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Jean-Paul Desgoutte

LETTRES DE GUERRE

de Pierre et d'Honoré

1913-1917

 

 

Pierre et Honoré sont nés à Lyon, les 17 août 1894 et 28 janvier 1893

 

 

de

Marie-Louise Bonniol

née le 11 mars 1874, à Sète.

 

 

 

 

 

 

 

 

et

Jean-Claude Desgoutte

né à Lyon le 17 janvier 1869.


 

 

 

 

 

Claudine Plumet & Pierre Bonniol

La famille Bonniol a quitté son mas de la vallée de l'Hérault, tout près de l'abbaye d'Aniane, pour ouvrir une auberge, à Balaruc-les-Bains.

Marie Plumet & Honoré Desgoutte

La famille Desgoutte est descendue des hauteurs du Beaujolais, entre les abbayes de Savigny et Cluny, pour s'installer à Lyon où les parents de Claudius, sont boulangers.

 

Les deux grands-mères, Claudine et Marie Plumet, sont cousines germaines.

 


 

 

Bien Chers parents

Je vous écris à nouveau pour vous dire que tout se passe bien. Nous sommes très près de la frontière. On attend toujours notre tour. Mais ne vous faites pas de mauvais sang. Moi, je suis philosophe et sais comprendre les choses. La destinée est bizarre. Je me porte bien et mange avec appétit. J'attends toujours la lettre de Papa qui doit suivre à la dépêche.

Vivement que ça finisse car j'ai l'espérance de vous revoir pour vous embrasser mille fois.
Je garde précieusement la médaille de saint Benoît et prie de mon côté pour qu'il vous conserve en bonne santé.
Je ne vous en mets pas plus long vu que je vous écrirai plus souvent, et puis enfin vous savez comme moi la situation présente.

Gros mimis aux petites sœurs. Grosses caresses à vous Cher Papa et Bien Chère Maman.
Votre filston chéri.

Honoré

 

 

 

Le 16 août 1914 —la veille de ses vingt ans— à huit heures du matin, Honoré Desgoutte, alors qu'il progresse avec sa compagnie en direction de Sarrebourg, reçoit, à la hauteur de Saint-Georges, un obus à la poitrine. Il tombe et son corps reste abandonné au bord de la route. Il sera enterré, sur place, deux jours plus tard, lors de la retraite du 27ème Régiment d'Infanterie et une main anonyme laissera sur sa tombe l'inscription : " Ci-gît un guerrier resté deux jours sans sépulture ".


Honoré est engagé volontaire, soldat de deuxième classe, du peloton de la musique. La France vient d'entrer en guerre contre l'Allemagne et le général Joffre a engagé une offensive en direction de Sarrebourg pour reconquérir la Lorraine mais l'offensive échoue et les Français se replient sur Nancy.

 

 

Pierre

 

" Jeune officier courageux, dévoué. Le 3 juillet 1917 a réussi à enrayer une attaque ennemie sur le secteur qui lui était confié en maintenant sa section à son poste de combat malgré un violent bombardement ".

Citation à l'ordre du 91ème Régiment d'Infanterie de Pierre Desgoutte, sous-lieutenant à la cinquième compagnie.

 


 

 

 

Vaux-Parfond le 17.08.1917

Monsieur,

Je viens de recevoir vos lettres du 7 et je m'empresse d'y faire retour.
Le jour de la décoration mon lieutenant était très content comme pouvait être quelqu'un qui reçoit une récompense.
Quand la cérémonie a été terminée il a mis sa croix de guerre dans sa poche, car la conservant sur sa vareuse sans barrette il pouvait la perdre et ne l'avait pas remise en arrivant à Oulchy. En arrivant à Oulchy, nous nous sommes rendus au bureau des Grenadiers où on lui a donné un billet de logement et les renseignements au sujet du cours. Je l'ai quitté vers les 17 heures pour retourner à Breny prendre la cantine.

A Breny, je vais enregistrer la cantine pour Oulchy et je suis revenu à pied à la gare d'Oulchy attendre le train. Comme il pleuvait j'ai laissé la cantine à la gare et j'ai rejoint mon cantonnement.
Le lendemain matin, vers 7 heures, je prenais la cantine à la gare pour la porter dans sa chambre, ainsi que l'équipement avec revolver.
Mon lieutenant était encore au lit. J'ai préparé son nécessaire de toilette, fait ses chaussures avant de le quitter, il m'a dit de faire laver son linge en ville si je trouvais une blanchisseuse pour qu'il soit mieux lavé et de revenir dans la matinée faire la chambre, ne voulant pas se lever de bonne heure puisqu'il n'y avait rien ce jour.

Je partis donc au cantonnement où je me mis à écrire en attendant la soupe qui était à 10 heures. En mangeant la soupe, j'ai causé avec un spahi jusqu'à 11heures et ½ et je me rendis pour faire la chambre, croyant mon lieutenant à déjeuner. Pensez ma surprise en ouvrant la porte de voir mon lieutenant étendu à terre, le revolver dans la main gauche, le sang lui sortant par la bouche.

Immédiatement j'ai prévenu le médecin chef de service et le major de cantonnement qui sont venus aussitôt sur les lieux. La gendarmerie a été aussi prévenue et a fait un rapport et l'inventaire de la cantine sur les lieux.

Les brancardiers ont enlevé le corps vers 2 heures de l'après-midi et l'ont transporté à l'hôpital. J'ai porté la cantine et le sac à l'hôpital, fait mon rapport et me suis rendu auprès du major du cantonnement pour lui demander à rester pour l'enterrement, chose qu'il m'a accordée sans difficulté. Quand j'ai porté le pistolet il était chargé, mais non armé et le cran de sûreté y était, il y avait 7 balles dans le chargeur m'a affirmé son propriétaire, donc pour l'armer il faut rabattre le cran de sûreté et ramener la culasse en arrière. La détente de ces armes est très sensible aussi nous avons déjà eu la mort de plusieurs camarades avec ces pistolets.

Nous avions toujours nos armes chargées et armées en Algérie, car à chaque instant une embuscade était à craindre et si nous étions pris par les indigènes, c'était la mort après avoir subi les tortures épouvantables qu'ils ont l'habitude de faire aux roumis (soldats) donc toutes les précautions étaient prises.
En France, l'arme était toujours chargée mais non armée. Nous avons l'arme armée qu'en étant sentinelle ou en patrouille.

Je ne pourrais vous dire si mon lieutenant avait dîné le 30 ne l'ayant revu que le lendemain matin et je n'ai pu avoir ces renseignements. On lui avait indiqué la popote des officiers stagiaires mais c'était leur dernier repas qu'ils prenaient, le 30 et le 31 ils étaient tous partis d'Oulchy. J'ai vu aussi l'aumônier du régiment, voici son adresse : G. Lemesle, Aumônier du 91ème Infanterie SP 78.
J'ai causé au Chef de Musique le matin de votre départ mais je n'ai pas eu de réponse encore.
Aujourd'hui je suis de garde à Vaux-Parfond, les autres jours je vais à l'exercice.

Recevez, monsieur et madame, mes salutations empressées.
BORNY

 

 

 

 

 

1913


En 1913, Pierre qui vient de fêter ses 20 ans quitte Lyon pour Paris où il souhaite s'inscrire au conservatoire d'art dramatique. Pour gagner sa vie, et sur les conseils d'Albert Montmain —un ami de la famille, officier de carrière, chef de musique— il s'engage dans l'armée au 128ème Régiment d'Infanterie… à Saint-Denis.

 

La basilique de Saint-Denis


Paris, le 2 avril 1913

Chers parents,
Je respire enfin un peu ! J'ai bien cru être obligé de retourner à Lyon et il s'en est fallu de bien peu. Je ne vous ai pas écrit tous ces jours car, n'étant pas fixé moi-même, je ne pouvais guère vous fixer à mon sujet. Tout ce que je puis vous dire de certain, c'est que dans huit jours je serai enfin incorporé au 128ème à St-Denis. Passons à l'histoire de mes aventures.

Après avoir été refusé samedi au 24ème à Paris (je manquais de poids !) j'ai immédiatement télégraphié à monsieur Montmain qui m'a adressé, comme il m'avait promis de le faire en pareil cas, une lettre de recommandation pour le chef de Musique du 128ème à St-Denis, M. Choquard. Lundi, j'étais à 8h ½ à St-Denis, muni de ma lettre.

M. Choquard a été très gentil. Nous avons pu causer un moment, et il m'a promis de faire tout ce qui serait en son pouvoir pour me faciliter mon travail, m'accorder les permissions nécessaires (compatibles avec le règlement) etc. etc. J'aurai trois ou quatre mois de classe à faire et entrerai ensuite dans la musique. Peut-être n'aurai-je pas besoin d'acheter d'instrument !

St-Denis est au très bon air, et les communications avec Paris sont très faciles. Les soldats ont d'ailleurs le droit d'aller à Paris tous les jours. Je pourrai donc sans difficulté suivre les cours du conservatoire. Je serai d'ailleurs plus tranquille à St-Denis pour travailler qu'au centre de Paris et l'air y est meilleur (une magnifique paire de joues en perspective !). Je serai au fort de l'Est qui est campé au milieu de la nature ! Tout va donc pour le mieux !
J'ai attendu jusqu'à onze heures l'arrivée du major qui, après avoir ausculté les soldats victimes de rhumes de cerveau et de maux de tête, m'a déclaré " bon pour le service " [J'ai trois tailles différentes suivant les régiments : 1m75, 1m74 et 1m73. Décidément dans un mois je n'aurai plus qu'un mètre 60.]

J'ai du raconter entre autres blagues que j'étais depuis six mois à Paris. Mr. et Mme Delaporte répondront pour moi. J'ai menti avec un sang froid dont je ne me serais pas cru capable. Tant mieux ! Je me civilise.
J'ai ensuite montré mes papiers au capitaine de service. D'après ce dernier, mes papiers devant passer par les mains du gouverneur, je n'aurais pu être incorporé que dans trois semaines ! J'étais bleu ou vert comme vous voudrez ! Heureusement M. Delaporte m'a sauvé !

Mais continuons ! Je me suis occupé ensuite de me procurer un certificat d'identité et de résidence (je l'ai fait à l'aide de mon hôtelier et d'un commerçant du quartier : coût un bock à chacun ! et du commissaire de police. Mon signalement est tout un poème !) Le soir, devant repartir à Lyon (pour ne pas rester à Paris inutilement) je suis allé donner le bonjour à M. et Mme Delaporte (j'espérais aussi avoir quelque tuyau, je ne me suis pas trompé !). Mme Delaporte m'a adressé à un sergent-major, de ses amis, employé au bureau du gouverneur, qui m'a promis (je suis allé le voir au lendemain matin) de faire en sorte que mes papiers ne dorment pas à côté de ceux des autres. Je recevrai selon lui l'ordre d'entrer sous les drapeaux dans six, huit jours.

J'ai après cela respiré plus librement comme bien vous le pensez et me suis décidé à rester à Paris. Le soir je suis allé à St-Denis porter mon certificat d'identité et de résidence de façon à être bien sûr qu'il arrive à destination ! Et voilà ! Je dois une chandelle à Mme Delaporte ! J'ai dîné le mieux du monde chez eux avant-hier soir ! Ils m'ont promis de me faire parvenir des billets de théâtre ! Enfin je dois retourner les voir un de ces jours.

J'aurai pu retourner passer à Lyon ces quelques jours mais j'ai préféré rester de façon à pouvoir répondre au cas où il faudrait fournir un renseignement à la gent armée, certifier un papier, que sais-je ? Si vous saviez ce qu'ils sont embêtants ! Enfin, heureusement le sergent major aplanira les difficultés qui, par hasard, surgiraient.

J'arrive à temps. Dans quinze jours ou trois semaines tous les engagements seront très probablement supprimés ! C'est effrayant ce que la jeunesse française est patriote ! C'est effrayant également ce que l'argent file à Paris ! Je n'aurais jamais cru qu'il pût filer si vite ! Heureusement, je vais toucher, paraît-il, 150 francs en entrant au régiment comme engagé volontaire. C'est toujours bon à prendre. Je vous dirai qu'il ne me reste plus grand-chose comme argent. Il est vrai que je suis allé trois fois au théâtre mais je n'ai pris que des places très bon marché.

Comme j'ai encore six, sept jours à rester à Paris et que mon hôtelier n'est pas payé, vous me feriez bien plaisir en m'envoyant 80 ou 100 francs pour pouvoir subsister jusqu'à mon incorporation, car je ne toucherai guère les 150 francs promis qu'après mon entrée au régiment. Je suis bien ennuyé de ces nouveaux frais dus à une fâcheuse guigne qui retarde le moment où je toucherai les rentes du gouvernement. J'oubliais de vous dire que j'ai fait l'emplette d'une chemise et d'une flanelle.

Je vous donnerai demain quelques renseignements sur l'emploi de mon temps que j'ai ma foi très bien réglé. Je me propose d'aller voir M. de Berr vendredi ou samedi.
À demain donc car je ne voudrais pas manquer le courrier ! J'espère que vous êtes tous en bonne santé et que les affaires marchent un peu !
J'espère que les enfants Honoré, Juliette et Marguerite sont bien sages. Je les embrasse bien fort ainsi que vous chers parents et je signe votre fils affectueux et reconnaissant.

Pierre


Honoré, qui n'a encore que 18 ans, a tôt fait de suivre les traces de son aîné. Il s'engage lui aussi dans l'armée, à Dijon, au 27ème d'Infanterie.


