Jean-Paul Desgoutte

 

LA PAROLE DE L'AUTRE

Brigitte Allain-Dupré, Maurice Catani,

Jean-Paul Desgoutte, Jean Léonce Doneux

Pédagogies pour notre temps

[Première édition : Classiques Hachette, 1977]


Avertissement

Le manuel ici présenté a été rédigé entre 1972 et 1976, puis publié en 1977 aux éditions Hachette. Il traite d'un sujet complexe, qui est resté d'actualité : l'alphabétisation des travailleurs étrangers. Il fit référence à l'époque de sa parution et reste probablement la seule tentative de réflexion globale sur les procès, les enjeux et les techniques de la formation des travailleurs étrangers en France.

Le mouvement des sans papiers apparu dans le courant des années 90 a révélé la permanence d'une population de travailleurs analphabètes, jamais scolarisés ni dans leur pays d'origine, ni en France et de la survivance d'un mouvement d'alphabétisation d'inspiration traditionnelle, caritative et politique, souvent porté par des étudiants bénévoles.

On s'est aperçu à cette occasion que la recherche et l'expérimentation pédagogiques dans le domaine de l'alphabétisation avait peu évolué et que les vieilles recettes volontaristes restaient de mise. Il est vrai que les politiques successives de restriction et de rejet de l'immigration n'allaient pas dans le sens d'un effort public d'intégration, de formation scolaire et de valorisation sociale des travailleurs étrangers.

Ce manuel rappelle combien les années 70 ont été marquées par le débat sur l'école conçue non pas comme un lieu d'apprentissage des techniques et savoirs mais comme le lieu de manifestation, d'expression et de reproduction de l'héritage culturel, économique et social de la nation. Ce livre disait déjà, en avance sur son temps, que les nouveaux supports de médiation sociale et d'apprentissage s'appelaient télévision, radio, publicité, tourisme, jeux, sport, petites annonces, B.D., chansons... et que la domination de l'alphabet et du livre sur les autres formes de représentation avait vécu...

Nous avons souhaité remettre à la disposition des chercheurs et des enseignants cette somme de réflexions et d'expériences, en espérant qu'elle contribuera à nourrir leurs travaux.

Les auteurs


Tout au long de ce livre, à travers la relation "exemplaire" d'une pratique d'enseignement du français à des travailleurs étrangers une question se pose et s'impose : que faire de l'autre ?

Affiches, imprimés, annonces, photos, journaux, disques, enregistrements radiophoniques sont les outils privilégiés de cette pratique. A quoi servent-ils ? Qui servent-ils ?


TABLE DES MATIERES


Sommaire

Faisant suite à une introduction situant le contenu de l’étude selon quelques repères sociologiques, linguistiques et pédagogiques, le corps de l’ouvrage se divise en deux parties :

I. La première partie est un exposé analytique de la méthode d’animation : les choix méthodologiques de base y sont présentés concrètement à travers l’exemple de quelques séances d’animation.

2. Par-delà une réflexion générale sur le langage, la deuxième partie invite l’animateur à s’intéresser en particulier aux processus réels d’acquisition de la parole et de l’écrit. La référence en ce domaine comme ailleurs est la pratique pédagogique.


