel troverunt
Deu unt il perdu bien sen apercevrunt
Ne sait a esmerveiller sil corociez sunt
Ore pueent il bien plorer si vous dirai bien dunt
De deu narunt il nient ne ja nel verunt
Quant dampne deu vendra al jugement irunt
Quant les cors et les almes ensemble revendrunt
Dunt creistra lor dolor lor peines doblerunt
La maleicun deu iloques murunt
Puis irunt en enfer ou il tens maindrunt
Ens el feu permanable ou il sens fin ardrunt
Malement lor ira quant morir ne porunt
La ierent en tristor dunt il ja nistrunt
Mal ourent convitise et lamor de cest mund
Quant deu por ceo guerpissent tel loier en arunt
Mal ait icel loier ja nen amenderunt
Mult le deivent hair car ja liez nen serunt
Quant tot tens senz fin en enfer penerunt
Ne ja de nule part merci natendrunt
Et por poure conquest dampne deu issi perdrunt
Dun ne vos est avis quil enganez en sunt

 

Ils se comportent mal les pécheurs de ce siècle
Car ils en oublient Dieu —tout à leur confusion !
Dieu vint pour nous sur terre et pour sauver le monde ;
Il nous a préparé un vaste et grand banquet.
Il nous appelle à croire mais bien peu lui répondent ;
Il promet grand honneur à ceux qui le suivront.
Il leur donnera plus qu'ils ne sauraient attendre,
Rien ne leur manquera de tout ce qu'ils voudront.
Toutes leurs volontés se verront satisfaites
Et ils sauront alors que Dieu est infini.
Ils seront désormais sûrs de ne pas mourir
Et ne souffriront plus travaux, peine ou douleur,
Dans ce pays suave où règne le bonheur.
Les autres, malheureux, chuteront en enfer
Où ils y découvriront un bien triste séjour.
Ils comprendront alors tout ce qu'ils ont perdu :
Qui pourrait s'étonner s'ils s'en montrent fâchés ?
Et s'il leur vient des larmes, j'en sais bien la raison !
Ils n'ont rien à attendre de Dieu, notre seigneur,

Qu'ils ne connaîtront pas avant le Jugement.
Quand les âmes et les corps reviendront tous ensemble,
Leur douleur sera grande et leur peine doublée ;
Ils se verront frappés de la malédiction
Puis iront en enfer pour leur dernier séjour
Dans le feu éternel où, sans fin, ils brûleront.
Ils souhaiteront, en vain, que la mort les délivre
Mais ils ne pourront plus échapper à leur sort.
Ils ont trop convoité et trop aimé ce monde,
Et Dieu les récompense à l'once de leurs actes,
Dont aucun, plus jamais, ne sera amendé.
Ils connaîtront la haine et plus jamais la joie,
Car ils se sont tout seuls condamnés à l'enfer.
Ils n'ont plus désormais de merci à attendre
Car leur avidité à conquérir le siècle
Leur a fait perdre Dieu sans aucun bénéfice.

 

IX
(136-160)

De cest siecle est lamor selenesse et cuverte
Plaine de traisun et fainte et coverte
Ore nont poor de deu nient plus que nule beste
Deable lor est pres tot tens les amoneste
Si est fel et cuvert si est tote sa geste
Qui deu por lui guerpist mult chiet en gran poverte
Por quanquez a el mund ne restoreit sa perte
Ne set comme ele est grande des quil lait soferte
Il ira en tel leu qui mult est deshoneste
En enfer qui latent dunt lentree est overte
Ou il ara senz fin dolor et sofraite
Ne ja niert une ore senz peine et senz moleste
Qui est entre deables asez a grant tempeste
Tot tens est senz repos et senz joie et senz feste
De celi nos gart deu le glorios celeste
Il nos otreit samor de charite nos veste
Quant lalme istra del cors quelle a lui reverte
Ore sai jo vairement que cest siecle est malveis
El premier semble douz et en la fin punais
Une nen sai jo bien si nel celerai mais
En enfer a len guere et en parais pais
Li siecles est mult felun et funais
Ases i a dicels qui en ont pesant fais
Se deu par sa merci qui pius est et verais
Par la soue bonte ne lor en fait relais

 

L'amour du monde est triste, fausse et incertaine,
Changeante et mensongère, simulatrice et vaine.
Ceux qui lui sacrifient n'ont pas plus peur de Dieu
Que ne le font les bêtes : le Diable les conseille,
Triste sire, et félon comme toute sa geste !
Qui le préfère à Dieu tombe en grande misère
Et ce qu'il prend au monde ne comble pas sa perte.

Il n'en sait pas l'ampleur avant d'avoir souffert
Et connu ce lieu triste qui mout est déshonnête :
En enfer on l'attend, la porte en est ouverte,
Il y devra sans fin endurer le malheur,
Chaque jour et chaque heure, subir le châtiment
Que lui infligeront la foule des démons,
Tout le temps, sans repos, et sans joie et sans fête.
Que Dieu nous en protège, le céleste glorieux !
Qu'il nous donne sa grâce, amour et charité,
Quand l'âme s'en ira du corps pour le rejoindre.
Je sais bien à vrai dire que ce siècle est mauvais,
Qu'au début il est doux et à la fin sinistre.
Et je dois avouer, pour dire la vérité,
Que la guerre en enfer se cache sous la paix
Le siècle est bien félon et le monde funeste.
Beaucoup s'y voient lestés de bien pesants fardeaux,
Dont Dieu, par sa merci, sa piété et sagesse,
Peut leur faire la grâce de les délivrer.

 

X
(161- 201)

Ore est un malveis siecles chetif et dolereus
Plain est de maeste et de maeses meurs
A toz ceils qui deu ainment est tant contrarieus
Que len ne set qui creire tant i a boiseeurs
Car la nos traist il ou il parole a nous
Tel parole mult bel fel est et enginnous
De corporeus richeises toz les voi covoitous
Chascun est de mal faire hardiz et desirous
De dampne deu servir sunt lent et perechous
Et iguials a mal faire et fors et vigerous
Cor set plus mal faire icil est le plus prous
Et qui sara mentir et iert losengeors
Cil sera honorez et servi par ces cors
Il ara les estrius et les rices ators
Deu est mis en obli por mundaines honors
Cors et almes en perdent dicels i a plusors
Bien ne font ne ne dient les cuiers unt venimos
Il en i a asez de fels et dorguellous
Por ceo que unt chastials citez et haltes tors
Nont poor de morir pensent vivre tos jors
Ceo quident il por nient toz sen irunt aillors
Cest siecle perdrunt et puis deu a estros
Quanquez puis aurunt ne lor iert gueres pros
Ne lestuet demender se cil est angoissous
Qui deables enmainent quant ne lor est rescos
Car veez de cest siecle cumme il est perillous
Ore lentrecheent cels ou deust estre amors
Huem ne creit sa moillier ne la moillier le espos
A dolor est torne et tot vait a rebors
Il en i a des bons nel die mie de toz
Deu set bien qui il sunt il conoist les meillors
Dune rien mesmerveil de toz nos anchesors
Qui sen sunt alez nul ne repaire a nos
Ore pensun de bien faire car els atendent nos
Car ne revendra un ne soiez curious
Dampne deu nos conseut qui tant est merveillous
Tant chier nos achata de sun sanc precious
Remembre nos denfer qui tant est tenebrous
Malveis hostel i a horible et hisdos
Qui deu ne veut conoistre tot sera corecous
Il ne mora jamais ne por mei ne por vos

