Lorsque Laurence Picq, jeune institutrice française, épouse en 1967 l’étudiant cambodgien Sikoeun, elle sait qu’elle s’engage dans une aventure qui la conduira de l’autre côté de la terre, au cœur d’un autre continent, d’une autre civilisation, d’une autre culture, à la recherche d’un monde nouveau qu’il reste à inventer et à bâtir.

Aprés cinq années de résidence forcée à Pékin, elle croit atteindre son but quand elle atterrit, en juin 1975, sur l’aéroport de Phnom-Penh, dans ce Cambodge enfin libéré par les Khmers rouges.

Insensible aux privations, à l’inconfort, à la méfiance et à l’hostilité que lui manifestent ses camarades et les cadres du parti, elle se bat pour cet avenir auquel elle croit de toutes ses forces.

Peu à peu, le rêve se ternit, le quotidien devient insupportable, puis terrifiant. La peur naît. Et le désespoir. Pour l’amour de ses filles âgées de cinq et sept ans, Laurence Picq alors enceinte d’un bébé qui ne vivra que quelques mois, entame un combat insensé pour survivre. D’abord au sein même de l’univers kafkaïen des dirigeants khmers puis, après l’invasion de l’armée vietnamienne, au cours d’un exode hallucinant à travers le Cambodge dévasté.

Grâce à son courage exceptionnel, à une volonté hors du commun, elle ira au-delà de la peur, au-delà de ses forces, au-delà de l’imaginable, au-delà de l’horreur. Dans ce livre sans concession et sans démagogie, Laurence Picq nous livre l’unique témoignage existant à ce jour sur la vie du Cambodge, avec les Khmers rouges de 1975 à 1980.


Entretien avec Laurence Picq : juin 1984.

L.P. "J'avais vingt ans quand j'ai épousé Sikoeun. Je l'aimais. J'étais séduite, fascinée par son idéal et son genre de vie, sa philosophie des choses. Il avait du charme...

Il faisait partie d'un groupe. J'ai fait connaissance de ses amis, j'étais fascinée par cette vie de groupe qui était très vibrante. C'étaient des gens qui donnaient un autre sens à la vie... Ils s'intéressaient à autre chose qu'aux prochaines vacances, aux acquisitions matérielles, aux désirs immédiats... Ils étaient désintéressés. Leur patrie représentait pour eux quelque chose de très important.

Au départ, ce fut très dur. Le groupe était fermé, quasi hermétique. On se méfiait de moi, je me suis faite toute petite. Je me suis fait adopter par chacune des personnes pour pouvoir ensuite être adoptée par le groupe. Beaucoup d'entre eux étaient membres du parti communiste, mais membres clandestins. C'était une cellule spéciale d'étrangers qui prenaient des noms français pour entrer dans le parti. Ils y faisaient leurs classes théoriques. Sikoeun en faisait partie mais je ne l'ai su qu'après. A cette époque-là, le communisme, je n'étais pas une fervente. Je n'étais pas anti-communiste, mais je n'étais pas militante. Je n'ai pas un tempérament de militante.

J.-P. D. "Est-ce que vous étiez sympathisante de ce qu'on appelait "le mouvement gauchiste" ?

– Non, je n'en faisais pas partie. Je n'éprouvais ni affinité, ni sympathie pour ce qui se passait à Paris à cette époque-là. J'admirais peut-être certaines idées qui étaient défendues mais je n'étais pas militante. Je cherchais quelque chose. J'étais mal dans ma peau, je me remettais en question. C'étaient des années tristes, je n'étais pas contente de moi. Mon travail d'institutrice se limitait à peu de choses. J'avais l'impression de vieillir mais non pas de vivre... J'aurais voulu faire un travail concret, de bonne volonté, actif, intelligent si possible mais surtout pas militant. Il ne fallait pas me demander d'assister à des réunions, ni de faire de la propagande. Je voulais m'engager dans une action concrète pour la justice sociale, l'affranchissement des nations, la libération de l'homme...

– A l'époque où vous êtes partie en Chine, vous croyiez à la Révolution ?