Fort la Motte Giron, le 1er mai 1913

Dieu et patrie

Bien Chers Parents,

J'ai été très heureux d'apprendre l'autre jour que vous étiez en bonne santé. Je vais vous détailler sur une longue lettre ce que j'ai fait depuis mon arrivée au fort.
D'abord, le matin, le réveil est à 5 heures, alors je m'habille, je vais me laver, ensuite je reviens faire mon lit et je bois le jus, c'est-à-dire le café, au pied de mon lit. Ensuite je me mets en tenue et à 6 heures 30 je pars à l'exercice jusqu'à 9 heures 30. Puis je remonte avec la compagnie au fort. On se change de tenue, d'équipements, baïonnettes, fusils etc. À dix heures, on entend le clairon qui sonne la soupe pendant que les copains chantent :

C'est pas de la soupe, c'est du rata,
C'est pas de la merde, mais ça viendra…

Alors, sur ce, nous allons manger. Deux grandes gamelles rappliquent sur la table, l'une qui contient la soupe et l'autre la viande qui est passable lorsque ce n'est pas ce qu'on appelle du singe ou de l'ours.
Les patates sont mélangées avec la viande ce qui fait que je mange avec joie. Le vin coûte cher au fort, alors on se contente de l'eau. Pour m'habituer à ce genre de nourriture, j'ai commencé à manger pendant deux jours à la cantine où je prenais (sans acheter de pain car j'avais mon quart, ce qu'on appelle) 1 ou 2 portions à chaque repas, meilleures mais plus chères. Trouvant que ça ne pouvait pas continuer comme ça, j'ai fait comme les autres, je mange du singe et des patates.

J'ai fait des frais pour mon entrée, j'ai un ancien qui est très gentil et que je récompense lorsqu'il m'a rendu un service bien difficile, c'est-à-dire ranger mon équipement, plier mes vêtements, démonter le fourbi.
Enfin me voilà bientôt au filon. De plus, j'ai acheté plusieurs petites choses indispensables au soldat : fils, aiguilles, une caisse pour enfermer les objets qui doivent être fermés. Des planches pour éviter de froisser les vêtements et les tenir bien pliés. Il me reste encore une quinzaine de francs.

Comme ma lettre se tire je vais vous dire ce que j'ai fait dimanche, mon premier jour de sortie. J'ai été à Dijon, avec mon ancien, voir l'aumônier qui n'y était pas. Je retournerai le voir ce soir après la soupe et je laisserai mes habits civils au foyer du soldat.

Je ne pourrai pas encore avoir une permission de 24 heures, vu la courte durée de mon stage au fort mais dès que je le pourrai je n'y manquerai pas. Ce sera une farce et un plaisir de vous revoir.
Je vous souhaite tous en bonne santé. Je pense bien à la maman et je fais mes devoirs de chrétien tous les jours comme le dimanche.

Je vous embrasse tous bien fort et à bientôt.
Honoré


Fort la Motte Giron, le 4 mai 1913

Bien chers parents,

Je réponds immédiatement à la carte-lettre que j'ai reçue hier à 4h et demi du soir.
Ce matin dimanche à dix heures j'ai été à la messe, ensuite je suis retourné voir l'aumônier qui n'y était encore pas. La concierge m'a dit qu'il rentrerait d'ici la quinzaine. Ensuite, j'ai été déjeuner et après j'ai été faire une promenade dans la ville. Ayant du travail à faire au fort, je suis remonté à 4 heures pour la soupe. Maintenant je viens d'astiquer mon équipement et je pense à vous car je vous écris à 7 heures du soir exactement. Je vais peut-être avoir permission pour la Pentecôte. J'aime vous le dire car pour la première fois je serai trop heureux de vous annoncer mon arrivée. Dis, papa, je réfléchis, là, il serait préférable de m'envoyer l'argent par bon de poste dans la lettre pour que je puisse toucher l'argent à la cantine tout de suite parce que par mandat il faut que je le touche deux jours après.Envoie-le s'il vous plaît pour vendredi soir, c'est-à-dire dans la lettre que tu écriras jeudi soir de manière que si j'ai permission je puisse, si j'en ai besoin pour mon voyage, m'en servir.
Les premiers temps coûtent très cher au régiment, tu dois le savoir. S'habituer à ce genre de nourriture, de vie, savoir s'équiper, tout ça demande un petit apprentissage qui se paye. Maintenant je m'arrange tout seul, mon ancien est bien gentil, il n'est pas fainéant quand j'ai besoin d'un service, il se fait un plaisir de me le rendre. Croyez ce que je vous dis et pensez au bon de poste.
Je suis le peloton. Ca barde encore beaucoup ces temps-ci, il y a eu exercices de bataillon, grandes marches, mais ce n'est que le commencement. Je suis courageux, et je m'efforce de le devenir davantage, enfin je m'applique de manière à passer caporal dans six mois s'il est possible. Mon adresse exacte est : Fort la Motte Giron 3ème compagnie du 27ème Régiment d'Infanterie, Dijon, Côte d'Or.
Je termine cette lettre en remerciant papa de penser à moi dans sa gentille carte-lettre car je le remercie d'autant que je l'aime ainsi que la maman que j'embrasse mille fois et que j'aurai peut-être le plaisir de voir en bonne santé ainsi que papa et les petites sœurs à qui je fais de gros mimis.
Votre fils qui vous aime. Honoré
Ne m'attendez pas, ce n'est pas certain mais je préfèrerais que ce soit certain.


Fort la Motte Giron, le 4 juin 1913

Bien chers parents,

J'ai reçu votre dernière lettre avec grand plaisir et je tâche de profiter des observations qui m'ont été faites pour mon bien par le docteur Pètrement et par le Papa. De plus, je vous remercie du petit mandat que j'attendais avec impatience. Je vais partir à Dijon tout à l'heure ; je vais aller trouver l'aumônier pour m'entendre avec lui au sujet du cercle.

Ensuite je vais me payer un petit casse-croûte en ville et je remonterai pour l'appel à neuf heures, car il est maintenant 2 heures de l'après-midi.
J'ai travaillé comme un bleu, j'ai lavé, astiqué, ciré ; que sais-je ? tout un fourbi et il faut que ce soit tout à l'étiquette sans cela on vous boucle.
Enfin, bref, il fait beau temps, je pense qu'il en est de même à Lyon. Je voudrais que papa m'écrive de suite pour savoir si je peux compter sur lui pour Dimanche à Dijon.
Il me ferait bien plaisir de venir, et de lui faire voir l'emplacement du fort. Je pense prendre 24 heures dans 15 jours, qu'en dîtes-vous ? Faites-le moi savoir si ça peut aller comme ça car je serais heureux de pouvoir aller vous embrasser.
Mes amitiés et remerciements à M. Poucheux et M. le Docteur ainsi qu'aux petites sœurs qui m'ont souhaité ma fête Il me tarde de savoir des nouvelles de la maman. Qu'elle mette la main à la plume, ça me fera plaisir de savoir de ses nouvelles car je serai peut-être bientôt des siennes.
Mille baisers à tous.

Honoré


Fort la Motte Giron, le 10 juin 1913

Bien chers parents,

Je vous écris cette lettre pour vous expliquer ce que je fais maintenant. Papa m'avait demandé l'autre jour si je suivais le peloton. Quand je suis venu au régiment j'avais demandé à le suivre, alors je croyais qu'ils allaient m'y mettre tout de suite. Mais il paraît que de ce moment les élèves caporaux sont très nombreux ce qui fait que ça retardera probablement de six mois mon entrée avec les élèves.
Si je ne pouvais, une supposition, pas pouvoir passer caporal au bout d'un an, y compris le temps perdu, il vaudrait mieux pour moi ne pas poursuivre car je serai tout le temps ennuyé et je barderais plus que les autres en ayant l'ennui de voir que les autres passent caporal à mon nez.
Alors, tu vois que je ne désespère pas, mais au contraire je me démène le plus que je peux quoique j'aie souvent les nerfs fatigués le soir. Je me couche à 6 heures du soir jusqu'au réveil le lendemain.
De ce moment nous nous exerçons, c'est-à-dire que nous commençons à prendre les manœuvres. Manœuvre de garnison, exercice de cantonnement de régiment, de bataillon, après demain, nous avons jour de guerre, alors je t'assure que l'on n'a pas le temps de faire des promenades en ville, le soir.
Je mange de plus en plus car avec ces exercices il faut compter sur son porte-monnaie ; voilà deux jours que l'on mange des biscuits qui sont plus durs que la pierre en guise de pain. Alors, je sais ce qu'il faut faire dans ces cas-là. Nous allons avoir dans quelques jours des manœuvres de plus en plus pénibles, si tu veux prendre 5 francs à la caisse d'épargne tous les mois, ça m'arrangerait bien. Croyez que je les dépense pas inutilement, on a trop besoin de son argent.
Enfin, j'attends le quinze avec impatience. Si tu peux envoie-le sans faute de suite par bon de poste, c'est permis. Je n'ai qu'à aller toucher l'argent à la cantine. J'aime mieux car ils reçoivent tous comme ça. Il n'y a qu'à présenter son bon à la cantine et on vous remet l'argent. C'est rare quand les bons de poste se perdent.
Je pense aller vous voir bientôt. Je vous raconterai toutes les aventures que j'ai faites avec les compagnons de combat aux manœuvres et ce que je fais le dimanche. Je pense que vous êtes tous les deux en bonne santé, il me tarde d'aller faire un bon dîner chez vous. Méfiez-vous, j'irai vous surprendre un samedi soir à 11h1/2. En attendant, je vous embrasse tous bien fort.
Votre fils qui vous aime.
Honoré


Fort la Motte Giron, le 21 juin 1913

Bien chers parents,

J'ai pas de veine encore cette fois. Je tombe de service encore à 5 heures ce soir à la police et ne pouvant me faire remplacer je suis obligé de rester au fort demain toute la journée. J'ai vraiment pas de chance. Il ne faut donc pas encore compter sur moi pour demain. J'ai toutes les guignes. Enfin, il faut se résigner à l'obéissance. Je renvoie à la semaine prochaine ma permission. Comme quoi on ne peut jamais être sûr de partir qu'une fois dans le train.
Attendez-moi toujours, tenez-vous prêts pour que je puisse, je l'espère, vous embrasser bientôt, et passer une journée auprès de vous, et revoir mon camarade qui doit m'attendre aussi. Enfin, ce n'est que le commencement de mes déveines. Mes camarades de chambrée en rigolent, car ils savent ce que c'est que les ennuis.
Sur ce mauvais passage en attendant le bon moment je m'empresse d'abord de remercier le papa de la gentillesse qu'il m'a faite en l'honneur de sa fête et lui demande pardon de mon oubli involontaire en cette circonstance.
Je suis en bonne santé, je pense que vous êtes dans le même cas, et les petites sœurs aussi. Je prie tous les soirs le bon Dieu pour que la maman se conserve en bonne santé.
En attendant le jour de la sacrée veine, je vous embrasse tous bien fort.
Votre fils qui vous aime.
Honoré


Fort la Motte Giron, le 3 juillet 1913

Bien chers parents,

J'attendais avant de vous écrire pour que papa ait les adresses qu'il m'avait demandées, c'est-à-dire celle du capitaine, du commandant, du colonel et du lieutenant car il n'y a que ces quatre qui peuvent être intéressantes. Seulement, je ne peux malgré ma bonne volonté avoir les renseignements sur leurs adresses civiles car il est je crois interdit de les dire.
Le caporal adjoint au chef qui est au courant de ça n'a pas pu me les donner malgré toutes les facilités qu'il avait de les avoir. Il n'a pu me donner que d'autres adresses mais qui leur parviennent à la caserne ou au fort par lettres.
Alors je crois qu'il est très difficile de pouvoir faire une visite à ces officiers. Tu peux donc papa leur écrire à titre de renseignement mais quand à leur demander de la personne une permission, un changement de service, c'est plus difficile, à moins que l'on soit de rencontre avec eux dans la ville de Dijon, mais c'est du hasard.
C'est bien ennuyeux car par lettre ils n'y font presque pas attention ou ça dépend des officiers, de leurs tempéraments. Tu peux toujours leur écrire d'après les adresses que je vais te donner :

Monsieur le Colonel Auléris, commandant le 27ème Régiment d'Infanterie, Dijon Le Commandant Delagrange commandant le 1er bataillon au 27ème Régiment d'Infanterie, le Capitaine Braun commandant la 3ème Compagnie au 27ème Régiment d'Infanterie, le lieutenant Alisse à la 3ème Compagnie au 27ème Régiment d'Infanterie.

Voilà tout ce que je puis avoir comme adresses. Si plus tard j'arrive à savoir par un tuyau quelconque leurs adresses civiles, je te le dirai.
J'ai fait bon voyage, j'ai dormi jusqu'à 4 heures ce qui n'est pas beaucoup. Enfin, j'ai repris le service comme si de rien n'était. Tout était astiqué, mes copains avaient pensé à moi.
Quel changement de rentrer au fort, enfin ça y est, je suis aujourd'hui en train de me mettre sur le plumard. J'ai eu le filon ce matin, je n'ai eu que deux heures de service. Et maintenant je pense à vous et maman.
J'ai été content de voir la maman et toi en bonne santé. Vivement le 25 que j'y retourne. Je pense que les petites sœurs vont bien. J'ai attaqué le saucisson et je le trouve très bon. Vous penserez à m'envoyer de suite un mouchoir car s'il y avait revue de détail je me ferais saccager par l'adjudant.
Penses-tu papa venir à Dijon Dimanche ? Puis-je te donner rendez-vous comme tu le pensais ? Réponds-moi de suite. Je termine cette lettre en vous remerciant d'avoir été bien gentils pour moi, de m'avoir donné du bon chocolat et un bon saucisson pour manger et d'avoir pris un bon café au lait. Je vous embrasse tous bien fort. Le bonjour de ma part à M. Pètrement ainsi qu'à M. Poucheux et à M. François.
Votre fils
Honoré

Encore 1017 ça se tire !