 

Le monde d'ici-bas, fragile et douloureux,
Plein de méchanceté et de mauvaises mœurs,
Est hostile à tous ceux qui aiment vraiment Dieu.
On ne saurait qui croire tant s'y cachent coquins,
Mensonge et trahison derrière chaque propos.
Telle parole est belle mais elle cèle une ruse ;
Voyez tous ces malfrats, avides de richesses,
Chacun se montre hardi, vif et entreprenant,
Et fort et vigoureux pour accomplir le mal,
Mais lent et paresseux quand il faut servir Dieu.
Le plus preux ici-bas est le plus malfaisant,
Celui qui sait
mentir et se montre obséquieux
Se voit récompensé, fêté et bien servi,
Il a de beaux atours, de riches étriers.
Dieu est mis en oubli au profit des honneurs.
Nombreux sont ainsi ceux qui perdent corps et âmes,
Ne font plus rien de bon, leurs cœurs sont venimeux.
Il y en a beaucoup de faux et d'orgueilleux

Qui, comme ils ont châteaux, villes et hautes tours
N'ont pas peur de mourir, ils se croient immortels !
Ceux qui n'y prennent garde s'en iront en enfer,
Ils quitteront ce monde et puis ils perdront Dieu ;
Ce qu'ils auront acquis ne leur servira guère !
Ne me demandez pas quelle angoisse les serre
Ceux que le Diable entraîne quand ils sont écartés !
Voyez plutôt combien ce siècle est misérable
Où se chamaillent ceux qui se devraient aimer :
L'homme y trahit sa femme, la femme son époux
!
Le monde est misérable, tout y va à rebours ;
On y trouve parfois quelques honnêtes gens,
Dieu sait bien qui ils sont, il connaît les meilleurs !
Il me vient à l'esprit le souvenir des vieux
Qui ont quitté le monde sans se retourner ;
Soyons dignes du jour où nous les rejoindrons ;
Ils ne reviendront pas, on peut en être sûr !
Dieu a créé
les hommes généreusement,
Et les a rachetés, de son sang si précieux,
Afin de les sauver de l'hôtel ténébreux,
Le sinistre séjour, l'horrible enfer hideux !
Qui ignore le Seigneur se verra bien châtié,
Il ne mourra jamais, ni pour moi, ni pour vous !

 

XI
(202-214)

Cil qui morir ne quide nest pas veir crestiens
Ne creit vie apres mort ne plus que un paens
Asez li venist mieux quil fust beste ou chiens
Ou fust ver ou crapous si geust sus les siens
Nen a poor denfer qui mult li est proceins
Laler lui semble douz car le chemin est plains
De toz malz est enflez et de toz biens vains
Le deable le traist quil a pris o ses ains
Huem qui ne creit en deu mult a malveis mehains
Ne puet mais garir se deu ne len fait sains
Deus en gart toz cels que a forme o ses mains
Qui tient en despit et moignes et nunnains
Mar conut cest munt qui denfer iert gardains

 

Qui ignore la mort n'agit pas en chrétien ;
Il honnit l'autre vie tout autant qu'un païen ;
Il aurait, comme un chien, un ver ou un crapaud,
Pu naître chez les bêtes et vivre chez les siens.
Il n'a pas peur de voir l'enfer qui lui est proche
—Le voyage est aisé quand le chemin est plat !
Le mal le boursouffle, il est vide de bien.
Que le Diable l'emporte qui le tient dans ses rêts !
Qui ne croit pas en Dieu souffre d'infirmité
Et ne peut se guérir si Dieu ne le délivre.
Que Dieu porte son aide à ceux qu'il a créés !
Qui montre du mépris aux moines et nonnains
Est né pour son malheur :il court vers l'enfer !

 

XII
(215-255)

Cest siecle terrien ne deit nus huem amer
Mostrerai bien por quei se volez escoter
Se jo veir ne vos di dunt sui je a blasmer
Totes ores est fol qui ne sen seit garder
Par la fei que dei deu qui ci me fait parler
E oir et veer et sentir et aler
Nuls huem na tant engins ne ne set porpenser
Cum a sol le deable por hommes afoler
Il est de mil engins nel vos puis celer
Mais nest en mei le sen ques puise deviser
Le feu denfer est tant fort a endurer
Celui qui enz est mis na talant de jouer
Tuit li saint del ciel que jo i sai nunmer
Ne poroient une alme fors denfer achater
Fors solement celui qui sol i est senz per
Quant huem a fait maisuns et fait vuignes planter
Et a plain sun celer et quide reposer
De rien nen a sostraite que len puisse trover
Dunt veut en plusors lieus de sei faire parler
Et quiert art et engin de ses voisins mater
Cum les puisse engignier susprendre et sormunter
Et pense en sun corage riches huem est et ber
Ne il na veisin quil puisse resembler
Quant tot a conquis que sun cuer puet penser
Demostre sa richeise por sei faire doter
Deslier fait ses vialtres a ses ors beter
Ot ses chevals henir et ses muls recaner
Harpent rotent vielent et chantent li jugler
Entre sen en sa chambre quon nes puet escoter
Esgarde ses tresors que a fait amasser
Et puis gist en sun lit ou se velt deporter
Sa moillier delez lui por sa char asaser
Ore a quanquez il velt ne set plus demander
Ceo est delit del cors que vos moez conter
Et est la mort de lalme qui ne sen set garder
En une ore de jor le covient aseurer
Por trestot sun tresor nel poreit trestorner
Se deu nen a servi quil voille remenbrer
Vairement sen repent la ou plus deit ester
Tart est le repentir quant ni puet recourer
Quanquez douz lui sembla ore est trestot amer

 

Il faut ne pas aimer notre séjour terrestre
Je vais vous dire pourquoi, si voulez m'écouter,
Car si je me taisais, je serais à blâmer.
Il est déraisonnable celui qui ne prend garde,
Par la foi du vrai Dieu qui nourrit mon propos,
Me fait voir et entendre et me laisse marcher.
Aucun n'a tant de ruse ni de viles astuces,
Pour affoler les hommes que le Diable et démon ;
Il connaît mille feintes, je ne peux le cacher,
Mais ne saurait pourtant m'empêcher de parler.
Le feu d'enfer est fort et dur à supporter,
Celui qui le subit ne saurait s'en moquer.
Les Saints du vaste Ciel que je saurais nommer
N'ont pas même pouvoir d'en ôter un damné :
Seul le peut celui-là qui n'a pas de pareil !
Quand un homme a construit son gîte et clos sa vigne,
Qu'il a rempli sa cave, et veut se reposer,
Qu'il ne lui manque rien qui se puisse acheter,
Qu'il est connu de tous, envié et admiré,
Qu'il domine et surpasse, en tout, son voisinage,
Connaît bien la façon de gouverner sa cour,
Est fier de son courage, de sa belle prestance,
Et se sait supérieur à tous ceux qui l'entourent ;
Quand il a tout conquis ce dont il a rêvé,
Qu'il montre sa richesse pour bien qu'on le redoute,
Qu'il excite ses chiens à déchirer les ours,
Prend plaisir à entendre hennir ses chevaux,
Admirer ses jongleurs, écouter ses trouvères ;
Quand il entre en sa chambre, pour y jouir en cachette
À la vue des trésors qu'il y a amassés,
Qu'il plonge sur son lit, au travers de sa couche,
S'allonge sur sa femme pour rassasier
sa chair[17],
Cet homme qui a tout et ne sait plus que prendre
Pour la joie de son corps —oyez, si m'entendez !—
Cet homme est déjà mort, son âme est trépassée !

