Jean-Paul Desgoutte

 

Sommaire

Martine Poupon-Buffière
Figures de crise
Jean-Paul Desgoutte
Bruno Bonu
Narration et Interaction
Frédéric Rousseau
Figures de style
Pascal Froissart
La rumeur te nie...
François Baudry
Linguisterie lacanienne

 


Avant-propos

Le motif est un mouvement, un dessin, une phrase mélodique dont la richesse se mesure à la variétédes figures qu'il engendre. La rupture est une solution de continuité qui crée, dans sa manifestation même, deux traces spéculaires, complémentaires et différentes, dont la vocation à se rejoindre est à l'origine de la plupart des cosmogonies.

Le motif de la rupture est donc un archétype anthropologique et linguistique, un signifiant premier qui ne fait référence qu'à l'absence de son même ou de son autre, et instaure ainsi l'espace et le temps comme univers infiniment varié du sens, à la recherche de l'unité.

Le motif, en tant que signifiant premier ou ultime, ne renvoie qu'à lui-même - ou à un principe transcendant dont procède son efficacité. C'est donc un signifiant qui ne signifie rien, tout en produisant du sens dans le mouvement même de son articulation.

Le meilleur exemple qu'on puisse donner de cette définition paradoxale est l'archétype culturel de l'objet brisé en signe d'amitié, lors d'une séparation. Les deux morceaux séparés portent chacun la trace identique et complémentaire de la fracture. Le motif de rupture n'a pas d'autre sens que l'anticipation des retrouvailles où il s'effacera. Le recollection des deux morceaux ne produit pas un surplus de signification, mais efface au contraire l'effet qui procédait de la séparation. Le signe torturé de la brisure ne renvoie ni à un ailleurs, ni à un passé, ni même à un futur, il manifeste dans son mouvement figé la distorsion de l'être, dans le temps et dans l'espace, où prend naissance - du désir et du manque - le sujet.

Ce jeu, simple ou complexe, de la naissance de la forme et du sens, à partir d'un motif de séparation - qui est aussi motif de se rejoindre -, est le point de rencontre des recherches ici présentées : anthropologiques et linguistiques sur le sujet et son devenir, sémiologiques et psychanalytiques sur les figures de déplacement et le jeu des images, psychosociologiques et sociologiques sur les figures mythiques de la crise et les procédures énonciatives où se confrontent et interagissent les identités du sujet et de la communauté.

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Les textes rassemblés sont issus du séminaire organisé de février à juin 1997 par l'Atelier de recherche Intermédia de l'université de Paris VIII.

Le thème de la recherche était la reconnaissance et la description des ruptures de continuité dans le déroulement de la chaîne signifiante, verbale ou analogique, sonore ou visuelle du discours et du récit. L'enjeu de ce travail était d'élaborer une topologie de l'intersubjectivité, qui rende manifestes les fluctuations du sujet qu'engendre le rapport à autrui, dans la forme directe du discours ou dans la forme indirecte du récit, verbal ou visuel.

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De l'image au verbe, se joue le passage du nécessaire à l'arbitraire. C'est en ce sens que la figure peut être envisagée comme le moment et le lieu d'une transition entre le réel et le symbolique, nécessaire au sujet pour s'affirmer à la fois dans son irréductibilité individuelle et dans son devenir social. La figure discursive est l'objet de transition par lequel le sujet se délivre du hic et nunc - où il est enfermé dans sa seule référence à lui-même - pour élaborer un signifié échangeable, lieu collectif de communication (Martine Poupon-Buffière, Figures de crise).

Le récit et le discours sont ici envisagés selon deux approches convergentes ou complémentaires, une approche sémiologique européenne, issue de Benveniste et de la narratologie qui tend à rassembler en une même théorie la syntaxe narrative du récit et la ponctuation intersubjective du discours (Jean-Paul Desgoutte, Figures sémantiques), et une approche sociolinguistique issue de l'Analyse de Conversation américaine, qui s'attache plus particulièrement à décrire les procédures et conditions de réussite de l'échange verbal (Bruno Bonu, Le récit dans l'entretien). Dans l'une et l'autre approche, l'interrogation porte prioritairement sur les choix que propose ou qu'induit l'organisation en séquences de la chaîne verbale, chaque temps de silence se manifestant comme le noeud où se structure, se ramifie ou se referme la figure sémantique de l'échange.

La figure est à la fois le lieu d'une projection individuelle - où le sujet s'identifie - et celui d'une rencontre avec l'autre. Elle a le double aspect du réceptacle où l'individu se protège et de l'arène où il se donne en spectacle. C'est sur cette frontière de l'unique et du commun, que se pose la question du style, où le sujet se dessine, se reconnaît et s'affirme (Frédéric Rousseau, Motifs de style).

La rumeur, lieu commun par excellence, est une figure de langage particulière en ce sens qu'elle nie le sujet. Elle ne possède apparemment ni origine, ni destinataire, mais se déplace, prolifère et meurt, hors de toute procédure de confirmation référentielle. Il semble - quoiqu'en disent ses thuriféraires - qu'elle se manifeste essentiellement comme un acte illocutoire, coquille vide où chacun peut porter son affect et confirmer ses peurs, ses haines, ses angoisses, hors de tout référent (Pascal Froissart, La rumeur te nie...).

Trace dans l'espace, la figure naît d'une transposition (Entstellung, dans la tradition freudienne) et prend les figures alternatives de la métaphore et de la métonymie. Ces figures de base de toute rhétorique (décrits par Freud sous les termes de Verschiebung et de Verdichtung - condensation et déplacement), sont les versants fondamentaux, selon Lacan, du jeu de l'inconscient. Mais la barre, qui institue la métaphore, et le vide ou le silence qui ordonnent la métonymie, ne sont pas du même ordre. Et la question se pose de la nécessité propre à la concaténation des signifiants - en dehors du modèle verbal. Où se trouve la figure induite sinon dans un troisième temps ou un troisième lieu, temps et lieu du réel où le signifiant se referme sur lui-même ? (François Baudry, Linguisterie lacanienne)

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Le sens procède ainsi d'un effet de résonance qui prend sa source dans une profération - une pulsion, un attrait, une rupture ? -, se développe et s'épanouit en saturant une figure mouvante - comme la vague révèle les points de fracture intimes du rocher qu'elle balaie sans cesse - puis s'achève, se fige et se retire, en abandonnant la trace fossilisée de son mouvement.

 Jean-Paul Desgoutte