Fort la Motte Giron, le 19 juillet 1913

Bien chers parents,

Je profite d'un moment de repos pour mettre la main à la plume. Je pense que l'arrivée de papa à la maison a été bonne, qu'il a fait bon voyage.
Pierre m'a écrit avant-hier, me disant qu'il était en bonne santé et qu'il s'habituait aux marches et aux exercices de guerre. Il pense avoir pour le 15 août une permission de quelques jours et me demandait de les faire concorder si possible avec les miennes. Mais je vais lui répondre que je vais les prendre après les manœuvres car je suis sûr d'avoir au moins quinze jours. Alors s'il veut reculer jusqu'à ce moment son départ, ce serait plus pratique, nous le passerions ensemble. Je prendrai toujours 48 heures pour le 15 août car c'est fête.
J'ai parlé au capitaine l'autre jour. Il m'avait fait demander pour savoir si je me plaisais au régiment, si je m'habituais à la nourriture, je lui répondis que oui. J'ai fait une demande auprès de lui pour pouvoir aller dans la musique mais il m'a répondu que pour le moment c'était pas commode. Enfin, plus tard, s'il y a moyen, je verrai.
Pour le moment je continue mon service avec attention. Le 14 juillet s'est bien passé. À la revue il y a eu des soldats qui sont tombés de fatigue par la chaleur étant au garde à vous. J'ai pu résister, j'en suis bien content. Le soir l'appel a eu lieu à minuit.
J'ai été à la fête de Dijon, c'est-à-dire à la grande soirée de la vogue. J'ai été tirer au fusil, ensuite j'ai été voir la plus grosse femme du monde qui pèse 218 kilos, très curieux à voir. Enfin, je me suis distrait de mon mieux.
A midi on a bien mangé : sardines à l'huile au beurre, radis, civet de lapin, haricots verts, camembert, biscuits, liqueurs et une chopine de vin pour chacun, sans oublier le café offert par la Compagnie. Tous les jours comme ça on pourrait faire.
Cette semaine a été rude mais vite passée. Je pense que la maman va toujours bien. J'irai peut-être vous voir le 27 pour 24 heures. En attendant je vous embrasse tous très fort. De gros mimis aux petites sœurs.Votre fils qui vous aime. Honoré


Fort la Motte Giron, le 27 août 1913

Bien chers parents,
Je suis arrivé à bon port. Je n'ai qu'un peu le cafard mais ça passera. J'ai dit adieu à Pierre à Dijon. Je pense que vous allez tous bien depuis mon départ. J'ai été à la butte ce matin. J'ai fait un bon tir. Je suis occupé, c'est affreux, car quand on vient de grande permission on risque de se faire ficher au clou. Je trouve les jours plus longs que dans le civil mais je me tourmente pas trop. Mes amis se demandaient si je reviendrais.
En attendant d'avoir de vos premières nouvelles, je vous embrasse tous bien fort.

Votre cher filston.
Honoré

 

 

 



Pierre, Claudius, Honoré, Marguerite, Marie-Louise et Juliette.

 


 

 

 

Fort la Motte Giron, le 16 septembre 1913

Bien chers parents,

Je suis de retour des manœuvres depuis samedi et je m'empresse de vous remercier d'avoir bien voulu penser à moi pendant mes 12 jours. J'ai dépensé beaucoup c'est vrai mais croyez-le utilement, car Papa doit savoir ce que c'est.
On a passé deux nuits dehors dont une où j'ai couché la durée de la nuit sur la terre sans paille ; nous avons fait les simulacres des journées de 1870, pour nous apprendre à endurer. Mais j'ai bien marché, j'ai eu des compliments de la part du Capitaine. Maintenant nous allons descendre à la caserne dans 6 jours. Ce sera pas trop tôt. Car je ne pense pas me faire au fort, c'est trop triste. Enfin, j'ai toujours bon appétit, j'ai pensé souvent à vous pendant les manœuvres.
Je suis toujours le peloton avec goût. Je pense passer caporal l'année prochaine. Et si je ne passais pas je demanderais à partir au Maroc car on en demande souvent.
Ca m'ennuierait beaucoup de ne pas réussir et je veux vous éviter beaucoup de petits frais qui pourraient être gênants plus tard, car je sais que vous avez bien à compter. Au Maroc, je finirai mon temps dans l'autre condition avec 1 franc par jour.
Plus tard je serai plus mûr dans le métier alors ce sera toujours un moyen pour moi de finir mon temps si je passe pas caporal.
Je vous embrasse et pense à vous. En attendant de vous voir. Votre filston chéri.

Honoré


Fort la Motte Giron, le 14 octobre 1913

Bien chers parents,

Je suis très étonné de voir que ma lettre que je vous ai envoyée dernièrement ne soit pas arrivée à destination. Je l'ai fait porter par un des camarades de ma compagnie qui l'a mise en ville à la boîte après la soupe à 5 heures ½ pour qu'elle arrive plus tôt. Il m'a assuré qu'il l'avait glissée dans la boîte.
Donc, ne croyez pas à une négligence de ma part, seulement la prochaine fois, je la mettrai moi-même pour être sûr de son arrivée.
Je ne vous oublie pas. C'est vrai, j'avais demandé mon argent avant la date convenue pour profiter comme je vous avais dit de faire des achats. Car ma pièce de cinq francs fausse n'avait pas encore passé. Je l'ai fait passer qu'après. Enfin, j'économise tant que je peux si ce n'avait pas été de ces 5 francs je n'aurais pas fait allusion sur cette demande.
J'ai vu M. Montmain à la gare. Je me suis présenté poliment en saluant comme à un civil car il était habillé de même.
Je lui ai dit que je me faisais au métier, que j'étais instructeur et que je pensais réussir à obtenir le grade de caporal dans le courant de l'année 1914. Et que je voulais ensuite entrer dans la musique comme il connaît bien le chef de la musique, M. Fromentin, je pourrai y entrer pour être plus tranquille.
Je ferai une prière pour le grand papa en l'honneur de la Toussaint. J'ai reçu mon mandat. De gros baisers aux petites sœurs ainsi qu'à maman.
Votre fils qui vous aime.

Honoré


De Claudius à Pierre

Lyon, le 28 juillet 1913

Mon cher Pierre,

Je reçois ta carte au moment où j'allais t'écrire à nouveau pour te faire part d'une lettre de recommandation qu'écrit un de nos voisins. Monsieur Vittet au commandant Tribouillier du 128ème d'infanterie à Aubervilliers. Je te joins copie de cette lettre.
Monsieur Vittet a la conviction que si, comme il en a la quasi certitude, le commandant T. veut bien s'intéresser à toi, tu seras sous-officier d'ici un an.
Je suis heureux de ta réponse qui me permet d'espérer que tu voudras profiter comme il convient, de cette heureuse circonstance.
Je veux dire qu'il y aurait lieu, pour un an au moins, de renoncer à permuter, pour obtenir avant tout le grade de sergent, en laissant même croire que la carrière militaire pourrait te tenter de façon à te concilier le plus de bonnes grâces possibles et à t'assurer l'appui de ton capitaine d'abord, qui sera content de t'avoir convaincu de préférer les galons, du commandant ensuite, pour la même raison.
Aussitôt sous-officier tu t'empresseras de permuter ce qui sera bien plus facile et tu auras beaucoup de temps et de liberté sans compter ta chambre à la caserne.
D'autre part, si tes études doivent durer, tu aurais les moyens nécessaires et les facilités voulues pour les prolonger autant que tu voudrais, sans avoir recours à nos subsides qui, sans te manquer peut-être, seraient certainement insuffisantes.
Maman serait en outre heureuse, plus que moi, d'avoir un fils sous-officier en attendant la réalisation de tes projets.
Si, contre toute attente, tu ne voyais pas se dessiner ton avenir artistique, tu aurais toujours la ressource de la carrière militaire qui, avec l'augmentation de la solde en cours, et la retraite, n'est certes pas à dédaigner et préférable de beaucoup à une situation civile quelconque.
En tous cas, le chemin à suivre actuellement est tout indiqué et tu ne peux hésiter. Réponds-nous donc par un prochain courrier affirmativement.
Honoré est venu hier, tout heureux de passer un jour à la maison. Ne pourras-tu avoir plus de trois jours pour le 15 août en faisant valoir les fêtes de ta mère et de ta grand-mère et la distance si longue pour une si courte durée ?
Nous t'embrassons tous de tout cœur.
C.Desgoutte


Abbeville, le ? octobre 1913

Chers parents,

Je vous écris de ma petite chambre. Il y a diablement longtemps que je n'avais eu de chaise et de table pour écrire. J'ai en effet trouvé à dix minutes à peine de la caserne un petit réduit des plus gentils. Il est garni, svp ! d'une chaise, de deux petites tables et même d'un petit lit en fer, et d'une petite glace. Tout cela pour 10 francs par mois. Je suis au comble de la joie. Je l'adresse aujourd'hui et viens d'acheter une lampe de vingt-neuf sous, un litre de pétrole, (rassurez-vous je ne mettrai pas le feu, j'ai pris là contre des mesures très sérieuses) un chapeau de lampe de deux sous, une boîte d'allumettes d'un sou. Je loge au dernier étage naturellement mais ce n'est qu'un troisième. Malgré une température plutôt froide, il fait très bon dans ma petite chambre. J'ai une large fenêtre pour l'aérer et les quatre murs et le plafond sont blancs et très propres. Le parquet est recouvert d'une espèce de toile cirée du meilleur goût. Enfin, on ne peut pas rêver mieux pour dix francs. J'y ai transporté ma valise et quelques livres. Je viens de toucher mes galons de premier jus, pardon de première classe, en attendant ceux de caporal pour le mois prochain.
Bien reçu votre lettre et tout son contenu. Merci mille fois, je vous en reparlerai. Il est 8h 45 je me hâte ! Le mandat est le bien venu. Je dépenserai beaucoup moins ici. Je vais m'abonner dimanche à la bibliothèque. Dimanche dernier, je n'ai pas pu sortir étant de service.


En hâte, je vous écrirai bientôt.
Votre bien affectueux qui vous embrasse de tout cœur.

Pierre


Abbeville, le 10 novembre 1913

Chers parents,

" Desgoutte, soldat de 1ère classe, passe caporal à la 9ème compagnie " (extrait de la décision de ce matin).

Je suis donc heureux de vous annoncer ma nomination : je passe caporal et reste dans ma compagnie, tant mieux ! Il ne me reste plus qu'à donner satisfaction à mon capitaine pendant ces quelques mois pour qu'il se voie dans l'obligation de me faire nommer " sergent " en avril. Je passe en révision ma théorie dès aujourd'hui !
Je viens de recevoir les morceaux dramatiques… et comiques : merci ! Le choix est très judicieux ; j'y trouve admirablement mon affaire ! Je me décide même à m'essayer dans le comique avec l' " existence " de l'inénarrable Galipaux ! Je vous tiendrai au courant de mes succès… ou du four possible.
Je vous envoie la première lettre faisant partie de la volumineuse correspondance que je… commence aujourd'hui : M. Montmain (j'attendais d'être officiellement caporal pour lui répondre), je vous enverrai dans ma prochaine copie de la lettre que je lui écris : Oncle Benoît (que je n'ai pas encore remercié !), Grand'maman, tante Damarin, Honoré, Madame Delaporte, M. Vittet que je dois remercier, et enfin tous mes frères de misère.
Grand-papa Bonniol et tante Hortense ne sont peut-être pas partis. Dans ce cas, embrassez-les bien pour moi et obtenez d'eux la promesse qu'ils reviendront l'année prochaine. Je suis vraiment trop fâché de ne pas avoir pu passer quelques jours auprès d'eux.


Je vous embrasse de tout cœur. Votre fils
Pierre


Caserne Vaillant
Le 21.11.1913

Bien chers parents,


D'après la dernière carte que la maman a envoyée, j'avais annoncé ma nomination de caporal-adjoint, mais comme ça n'a pas paru au rapport ne mettez caporal-adjoint sur la deuxième ligne de l'enveloppe, que lorsque je vous le dirai, pour éviter toute histoire ennuyeuse, car je suis nommé par le sergent fourrier, c'est-à-dire que j'étais sûr d'être caporal. Mais ce n'est pas lui qui décide tout.
Ce qu'il y a de certain, c'est que je vais aller vous voir bientôt avec des galons. Je n'irai pas tant que je n'en aurai point.
Alors, je pense que vous êtes en bonne santé. Je rentre au cercle catholique probablement un de ces jours.
Je pensais recevoir de l'argent samedi dernier mais je n'ai rien vu, je pense que ça sera demain que je le recevrai. Voyez, chers parents, que je fais tout ce que je peux pour vous faire plaisir par ma bonne conduite pendant le service militaire et en dehors. C'est donc à un gradé que vous aurez à parler à mon prochain séjour à la maison.
Je remercie la maman d'avoir envoyé cette petite carte d'hier et l'embrasse de tout cœur. Il me faudrait de l'argent pour demain au plus tard. Il faut que je remette mon paquetage à neuf et que je voie la blanchisseuse. Je suis obligé maintenant de me payer un peu de la nouveauté, c'est-à-dire un longeron et un pantalon de taille neuf car ceux du gouvernement sont bons qu'à vous faire foutre dedans, chose que je ne veux pas qui m'arrive.
Je vais vous expliquer en quelques mots comment le sergent fourrier a su un peu ce qui se passait au bureau au moment de ma nomination probable future. Le capitaine parlait avec le chef à qui il avait demandé les pages d'écriture des engagés. Alors, la mienne ayant été la mieux écrite il en a été conclu que je devais passer caporal adjoint au fourrier ce qui est déjà bien plus chouette car on a la baguette dorée au coude et on est assimilé au grade de sergent et on a droit au salut, et on mange à la cantine avec les sous-officiers.
Enfin, je m'arrête là pour aujourd'hui ; je dors pas la nuit, je me demande si ça va être bientôt cette nomination pour les galons et d'aller vous voir et de vous embrasser.
Je dois faire mon lit et me coucher. C'est pour ça un peu que j'écris vite et mal. Mais je suis excusé d'avance.