Il devra, en effet, en une heure, renoncer
Et voir tout son trésor échapper à jamais.
Certes, s'il n'a servi Dieu, il est temps qu'il regrette,
Se repente vraiment, et s'arrête aussitôt.
Et, s'il se fait trop tard pour qu'il puisse s'amender,
Le souvenir du
monde lui sera bien amer !

 

XIII
(256-289)

En cest terrien siecle na parfite amour
Ore ni porte len fei a pere ne a seignor
Ne li fiz al pere ne li freres a sa seror
Mult i puet len poi estre senz ire et senz dolor
Jadis fut un bon siecle al tens ancienor
Lealte i esteit si fu de tel valour
Bien poeit sainte iglise garantir pecheor
Car justice i aveit si est de grant vigor
Ore ni a nient de ceo chaete est en langor
Remese est orfeline car mort sunt li doctour
Qui soffrirent les paines por lui et le labour
Mais ore en i a poi qui aient de lui pesour
Ore a mult poi amis si est en grant tristor
Ne se set a qui plaindre qui mostrer sa doulor
Tuit la vunt traissant tuit li sunt boiseor
Deu la vengera bien qui est dreit jugeor
Quant lalme part del cors dunt i a grant poor
Mais al jor del juise porunt aveir maior
Quant verunt en la croiz Jesu nostre seignor
A cel plait vendrunt juste et pecheor
La recevrunt tuit loier de lor labor
Iloc nara maistier engin ne plaideor
Deu fera plenier dreit al grant et al menor
Dunt se trairunt ariere cunte et contor
Li poure irunt avant qui unc norent honor
Poi i serunt proisie rei et enpereor
Parages ni valdra homage de seignor
Liez serunt li petit et dolenz li maior
Quant iloc tremblerunt martir et confessor
Dites mei que ferunt parjures et traitor
Quant il narunt socors de deu lor creator
Ja irunt en enfer ou sunt lor anchesor
En els ierent senz fin en peine et en tristor
Ensemble o le deable en linfernal puor

 

En ce séjour terrestre, il n'est d'amour parfait,
On n'y respecte plus désormais le Seigneur
Et ni le fils son père, ni le frère sa sœur.
On n'y échappe pas à l'ire ou la douleur,
Certes au temps jadis le sort était meilleur !
On connut loyauté et respect des valeurs
Et l'Église savait entourer le pécheur
Car on y pratiquait justice sans tiédeur.
Tout cela est fini, le châtiment s'étiole,
La tradition s'éteint car les docteurs sont morts
Qui
pour elle ont souffert la peine et le labeur.
Bien rares sont désormais ceux qui en ont souci,
Elle a bien peu d'amis et se voit en détresse,
Ne sait à qui se plaindre et montrer sa douleur,
Car tous, ils la trahissent et tous se moquent d'elle !
Mais Dieu la vengera, qui
est le seul vrai juge
.
Quand l'âme quitte le corps, on éprouve grande peur
Mais le jour du Fléau[18] sera bien pire encore,
Quand on verra Jésus, notre seigneur, en croix !
Au Jugement viendront les justes et les pécheurs
Et chacun recevra le salaire de ses actes
Sans qu'aucun puisse encore ni mentir, ni tricher.
Dieu rendra la justice au grand comme au petit :
On verra se cacher les affabulateurs !
Les pauvres iront devant, qui n'ont connu d'honneur
—On n'y considère pas les rois ni les empereurs
Et les liens de parage n'y valent pas grand'chose !
Les petits seront gais et les puissants bien tristes.
Quand ils verront surgir martyrs et confesseurs
Dites-moi que feront les parjures et les traîtres,
Démunis du secours de Dieu leur créateur ?
Ils iront en enfer, rejoindre leurs semblables,
Errer triste, sans fin, l'âme en peine à jamais,
En compagnie du Diable, dans la puante horreur.

 

XIV
(290-312)

Cist siecles est mult vil si ne dura mais guere
Chascun ira saveir ou trouvera sun paire
Verunt les en tiels liels dunt nes porunt traire
Ne pora lun a laltre secors ne aie faire
Encore i est Adam li primerain pechaire
Ci ne remaindra nus si comme mest viaire
Tuit icil i serunt qui ja naistrunt de maire
Deu sera en milleu le droiturier juiaire
Iloc dira as suens chavenez fraire
Vos feistes por me jen i iere gueredonaire
Tot le mendre de vous iert encorui enpereire
Et vos mi enemi seues le nostre paire
Vos navez riens vers mei ne jo vers vos que faire
Dunt ira grant cri de plorer et de braire
Dieu nen iert envoiez ne li chaudra guaire
En enfer sen irunt ni arunt altre repaire
Mal a le cors servi dunt lalme a tel doaire
Laissun ceo ester nos ne poun el faire
Del liu Davi fu nez notre salvaire
Senz mere fu el ciel e en teire senz paire
Il out plusors parens mais nout seror ne fraire
La soue humane lange est mult douce a retraire
Pecheors ainme mult mais pechies ne volt faire

 

Ce monde est bien vilain, il ne durera guère,
Chacun saura bientôt où rejoindre les siens !
On ira en ce lieu dont on ne peut s'extraire,
Où personne jamais ne secoure son prochain :
Adam y est encore, le tout premier pécheur !
Pas un seul n'y échappe, pas un retardataire,
Tous s'y retrouveront, qui sont nés d'une mère.
Dieu trônera au centre, il est juge suprême.
Il dira aux Élus : "Approchez-vous mes frères
Pour recevoir ici le fruit de vos actions :
Le plus petit de vous est désormais empereur !
Et vous, mes ennemis, vous connaissez la loi !
Éloignez-vous de moi, il n'y a plus rien à faire."

Il y aura des cris et grincements de dents
—Dieu ne l'a pas voulu et ce ne lui plaît guère !
Tous iront en enfer, c'est là qu'on les attend,
Où l'âme a le douaire des méfaits de son corps.
Ainsi soit-il ! Nous n'y pouvons plus rien.

Du rameau de David est né notre sauveur,
Il fut au ciel sans mère, et sans père sur la terre.
Il eut plusieurs parents mais pas de sœur, ni frère ;
Sa destinée humaine est bien douce à conter,
Il aime les pécheurs mais non point les péchés.

 

XV
(313-406)