AVANT-PROPOS

Préface

CHAPITRE 1

De l'usine à l'école : l'univers linguistique du travailleur étranger

CHAPITRE 2
Définition scolaire des publics et des seuils de sortie

CHAPITRE 3
Un choix pédagogique pour tous les stades


PREMIERE PARTIE

LA METHODE D'ANIMATION


CHAPITRE 4
Une discussion entre adultes

CHAPITRE 5
Codes et rituels de la séance

CHAPITRE 6
Le travail de préparation de l'animateur chez lui

CHAPITRE 7
Utilisation de la bande témoin et de la bande reformulation

CHAPITRE 8
Analyse d'une animation à propos de photos

CHAPITRE 9
Les supports


DEUXIEME PARTIE

SYSTEME ET APPRENTISSAGE DU LANGAGE


CHAPITRE 10
La parole, l'écriture et la grammaire

CHAPITRE 11
Les processus d'apprentissage de la parole

CHAPITRE 12
Quelques fiches linguistiques à l'intention des animateurs

Fiche N°1 : Prédictibilité externe ou référence

Etude de quelques mots empruntés par le Bambara au Français

Fiche N°2 : Prédictibilité interne

La liaison dans les adjectifs

Fiche N°3 : Prédictibilité interne

Le genre des noms : un cas de prédictibilité statistique

Fiche N°4 : Prédictibilité interne

Le système des pronoms en français

Fiche N° 5 : Mémorisation

Une série aléatoire dans la troncation : les numéraux

CHAPITRE 13
Les processus d'apprentissage de l'écrit

1. L'apprentissage de la lecture
2. L'apprentissage de l'écriture

CHAPITRE 14
L'espace de l'écrit

1. La mise en page : lignes de composition
2. Les éléments componibles
3. La préparation à l'écriture

CHAPITRE 15
Le système de l'écrit

Conclusion

Documents annexes


Avant-propos

La loi du 16 juillet 1971 définit un cadre à l'institution et au développement de la Formation continue. C'est dans cette perspective que le Centre Technologique Grégoire de la Chambre de Commerce et d'Industrie de Paris a mis au point un programme d'enseignement du français langue étrangère destiné aux travailleurs immigrés.

Ce programme a donné lieu à la mise en place d'un certain nombre de cours d'entreprise dans la région parisienne. Ces cours sont assurés par des animateurs attachés au centre et rénumérés par lui. Ils se distribuent en quatre cycles de formation correspondant à autant de stades d'apprentissage différents :

1. Langue parlée et préparation à la lecture-écriture : 120 heures, groupes unilingues.

2. Langue écrite et lue 1 : 120 heures, groupes unilingues.

3. Langue écrite et lue 2 : 120 heures, groupes multilingues.

4. Mobilité professionnelle : 300 heures, groupes multilingues.

Les deux premiers cycles s'adressaient, par souci d'efficacité immédiate, à des travailleurs de même langue maternelle ; les cycles suivants, en revanche, gagnent à réunir des personnes de langues différentes. Les groupes mixtes, constitués dans ce dernier cas, rassemblent chacun une quinzaine de personnes dont les connaissances scolaires sont relativement homogènes.

Les cours se déroulent totalement ou partiellement pendant les heures de travail; dans ce dernier cas, les heures supplémentaires sont rémunérées. Les séances ont lieu trois ou quatre fois par semaine et chaque cycle dure environ vingt semaines.

C'est dans ce cadre que le Centre Technologique a demandé à Maurice CATANI d'organiser une recherche et une expérimentation tant linguistique que sociologique pour aboutir à une pédagogie et à des moyens didactiques adaptés au public spécifique des travailleurs étrangers.

La recherche et la rédaction consécutive de cet ouvrage ont réuni pendant un temps variable :

- Brigitte ALLAIN-DUPRE, pychologue clinicienne et animatrice,

- Maurice CATANI, sociologue et animateur,

- Jean-Paul DESGOUTTE, linguiste,

- Jean Léonce DONEUX, ethnolinguiste,

- Elaine MAZE, visualiste.

Bernard GARDIN, linguiste, a participé à plusieurs réunions de travail.

Les réflexions contenues dans cet ouvrage n'engagent que leurs auteurs et ne concernent que leur pratique.

Cet ouvrage a en réalité d'autres auteurs.

Il est naturellement le fruit de la discussion avec des centaines d'étrangers qui ont bien voulu parler avec nous, employer la langue de l'autre pour échanger... Il est aussi le fruit de la collaboration des animateurs qui ont participé par leur travail et leurs rapports de fin de cycle à l'élaboration d'une pratique et d'une réflexion communes. Avec eux, nous avons formé une équipe sans laquelle bon nombre de chapitres n'auraient pas leur contenu d'expériences concrètes.