Votre fils qui vous aime.
Honoré

 

 

 

 

 

 

 


27e Régiment d'Infanterie,
1er Bataillon, 3e Compagnie
Dijon, le 29.11.1913

Bien Chers Parents,

Je vous écris de suite pour vous rassurer et vous tranquilliser. C'est sûrement de la fatigue et un peu d'affaiblissement général.
Pour moi, c'est le besoin de me purger, car ces indispositions ne peuvent provenir que de cette chose là. Autrement, je mange bien 4 assiettes de soupe environ à chaque repas. Je bois ma chopine de vin à chaque repas et un chocolat le matin pour me tenir.
Le nez me coule toujours un peu mais c'est un peu de faiblesse, autrement je me sens mieux. Quant à me purger, ce qui est le remède de tout ça, je le ferai chez nous pour le jour de l'An car ici au régiment c'est une mauvaise chose car ça vous travaille trop. Puis, ils vous soignent à leur façon.
Mais, ne vous faites pas de bile, je ne suis pas très malade, je ne suis pas maigre et je ne manque pas d'appétit. Si j'étais malade pour de vrai, il y a longtemps que je ne voudrais pas quitter le plumard. Seulement, maintenant, je vois arriver mes galons avec vitesse, alors, je prends le bon chemin.
C'est à présent 6 heures, je vais en ville mettre la lettre à la poste pour que vous l'ayez à neuf heures demain matin. Je vais me reposer demain toute la matinée et faire une partie de cartes à la cantine, mais je ne sortirai probablement pas.
Enfin, je vais terminer ma lettre et boire un café avant de me coucher vous disant bonsoir, à samedi prochain.
Votre fils qui vous aime.
Honoré


Dijon, le 7.12.1913

Bien Chers Parents,
Je réponds longuement sur ma lettre car j'ai beaucoup de choses à vous dire. Je viens de recevoir une lettre de Mr Montmain fils par laquelle il me proposait d'aller voir le Chef de Musique pour ce qui concerne une nouvelle affaire, c'est-à-dire que le lendemain, sans avoir même besoin d'aller me présenter de ma personne au Capitaine, il me fait appeler.
Donc, il savait ce dont il s'agissait. Alors, il m'a demandé si je voulais de suite rentrer dans la musique, car d'après une lettre adressée à lui par M. Montmain il aurait fallu qu'il me prenne de suite.
Sur cet entretien que je faisais avec le Chef de Musique il me dit : " Oui, je vous aurais pris tout de suite si cette demande m'avait été communiquée il y a quelques mois. Quant à vous assurer que je vous prendrai, je ne peux pas vous certifier car mon effectif est au complet, il n'y a que si un de mes musiciens me paraissait tirer au flanc ou ne pas donner le maximum de sa force que je n'hésiterais pas de vous prendre car vous pourriez certainement faire mon affaire. Vous avez de grosses lèvres, vous avez du goût, vous me le faîtes voir d'ailleurs, et vous paraissez intelligent ".
Enfin, bref, il m'a ensuite dit que le capitaine Braur de ma Compagnie avait reçu de mon père une lettre et avait répondu, que vu le nombre des caporaux qui étaient de service en ce moment, il était très difficile que je puisse compter à y passer. Lorsqu'il y a un mois je devais passer adjoint caporal d'après ce que j'avais pu savoir d'un sergent fourrier de la compagnie qui pouvait certainement me le dire sans m'allumer comme on dit au régiment, c'est-à-dire blaguer.
D'ailleurs, il ne l'a pas inventé lorsqu'il me disait que le capitaine trouvant que j'avais une belle écriture disait au chef que je ferais un bon petit fourrier plus tard.
Alors, je me suis fais rayer du peloton, ainsi que certains de mes camarades qui étaient dans le même cas que moi. Le commandant regrettait de me voir quitter mais après il m'a dit que je ferais un bon instructeur pour la classe 1913. L'adjudant-chef de même ; j'ai pas de veine ; ce qui me console c'est qu'il n'y a pas que moi.
Alors, si je rentre dans la musique je pense que ça ira mieux ; si je ne peux y rentrer je demande à partir en Tunisie. Je toucherai 1 franc par jour en arrivant, ce qui me fera 30 francs par mois autant que ce que vous avez la gentillesse de vouloir bien m'envoyer et je serai là-bas pour finir mon service, car on en demande. Mais je pense que je rentrerai dans la Musique.
De tout ça, c'est une idée que j'expose, mais il y a rien de défini, car il y a à réfléchir.
Enfin, je me fais pas trop de mauvais sang quand même. Je mange toujours bien. Je vais mieux. Je pense qu'il en est de même à la maison.
Je devais aller vous voir à Lyon, hier mais j'ai réfléchi que avec toutes ces idées de mauvais passage à propos de mon avancement je ne serai pas aussi heureux d'aller vous voir que pour le jour de l'An où j'aurai le temps d'y oublier et de vous raconter en plus de détail encore tout ce qui s'est passé.
Car croyez moi ce n'est pas de ma faute si je ne suis pas arrivé à ce que je voulais. Le Capitaine a dû le dire à Papa je pense dans ce qu'il lui a écrit à ce sujet. J'ai d'ailleurs jamais tiré au flanc. Enfin, je vais commencer demain mon instruction et j'oublierai tout ça.
Mais ne vous faites pas de bile pour moi, je ne veux pas me morfondre. Je pense que la maman va bien. Pierre m'a envoyé une carte hier ; je vais lui répondre bientôt. Je voudrais vous faire penser de m'envoyer ma quinzaine prochaine c'est-à-dire samedi par bon de poste car il faut attendre deux jours autrement.
Alors si je me trouve fauché c'est embêtant. Mais ce n'est qu'un petit détail. J'accuse réception en même temps du dernier mandat de 15 francs. Alors aux prochaines nouvelles.
En attendant le Jour de l'An, les grandes vacances de 6 jours. Je vous embrasse tous bien fort. Un gros mimi aux petites sœurs. Un bonjour à M. le Docteur ainsi qu'à M. Porcher et Mme Blancard.
Votre fils qui vous aime.
Honoré


Dijon, le 11.12.1913

Bien Chers Parents,
Je reçois et accuse réception des 15 francs. Je vais partir en permission le 22 au soir pour 6 jours. Il m'est impossible d'avoir plus. J'ai eu de la veine que ma date concorde avec celle de Pierre, ce qui fait que nous pourrons nous voir pendant quelques jours. Je viens d'écrire à mon frère pour l'en informer.
J'ai peut-être dans ma dernière lettre parlé sur le ton d'un homme qui se décourage mais j'ai eu tort car comme papa m'a dit, ce n'est pas permis à tout le monde d'être caporal. Croyez bien chers parents, que je suis loin de me plaindre seulement, si j'ai fait allusion dans certains passages de ce qui concerne ma façon de procéder c'est plutôt parce que je disais, mes parents ne seront pas contents. Ils auraient préféré pour leur honneur de me voir gradé. C'est pour cela, mais pas pour autre chose. Car je ferai toujours pour vous, c'est-à-dire je serai toujours prêt à vous faire plaisir et à vous aider dans certaines périodes quand j'aurai des permissions.
J'ai d'abord aucun reproche à recevoir de mes supérieurs sauf que j'ai quitté le peloton. Mais ça, je n'aurai pas pu continuer d'y rester ! Car de voir comment le régiment est commandé en ce moment ; tout sera changé, c'est-à-dire que vu l'effectif d'élèves caporaux, j'aurai pu être de côté. Enfin, je vous remercie d'avoir pensé à moi dans la dernière lettre et d'oublier ma fuite du peloton sans vous en avoir avisé. Je ferai mieux dans la musique, je l'espère, c'est-à-dire, je ferai pas mieux mais j'aurai plus de chance dans la question d'avancement.
Au plaisir de vous embrasser tous.
Votre fils qui vous aime affectueusement.
Honoré


Dijon, le 11.01.1914

Bien Chers Parents,

C'est Dimanche, il pleut à torrents. Je viens de me lever et je vous écris. Je vois la journée encore en boue.
Voilà deux jours qu'il pleut ; je vais en profiter pour ranger mes affaires et raccommoder. J'ai été content de mon dernier jour de permission. J'ai vu jouer " La veuve joyeuse " qui a d'ailleurs eu un succès fou car c'est des artistes de choix qui ont montré leur talent. Je me suis payé le poulailler parce qu'il y avait plus de place. Ce soir, je vais retourner peut-être la voir jouer.
J'ai écrit une carte à Pierre, il ne m'a pas encore répondu.
La musique marche bien mais c'est dur à souffler. Il faut pas trop fatiguer. Mais ce n'est que les lèvres qui sont cause de cette peine qui rend dur le son et le coup de langue.
Le Chef de Musique est en permission pour le moment. J'attends qu'il rentre pour me donner son approbation. Je verrai si cet instrument me convient ou s'il faut prendre un baryton à plus grosse embouchure.
Autrement, je vais bien, je pense que vous êtes également en bonne santé ainsi que les petites. Je termine cette page en vous embrassant tous bien fort.
À la semaine prochaine.
Votre fils qui vous aime.
Honoré

 

 

 

 

1914


 

Dijon, le 24.02.1914

Bien Chers Parents,

C'est aujourd'hui Mardi-Gras. Je profite du quartier libre pour vous écrire. Je viens d'aller, sur l'ordre du nouveau chef porter ma trompette chez le luthier. Il ne m'a pas puni pour cette fois, puis c'est un bon chef. Je m'applique toujours et je fais des progrès, croyez que je ne suis pas encore un musicien parfait.
Nous sommes proposés pour aller à Montceau-les-mines pour la grève. Alors, on est sur le qui-vive depuis hier soir. On devait partir cette nuit, puis il y a eu contre-ordre. Tant que les grévistes n'auront pas empiré le mal, nous attendrons avant de partir. Peut-être partirons-nous cette nuit ?
Enfin, une grève, ce n'est rien pour un soldat, il ne craint rien. Alors, c'est tout ce que j'ai à vous raconter pour le moment. Dans 2 ou 3 jours, je vous dirai ce qu'il est arrivé. Si vous pouviez m'envoyer de suite mon argent au cas où à Montceau je me trouverais dans le besoin. J'en ai encore mais il vaut toujours mieux en avoir un peu plus. Envoyez ce que vous pouvez.
Votre fils qui vous aime.
Honoré


Dijon, le 16.03.1914

Bien Chers Parents,

J'accuse réception du mandat de 15 francs. Il est arrivé à temps. N'oubliez pas de mettre la compagnie sur le mandat avec le régiment car ce dernier seul ne suffit pas. Il a fait beau hier à Dijon. J'ai été d'abord le matin à la messe de 9 heures, ensuite j'ai mangé en ville et j'ai été à Gaumont. Je me suis promené au parc ensuite jusqu'à 7 heures et j'ai été manger un morceau. J'étais avec un de mes camarades musiciens qui m'aident à apprendre la musique, les veillées après la soupe. Car la semaine, je ne sors que très rarement. Je suis toujours après mon piston. Il me tarde d'être fixé sur la date du départ. en permission car je sens qu'il faut que je me refasse et il me tarde de vous revoir.
A propos, la maman ne me fait jamais savoir de ses nouvelles. Comment va-t-elle ? Je serais content aussi de savoir que c'est elle qui m'écrit, je comprends qu'elle est toujours occupée car je songe toujours à elle. Tu entends, maman, écris-moi un peu et signe sous ton passage écrit par tes propres mains.
Je pense qu'elle ne se fait pas trop de bile. La vie, c'est tellement bizarre ! Enfin, je te remercie cher papa d'avoir comme toujours pensé à moi : j'attends toujours des nouvelles de Pierre. Disputez-le un peu, secouez lui sa paresse, moi je lui écris pourtant encore assez souvent.
Je commence à apprendre mes partitions ; c'est déjà plus difficile. Mais avec le temps, pour le moment, je vais m'occuper de savoir le plus tôt possible le jour de mon départ car j'aurai le bonheur de vous embrasser et vous témoigner ma reconnaissance.
De gros mimis aux petites sœurs et je suis content de savoir qu'elles sont les premières de leur classe et qu'elles sont sages. Je les embrasse bien fort ainsi que vous, bien chers parents. Votre fils qui vous aime.
Que la maman mette la main à la plume la prochaine fois.