Mult vei hommes en terre qui tant sunt afolez
Chascun est de mal faire issi entalentez
De deu nunt il mais cure, il i est obliez
Ancore vendra un jor mult iert chier comperez
Cest puet len bien dire et si est veritez
En enfer a sofraite et mult granz povertez
Parais est pleniers si est larges et lez
Mult i a douz pais tot tens i a assez
La est joie et amor la sunt totes buntez
Pais i a et concorde et vaire charite
La est nostre pais la sunt nos heritez
Nos i avun amis qui avant sunt alez
Qui bien lunt chalengie et ore en sunt casez
Ore veiun par quel vaie il i sunt entrez
Co vos dirai jo bien sovent oi lavez
Saint pierre en fut pendu et saint pol deolez
Et le ber saint etienble a pieres lapidez
Saint vincent et saint laurent furent ars et greilles
Tel cent mille en i a par mei nierent nommez
De joenes et de vieus et de plusors edez
Tuit donerent lors cors por aveir le eritez
Et de plusors manieres en furent tormentez
Quant vient a la fin petit i cunquestez
Le cors est fieble chose et de tieus qualitez
Quand mieux voudreit durer dunt est il tost alez
Cors est de tel nature il niert ja asassez
Tot tens est corechos sil na ses volentez
Veirs est co que vos di a vos oils le veez
Encore dirai jo plus que vos bien savez
La mort nesparne nul ains li sunt toz ouez
Namez mie tant le cors que les ames perdez
Nest pros vostre labor se vos deu nen avez
Mais ore vos dirai la vaie que tenir devez
Que charite aiez et que vos fai portez
Si comme deu vos ama si vos entre amez
Se lun mesfait al altre ne vos entre haez
Et quel prou i aurez se tot cest mund avez
Et vos meismes puis cors et almes perdez
Quand dampne deu vendra en sa grant majeste
Tuit vendrunt devant lui qui de mere sunt nez
Mult iert grande la cort quant serunt asemblez
Dunt sera a chascun toz ses biens mostrez
Selunc nostre labor nos serunt mesurez
Et les biens et les mals toz nos seront pesez
Ja ne dira nul quil seit enganez
En tant com un oil clot sera le plait finez
Seignors por deu vos pri de vos almes pensez
Ja ne serez saaus se en enfer chaez
Senz fin arez dolor ja liez ne serez
Bien le vos di devant ne voil que men blasmez
Mesericorde aurez se quere la volez
Escripture nel dit ne ja niert trovez
Que cil qui guerpist deu puisse estre salvez
Comment ares vos deu se vos nel deservez
Dampne deu veut aveir quanquez vos li donez
Jel vos di de sa part que bien li rendez
Dirai vos que co est un poi i entendez
Il ne demande pas ne chastials ne citez
Ne altre tresor fors sol lui amez
Et ses commandements co velt que vos gardez
Deable guerpissiez et a lui vos tenez
Il vos iert grant honor se a lui vos pernez
Gardez vos de pechie faites ses volentez
De vostre dreit gaaing lealment vos vivez
Et toz mortiels pechies icels si eschevez
Se vos les avez fais si vos en repentez
Par almosnes as poures chascun jor les lavez
Seignors ceo est la deite que vos demande dez
Il vos mande et prie que vos a lui veigniez
Suz la fei vos semunt que vos toz li devez
Ne li poez faillir toz estes ses jurez
Quant fustes baptiziez de fonz regenerez
Que dunques pramesistes gardez ne li mentez
Qui ore nira a lui il iert deseritez
Comme fel et traitre puis en iert apelez
Tot cest siecles sen vait theles por quei lamaez
Ne vos garantira certes bien le veez
Le plait sera mult grand ou tuit ierent mandez
Qui ara ami tost iert avilez
Asez i ara grant honte qui ariere ierent botez
Ceo est le mien conseil  nostre seignor cremez
Comme puisse servir a vos poeirs querez
Charite vos covient que vos vestez
Qui charite ara celui iert apelez
Bien pora estre liez qui la iert nuelcommez
Ses amis trovera que il a desirez
Jeo ne vos puis tot dire ne ne sui porpensez
Mis estes al choisir mais un poi entendez
Par nient vos dit len bien se vos nel deservez
Ceo nest se travail non quant vos ni entendez
Jeo men conseurerai faites que vos volez
Ceo puis jo bien dire que tot est verite
Nel tenez pas a gieu mais or vos i gardez
De deu narez vos nient se vos nel deservez

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Nombreux sont sur la terre les hommes égarés
Dont l'unique talent est de faire du mal.
Ils n'ont cure de Dieu et ne s'en soucient guère
Mais il viendra le jour où ils devront payer ;
On peut certes le dire car c'est la vérité :
On éprouve en enfer misère et pauvreté !
On jouit au paradis de grandeur et largesse,
Dans de belles contrées, on peut prendre son temps.
Là se trouvent la joie, l'amour et la bonté,
On y connaît la paix, concorde et charité.
C'est là notre pays, c'est là notre héritage :
Des amis nous attendent qui déjà l'ont gagné,
Ils l'ont bien mérité, ils s'y sont installés.
Voyons par quelle voie ils ont pu y entrer.
Ce que je vais vous dire, vous le savez déjà :
Saint Pierre fut pendu et Saint Paul décollé,
Et le grand Saint Étienne quant à lui lapidé,
Saint Vincent, Saint Laurent furent frits et brûlés.
Il y en a cent mille autres que je n'ai pas nommés,
Des jeunes et des vieux, des gens de tous les âges,
Tous ont offert leur corps pour avoir l'héritage
Et, de toutes manières, se sont vus tourmenter.
À la fin de sa vie, on a bien peu conquis ;
Le corps est peu de chose et de telle facture
Que même s'il veut durer, il doit bientôt partir.

Le corps est ainsi fait qu'il n'a jamais assez,
Il se met en colère s'il n'a ses volontés.
Ce que je dis est vrai vous pouvez bien le voir,
J'ajoute même encore ce que vous savez bien :
La mort n'épargne rien, on finit tous sous terre !
N'aimez pas tant les corps au point de perdre l'âme.
L'effort est inutile s'il éloigne de Dieu.
Je vais vous dire la voie que vous devez poursuivre :
Soyez bien charitable, portez votre fardeau,
Aimez-vous entre vous comme Dieu vous aima,
Ne cherchez pas vengeance de ceux qui vous haïssent.
À quoi bon voulez-vous profiter de ce monde
Si pour cela devez y laisser corps et âme ?
Quand le Seigneur viendra, en grande majesté,
Tous seront devant lui, qui de mère sont nés.
Il se tiendra alors, en une grande cour,
Et rendra à chacun le prix de son mérite,
Chacun récoltera le fruit de son travail,
Et le bien et le mal, tout sera bien pesé ;
Personne ne pourra dire qu'il a été trompé ;

L'affaire, en un clin d'œil, sera bientôt jugée.
Messires, je vous en prie, pensez donc à vos âmes,
Vous ne serez pas saufs si en enfer tombez !
Vous souffrirez sans fin, sans plus aucune joie.
Je vous le dis bien fort pour ne pas qu'on me blâme :
On vous fera merci si vous le demandez !
Vous chercherez, en vain, dans la sainte Écriture,
Où celui qui fuit Dieu pourrait bien se sauver.
Et comment trouver Dieu si vous ne le cherchez ?
Le seigneur veut qu'entier à lui vous vous donniez.
Je vous dis de sa part qu'il lui faut tout offrir
J'ajoute que c'est peu, si vous me comprenez.
Il ne demande rien, ni châteaux, ni cités,
Ni aucune richesse, rien que votre amitié,
Et que vous respectiez tous ses commandements.
Alors, fuyez le Diable et tenez-vous à Dieu.
Il vous fera honneur si vous vous l'attachez.
Gardez-vous de pécher, faites sa volonté.
Vivez loyalement d'un honnête travail
De tout péché mortel, sachez bien vous garder.
Si vous en avez fait, cherchez le repentir,
Pensez à les laver en faisant bien l'aumône[19].
Ce sont là, mes seigneurs, les actes que Dieu prise.
Il vous mande et vous prie de venir tous à lui
Et il vous en conjure sur la foi que devez ;
Vous ne pouvez faillir, vous êtes ses jurés.
Purifiés par la source, lors de votre baptême,
Gardez votre promesse, ne la trahissez pas.
Qui n'ira pas à Dieu sera déshérité
Et se verra traiter de félon et de traître.
Le monde se termine, pourquoi l'aimer encore ?
Il ne peut protéger, vous le savez fort bien :
Bientôt le jugement, tous y sont conviés !
Qui aime trop le monde s'y verra méprisé.
Il sera bien honteux de se voir écarté.
Écoutez mon conseil et craignez le Seigneur,
Rendez service aux autres suivant vos qualités.
Il convient que chacun se montre généreux,
Le charitable seul s'y verra appelé.
Il sera bien heureux celui qu'on accueillera,
C'est là qu'il trouvera les amis qu'il désire.
Je ne saurais tout dire car ne suis qualifié.
C'est à vous de choisir mais écoutez-moi bien :
Toute parole est vaine si elle n'est suivie d'actes,
Tout effort inutile à qui ne veut entendre.
J'ai bien assez parlé, faites ce que voulez
Je peux vous assurer que tout cela est vrai.
Ne vous en moquez pas, respectez ma parole,
Vous n'aurez rien de Dieu si vous ne le servez.