– A la révolution sous Angkar, oui. C'est à dire une révolution où tous étaient admis quelles que soient la tendance politique et les idées religieuses de chacun, une révolution qui avait pour objectif de donner une place digne à chaque personne. Il y avait l'exemple de cette vieille dame bouddhiste, très riche, qui était très satisfaite du développement de la situation, même si elle n'avait plus de biens, parce que son pays avait quand même vaincu les Américains et qu'il allait devenir maître de lui-même. Le mot révolution, elle le prononçait à chaque instant... Angkar, l'Organisation, avait attiré beaucoup de monde de divers horizons politiques, de diverses idéologies. Ces personnes avaient la volonté désintéressée de bâtir quelque chose. Il y avait des Bouddhistes, des membres de la famille royale, des courtisans, des intellectuels plus avancés. Il régnait à cette époque là un esprit de solidarité.

 

La séparation des sexes

"A la cantine, garçons et filles, hommes et femmes mangeaient en deux groupes bien distincts. Beaucoup de couples vivaient séparés.[…] Depuis toujours Angkar conseillait la séparation des époux. "Alors que le peuple souffre mille maux, disait-elle, et que le pays est dans le malheur, vous ne pouvez,en tant qu'éléments d'avant-garde, penser à votre bonheur personnel. Il est bon que les couples vivent séparés. Aux nombreux célibataires on tenait un discours analogue : "Attendez que les conditions s'améliorent" leur disait-on,"Angkar pense à vous. Au moment voulu, elle vous mariera."

Au-delà du ciel, p. 54.

 

 

– Et aujourd'hui ?

– Aujourd'hui, je crois à une révolution de soi-même, une révolution intérieure. Se changer soi-même, se connaître soi-même, repenser son propre comportement à chaque instant. Apprendre à percevoir les choses qu'on a l'habitude d'appeler le surnaturel, les forces qui nous gouvernent, je pense. Pendant toute cette période, à Phnom Penh, dans le silence, dans la séparation, la solitude, c'était quelque chose de continuellement présent. Mes journées étaient une longue réflexion, une longue méditation, une longue observation. J'ai connu des sensations très fortes, extraordinaires...

– Avez-vous éprouvé le besoin de rattacher cela à une tradition religieuse ?

– Non, je considère ces perceptions comme une nouvelle connaissance des choses, contrairement à la tradition qui est une soumission. La tradition, c'est ce qui reste de l'expérience des autres.

– Vous ne pensez pas qu'on peut s'enrichir de ce qui a été écrit ou vécu par les autres ?

– Si mais c'est limité. On comprend à travers ce qu'on est. Chacun pour soi à chaque fois. Chacun ressent les choses à sa façon. Chaque expérience est le fruit de sa propre action. Le livre que j'ai écrit, chacun le comprend à travers ses expériences et pas forcément comme moi je l'ai vécu.

 

La détection des traîtres

"L'élimination des filières reposait sur les "aveux et confessions" rédigés par les accusés. Chaque accusé devait retracer sa vie, en reconstituer les événements et énumérer les noms des personnes connues, rencontrées ou contactées. C'est ainsi que des listes de cent ou deux cents noms étaient chose courante. Une même personne figurant sur les listes de trois "traîtres" était arrêtée. Plus tard, devant le nombre impressionnant d'arrestations que cette méthode impliquait, le nombre fut porté à cinq. [...] La logique de la détection des coupables était un mélange de pseudo-psychanalyse et d'ordalie. Celui qui n'avait rien à se reprocher faisait tout bien, sans faute. Les coupables étaient forcément amenés à faire quelque chose de révélateur de leur turpitude."

Au-delà du ciel, p. 102-103.

 

 

– Vous n'avez jamais connu personne qui avait un regard critique sur ce qui se passait ?

– Jamais. Personne n'a jamais émis un doute, une critique. Il fallait être unanime derrière Angkar puis le parti, et tout le monde marchait.

– Est-ce qu'il y a des gens que vous avez eu envie de voir juger parmi ceux que vous avez connus au Cambodge ?

– J'ai surtout eu le désir de comprendre ce qui s'est passé. Tous comptes faits, dans cette aventure tout le monde a été un instrument d'une machination. Ils avaient besoin de moi aussi ; ils avaient besoin d'une blanche, ou d'un blanc - plutôt d'une blanche parce que c'est plus vulnérable - pour prouver plusieurs choses d'abord pour se venger. Pour la prendre en effigie, en symbole du colonialisme. Mais aussi pour l'utiliser, à la façon chinoise, comme l'image du héros internationaliste. Ils m'utilisaient à des fins politiques, mais pour moi, dans mon esprit, je n'ai jamais fait de politique.