Honoré


Dijon, le 24.03.1914

Bien Chers Parents,
Je vous écris à la hâte pour vous dire qu'en ayant mis l'adresse du Tonton Benoît j'ai confondu la rue Royale avec la rue Romarin, le numéro est juste. Donc j'ai été surpris et me suis rappelé de mon erreur qu'après l'expédition de la lettre. Par conséquent, veuillez en informer le Tonton Benoît car je ne voudrais pas que si par un hasard quelconque la lettre s'égarait, il croie à une ingratitude de ma part.
Rien de nouveau à Dijon, sauf que les permissions ne s'approchent pas vite. Il est probable qu'elles seront retardées et que je partirai du 5 au 8 pour, je pense, quinze jours. Enfin, je vais bien, je suis vanné ce soir, c'est le moment des marches d'épreuve. Mais l'appétit est toujours bon. Je pense que vous êtes en bonne santé. Nous avons eu la pluie ce soir pendant trois heures sur le dos. J'ai changé tout mon linge de corps. Je vais trouver mon plumard de suite.
Dimanche, je suis allé à Darcy-Palace, car j'avais minuit. L'après-midi je suis resté dans la chambrée. Vivement les permissions qu'on reprenne un peu de sang de civil. Je compte toujours sur la lettre que la maman doit écrire, et qu'elle me dise de ses nouvelles. Samedi, elle pourra mettre un mot sur la lettre qui doit arriver les fins de mois. Elles soulagent beaucoup. Alors, si vous vouliez faire parvenir le nécessaire pour samedi matin je vous en serais reconnaissant.
De gros mimis aux petites sœurs.
Votre fils qui vous aime et qui tarde de vous voir pour vous embrasser.
Honoré


Dijon, le 27.03.1914

Bien Chers Parents,
J'accuse réception du mandat de 15 francs. Je réponds vivement et ennuyé à la question que Papa m'a posée ce matin sur la lettre. Quand auras-tu la lyre ? Eh bien je réponds jamais car comme par hasard malgré mon application, les compliments du nouveau Chef, cela ne suffit pas.
La série des déveines continue. Ce matin, comme je rentrais à mon travail d'art, j'apprends que 10 élèves musiciens viennent d'être rayés par le Colonel, non pas sous le rapport d'incapacité et d'irrégularité et d'inconduite mais tout simplement il a trouvé qu'il y en avait trop.
Alors, il a choisi parmi ceux de la classe 1912 et les derniers arrivés. J'étais de ceux-là et à 11 heures au rapport j'apprends que je rentrais au service de la compagnie.
Vous ne pouvez comprendre combien ça me fait marronner de voir que malgré tout l'ardent désir d'arriver je suis maintenant résigné à recommencer comme avant. J'en ai rien mangé à midi ; le chef qui est pourtant un bon garçon rapport au colonel est obligé de me rayer. Il est monté me voir l'autre jour travailler. Il constate que j'avais fait des progrès et il devait me faire rentrer au conservatoire car je lui en avais reparlé. Tout allait pour le mieux. Et maintenant, ça y est, je me suis relevé.
Vous direz que c'est de ma faute peut-être, mais si vous vouliez les preuves, ce serait facile. J'ai plus envie de me creuser la tête pour aboutir à rien du tout. Je pense que ça ira mieux demain. J'avais trop à cœur de faire plaisir et de me récrier tous les jours avec mon piston. Vous allez vous dire : il ne sait rien faire. Et pourtant que doivent dire mes camarades qui, musiciens, sont rayés ?
Je ne vous en dis pas plus long. Je pense que vous avez vu ce que c'est que le régiment. Du moins, papa doit comprendre que le désordre est cause souvent de cela. Et encore, c'est en revenant des marches d'épreuve qui heureusement se sont très bien passées. Je pense, bien chers parents, que j'irai vous voir samedi prochain pour 15 jours, c'est-à-dire le 4.
En attendant, je vais me coucher et oublier les mauvais passages de la journée dans mes songes. Ne vous faîtes pas de mauvais sang sur moi je me porte bien. Je vous embrasse tous bien fort. Votre fils qui vous aime affectueusement.

Honoré


Paris, le 10 avril 1914

Cher monsieur et ami,
De cette bonne Capitale où je suis en ce moment pour quelques jours, préoccupé des démarches à faire en vue de mon passage dans un Régiment de ladite Capitale, je vous adresse en communication la lettre que je reçois de mon collègue Martenot de Dijon au sujet d'Honoré.
Vous voyez qu'il n'y a pas moyen de faire autrement. Honoré n'a qu'à attendre patiemment le départ de la classe. À ce moment là, il demandera à nouveau à se faire affecter à la Musique.
J'ai reçu hier enfin une longue lettre de Pierre. Je vais lui répondre.
Il a toujours l'air plein d'enthousiasme pour son art et très peu pour le métier militaire (ceci entre nous, ne lui en faites pas d'allusion).
Il m'annonce qu'il va venir à Lyon pour quinze jours, le 15 courant. Vous pourrez donc le raisonner un peu. Mais je crois que ce sera dur. Son idée est bien arrêtée.
Je vous laisse bien cher monsieur pour aller entendre un merveilleux concert spirituel aujourd'hui Vendredi Saint à l'Eglise de la Sorbonne. À quand le plaisir de vous voir revenir définitivement à Paris ?
Je vous le souhaite toujours de grand cœur.
Bonnes amitiés à madame Desgoutte et aux fillettes.
Bonnes amitiés aussi à Honoré qui est peut-être auprès de vous en ce moment et pour vous la plus affectueuse poignée de main de votre ami dévoué.
Albert Montmain
262, rue des Pyrénées chez Monsieur Foret jusqu'à lundi soir.


Bien Chers Parents,
J'accuse réception du mandat de 15 francs. Je n'ai encore aucune nouvelle sur mon nouveau filon. Serai-je infirmier ? Car je ne suis pas le seul mandataire.
Je vous renseignerai et vous le dirai dès que je serai sûr. Je suis en bonne santé. La musique pour le moment, je ne m'en inquiète guère car on barde beaucoup en ce moment. Dans un mois, on part au camp, alors il ne faut pas songer à mon piston. À mon retour, je verrai ce que je devrai faire si j'en ai toujours le goût et si je peux y entrer. Je ne veux plus me faire de bile pour quoi que ce soit car c'est de la bêtise. Entreprendre une chose et la laisser en cours de route, ce n'est pas la peine.
Maman me ferait plaisir de m'écrire un mot car je pense toujours à elle. Je ne vois pas autre chose à vous dire sinon de vous remercier d'avoir fait parvenir le nécessaire à temps. Je suis heureux de vous savoir tous en bonne santé. Pierre m'a envoyé une carte et a la satisfaction d'avoir passé quelques jours auprès de vous et à Balaruc-les-bains.
Gros baisers à vous. Votre fils qui vous aime affectueusement. Honoré


Dijon, le 10.05.1914

Bien Chers Parents,
Je n'ai rien de nouveau à vous raconter sinon que je ne passe pas infirmier. Ne vous étonnez de rien car un autre l'est à ma place. Car sur les demandes qui ont été faites une seule a été accordée. Je n'ai pas eu la chance naturellement car, paraît-il, il avait l'habitude de panser les hommes et moi, comme les autres, n'étions pas du métier.
Enfin, tout ça, je ne fais aucun calcul pour chercher à comprendre. Ce que l'on peut dire sur mon compte ne peut que faire agir mon bon sens, peut-être les " qu'en-dira-t-on ? " d'un autre parti ne me sont-ils pas favorables, cela me laisse froid. Je remplis ma tâche consciencieusement envers la patrie et reste digne de mes chers parents.
J'irai vous voir Dimanche, je pense, avant de partir au camp, car je serais heureux de vous embrasser avant mon départ. Je suis toujours en bonne santé. Pourriez-vous me faire parvenir le nécessaire pour mercredi que je puisse prendre mon billet jeudi matin au bureau, envoyez ce que vous pouvez. À Dimanche.
Gros baisers à vous. Votre fils qui vous aime affectueusement.

Honoré


Camp de Mailly, le 4 juin 1914

Bien cher papa,
A l'occasion de ta fête je m'empresse de renouveler les meilleurs vœux que mon cœur puisse t'offrir en ce Saint jour.
Je suis fier d'avoir un père qui a su me montrer le bon exemple, qui m'a enseigné mes devoirs de chrétien et a su m'apprendre à me diriger dans la vie et prendre le droit chemin que je m'efforce de suivre.
Je dois donc finir ma carrière militaire en m'efforçant de faire plaisir à mon cher Papa qui a toujours été si bon pour moi. Je le comprends, oui, je le reconnais car d'un cœur de soldat français sort la franchise, la fierté pour son pays gaulois et par conséquent l'amour du métier et celui de la famille. Je demande conseil à Saint-Claude de façon qu'il t'inspire bonne chance dans toutes tes entreprises, qu'il te surmonte dans tous les revers de la vie, et qu'il veille sur ton cher Fils.
Je te demande pardon, bien cher Papa, de t'écrire au crayon, mais dans un camp, on est privé de beaucoup de choses, souvent indispensables. J'ai voulu te prouver en un mot que j'étais digne d'avoir un père aussi bon et aussi dévoué que toi.
Ton fils qui t'aime affectueusement.
Honoré
De gros baisers aux petites sœurs de ma part et un gros mimi à la maman dont je souhaite la santé toujours, je pense de même.


Dijon, le 01.07.1914

Bien Chers Parents,
J'accuse réception du mandat de 15 francs. Je vous remercie et je m'empresse de vous dire que le Chef de la Musique m'a fait appeler et m'a conseillé d'aller le soir 8 fois par semaine, après la soupe pour m'y remettre un peu. Je viens de jouer à l'instant, il est temps que je m'y mette. Enfin, avec du courage et de la patience et surtout de l'attention j'arriverai je pense, et aurai peut-être plus de succès qu'avant.
Je suis en bonne santé, il fait très chaud. Dimanche, j'ai profité de prendre le frais le soir, car il faisait trop chaud pour sortir l'après-midi. J'ai entendu la musique et je me suis couché. Heureusement que vous êtes en bonne santé car avec ce temps là il tombe beaucoup de monde.
Pensez-vous aller à Grenoble ? Quand ? Vivement le 20 juillet que je puisse me changer et me mettre en civil. Je pense avoir une permission d'au moins dix jours. Le Chef de Musique a voulu me donner le piston. Alors je continuerai le même.
C'est l'heure de l'appel. Je vais me coucher en pensant à vous. Je vous embrasse bien fort.
De gros baisers aux petites sœurs. J'ai écrit au grand-papa pour sa fête. Je lui en ai mis trois pages.
Votre fils qui vous aime.

Honoré

Dijon, le 05.07.1914

Bien Chers Parents,
Ayant achevé la sieste, je vous écris deux mots. Nous avons assisté hier, le 1er bataillon à l'enterrement d'un fabricant de bière, Messner. Heureusement la chaleur était supportable. Tout le personnel de la maison défilait derrière le corps. Il y avait beaucoup de monde. Il a fallu que nous marchions au pas de dixième lenteur, l'arme sur l'épaule.
La musique donnait la cadence du pas. Les marches de Chopin, etc. étaient jouées. C'était très intéressant. Vous parlez si c'est rasoir. Enfin, heureusement, notre retour n'a pas été tardif.
Ce matin, j'ai été faire un tour à Dijon, au marché, voir des curiosités. Je me suis rempli le ventre de cerises, vu le prix, il ne fallait pas s'en passer.
Ensuite, j'ai été chez ma blanchisseuse chercher mon linge. Hier soir, j'ai été au cinéma à Darcy-Palace. J'avais minuit, j'en ai profité. Je me distrais de mon mieux. Alors, aujourd'hui je me repose. Je vais aller voir le piston à 3 heures jusqu'à la soupe.
En allant régulièrement aux cours du soir, je pense arriver certainement à faire quelque chose de bon. Je vais doucement et ne m'énerve pas. Il n'arrive que ce qui doit arriver. Plus tard, certainement, j'aurai de l'avantage.
Je pense que la chaleur ne vous a pas non plus abattus. Maintenant, un mot au sujet de ma permission. Je ne pourrai, d'après le dernier des changements incessants, de la date partir qu'au mois d'août. Je ne vous promets donc plus rien.
Je vais bien, j'ai bon appétit, enfin, heureusement. Mon contentement et le plaisir de vous embrasser plus tard sera plus expressif et je vous trouverai peut-être dans un autre endroit. Sera-ce à Grenoble ? Les petites sœurs auront grandi et moi j'aurai atteint ma vingtième année. Croyez que dès mon départ en permission vous serez avertis. Heureusement que le cafard ne ravage pas trop le casernement.
Alors, au revoir, chers parents, à bientôt votre réponse et un mot de la maman aussi, svp. Votre fils qui vous aime. De gros baisers aux petites sœurs.
Affectueusement.

Honoré


 

En 1914, peu avant la déclaration de guerre, Claudius acquiert à Grenoble, rue Saint-Jacques, une agence immobilière et un journal d'annonces judiciaires : " l'Officiel du Sud-Est, affiches de Grenoble ".


L' " Officiel du Sud-Est ", Grenoble 1914.

Abbeville, le 12.07.1914

Chers Parents,
J'ai bien reçu votre lettre et la carte que m'a envoyée Juliette de Grenoble.
Il ne me reste qu'à vous souhaiter bonne réussite. Je suis très content de voir papa sorti de l'atmosphère de Lyon et il me tarde de vous voir tous à Grenoble. Vous me feriez plaisir en me donnant quelques mots d'explication concernant cette nouvelle affaire qui, j'y compte bien, est ou deviendra excellente.
Comment êtes-vous installés ? Vous plaisez-vous à Grenoble. Maman n'aura j'espère pas été trop fatiguée par ce enième déménagement ? Enfin, donnez moi des nouvelles !
Je partirai pour dix jours en permission le 31 juillet ou le 1er août. Si par hasard la date était changée, je vous le ferais savoir.

Ici tout va bien. Nous préparons la " Revue " du 14 juillet qui aura lieu sur le terrain de manœuvres d'Abbeville le 14 au matin. Inutile de vous dire que tout Abbeville sera en liesse ce jour-là, que nous aurons un ordinaire soigné et quartier libre.
Du nouveau !! Je peux presque dire que je sais nager. La compagnie a été conduite à l'établissement de natation d'Abbeville vendredi dernier, j'y suis retourné de ma propre autorité ce matin et je suis en passe de devenir bon nageur. Encore une ou deux séances et ça y sera ! Que maman se tranquillise : l'endroit le plus profond du petit bassin (bassin des apprentis) n'a que 1m 50 de profondeur : ma tête dépasse donc !
Pour le reste, c'est toujours la même chose ! Rien de changé au train habituel !

À bientôt donc de vos nouvelles ! Écrivez-moi vite !
En attendant la joie de vous voir tous, je vous embrasse de tout cœur.

Votre bien dévoué.
Pierre
Je remercie bien Juliette de sa carte. Je lui envoie ainsi qu'à Marguerite mille caresses.
N'oubliez pas ma quinzaine, svp ! Honoré part-il en permission ? Quand ?