 

XVI
(407-418)

Se vos vient a plaisir or entendez un vers
Del deable et de cels qui a lui sunt aers
A tort gurient deu sainte iglise et ses fers
A vos els le veez que tant sunt porvers
Tant parsunt venimeus tant unt les cuers cuvers
Asez les unt plus durs que nest acier ou fers
Tant sunt felun deables et tant par sunt engres
Que trestote lor vie unt torne a envers
Le bien que l'en vous dit tornez tot en travers
Ne savez nient penser le mal que vos est si pres
A deables en vunt et muerent desconfes
Et enfer les recheit qui tot lor est ouvers

 

 

 

 

Si vous le voulez bien, écoutez mon poème
Qui évoque le Diable et ses admirateurs
Ceux qui méprisent Dieu, son Église et ses clercs.
Vous verrez de vos yeux combien ils sont pervers,
Comme ils sont venimeux et ont le cœur vulgaire
Qu'ils ont certes plus dur que n'est acier ou fer.
Ce sont de vrais démons, haineux et malfaisants,
Qui ont complètement reto
urné, à l'envers,
Le bien que l'on enseigne, chamboulé de travers.
Refusez d'écouter le mal qu'ils vous serinent ;
Ceux-là s'en vont au Diable, ils meurent sans confession
Et l'enfer les reçoit qui leur est grand ouvert.

 

XVII
(419-436)


Demeurez sunt cil qui de pechie ne funt
Mult iert grat lor joie car dampne deu arunt
Tuit cil serunt si fiz qui vaire pais serunt
Il nos apele a sei mais mult poi en i vunt
Se ceo ne sunt li poure qui tot devant irunt
A male ore nasquirent tuit cil qui remaindrunt
Deable est mult cuvert et enfer est parfunt
Cels narunt ja honor qui dedens charunt
Car me dites comment els sen rehaiterunt
Cil sunt mal herbegie qui deables tendrunt
Por ceo que vos dirai bien sen apercevrunt
Mult heent charite ne piete nen unt
Ki ore le sert ci iloc le troverunt
Cil qui bien pueent faire et de gre le mal funt
Tant devez vos saveir que cier le comperunt
Els unt lenfermete dunt jamais ne garunt
Convoitise unt as quers dunt il engloterunt
De cels ne sai que dire mes mar virent cest mund

 

 

 

 


Ils sont bien accueillis ceux qui ne pèchent point ;
Leur joie sera bien grande car ils possèdent Dieu.
Ils en seront les fils et jouiront de sa paix.
Il nous appelle à lui mais bien peu s'en approchent,
Si ce ne sont les pauvres qui seront les premiers.
À male heure naquirent tous ceux qui resteront
Le Diable est bien mauvais et l'enfer est profond.
Ils n'auront plus d'honneur ceux qui doivent y choir
Car dites-moi comment ils pourraient en sortir !
Ils sont bien mal lotis ceux qui hantent le Diable,
Et si vous m'en croyez, ils s'en apercevront !
Ils adulent la haine, méprisent la piété,
Ceux qui le servent ici, le trouveront là-bas !
Ceux qui pouvaient bien faire, qui ont choisi le mal,
Il faut que vous sachiez qu'ils le paieront bien cher.
Ils seront prisonniers, sans espoir de s'enfuir.
Leur convoitise au cœur les conduira au gouffre
Et c'est pour leur malheur qu'ils sont venus au monde.

 

XVIII
(437-463)

Ne voil que men tengiez a vilain ne a lent
Que jo bien ne vos die de cest mund que jen sent
Que ne set garder a deables se rent
Cil qui ne porte fai a per ne a parent
A deu ne a sainte iglise ne a la poure gent
Quant serunt jugie mult dolerousement
Escoutez jo dirai quel iert le jugement
Mult plain de felumnie vez apertement
Sainte escriture le dit et deu qui pas ne ment
Que le ciel tresira qui la clarte nos rent
Et tu seras menez issi estraitement
Ke les vertus des ciels tremblerunt vairement
Apostres et martirs et tuit li innocent
Dunt perdrun la clarte qui en cest mund defeent
Que fera pecheor qui a nul bien nentent
Jeo nel voil celer ne dire oscurement
Qui en enfer chara senz fin sera dolent
Quanquez dulz li sembla ore li est tot pullent
Asez ara dolor ire et marement
Ore priun cel seignor qui maint en orient
Qui fist ciel et terre a sun commandement
Qui se livra por nos a paine et a torment
Kil nos garde del deable et de sun enticement
Et sainte iglise porgart et si conselt sa gent
Et de nos pechiez nos doinst amendement
Et faire li puissun de nos almes present
Ensemble o ses eslis al jor del jugement amen

 

 

 

 

Certes ne croyez pas que je sois sot ou niais
Au point de ne pas dire ce que je sais du monde :
Qui ne sait se garder se rend bien vite au Diable !
Qui refuse son aide à son proche, son parent,
À Dieu, la sainte Église, ou même aux pauvres gens,
Ne saurait échapper au jugement sévère,
Et je peux vous en dire quelle en est la teneur.
Le mal, la félonie règnent ouvertement,
Et l'Écriture nous dit, Dieu qui ne sait mentir,
Que le ciel s'ouvrira qui répand sa clarté.
On se verra traîné jusque là par la force,
Alors que dans les cieux tout sera bouleversé.
Apôtres et martyrs et tous les innocents
Verront l'obscurité s'étendre sur la terre ;
Que fera le pécheur qui ignore le bien ?
Je ne saurais cacher, ni dire obscurément,
Que ceux qui tomberont, en enfer, pour toujours
N'y trouveront jamais que de la puanteur,
Des cris, de la colère et grincements de dents.
Prions donc le seigneur qui se trouve en Orient,
Qui créa Ciel et Terre, à son commandement,
Qui se livra pour nous, à la peine, au tourment,
Qu'il nous garde du Diable et de sa séduction
Et que la sainte Église nous garde et nous protège
Et qu'elle nous délivre de tous nos péchés
Afin que nous puissions lui faire don de nos âmes
Et joindre les Élus le jour du jugement.