 

L'auto-critique

"Les réunions du soir, littéralement réunions de vie, devaient permettre un bilan quotidien des activités révolutionnaires. C'était un rituel très important qui assurait la mobilisation des esprits.[...] Il apparaissait, lors de ces séances, que le passé de chacun, loin d'être une tapisserie aux motifs complexes, pouvait être ramené à une ligne droite allant soit dans le sens du service du parti, soit dans le sens de la trahison. Les faits les plus anodins revêtaient une valeur hautement politique. Un manque de rapidité dans l'exécution d'une tâche manifestait une volonté de sabotage. Le zèle, quant à lui, était un signe indubitable de convoitise pour le pouvoir. Les pensées avaient autant de valeur que les actes. Pour être dans la bonne voie il fallait s'imprégner des conceptions du parti de telle façon qu'à chaque instant l'esprit soit mobilisé à son service. "Sur le plan de la discipline, j'ai des insuffisances, entendait-on dire. Je n'ai pas écouté les émissions radio avec la concentration requise..." Ou encore : "J'ai fait pipi hors du tonnelet à engrais."

Au-delà du ciel, p.111.

 

 

– Les Khmers rouges ont voulu imiter la Révolution culturelle chinoise ?

– Ieng Sary s'est beaucoup inspiré de la Révolution culturelle chinoise mais il a voulu aller beaucoup plus loin. Il s'en est d'ailleurs vanté à plusieurs reprises. Il s'est inspiré des expériences qu'il avait vues dans les prisons, dans l'armée chinoises et il l'appliquait au commun des mortels. Nos réunions du soir ressemblaient exactement à ce qui se passait dans les prisons les plus sévères de Pékin. Ça allait très loin dans la manipulation des esprits. Ce qui était innové entre autres, c'était l'éclatement de la cellule familiale, d'une part, et surtout le système d'alimentation, la faim contrôlée : amener les gens à avoir faim pour les vider de leur énergie. Quand on a faim, on est prêt à faire beaucoup de choses.

 

La faim

"Angkar utilisait la faim comme une arme. Sur les chantiers, les jeunes recevaient une ration œ nourriture par journée de travail, mais, s'ils tombaient malades ; ils ne recevaient plus qu'un peu de bouillon clair, ce qui les incitait à travailler jusqu'à l'épuisement. De temps en temps, à l'occasion d'un travail plus pénible, était organisée une distribution de bouillon sucré, dont l'effet non seulement physique mais psychologique était considérable sur les corps affaiblis. La faim hantait toutes les pensées, mais on se culpabilisait de le reconnaître, même intimement."

Au-delà du ciel, p. 110

 

 

– Et Pol Pot ?

–Il tenait le rôle de penseur, de théoricien. Il n'avait aucun contact avec la réalité. Il n'était pas tenu au courant de ce qui se passait.

– Khieu Samphan ?

– Il était utilisé comme l'intellectuel qui devait rallier les autres intellectuels. Il était humilié. Il faisait le travail manuel comme tout le monde. On l'utilisait comme manutentionnaire. Il était sur la liste noire comme beaucoup et il a peut-être dû sa survie aux événements.

– Ieng Sary ?

– Il attend son heure. Il voudrait bien revenir avec une poignée de radicaux. Et c'est ce qui fait craindre le pire pour le Cambodge, parce que pour eux c'est une expérience qu'ils ont loupée mais qu'ils sont prêts à recommencer. Ils sont pour le jusqu'auboutisme, le purisme, la pureté. C'est toujours. au nom de la pureté que tout était fait. Exactement comme Hitler, exactement comme Staline.

– Vous ne vous êtes jamais sentie complice ou coupable ?

– Après, si. Je me suis sentie responsable de ce qui s'était passé dans la mesure où j'y adhérais. J'ai joué un rôle, j'ai tapé beaucoup de documents, j'en ai beaucoup traduit. J'ai mangé à la table commune, j'ai applaudi des discours. Et c'est pourquoi j'aurais mauvaise conscience de ne pas essayer de faire quelque chose... Il ya eu beaucoup de souffrances et j'ai toujours été dépassée par les événements. J'ai le sentiment que nous avons tous été les instruments d'une machination, une machination infernale qui a dépassé par l'ampleur des dégâts, par les manipulations mises en oeuvre, tout ce qu'on peut imaginer. Ne serait-ce que l'évacuation de Phnom Penh ! Faire sortir trois millions d'habitants par cinq routes en trois jours, c'est fantastique ! Ils auraient résisté, ça ne se serait pas fait. Pourquoi n'ont-ils pas résisté ? Beaucoup de questions sont sans réponse.