Dijon, le 15.07.1914

Bien Chers Parents,
J'accuse réception du mandat de 10 francs. Je vous remercie d'avoir été si empressés de me l'envoyer. Je comprends bien qu'au début d'une situation les frais sont nombreux et par conséquent l'argent difficile à gagner. Je ferai mon possible pour vous être agréable, par la suite, vous saurez comment, et économiser davantage.
Je sais fort bien que vous êtes gênés pour le moment. A propos de mon départ en permission, le capitaine m'a fait rappeler et m'a dit qu'il aurait lieu dans le courant juillet d'un jour à l'autre. Donc, ne m'attendez pas. Ce sera une surprise. Ce qui me permettra de voir mon frère dont j'espère toujours qu'il est en bonne santé, en admettant même que je parte après le 20.
Comme je lui ai demandé 15 jours je pourrai par conséquent terminer le cercle de famille pendant quelques jours. Je me ferai un plaisir de vous donner la main si le besoin est pour quoi que ce soit.
Croyez chers parents à la sincère affection de votre fils chéri.
Gros mimis aux petites sœurs
Honoré
Ne faites pas attention à l'écriture car je suis pressé. Je descends aux patates.


Dijon, le 24.07.1914

Bien Chers Parents,
J'accuse réception du bon de poste de 5 francs. Je suis fixé sur la date de mon départ. J'arriverai à Grenoble le jeudi 30 juillet à 6h 37 du matin, pour 10 jours. J'espérais en avoir 15 enfin si je peux avoir une prolongation, je m'arrangerai. Heureusement je pourrai passer quelques jours avec mon frère. Je regrette de ne pouvoir davantage être auprès de vous bien chers parents, mais je vous serai utile autant qu'agréable.
Je vous remercie et à bientôt.
J'emmènerai probablement mon piston pour étudier chez nous avec la permission du Sous-Chef.
Maintenant je pense avoir assez pour le voyage. Si vous voulez m'envoyer trois francs de suite au cas où je me trouverais pris. C'est de l'argent demandé avec bon motif. Vous le comprenez, bien chers parents, surtout l'occasion d'aller à Grenoble vous voir se présentera plus rarement maintenant.
En attendant le plaisir de vous revoir et de vous donner satisfaction, je vous embrasse bien fort.
À bientôt donc. Votre fils qui vous aime affectueusement.
Gros mimis aux petites sœurs.
Honoré


Dijon, le 28.07.1914

Bien Chers Parents,
Je vous annonce que je ne pourrai pas aller en permission à la date fixée car vous savez comme moi la raison pour laquelle je dois rester. La France doit conserver et savoir faire respecter son propre nom. Je dois vous dire tout de suite car je crois qu'il est préférable que vous sachiez la situation présente. Un bon Français ne doit rien cacher. L'Autriche est en conflit avec la Serbie.
Le reste vous le saurez par la suite car on ne peut encore rien prévoir pour nous de grave. Seulement, ce n'est qu'un avertissement que je veux vous faire savoir car il n'y a encore rien de sûr du moins pour nous pour le moment.
Si mon devoir de Français m'appelle, j'accomplirai ma tâche en bon citoyen. À part ça, il pleut, je mange bien, je vais bien. Tranquillisez-vous, ce ne sera rien. J'irai vous voir avec plus de plaisir dans quelques jours. Ce n'est qu'en suspens.
Gros baisers à tous et aux petites sœurs. Ne vous faites pas de bile pour moi. On se pose toujours un peu là.
Vous avez de mes nouvelles souvent.
A bientôt, je l'espère.
Votre fils qui vous aime
Honoré
Du 598 demain matin, ça se tire !


Dijon, le 30.07.1914

Bien Chers Parents,
Je réponds au dernier courrier envoyé du 27 dont j'accuse réception du mandat de 3 francs que j'avais oublié de vous dire sur l'autre lettre précédente. Les dépêches sont toujours pareilles. Nous mobiliserons probablement demain, ce n'est pas sûr mais il faut que je vous le dise. C'est la destinée.
Il ne faut pas vous faire trop de mauvais sang. Je pense que Maman et les petites sœurs comprendront qu'Honoré est courageux et prêt à sauver son honneur, sa famille et sa patrie. Quant à lui, il pense à vous bien chers parents qui sont fiers d'avoir deux fils prêts à se sacrifier pour leur drapeau.
Mais ce n'est pas encore fait. Il est préférable que vous soyez avertis de ce qui se passe au 27ème à Lyon. Vous serez moins dans l'anxiété qu'autrement. Je vous écrirai souvent, et si l'occasion vient que les casques à pointe se présentent devant nos yeux, nous saurons les écraser et les fouler sous nos pieds.
Je suis en bonne santé et prêt à aller me coucher après avoir fait un petit tour.
Vous aurez de mes nouvelles encore après-demain : je viens de prendre un verre de vin et de trinquer à votre santé et à celle de la famille et des copains. Alors, maman, de gros mimis de ton Honoré ainsi qu'à vous Marguerite et Juliette.
Papa, je t'enverrai encore un mot après demain. Je t'embrasse très fort.
Votre filston chéri
Honoré

Le 48ème d'artillerie mobilisera probablement cette nuit.

 


Grenoble, le 31 juillet 1914

Mon cher Pierre,
Tu nous dis que de source certaine tu sais que la guerre n'est pas encore pour cette fois. Je voudrais bien que ce soit vrai, c'est notre désir le plus cher, mais je crains bien qu'il en soit autrement et que ton frère et toi soyez appelés à la frontière.
Nous avons reçu une lettre d'Honoré ce matin qui nous dit que son régiment mobilise aujourd'hui, tout cela n'est pas rassurant. Enfin, à la grâce de Dieu ; il faut que la destinée s'accomplisse et ce sacrifice quoique très douloureux, nous serons obligés de l'accepter.
Nous ferons la seule chose qui nous sera possible, celle de prier pour vous afin que vous nous reveniez sains et saufs.
Voilà que j'ai trouvé la lettre de Papa hier, bien pessimiste et je m'aperçois que la mienne l'est presque davantage puisqu'il n'y a encore rien de grave, souhaitons de tout notre cœur que tout s'arrange pour le mieux et que tu nous viennes au mois de septembre en parfaite santé et au moins pour quinze jours.
J'étais si heureuse de vous avoir tous deux à la fois pour 10 jours. Nous nous étions promis de vous faire faire des belles excursions aux alentours de Grenoble qui j'en suis persuadée est une ville qui te plaira beaucoup ; c'est une ville aristocratique ; il y a beaucoup de touristes de toutes nations, elle a son cachet particulier.
Ce serait malheureux si les choses tournaient au tragique à cause également de notre nouvelle situation ; car je suis de plus en plus persuadée que ce genre d'affaires conviendrait parfaitement à papa et qu'il la mènerait à un heureux résultat. Nous n'avons pas encore eu la chance de faire une vente de fonds, ce qui est très naturel vu l'effervescence qui occasionne ces bruits de guerre, tout le monde, même les acheteurs de fonds pensent à autre chose.
Papa est allé la semaine dernière faire une visite à tous les notaires et avoués de la ville pour qu'ils nous donnent de préférence à d'autres leurs insertions d'actes judiciaires ou de créations de sociétés, etc. Ces messieurs ont très bien reçu papa qui est revenu enchanté de ses visites. Nous n'avons donc rien négligé pour arriver au but et voilà que survient une appréhension bien plus triste que celle de ne pas réussir. Nous reléguons la réussite au second plan et tous nos vœux vont vers vous pour que tout s'arrange au plus tôt.
Le seul employé que nous avons, à qui nous donnons 250 francs par mois se marie demain, il a demandé à papa d'être témoin à son mariage, il n'a pas pu refuser ; c'est un bon garçon qui a besoin de se marier pour avoir un peu de plomb dans la tête ; il n'apporte à sa mariée que des dettes qu'il paiera quand il aura le temps, sa fiancée gagne 27 sous par jour dans une fabrique de gants, c'est le travail de beaucoup de femmes à Grenoble.
Le bureau de papa est très bien placé, sa situation à Grenoble est celle de la place de la République à Lyon, c'est l'endroit le plus vivant de Grenoble, le bureau est très bien meublé, d'un bureau plat à deux places en chêne sculpté, deux bibliothèques assorties, deux fauteuils en bois également sculptés et deux chaises, une haute pendule et une cheminée surmontée d'une glace de tout en chêne sculpté dans le même style ; jolie cantonnière à la fenêtre avec store et rideaux mystère, directement en entrant on tombe dans le bureau des employés où se trouve d'abord une barrière qui sépare le client de l'employé puis une table bureau avec deux fauteuils bureau, jolie presse dans un coin, et une table surmontée d'une machine toute neuve Underwood, le bureau des employés a deux fenêtres.
Ce mobilier a été compris dans le prix d'achat du fonds ce qui le diminue. Derrière ces deux pièces s'en trouvent deux autres qui étaient inoccupées mais qui faisaient quand même partie de la location qui est de mille francs ; ce sont celles que nous occupons, elles suffisent en attendant ; nous avons le gaz et l'électricité. Nous avions promis à la Grand-Maman que nous irions à Lyon pour le 15 août, c'est bien problématique, vu les événements.
Il y a aussi une raison à ce que nous n'allions pas à Lyon ; les environs de Grenoble viennent d'être inondés et les trains font un grand détour soit à l'aller soit au retour. Si vous étiez venus en vacances vous étiez obligés de passer par Chambéry. La voie est endommagée et la réfection demande près d'un mois. Nous n'avons pas été voir l'Exposition nous vous attendions pour y aller, nous la verrons au mois de septembre.
Papa vient d'aller aux nouvelles. Elles sont affichées plusieurs fois par jour aux différents journaux. Juliette est en train d'écrire à la machine, je commence également à savoir. Jeudi prochain le journal l'Officiel du Sud-est paraîtra au nom de papa car il fallait finir le mois commencé au nom de notre prédécesseur, nous te l'enverrons dès que nous l'aurons reçu car il s'imprime toutes les semaines à St-Etienne où il y a ainsi qu'à Lyon l'Officiel du Sud-Est.
Ces trois journaux avant faisaient partie de la même société, mais depuis six mois celui de Grenoble avait été vendu à notre prédécesseur un jeune homme de 24 ans qui était tout à fait trop jeune pour ce genre d'affaire ; il ne s'occupait pas du tout de son travail, se levait à 11 heures tous les jours et se fiait à ses employés ; il a tout de même fait 6000 francs en six mois qu'il y est resté, ce qui me fait dire que si les choses s'arrangent nous devons arriver à un résultat.
Si ce jeune homme s'était occupé lui-même de son travail au lieu d'avoir deux ou trois employés, il aurait réussi. Il avait aussi paraît-il une amie qui n'avait jamais assez d'argent. Elle habitait St-Etienne, ce qui fait qu'il était toujours en route. Enfin il est arrivé ce qui devait arriver, il est parti endetté et ce qu'il avait payé 20.000 l'a laissé pour 13. Il devait donc encore de l'argent dessus le fonds car il ne pouvait pas donner beaucoup.
Je me demande si tu peux comprendre quelque chose à ce que je te raconte. J'aurai tellement à te dire lorsque tu viendras !
Papa arrive, rien de nouveau. Par contre, il est content d'avoir déniché des cartes représentant notre maison. Je suis heureuse de t'envoyer une de ces cartes, tu verras mieux comme cela. J'espère mon cher petit que tu ne te frappes pas trop. Tout peut encore s'arranger et ira peut-être mieux que l'on croit.
Écris-nous souvent pour nous tenir au courant. Si les affaires s'arrangent, papa a envie de s'occuper aussi d'assurances pour grossir le bénéfice. Aujourd'hui nous avons eu un acheteur pour une maison. Il a été la visiter. Si nous la vendons nous avons 300 francs. Je le voudrais bien pour encourager papa.
Tu ferais bien de faire quelques provisions si l'on vous dirigeait vers la frontière par exemple : de l'alcool de menthe, de l'éther, du chocolat pour le cas où tu devrais attendre longtemps sans manger ; tu ferais bien de t'acheter une ceinture de flanelle pour t'entourer le ventre soit contre les coliques, soit contre l'humidité du terrain si tu couchais par terre ; tu ferais bien de la mettre de suite et de ne jamais la poser.
Du sucre, de la teinture d'iode, de la chandelle pour grainer les pieds, un peu de rhum pour faire un grog chaud. Toutes ces choses tiennent très peu de place.
Tous les soirs après souper en parlant de vous deux, nous allons au Jardin de Ville qui est tout près de chez nous. La musique y joue deux fois par semaine, le 4ème génie et le 140ème de ligne. On voit beaucoup de soldats à Grenoble, c'est ici qu'est le fils Livet. Nous sommes tout à fait tranquilles à Grenoble et si tout s'arrangeait nous serions bien heureux, nous nous suffisons et ne chercherions à avoir aucune relation ; papa est content de ne rencontrer aucune figure de connaissance et j'en ressens les effets.
Je suis obligée mon cher Pierre de terminer. Je t'engage vivement à ne commettre aucune imprudence, si tu allais à la guerre, rampe toujours, il ne faut pas te montrer car comme tu es grand tu craindras peut-être plus qu'un autre.
J'aurais bien voulu en ce moment être auprès de toi et combien j'envie ce papier que tu lis et que je voudrais suivre. À bientôt de tes nouvelles. Je t'embrasse de tout mon cœur, mille fois. Maman.


[Grenoble] le 1er août 1914

Cher Pierre,
Les journaux de ce matin font malheureusement prévoir l'imminence de la guerre Je t'ai donc télégraphié immédiatement pour que tu te fasses photographier d'urgence s'il en est encore temps. Donne-nous l'adresse du photographe et nous réclamerons les photographies si nous ne les avons pas reçues d'ici huit ou dix jours. Tu trouveras sous ce pli un mandat de 50 francs qui te seront bien utiles dans les circonstances présentes.
Nous sommes constamment avec toi et ton frère par la pensée.
L'épreuve est bien cruelle et je soutiens de mon mieux le moral de maman qui fait de son mieux aussi pour être forte.
Ecris nous souvent, le plus souvent possible, ne serait-ce qu'un mot. Cela nous réconforte, nous ferons de même de notre côté.
Je ne veux pas terminer sans te renouveler notre fierté d'avoir un fils dont nous avons pu apprécier les bons sentiments et la délicatesse. Nous savons aussi que tu sauras être énergique dans cette terrible épreuve. Nous le serons nous-mêmes. Nous devons être dignes les uns des autres.
Nous comptons sur la Providence pour nous donner en compensation la joie du retour.
Nous t'embrassons mon cher Pierre de toute la force de notre âme.
Tes parents affectueux et dévoués.
Claudius


La déclaration de guerre trouve Claudius installé à Grenoble. Mobilisé à la caserne de Genas, il doit renoncer provisoirement à développer sa nouvelle affaire pour rejoindre Lyon où il demeurera jusqu'au mois de mai 1915.