 

XIX
(464-497)


Mult i a leal mestier en dampne deu servir
Nuls qui a lui se prent ne puet pas apovrir
Por quei nalez a lui ni poez nient faillir
Que naiez tel loier qui ne puet porir
De vostre creator vos devreit sovenir
Qui tant vos ama que por vos vout morir
La soue parole devez liement coillir
Se poures la dit nel devez escharnir
Gardez vos del mund mult vos veut mesbaillir
Il ne vos ainme nient pensez de lui hair
Parais se il puet vos veut il tolir
Et torner vos vers sei et de deu departir
Mais jo sai un conseil sil vos voil descourir
A toz cels le dirai quil voudrunt retenir
Oez de quei len puet le cuvert esbrotir
Qui charite aureit qui mult veut fuir
Et de toz ses pechies se vousist repentir
Et en confessiun laver et tergir
Et dampne deu vousist a sun poeir servir
Et amer en sun cuer et norir et chierir
De celui vos di jo que bien poreit garir
Ore se gart bien chascun car mis est al choisir
Chascun porte son fais si est al covenir
Dampne deu est chasus qui tot a a baillir
A lui vos tenez il vos puet maintenir
Et qui a lui faldra tost se poroit marir
Qui dampne deu perdra ou puet il revertir
Cheles qui me dira til puet devenir
Jo ne sai le pais ou il puisse fuir
Itant comme jo en sai ne vos voil mie taisir
Tost en amendereit tel le poroit oir
Mult parest dure chose el puis denfer boillir
Celui qui dedens deit tot tens gesir
Cuidez que lui ne peist quant il ne puet eissir

 

 

 

 


C'est un fardeau loyal que de bien servir Dieu
Qui ne saurait en rien appauvrir personne.
Qui s'approche de lui n'y trouve que du bien
Et une récompense qui ne peut se corrompre.
Gardez le souvenir de votre créateur
Qui vous aima si fort qu'il en voulut mourir.
Recueillez sa parole et puisez-y la joie.
Écoutez patiemment ce que vous dit le pauvre
Et gardez-vous du monde qui veut vous pervertir.
Il ne vous aime point, pensez à le haïr !
Il souhaite, s'il le peut, vous détourner du bien,
Et vous tourner vers lui, vous éloigner de Dieu.
Mais je sais un conseil, s'il cherche à vous berner,
Je le dirai à ceux qui veulent m'écouter.
Écoutez bien comment confondre le cuvert :
Il a horreur de ceux qui font la charité
Et qui de leurs péchés se voudraient repentir,
Ceux qui par confession se voudraient purifier
Et se mettre au service du Seigneur et Dieu,
L'aimer de tout son cœur, le nourrir et chérir.
Celui-là, croyez-moi, il faut s'en protéger !
Que chacun prenne garde car il doit bien choisir,
Il porte le fardeau qui lui convient le mieux.
Dieu, le seigneur, est maître qui doit tout baillir.
Faites-lui bien confiance car il peut vous sauver
Et qui lui manquera devra le regretter.
Celui qui manque à Dieu comment reviendra-t-il ?
Qu'on me dise ce qu'il peut alors devenir !
Je ne sais le pays où il peut fuir
Autant que je le sais je ne veux pas me taire.
Il pourrait s'amender celui qui veut entendre,
Échapper au malheur de bouillir en enfer
Et souffrir pour toujours d'y être prisonnier.
Pensez à la souffrance de n'en pouvoir s'enfuir !

 

XX
(498-555)


Nest mie de merveille se jo sovent mesmai
Une plaie ai mult grande que jo vos mostrerai
Longement lai celée ore la descovrirai
Ore a primes me delt garde ne men donnai
De ceo ai fait que fols que tant la celai
La plaie est mult parfunde mais des ore la querai
Tant lirai jo cerchant que bien la ataindrai
Ele me doudra mult mais jo me soffrirai
Je sai tele medecine que jo i lierai
La mescine est sovent provee que jo i metrai
Se jo maitre la i puis si comme en pense lai
La plaie gara bien le venin en trairai
Ele a plusors gariz veu et prove lai
Qui tuit fussent periz si que jo bien le sai
Savez ceste parole por quei la commencai
Sil vos pleist a oir or le vos conterai
Ceste plaie escotez or la vos esclarrai
Ceo sunt mes pechiez ja nel vos celerai
Et ceo est loignement dunt lasuagerai
Vaire confession se deu plest que je aurai
Ore vos dirai jo avant et ma raison tendrai
Ma dolor me destraint mais a deu me plaindrai
Quant a nul nescondit jeo comment i faudrai
Vers mei niert tant cruel ja certes nel crerai
Il vint por pecheors bien le defraisnerai
Et jo suis pecheor ja nel noierai
En lointerag pais lungement conversai
Un tresor oi mult cier que o mei portai
Jel recui en baptesme quant o deu majostai
Malement lai perdu folement le gardai
Mult est grand le damge ja nel recourerai
Ceo esteit chastee dunt sofraitos serai
Al deduit de mon cors trestot mabandonai
Tot ai fait sun plaisir unques nel contrestait
Ceo est le pais ou jo trop demorai
Jo fiz mult que malucis quant jo deu corocai
Por oiures de pechie de li si mesloignai
De ses commandemenz gueres nul ne gardai
Deable ai mult servi que jo mar acointai
A faire sun plaisir lunc tens me delitai
Je vis dirai veir et nient nen mentirai
Tant pas sui pecheor ja tot nel conterai
Se unc fiz rien por deu tot le me troverai
Mais co est mult petit gueres ne men penai
Pecheor ai este le peor que jeo fai
Se deu joie me done jo men amenderai
Jo nai altre conseil mais a lui me prendrai
Jo crei bien en mun cuer que jeo merci arai
Deu est misericors tant pius et tant vrai
Quant en sa merci mun pechie conoistrai
En ma poeste tot le deguerpirai
Et jo jeir confes et me repentirai
Ceo dit sainte escriture que jeo tres bien garai
Ore lavez entendu a tant le me lerai
Mais dampne deu en pri en qui ma fiance ai
Sil me doinst vertu meillor que jo nen ai
Li plais iert tant oribles ja nel vous celerai
Huem nel poreit retraire en avril ne en mai

 

 

 

 


Ne vous étonnez pas de me voir tant ému,
Je porte une blessure, je vais la dévoiler.
Je l'ai cachée longtemps, je vais la découvrir
Car elle me fait souffrir, je l'ai trop négligée ;
Je suis bien méprisable de l'avoir tant cachée !
La plaie en est profonde que je vais révéler,
Et je saurai alors la montrer à vos yeux.
Elle me fera souffrir, je le supporterai ;
Je sais la médecine que je dois appliquer,
C'est un soin éprouvé que je lui fournirai.
Si j'arrive à mener à bien toute l'affaire,
La plaie sera guérie et le venin ôté.
Ce remède a guéri bien d'autres patients
Qui auraient dû mourir, à ce que je savais.
Voulez-vous donc connaître le sens de cela ?
Alors, écoutez bien ce que je vais vous dire.
Soyez donc attentifs à mes explications,
Car ce sont mes péchés que je vais avouer !
Et voici l'onguent dont je veux les enduire :
Une vraie confession, s'il veut bien plaire à Dieu.
Je vous avouerai tout, je tiendrai ma promesse.
L'angoisse m'envahit mais j'ai confiance en lui,
Il n'éconduit personne pourquoi m'exclurait-il ?
Pourrait-il se montrer si cruel envers moi ?
Il est venu au monde pour sauver les pécheurs
Et certes, je le suis, je ne saurais le nier !
En un lointain pays, j'ai vécu longuement,

Muni d'un cher trésor qu'avec moi j'emportai,
Cadeau de mon baptême quand à Dieu m'accointai.
Malement l'ai perdu, je l'avais mal gardé !
Le dommage est bien grand, je ne peux le ravoir
Car c'est mon innocence que j'ai ainsi gâchée.
Au délices du corps, je me suis tôt livré,
J'ai fait tout son plaisir sans aucune réserve.
Voilà bien le pays où je suis trop resté,
J'y fis beaucoup de mal et je courrouçai Dieu !
La honte de mes souillures m'a éloigné de lui,
De ses commandements je me suis détourné ;
J'ai bien servi le Diable, pour mon plus grand malheur,
Et je me suis réjoui de faire son plaisir.
Je dis la vérité et ne veux rien cacher,

Si ce n'était pas vrai, je ne le dirais pas.
Si j'avais servi Dieu, je ne le cacherais pas,
Mais ce soin fut bien rare et ne me coûta guère.