– Vous pensez que votre livre peut aider à comprendre et à empêcher ce genre de processus ?

– Ce serait bien s'il pouvait le faire.


Propos recueillis par Jean-Paul Desgoutte, juin 1984.


Au-delà du ciel... l'enfer

"C'était le 1er ou le 2 juin 1968, le jour de la Pentecôte. Nous nous étions rassemblés chez moi. Nous, c'était le "groupe d'autodéfense de la Faculté des lettres", une dizaine de personnes convaincues que la guerre civile avait commencé ou allait commencer. L'ambiance qui régnait parmi nous était assez dépressive : désillusion, doute et angoisse sourde.

Il y avait là Jacques, comédien amateur, et sa compagne Nathalie, aujourd'hui attachée culturelle en Amérique latine, Jean, fils d'instituteur, élève-professeur, aujourd'hui président d'une université de province et sa compagne Marion, aujourd'hui mariée, mère de famille et agrégée de lettres classiques. Il y avait Rodolphe, spécialiste de Sade et Bataille, aujourd'hui journaliste à Libération, et encore Laurent, l'anar, désormais préposé au choix des sites des centrales nucléaires, il y avait Caroline et d'autres que j'ai oubliés.

Nous étions sûrs de voir mourir le vieux monde. Nous tournions nos regards vers Pékin et Hanoï "d'où viendraient une vie nouvelle et un homme régénéré". Nous aurions aimé faire le fabuleux voyage et nous mêler à la Grande Révolution Culturelle, ou partir dans les maquis dont nous suivions jour après jour la progression victorieuse. Aucun doute pour nous, le mal c'était l'Amérique, le capitalisme, l'argent, l'individualisme bourgeois ; le bien, c'était le tiers-monde et singulièrement l'Asie, la vie communautaire, socialiste ou communiste.

Laurence Picq, qui elle aussi avait vingt ans en 68, ne participait pas aux défilés ni aux conversations d'amphithéâtre mais elle appartenait à cette génération avide d'horizons nouveaux. En épousant Sikoeun, étudiant cambodgien, elle est entrée tout naturellement dans son rêve d’exotisme révolutionnaire.

Débarquant en Chine en pleine Révolution Culturelle, puis rejoignant le Cambodge pour y vivre l' "expérience khmère", elle a partagé - comme un goût de sainteté amer - le désir d'absolu de ses compagnons.

L'intérêt de son témoignage, par-delà la chronique de l'horreur, est qu'il décortique le fonctionnement quotidien d'une société léniniste à l'état natif. On y voit comment se confondent progressivement le parti, l'état et la nation, comment Angkar, l'institution du parti, élargit peu à peu son champ non seulement à la loi mais aussi à la morale, à la coutume, voire à l'appréhension de toute réalité. Seul recours et seule référence, le Parti dont la légitimité devient mythique fonctionne de façon obscure. Du sommet procède toute pensée. La pensée du parti n'est pas relative mais absolue. Le parti ne peut pas se tromper, l'erreur est le fait des traîtres. La seule façon de se protéger du risque de devenir soi-même un traître est de s'abstenir de toute pensée, de toute initiative, voire de toute conversation et de tout rapport social.

La société khmère rouge décrite par Laurence Picq est une caricature des sociétés communistes qui se sont développées en Chine et en URSS, mais elle procède des mêmes principes. Ces sociétés sans libertés sont aussi des sociétés sans pouvoirs. L'homme fort, si tant est qu'il en existe, doit pour se maintenir faire sans cesse le vide autour de lui. Il doit accuser au plus vite ceux qui s'opposent à ses décisions sous peine de se voir lui-même éliminé. C'est ainsi que se produit l'auto-génocide comme on l'a vu au Cambodge et comme il avait commencé de se produire en Chine à l'époque de la Révolution Culturelle.

L'histoire et le personnage que nous livre ce témoignage sont à la fois fascinants et effrayants. Fascinants parce qu’on reconnaît chez l'héroïne un engagement pur et sans compromis, une grande honnêteté et beaucoup de générosité ; effrayants parce que son aveuglement confine à la monstruosité.

Une génération entière de gauchistes français et plus particulièrement ceux qui se sont laissé éblouir par le mythe de la Grande Révolution Culturelle se reconnaîtront en elle, même s'ils ont eux aussi renoncé à poursuivre leur voyage "Au-delà du Ciel."

Jean-Paul Desgoutte, octobre 1984.