[Grenoble] le 4 août

Cher Pierre,
Je te confirme ma lettre te portant un mandat poste de 50 francs, envoyée samedi en même temps que le télégramme relatif à ta photographie. Nous avons reçu hier soit ta lettre du 31 juillet qui a été la bienvenue. Nous l'attendions depuis plusieurs jours.
La guerre est donc malheureusement déclarée et à l'heure actuelle tu es sans doute sur le point de partir. Il est probable que la présente ne te parviendra que sous quelques jours et où ?
Autant qu'il sera en ton pouvoir écris-nous un seul mot au besoin, pour nous tranquilliser momentanément. Aie un crayon et plusieurs cartes-lettres ou postales dans tes poches, toutes timbrées.
Nous n'avons pas encore reçu ta lettre que tu devais nous envoyer dimanche avec les renseignements demandés pour la photographie, c'est-à-dire l'adresse du photographe que nous paierons dès réception à moins qu'il ne t'ait fait payer d'avance, ce qui est fort probable.
Nous avons tous la ferme confiance que tu nous reviendras sain et sauf, nous le demandons pour toi et ton frère à la Providence avec une telle ferveur. Nous irons tous à Lourdes à votre retour.
Vous ferez tous deux votre devoir de bon patriote, nous en sommes sûrs.
Quant à moi, je rejoins à Lyon au Fort de La Vitriolerie, au 14ème d'artillerie, le 13ème jour de la mobilisation, c'est-à-dire vendredi 14 août avant huit heures du matin. Nous allons donc réintégrer Lyon dès que les trains de voyageurs seront rétablis entre Grenoble et Lyon, c'est-à-dire dans cinq ou six jours.
Ecris nous donc dorénavant 11, rue Chavanne, Lyon.
Il y a des exemples de l'événement frappants. Maurice Barrès s'engage avec son fils de 18 ans. Gustave Hervé s'engage aussi à l'âge de 43 ans.
Ici, les conscrits partent avec une mâle assurance.
Le Docteur Petremont qui est mobilisé à Grenoble comme médecin major pour être dirigé ailleurs ensuite, t'envoie ses meilleures amitiés.
Nous terminons mon bien cher Pierre en te donnant avec notre bénédiction, nos plus affectueux baisers.
Tes père et mère et sœurs dévoués
C.Desgoutte

Nous abandonnons donc les affaires pour un temps restreint, croyons-nous, car nous pensons que la guerre sera courte et heureuse pour la France grâce à nos alliances et aux concours sympathiques d'autres nations.

Mon cher petit
Je tiens à ajouter un petit mot à la lettre de papa. Je veux que tu saches que j'accepte avec confiance la grande éprouve que le Bon Dieu m'envoie. Je suis persuadée que vous me reviendrez bientôt en bonne santé. Ce matin, nous avons fait dire une messe à votre intention et nous continuerons à bien prier. Aie donc bon courage et bon espoir, bientôt nous serons réunis. Toutes les chances sont pour nous et il est impossible que ce ne soit pas vite terminé.
Depuis huit jours nous sommes en contact avec les soldats, nous sommes allés près des casernes, nous les avons vus se préparer, nous en avons vus partir ; tous sont admirables de courage. Quelques uns que l'on interrogeait disaient qu'ils ne s'étaient jamais tant fait de bon sang. Comme tu le vois, nous avons comme cela vécu un peu avec vous ces jours derniers.
Nous allons aller à Lyon car la Grand-Maman est tourmentée et puis papa rejoint Lyon, au Fort de la Vitriolerie. Notre employé est parti le lendemain de son mariage. Je n'ai donc rien à faire ici, nous reprendrons le train normal après la Victoire qui ne saura tarder.
Au revoir, donc, mon cher Pierre. Comme je vais être fière à votre retour d'avoir mes deux fils qui auront combattu pour leur Patrie. A bientôt de tes bonnes nouvelles. Je t'embrasse bien fort comme je t'aime.
Comme après la guerre on est libéré du service tu seras donc complètement à nous. Nos meilleurs vœux t'accompagnent ainsi que notre bénédiction.
Ta maman qui te serre dans ses bras comme quand tu étais tout petit.

Marie Desgoutte
Aie confiance en Dieu.

 


Août 1914

Bien Chers Parents
Je vous écris à nouveau pour vous dire que tout se passe bien. Nous sommes très près de la frontière. On attend toujours notre tour. Mais ne vous faites pas de mauvais sang. Moi, je suis philosophe et sais comprendre les choses. La destinée est bizarre. Je me porte bien et mange avec appétit. J'attends toujours la lettre de Papa qui doit suivre à la dépêche. Vivement que ça finisse car j'ai l'espérance de vous revoir pour vous embrasser mille fois. Je garde précieusement la médaille de St Benoît et prie de mon côté pour qu'il nous conserve en bonne santé.
Je ne vous en mets pas plus long vu que je vous écris plus souvent, et puis enfin vous savez comme moi la situation présente.
Gros mimis aux petites sœurs. Grosses caresses à mon Cher Papa et Bien Chère Maman.
Votre filston chéri
Honoré


Lyon, le 22 août 1914

Mon cher Pierre,
Nous avons reçu ce matin ta lettre du 15 et avons reçu depuis notre arrivée de Grenoble 3 lettres qu'on nous a fait suivre. Inutile de te dire avec quelle promptitude nous sortons vite la lettre de son enveloppe et combien nous sommes heureux de tes nouvelles. Le jour du 15 août nous avons en effet été souper chez la Grand'maman. Nous n'avons pas voulu la laisser seule ce jour-là qui avait toujours été une réunion de famille. Tonton et papa y assistaient puisqu'ils ont été ajournés l'un et l'autre.
Nous avons parlé de vous deux pendant toute la journée et avons trinqué à votre heureux retour et à la victoire de la France. Ah ! mon cher petit, si tes sœurs avaient été plus grandes j'aurais été heureuse de partir aussi dans nos ambulances pour soigner les blessés. Je les aurais emmenées avec moi, bien entendu, mais de ce côté-là, je crois que les mères de nos vaillants soldats peuvent être tranquilles tout est très bien organisé dans les villes pour les recevoir et toutes ces dames de la Croix-rouge sont admirables de dévouement. Nous ne cessons de prier pour que Dieu nous protège et avons pleine confiance.
Nous sommes en bonne santé, papa passe son temps à aller voir les dépêches et à faire quelques visites à la Grand'maman. La dernière lettre d'Honoré est du 9. Est-il toujours à la frontière ? A-t-il franchi les Vosges ? Nous n'en savons rien. Dans sa dernière lettre, il nous disait qu'il allait bien et qu'il avait un excellent appétit et qu'il attendait que son tour vienne pour partir ; il fait preuve également d'un bon courage. Que les mamans françaises doivent être fières d'avoir des fils comme vous, mes enfants !
Tu as dû apprendre par la voie des journaux la mort du pape Pie X. La guerre l'a tué. J'ai reçu une lettre de tante Catherine qui demande de tes nouvelles. Je lui ai répondu. Son mari est à Bourges dans les bureaux. Grand'papa également m'a écrit ; si tu le peux, envoie-lui un mot, ça lui fera plaisir. Vite que tous ces Allemands soient écrasés ; la guerre ne peut pas être longue.
D'ailleurs le curé d'Ars avait prédit que quand les voitures marcheraient sans chevaux et que les hommes voleraient, les femmes feraient les moissons et les hommes finiraient les vendanges, jusqu'à présent c'est exact. Il y a beaucoup de femmes qui ont fait les moissons ; les vendanges ne sont pas bien éloignées. Souhaitons de tout cœur que les hommes partis soient à leur poste pour la faire.
Lyon est très calme, les magasins sont ouverts comme à l'habitude et les vivres pas plus chers qu'en temps ordinaire ; dans toutes les villes de France, il y a des soupes populaires, des garderies d'enfants et beaucoup de gens charitables qui font de bonnes œuvres. L'exposition est toujours ouverte mais nous ne l'avons pas encore vue. Nous vous attendons pour y aller, j'ai dans l'idée qu'on va la retarder.
Le grand employé de tonton Benoît est sur la frontière de la Lorraine. Il l'a écrit à sa fiancée. Ils devaient se marier le samedi, il est parti le mardi.
Prends toujours beaucoup de précautions et ne quitte pas ta ceinture de flanelle, même si tu as tu as trop chaud, au cas où tu serais obligé de rester couché à plat ventre un peu longtemps. As-tu besoin d'argent ?
Tous les pensionnats de Lyon sont transformés en hôpitaux prêts à recevoir les blessés. Il en est déjà arrivé à Lyon, tous demandent à être vite guéris pour repartir. Il est arrivé également à Villeurbanne un vol de cigognes dont une avait une faveur rouge autour du cou. Elle fut capturée à Louizet par deux maréchaux des logis et un brigadier. Cet oiseau porte-bonheur qui venait d'Alsace a été offert au maire de Lyon qui en dotera le Parc. Ces messieurs se sont partagé le ruban qui avait été attaché au départ de la cigogne par nos frères d'Alsace.
Je pense recevoir des nouvelles d'Honoré incessamment. J'ai reçu sa dernière lettre le 17 avec les deux tiennes venant de Grenoble. Dès que j'aurai de ses nouvelles je t'en aviserai. Je t'embrasse mille fois mon cher petit, bon courage, toujours et confiance en Dieu.
A bientôt. Ta maman qui te chérit

 

Cher Pierre,
Quand tu reviendras, tu trouveras deux petites sœurs accomplies, nous faisons tout notre possible pour aider maman dans son ménage, nous avons appris à laver la vaisselle que nous faisons tous les jours. Nous sommes en vacances depuis notre départ pour Grenoble. Nous allons de temps en temps à Bellecour l'après-midi, nous voyons en même temps les nouvelles que l'on donne au Progrès ; il y a à Lyon des blessés et des prisonniers allemands, il en arrive en grand nombre que l'on répartit dans les diverses villes du Centre et du Midi.
Oh ! les monstres. Nous avons pitié d'eux bien qu'ils n'en aient guère pour nous. Mercredi matin, nous sommes allés tous quatre à la messe de 10 heures à Fourvière, à ton intention pour que tu reviennes triomphant et en bonne santé. Il nous tarde que tu viennes nous raconter des histoires de la guerre. Tu en auras certainement bien à nous raconter. Demain dimanche, nous irons chez grand maman.
Notre appartement sera probablement loué à la fin de la guerre par le grand bijoutier de la Maison Combet.
Nous regrettons le Jardin de Ville de Grenoble où nous nous retrouverons tous après la guerre.
Je t'écrirai encore la semaine prochaine.
En attendant nous t'embrassons tous bien fort de tout notre cœur.

Juliette

 


Cher Pierre,
Nous te remercions de nous écrire tous les deux jours, continue autant que tu le pourras, quitte à ne mettre que deux mots pour nous tranquilliser. Tes lettres des 7, 9 et 11 août ne nous sont pas parvenues. Je te confirme ma carte du 19 août.
Honoré ne nous a pas donné de ses nouvelles depuis le 11.
Nous t'écrirons régulièrement tous les deux jours, ne serait-ce qu'une carte.
Peut-on t'envoyer de l'argent et combien à la fois ?
Nous t'embrassons tous bien affectueusement.
Claudius


Le 25 août 1914

Cher Honoré,

Nous n'avons pas reçu de tes nouvelles depuis le 11 ; nous espérons en recevoir bientôt pour nous tranquilliser. Tu trouveras dans ce pli un mandat poste de 30 francs. Ton oncle Benoît et moi sommes mobilisés depuis aujourd'hui. Nous nous rejoignons au fort de Genas à 15 km environ de Lyon. Je vais toucher tout à l'heure mon prêt (0,50 f) et mon tabac.

Nous ne sommes pas habillés en soldats et ne portons que des brassards. Nos travaux sont très avancés et nous avons l'espoir que, les bonnes nouvelles aidant, nous serons bientôt libérés.
Monsieur Doury est venu hier nous faire ses adieux. Il s'engage au 28ème bataillon de chasseurs à pied pour la durée de la guerre. Nous avons vu le fils Lamarck qui est venu prendre de tes nouvelles et qui t'envoie ses meilleures amitiés.