Pécheur je l'ai été, le pire qu'on imagine,
Si Dieu me le pardonne, je m'en amenderai
Et je n'espère aucune autre aide que la sienne.
Je crois bien, en mon cœur, que j'aurai son pardon.
Dieu est miséricorde, tant et plus, tant et vrai !
Je verrai mon péché à l'aune de sa merci,
Et j'aurai vite fait de m'en débarrasser,
Car j'irai à confesse et m'en repentirai,

Comme veut l'Écriture dont j'ai bon souvenir.
Vous avez entendu combien ma faute est lourde,
Mais je prie le seigneur, en qui j'ai ma confiance,
Qu'il forge une vertu meilleure que n'en ai,
Car j'ai peur, je l'avoue, de ne pas échapper
Au jugement terrible, en avril ni en mai !

 

XXI
(556-567)


Ne voil amer cest siecle ne faire qui li place
Tant ai fait sun plaisir que enfer me manace
Se deu nen a merci certes ne sai que face
La mort vei devant mei qui chascun jor magace
Sainte Marie en pri qui Deu veit face a face
Que ele en prit celui quele porta en sa brace
Que il motreit et samor et sa grace
Que jo le puisse amer et dreit seure sa trace
De servir dampne deu sui le plus lent que face
Deu me doinst volente que jo toz pechiez hace
Force me doinst volente et vertu que sun plaisir face
Et si nos fuit cest siecle comme al soleil la glace

 

 

 

 


Je veux quitter ce siècle et renoncer à lui ;
J'ai tant fait son plaisir que l'enfer me menace
Si Dieu ne me pardonne, que vais-je devenir ?
La mort est devant moi qui chaque jour m'agace ;
Je prie Sainte Marie, qui voit Dieu face à face,
Qu'elle demande pour moi à celui qu'elle porta
Qu'il me montre et me donne son amour et sa grâce,
Que je puisse l'aimer et suivre droit sa trace.
À servir le seigneur je suis bien le plus lent !
Dieu me donne la grâce de haïr le péché,
La force, la vertu de faire son plaisir
Et de fuir le monde comme neige au soleil.

 

 



Couzan

 

XXII
(568-582)

En dampne deu devun nostre fiance aveir
Que lui presist pitie de nos amenteveir
Tant li avun meffait de oir et de veeir
Asez avun a plaindre al matin et al seir
Et qui ceo ne creit mult a malveis espeir
Jeo fui un des peors por le mien mal faveir
Car fel fui et pechiere de trestot mun poeir
Ore entendez un poi et jo vos dirai veir
Qui deu perdra enfin mult se pora doleir
Se nos nel desevun nel poun nient aveir
Sil puet estre joieus qui o lui deit maneir
De lorgoil dicest mund ne li pora chaleir
Parfite joe ara ne pora dechaeir
La nous conduie deu et co feit le suen voleir
Et denfer nos porgart qui pullent est et neir

 

C'est en Dieu, le seigneur, que nous avons confiance
Afin qu'il se souvienne, qu'il ait pitié de nous.
Nous avons tant méfait, d'entendre et regarder,
Que nous pouvons gémir, du matin jusqu'au soir ;
Qui doute de sa grâce a perdu tout espoir !
Je fus un triste sire, pour ma grande disgrâce,
Le plus grand des pécheurs et le plus appliqué.
Or, écoutez-moi bien, ce que je dis est vrai !
Qui s'éloigne de Dieu sera bien malheureux,
Celui qui le déçoit, ne peut rien en attendre.
Mais il est bien heureux celui qui le fréquente,
Car l'orgueil de ce monde lui est indifférent,
Sa joie sera parfaite et ne saurait déchoir !
Que Dieu nous garde à lui et veuille nous sauver,
Délivrer de l'enfer ténébreux et
puant.

 

XXIII
(583-602)

Cist siecles est tant felun que jeo nen fei devise
Que vos mieux me creez dirai vos en quel guise
Avarice est par tot racinee et esprise
Je ne troveres homme qui altre vos enlise
Nen ait le cuer tant plain de grant cointise
Deable ne cesse qui tot tens les atise
Discorde mait par tot lun contre lautre aguise
Or plore et delt et plaint trestote sainte iglise
Car ne vei gueres homme qui orne la despise
Lealte nest en terre ne il ni a justise
Et deable a par tot ceo mest vis commandisse
Deu i est oblie et tot le suen servise
Mult est petit al cors ou lalme seit mise
Se ele est en enfer jo crien que el se quise
Ne li ara mestier sa grant peliche grise
Ni voudreit estre une oure por tot lore de frise
Il nen est pas escrit ne clerc ne nest quil lise
Que ja por nule peine lalme issi desisse
Quele tot tens ne dure en ceo ou ele iert prise
Seit en bien ou en mal iloc est senz juisse

Ce siècle est plus félon que je ne sais conter,
Croyez bien cependant ce que je vais vous dire :
L'avarice partout s'enracine et pullule !
Les hommes sont jaloux, rivalisent sans cesse,
Ils exhibent sans fin leur vaine coquetterie.
Le Diable s'évertue à bien les exciter ;
Il met partout la haine, attise la discorde.
Oh, oui, tu peux gémir, ô
toi, très sainte Église !
Car je ne vois personne qui observe ta loi.
Il n'y a loyauté ni justice sur terre
Et le Diable partout s'y comporte chez lui,
On oublie le Seigneur, le soin de son service ;
Il n'y a plus de place pour l'âme dans le corps.
Si elle est en enfer, je crains qu'elle soit captive
Et qu'à rien ne lui serve sa grande robe grise.

Elle n'y saurait rester, même pour l'or de Frise,
Car il n'est dit nulle part, ni nulle part écrit,
Que l'âme ait à subir une telle avanie,
Et se voie pour toujours en ce lieu établie,
Où du bien ni du mal on ne sait plus juger.