Préface

Né d’une pratique et écrit pour des praticiens, ce livre est avant tout descriptif. Il se propose à la lecture comme un document rassemblant une somme d’expériences, de recherches et de réflexions. Prenant à contre-pied la démarche pédagogique la plus fréquente qui veut que la pratique d’un enseignement procède d’une réflexion préalable sur ses objectifs et ses moyens, cet ouvrage tente d’élucider a posteriori les conditions d’application d’une pratique « exemplaire » d’enseignement du français à des travailleurs étrangers. Il prend donc son point de départ dans la situation actuelle de l’alphabétisation et de ce fait se voit obligé d’en assumer (sinon d’en justifier) les contraintes et les contradictions institutionnelles réelles, matérielles ou idéologiques.

Ce livre ne pose donc pas de préalable à ce que pourrait être l’alphabétisation des travailleurs étrangers et ne se propose pas non plus en modèle généralisable de ce qu’elle devrait être.

Les exemples constituent le matériau de base de l’exposé. Ils précèdent et autorisent la réflexion. Si pour des raisons de clarté ce livre a été divisé en quelques grands thèmes et si les réflexions méthodologiques ou théoriques qui nourrissent la démarche ou en dérivent ont été regroupées à part, le lecteur se retrouvera cependant le plus souvent dans la situation globale réelle de la séance, où l’animateur, sollicité à chaque instant, doit comprendre, reprendre, intervenir, quelle que soit la nature de la demande ou du problème.

Le premier (sinon le seul) objet des cours est l’apprentissage du langage oral et écrit. Il faut toutefois préciser que le cours ne constitue qu’un moment très bref et particulier de ce processus : institution scolaire, il n’est dans le meilleur des cas que I’outil d’une accélération ou d’une amélioration de cet apprentissage. L’étranger, dont trop d’enseignants oublient qu’il est adulte, communique déjà et sans cesse dans la société : il gagne salaire.

C’est pourquoi nous invitons l’animateur à se libérer peu à peu des préjugés scolaires, à abandonner le traditionnel rôle de maître ainsi que les attributs de la fonction (manuels, syllabaires, exercices structuraux et autres grammaires) pour adopter une position qui facilite la «  libre conversation »  Nous ne prétendons pas en cela nier le caractère scolaire du cours, mais nous cherchons tout au contraire à en renforcer l’efficacité. Le cycle de formation ne doit pas imiter le réel, mais se constituer en structure d’appoint à l’apprentissage extérieur.

Les points de vue traditionnels du linguiste et de l’animateur sont assez distincts : le linguiste se rassure volontiers de voir émerger le sens de la combinaison des formes, l’animateur quant à lui aime à s’interroger d’abord sur les désirs de l’étranger pour ensuite voir par quels canaux lexicaux et grammaticaux ses désirs peuvent s’exprimer.

Pour faciliter le rapprochement de ces deux points de vue, nous invitons l’animateur à s’imprégner d’une formule simple : le langage sert à tout.

Le langage sert à s’exprimer, obtenir quelque chose de quelqu’un, à dire une vérité, à la masquer, à mentir aux autres, à se mentir à soi-même. à  interpeller, à énoncer un fait, à convaincre, à évaluer un lien entre deux réalités, à résister à la solitude, à tisser un lien social, à se mesurer avec d’autres dans un rapport de forces ; le langage sert à tout.

Si cette conviction ne donne pas directement prise sur la grammaire ou le lexique d’une langue, elle a l’avantage de préparer à comprendre que le désir d’apprentissage du français par un étranger n’a pas à être limité a priori par qui que ce soit à aucun objectif pédagogique, humanitaire, professionnel, politique, etc.

C’est à l’étranger et non à l’animateur de décider comment et pourquoi il veut utiliser sa nouvelle langue