Comme je te l'ai dit dans un précédent courrier, nous habitons 11, rue Chavanne jusqu'à la fin de la guerre. Le dîner du 15 août chez la Grand'Maman a eu lieu quand même mais il s'est bien ressenti de votre absence. Nous espérons un bon retour et le triomphe de la France.
Résistes-tu bien aux fatigues de cette guerre ?
Aie confiance et bon courage, le Bon Dieu te protègera.
Tes sœurs se joignent à nous pour t'embrasser mon cher Honoré de tout notre cœur.
Tes parents qui te chérissent.
Claudius

Nous attendons avec impatience ton retour. Nous prions toujours avec beaucoup de ferveur pour que tu nous reviennes en bonne santé. Nous avons reçu une lettre de Pierre datée du 18.
Nous t'embrassons de tout notre cœur.
Juliette et Marguerite

Mon cher petit,
Je pense sans cesse à toi. Prends toujours bien des précautions, j'espère te revoir bientôt en bonne santé. Bon courage, je t'embrasse mille fois.
Maman


Lyon, le jeudi 27 août 1914

Mon cher Pierre,
Je suis heureuse de te savoir en bonne santé, je te remercie de me donner régulièrement de tes nouvelles, nous avons reçu toutes tes lettres et t'avons répondu régulièrement ; à présent que tu as reçu la carte du 17, tu dois recevoir régulièrement à peu près tous les deux jours nos lettres ou cartes que nous envoyons ouvertes. Toujours pas de nouvelles d'Honoré qui d'après nos renseignements n'avait pas encore dû se battre à la date du 29, il ne doit pas lui avoir été possible de nous écrire car je le crois, à présent et continuellement, c'est-à-dire dès le début, très près des armées ennemies. Qu'il nous tarde de voir se terminer cette affreuse guerre, nous avons toujours une grande confiance en Dieu que nous invoquons toujours avec beaucoup de ferveur. Ne l'oublie pas, mon fils, je t'en prie, mets-toi également sous sa protection divine.
Papa est venu hier soir à 7 heures, il est reparti ce matin à 5 heures par le tramway des Cordeliers pour arriver à Genas à 6 heures, il va très bien et fait avec Tonton Benoît la fonction de secrétaire. Je suis allée avec les petites y passer la journée de Dimanche. Lyon est calme, le travail a bien repris, les vivres y sont bon marché, presque meilleur marché qu'en temps ordinaire.
Nous n'avons pas reçu les photographies, papa a écrit pour les réclamer, tu as dû recevoir en plus des 50 francs envoyés le 3 août, 30 francs envoyés il y a une huitaine de jours. Je pense qu'Honoré a également dû les recevoir, il nous avait accusé réception de 50.
Nous écrirons aussi très souvent, tiens-nous au courant de ta santé puisque tu ne peux rien nous dire d'autre. Hier nous avons déjeuné chez tante avec Grand Maman. Juliette et Marguerite sont bien sages. Nous t'embrassons bien fort et moi particulièrement.
A bientôt, Pierre, encore mille baisers de ta maman qui te chérit.
Marie


Lyon, le jeudi 27 août 1914

Cher Pierre,
Nous venons de recevoir de tes nouvelles qui nous ont bien fait plaisir. Nous sommes contents d'apprendre ta nomination de sergent.
Nous pensons que tu vas toujours bien. Papa est au fort de Genas depuis hier avec le tonton Benoît. Nous allons toujours bien, hier nous sommes allés à Fourvière et avons communié. Nous conservons les journaux afin de te les montrer à ton retour.

Nous n'avons rien reçu d'Honoré depuis le 11. Nous pensons qu'il a dû faire face à l'ennemi plusieurs fois déjà.
Je t'écrirai après demain. Bon courage et confiance.
Tes petites sœurs qui t'embrassent de tout cœur.
Juliette et Marguerite

Aujourd'hui le 30 août, nous recevons de tes nouvelles qui nous font bien plaisir.
Juliette



Genas, le 11 septembre 1914

Cher Pierre,
Je profite de mes loisirs pour te donner de nos nouvelles. La dernière lettre reçue de toi est du 28 août. Nous comprenons qu'avec les événements actuels le transport des lettres se soit momentanément arrêté.
Nous n'avons toujours pas de nouvelles d'Honoré depuis le 11 août.
Nous voyons par les communiqués qu'une partie de l'armée de Paris a reçu le baptême du feu. Etais-tu du nombre ? Si oui, donne-nous quelques détails, on ne saurait te l'interdire puisque beaucoup d'autres combattants envoient des lettres circonstanciées.
Nous savons d'avance que tu ne peux que faire largement ton devoir. Nous aurons sûrement la victoire, personne n'en doute, quelles que soient les alternatives qui puissent se produire.
Notre pensée est constamment avec vous.
Maman et tes sœurs vont à l'église prier matin et soir.
Je ne suis pas près d'être libéré. On nous constitue en une compagnie de 250 hommes. Nous allons être habillés en artilleurs et armés du fusil dit mousqueton.
Je pense pouvoir continuer néanmoins à venir tous les soirs coucher à la maison.
Je repars tous les matins par le tramway de six heures qui arrive à 7 heures à Genas.
Nous t'embrassons tous trois affectueusement
C.Desgoutte


Lyon, le jeudi 18 septembre 1914

Cher Pierre,
Nous n'avons plus reçu de tes nouvelles depuis ta lettre datée du 28 août. Nous sommes inquiets et nous espérons que nous serons bientôt rassurés. Nous sommes tous en bonne santé. Nous nous sommes tous faits vacciner. Je suis toujours au fort de Genas. Je profite d'une permission pour t'envoyer un mandat de 40 f. Toujours pas de nouvelles d'Honoré depuis le 11 août. Peut-être est-il prisonnier ? Je t'écris de la poste de la rue des Archers. Maman est à Bellecour avec tes sœurs. Tu recevras une longue lettre sous quelques jours soit de moi soit de maman.
Les nouvelles de la guerre sont très bonnes et l'on peut espérer le triomphe de la France et de ses alliés à bref délai.
Notre pensée est constamment avec toi.
Ton ami Laroche a été blessé au bras et le jeune Johanny à la jambe. Ils sont tous deux soignés à Lyon et en voie de rétablissement. Nous sommes tous les jours à St-Nizier à 7 heures à prier Dieu pour vous.
Je ne saurais mieux terminer qu'en t'embrassant pour tous du plus profond du cœur et en disant avec toi : Vive notre chère France ! pour laquelle tu offres ta vie et notre bonheur lié à votre existence.
Tes père, mère et sœurs dévoués et affectueux.
C.Desgoutte


Le 2 octobre 1914

Le Chef de Bataillon de Colombe,

Major du 27ème R.I.

Monsieur,
Je reçois votre lettre, demande d'explications sur le retard que vous avez eu à avoir des nouvelles de votre fils. Il faut faire une différence entre les renseignements que le dépôt peut vous fournir et les avis officiels constatant la mort ou la disparition. Pour annoncer la mort au dépôt, nous devons être très prudents et je le fais toujours en insistant sur ce que le renseignement n'a pas de caractère officiel et j'indique la source (généralement mention portée sur la situation). C'est ainsi que la mention disparu que nous avons reçue pour beaucoup s'est trouvée parfois inexacte. Le disparu a été un homme séparé de ses camarades et qui est retrouvé plusieurs jours après. Des renseignements de cette nature, même sur les officiers nous sont ainsi arrivés puis ont été démentis. La mauvaise nouvelle s'était déjà répandue.
Pour votre pauvre fils, il faut remarquer que les situations du début de la campagne nous sont arrivées avec 15 à 20 jours de retard. Le renseignement qui vous est arrivé par la Mairie de Lyon pouvait répondre à une demande de renseignement qui nous était arrivée avant la réception des situations. Si je vous ai télégraphié " Crains mauvaise nouvelle " c'est que, ainsi que je vous l'ai dit plus haut, je n'avais pas l'avis officiel du décès et voulais vous préparer à la triste réalité.
Votre lettre est du 30.09. Vous n'aviez sans doute pas encore reçu l'acte de décès par les soins de la Mairie. Il nous est arrivé le 27 et a été adressé le même jour à la Mairie. Sur la situation du 17 août de la 3ème Cie il était porté la mutation suivante : desgouttes… blessé et évacué le 17 août.
Sur l'acte de décès :
Desgouttes Honoré… décédé le 20 août 1914. De ces deux pièces, il résulterait que votre fils aurait été blessé et évacué le 17 août et serait décédé le 20 août. Le renseignement qui termine votre lettre mentionne que " tombé à la crête d'un mamelon, son corps y était encore le lendemain matin " ne correspondrait donc pas à ceux donnés par les pièces que nous avons reçues. Je ferai prendre des renseignements auprès de la 3ème Cie en campagne et des blessés qui sortent des hôpitaux.
Croyez à l'assurance de mes sentiments dévoués.



Le 26 octobre 1914

Bureau des archives administratives du ministère de la guerre
à Monsieur Claudius Desgoutte, 11, rue Chavanne à Lyon :

Monsieur,
En réponse à votre lettre du 5 courant, j'ai l'honneur de vous faire connaître que le décès du soldat DESGOUTTE Honoré m'a été signalé par un procès-verbal de constatation de décès établi le 20 août dernier à l'ambulance N° 6 du 8è Corps sur le champ de bataille d'Heming. Cette pièce ne donne aucun détail sur la mort.
D'autre part, l'officier d'état-civil du 27è Régiment d'Infanterie, qui n'a pas été à même de constater le décès, n'a pu établir qu'un acte de disparition concernant votre fils. D'après ce document, le soldat DESGOUTTE a été atteint le 16 août 1914 vers 8 heures, près du village de Saint-Georges (Lorraine annexée) par un culot d'obus en pleine poitrine. De l'avis des témoins (Michaud Alfred et Gaude Julien) DESGOUTTE doit être décédé. Il est tombé au champ d'honneur le 16 août.


Lyon, le 02.11.1914

Cher Pierre,

Hier 1er novembre, nous avons fait la visite annoncée au cimetière de la Demi-Lune. Nous avons déjeuné et soupé chez la Grand'maman. Ta dernière lettre reçue est du 26 octobre. Nous t'écrirons une lettre après-demain en t'envoyant un paquet contenant des genouillères et quelques provisions de bouche pour varier l'ordinaire. Nous ferons ainsi de temps en temps. Tu dois en ce moment supporter de violents combats ainsi que l'annonce le communiqué officiel qui parle d'une action s'étendant sur tout le front. Il nous tarde d'être rassuré par un mot de toi. Nous t'embrassons tous bien affectueusement.
C.Desgoutte


Chatel-Guyon, le 02.11.1914

Chers Parents,
N'allez pas croire au moins en voyant ma lettre que les Allemands soient à Chatel-Guyon ! Non, c'est moi seul qui y suis. Ces s…..ds-là m'ont envoyé une balle dans la cuisse ! rassurez-vous, ils ont manqué leur coup. Au lieu de me briser os et vertèbres, ils ont simplement mordu un peu dans la chair, m'infligeant un repos de quelques semaines seulement.
Rapidement, les faits :
J'ai été blessé à la cuisse en chargeant à la baïonnette à 15 heures, 25 minutes, 30 secondes, le 29 octobre.
Dirigé quelques heures plus tard sur Ste Messehoulde, j'ai de là été évacué à Chatel-Guyon où je suis depuis hier soir. Ici, c'est parfait, rien ne manque, chambres et lits tout blancs et très propres, docteurs, infirmiers, religieuses, dames de la Croix-rouge, commissionnaires et même de la gaîté, aux petits soins sous tous les rapports.
Excusez mon écriture, ce n'est pas normal d'écrire au lit. Le docteur considère mon état comme des plus satisfaisants.
Comme Lyon n'est pas très éloigné de Chatel-Guyon, je serais bien content de recevoir votre visite un jour ou l'autre. Je ne vous en dis pas plus long aujourd'hui car il faut les premiers temps un peu de repos à ma cuisse. Je vous enverrai tous les jours de mes nouvelles.
Ma blessure est bénigne et sera guérie rapidement. Donnez le bonjour à tous, là-bas. Je leur écrirai à tous dans quelques jours.
En attendant de vos nouvelles, et un jour peut-être votre visite, je vous embrasse tous de tout cœur.

Pierre


Hôpital Temporaire n° 167 International Hôtel Chatel-Guyon

Chatel-Guyon, le 3.12.1914

 

Chers Parents,

Bien reçu ce matin votre carte d'hier. En attendant la représentation des pièces dont vous m'annoncez l'envoi, j'ai joué hier le 1er acte (en 2 tableaux) d'une pièce de ma composition dont il me reste deux actes à forger. Cette pièce, intéressante entre toutes comme bien vous le pensez, a pour titre " Le Trésor de Madame Tragabaldas ou le Mariage de Guignol ".

 

 

J'ai remporté un plein succès ! Aussi me mettrai-je bientôt à la confection des deux derniers actes. La scène se composait d'une serviette tendue devant moi perpendiculairement à mon lit. C'était sommaire mais ça n'en était que plus drôle !
Voilà qui fait bien augurer de l'avenir !
Donnez le bonjour à sœur Périer dont je serai très heureux de refaire la connaissance quand j'irai à Lyon. Reçu une lettre de Gd Papa Bonniol et un mandat de 10 f. Je lui réponds aujourd'hui. Il me remercie de ma lettre, m'invite à aller en convalescence chez lui (il a paraît-il 116 soldats convalescents chez lui !). Il me donne même les menus des merveilleux repas de ces messieurs.


Chatel-Guyon, le 30.12.1914

Chers Parents,
Chaque année le Jour de l'an est la fête de la famille ; cette année c'est la fête de notre cher disparu.
Son souvenir est encore si vivant que j'en suis à me demander si réellement il manque à l'appel. Eh bien ! non, cher Parents, il ne manque pas, car je suis bien sûr que de Là-Haut (et il doit bien y avoir un Là-Haut !) il se joint à moi, à mes petites sœurs pour vous dire du fond du cœur : " Chers Parents, Bonne année, Bonne santé ".
J'ai bien reçu votre lettre d'avant-hier. Vous avez raison de joindre la lettre de l'Oncle Benoît à qui j'ai envoyé mes vœux de Bonne année.
Je doute d'avoir le temps d'écrire aujourd'hui à grand'Maman chez qui vous passerez le Jour de l'an probablement. Vous aurez reçu ma lettre avant de vous rendre à Vaise, qu'elle reçoive ici les vœux bien sincères de " Bonheur et Santé " de son petit-fils.
Je lui écrirai demain si je ne puis le faire aujourd'hui.
Je vous embrasse de tout cœur et pense toujours bien à vous.
Votre bien reconnaissant et affectueux
Pierre


 

 

1915-1917...

 

 

Paul, 1917.

 

 

 

 

à suivre...

 

 
 

 

Pierre et Honoré, tels qu'en Eux-mêmes enfin...


 

 


©arpublique, Joinville-le-Pont, le 11 novembre 2013.