 

XXIV
(603 -666)

Lunge parole ennuie or lairun a itant
Le bien que chascun fait li ert mis devant
Qui por deu servir mait del suen tant ne quant
Tot li ert restore de rien nen iert perdant
Et deu li rendra bien a sun besoing plus grant
Qui volontiers le sert bien len iert gueredonant
A un jor li dora dunt senz fin iert manant
Je niert tant convitos que plus li demant
Ne niert tant poures hom que ja plus aille querant
Bien ait ore cel seignor et le suen covenant
Il ne volt nient celer le loier sun servant
Allez le toz servir qui alez demorant
Qui aillors mait sa cure ne sait que vait faisant
Mult par fait que fous qui sen vait tarjant
A tort amez cest siecle qui tot tens vait fuiant
Quant nel poez tenir por quei lalez sevant
Fraites est et malveis tot se vait dechaant
Mais creez mun conseil sil vos semble avenant
Si traiez al pais qui si est bel et grant
Du huem ne puet morir qui dedens seit manant
La est vie senz mort nen alez nient dotant
Le pais est mult bel et tant douz et tant vaillant
Tuit cil qui enz maindrunt de servage ierent franc
Et que joie desire deux ja en i ara tant
Kel porereit dire nuls huem tant seit bien parlant
Vez comme grant joie la serunt demenant
Iloc arunt senz fin des anges le douz chant
Nuls huem tel ne voi qui en char seit vivant
Augent i pecheors et jue et peneant
Primes soient confes et del cuer repentant
Augent i povre gent mendis et nun savant
La sen augent li riche qui plus vunt couvitant
Chevaliers et vilain borjois et marcheant
Li viel li jouvencel et li petit enfant
Et dames et puceles la sen augent chantant
Augent i volentiers nuls ne se voist retraiant
Cist siecles vait a plain laltre vient aproismant
Comme meule qui fuit issi vait trespassant
Porveie sei chascun quil seit garni devant
Une riens entendez jel dirai en oiant
Bien le sevent plusors que liroie jo celant
Deus est pius et douz et si est mult suffrant
Et les biens et les mals tuit li sunt aparant
Li sire atent le jor qui dur iert et pesant
Ou il se vengera trestot a sun talent
Qui bien lara servi dunt iert aparissant
Certes qui il hara senz fin iert mendiant
Tot tens iert sofraitos qui deu iert perdant
Qui de lui na peour ceo est malveis semblant
Quant vendra en la fin mult en iert repentant
Gardez vos del deable que vos vait agaitant
Il est de mil engins si niert ja recreant
Mult est fel et cuvert si a un dart trenchant
Le dart est venimous et si est tot ardant
Mais avez charite que vos metez devant
Ore peust chascun de sei ne dirai plus avant
Mais proiez dampne deu le tot puissant
Qui por nos pechiez fu en la croiz pendant
Queles nos cors conselt as almes seit garant
Que nos puissun senz fin estre o lui manant
Et deu le vos otreit par sa pitie grant
Que nos por nos pechiez ne soiun lui perdant
Cil qui por nos espandi et son cors et sun sanc
Nos falt et beneie des ici en avant
Amen

Longue parole ennuie, il est temps de finir.
Le bien que chacun fait se trouve devant lui.
Qui, à bien servir Dieu, donne beaucoup de peine,
Se voit tout restituer, il n'est en rien perdant,
Dieu en ajoutera, si besoin il en est !
Qui sert Dieu largement s'en voit récompensé.
Car il en recevra le bonheur éternel
Que, même dans ses rêves, il n'a imaginé.
Il n'y a pauvre gent qui n'en soit satisfait,
Ne se voie gratifié de tout ce qu'il désire ;
Chaque bon serviteur reçoit sa récompense.
Allez donc le servir vous tous qui hésitez,
Se soucier d'autre chose n'est que perdre son temps
Et celui qui folâtre manque bien de bon sens !
Vous aimez bien à tort ce siècle qui s'enfuit
Vous ne savez pas même pourquoi vous le servez !
Il est brisé, pourri, il s'en va et s'étiole.
Écoutez mon conseil, si le cœur vous en dit :
Allez vers le pays qui est si beau, si grand,
Où ceux qui y demeurent vivent éternellement.
Là est la vie sans fin, certes n'en doutez pas.
Le pays est bien beau, si doux et tant charmant,
Et ceux qui vivent là sont libres de servage ;
Qui désire la joie y trouve le bonheur.
Que pourrait-on encore ajouter à ce plaid ?
Contemplez donc la joie de ceux qui y séjournent,
Ils entendent sans fin des anges le doux chant !
On n'y voit aucun homme qui ne soit bien vivant,
On y trouve pécheurs, juges et pénitents.
Les uns sont confessés et de cœur repentant.
On y croise des pauvres, des brutes et des mendiants,
On y croise des riches, satisfaits et contents,
Chevaliers et vilains et bourgeois et marchands,
Des vieux, des jeunes et des petits enfants,
Des dames et pucelles s'y promènent en chantant.
Tous y sont satisfaits, aucun n'est méprisé.
Un monde se termine —l'autre déjà s'approche—
Comme meule s'effondre, il s'en va trépassant.

Pourvu que chacun pense à ménager l'avenir,
Soyez bien attentifs à ce que je vous dis,
Car plusieurs le savent dont je tairai les noms !
Le seigneur Dieu est pieux, doux et compatissant,
Le bien comme le mal, il voit tout clairement.
Il attend patiemment le jour du châtiment
Où il se vengera, sans merci, des méchants.
Qui l'aura bien servi en sera remercié,
Qui l'aura méprisé sera sans fin mendiant,
Malheureux pour toujours d'avoir perdu son Dieu.
Qui n'a pas peur de lui, file mauvaise laine
Et quand viendra la fin, il s'en repentira.
Gardez-vous donc du Diable qui va vous excitant
De ses mauvaises ruses, sans cesse renouvelées.
C'est un mauvais larron, cuvert au dard tranchant,
Sa pique est venimeuse et son dard est brûlant.
Soyez donc charitable, montrez-vous généreux !
Il suffit maintenant, je ne dirai plus rien.
Pensez donc à prier le seigneur tout puissant,
Qui pour prix des péchés fut cloué sur la croix,
Qu'il protège nos corps et délivre nos âmes.
Afin que pour toujours nous lui soyons fidèles
Et que Dieu nous accorde, en sa grande pitié,
Que nous ne le perdions, du fait de nos péchés,
Lui qui a répandu, pour nous, son sang précieux,
Qu' il nous protège ainsi et
bénisse à jamais ![20]
Amen.

 

 

Notes (suite) :

17. Ce vers est absent de l'extrait du manuscrit inséré par l'abbé de la Rue dans son ouvrage consacré aux trouvères anglo-normands (1834). Il s'agit là, de la part de l'abbé, d'une manifestation probable de pudibonderie —qui casse au demeurant la superbe progression lyrique du passage !

18. Le jour du Jugement —parousie, épiphanie— marque l'achèvement du siècle et la fin des temps. Son invocation prolonge en quelque sorte l'attente millénariste qui a habité le 11ème siècle.

19. Cf. supra, note 12.

20. 666 vers en 24 laisses ! Guichard, attentif aux connotations métriques de son poème en confirme ainsi l'aura apocalyptique.

 


 

Bibliographie

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AURELL (Martin), Le chevalier lettré, Fayard, Paris, 2011.
BAUGÉ [*Beaujeu] (Renaud de), Le Bel Inconnu, Honoré Champion, Paris, 2003.
BERNARD (Auguste-Joseph), éd., Cartulaire de l'abbaye de Savigny. Histoire du Forez, Lyon, 1835.
CUCHERAT (G.), Cluny au 11ème siècle, Autun, 1873.
DANTE, La Divine Comédie, Flammarion, 1985.
DESGOUTTE (Jean-Paul), Le verbe et l'image, l'Harmattan, Paris, 1996.
DUBY (Georges), Guillaume le Maréchal ou le meilleur chevalier du monde, Fayard, 1984.
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DUBY (Georges), Le chevalier, la femme, le prêtre, Fayard, 2010.
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JUBINAL (Achille) éd., Sermon de Guichard de Beaulieu, Paris, Techener, 1834.
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PIERRE le VÉNÉRABLE, De Miraculis, Les Merveilles de Dieu ; Introduction, traduction et notes par Jean-Pierre Torrell et Denise Bouthillier ; Paris, Le Cerf, 1992.
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SURCHAMP (Dom Angelico), Réflexions sur l'art roman, Société des Amis des Arts, Tournus, 2002.
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