Traduit du coréen par Kim Jin-Young et Jean-Paul Desgoutte

 

 

Kim Dong-ni

TABLEAU DE SABBAT

traduit du coréen par Kim Jin-Young et Jean-Paul Desgoutte

 

Préface

Si les enjeux politiques et économiques de la rencontre entre culture orientale et culture occidentale ont donné lieu à de nombreux récits et commentaires, la dimension religieuse de l’affrontement des traditions n'a sans doute jamais trouvé de formulation aussi pure, pittoresque et troublante, que dans le récit Tableau de Sabbat, de Kim Dong-Ni.

Au tournant du siècle, à l’époque où se déroule l’histoire, la Corée n ‘est encore qu’un pays médiéval, rural, coincé entre ses deux formidables voisins dont l’un le Japon, est en train de devenir une puissance industrielle et militaire mondiale, tandis que l’autre, la Chine, se débat dans les convulsions de l’effondrement de son empire dépecé par les nations européennes. La vie religieuse s' y partage entre ce qu’on pourrait appeler —  à l’européenne — un clergé régulier, composé de moines bouddhistes, reclus dans des monastères et exclusivement consacrés à des tâches de méditation, et une société informelle de chamans — l’équivalent de nos curés de campagne ou mieux encore des druides celtiques chers à la tradition gauloise. Les chamans coréens, en effet, ne sont pas les membres d’une église mais les dépositaires d’une tradition animiste immémoriale. Ils cohabitent pacifiquement avec les hérauts des traditions bouddhiste et confucéenne. Les chamans sont, pour la plupart, des femmes. Sorcières et guérisseuses, elles gèrent pour le compte de la communauté villageoise les rapports avec le monde surnaturel.

Au moment même où, à la fin du siècle dernier les Japonais s’installent peu à peu en Corée, pénètre par le nord, en provenance de Chine, la première vague tolérée de missionnaires chrétiens — de religion protestante pour l’essentiel. Ils portent, en même temps que leur message religieux, une civilisation étrangère, industrielle, puissante, séduisante et agressive dans sa prétention universelle.

C’est dans ce décor, peint à grands traits, que se noue le destin, banal et tragique, de Moha, la sorcière. Héritière consacrée de la tradition chamanique, vouée au commerce avec les esprits tutélaires, Moha voit son fils lui échapper sous l’influence d’un « démon étranger », Jésus — qui trouve là un rôle inhabituel dans la tradition occidentale. La tragédie qui se noue entre Moha et ses enfants tournera inexorablement à l’inceste puis au meurtre suivant la logique implacable des grands récits mythiques...

On peut lire le court récit de Kim Dong-Ni comme la fable douloureuse de la métamorphose d’une société trop longtemps refermée sur elle-même et plongée brutalement dans les affres du modernisme.

Jean-Paul Desgoutte


 

1

Sur le fond du tableau se dresse une montagne, au pied de laquelle s'étend, parmi les champs et les collines, un vaste lac noir, dans l'ombre de la nuit. La scène est éclairée d'une multitude d'étoiles, qui se reflètent bleues sur l'eau sombre.

La nuit est profonde. Au bord de l'eau, sous un auvent de toile, sont assises les femmes du village. Sur leurs visages extatiques et tristes, se lit la fatigue d'une nuit trop longue. Debout, parmi elles, la chaman possédée chante et se lamente, danse, virevolte et se perd dans les plis de sa robe cérémonielle, comme une âme sans corps...

 

 

C'était l’année du mariage de mon père. Je n’étais pas même né quand ce tableau fut peint. Il est le dernier souvenir de la splendeur de notre famille aristocratique, riche et brillante, aimée et fréquentée de savants et d’artistes, de poètes et de peintres. Nous possédions les calligraphies les plus belles, les peintures les plus délicates et les antiquités les plus précieuses du pays, une riche collection d’objets rares que mes ancêtres avaient rassemblés amoureusement, par tradition, de génération en génération. Mon père connut la ruine de sa famille, mais à l’époque il vivait encore, auprès de mon grand-père, dans l’opulente maison familiale. Leur salon recevait voyageurs et troubadours, esprits brillants, savants, vagabonds et poètes.

C’est à cette époque qu’un jour de printemps, au crépuscule, alors que le ciel était traversé d’un vent lourd de poussière rouge, qui éparpillait dans la cour les fleurs des pruniers, un couple de voyageurs étranges se présenta au portail de la demeure.

L’homme était vêtu du costume et du bonnet blancs propres à l’état de deuil. D’âge mûr, il était de petite taille et tenait par la bride un âne que chevauchait une jeune fille au teint pâle. Ils semblaient tous deux, maîtresse et serviteur. Mais on apprit le lendemain qu’elle était sa fille et qu’il l’accompagnait pour en faire connaître le brillant talent de peintre.

La jeune fille était elle aussi vêtue de blanc. Son visage, plus pâle que ses habits, était traversé d’un regard d’une tristesse insondable. Mon grand-père s’enquit de son nom, mais elle ne répondit pas. Il lui demanda son âge. Elle ouvrit de grands yeux et resta muette. « Elle a dix-sept ans et s’appelle Nani... répondit l’homme à sa place. Elle est un peu sourde... » Le maître de maison opina de la tête. Il invita les visiteurs à pénétrer dans sa demeure, à s’y installer à leur guise et à faire état, quand ils le souhaiteraient, des talents de peintre de la jeune fille.

Tous deux restèrent un bon mois auprès de leur hôte. L’homme racontait l’histoire de leur vie, la jeune fille peignait et dessinait. Un jour enfin, ils prirent congé. Mon grand-père leur remit de l’argent et des coupons de soie, pour les aider dans la suite de leur voyage, puis il les regarda s’éloigner. Le visage de la jeune fille exprimait toujours la même tristesse que le jour de son arrivée. Mon grand-père me raconta, bien plus tard, l’histoire de ses hôtes et du tableau que la jeune fille lui avait confié,  la Danse du Sabbat.

 


2

Moha, la chaman habitait un hameau dans les faubourgs de Kyung-ju, à quelques lieues du centre de la ville. Sa maison, à l'écart, se distinguait des autres par son toit de tuiles affaissé, couvert de champignons terreux à l'odeur entêtante. Elle était entourée d'un muret, à moitié démoli, qui serpentait autour d'une cour, vaste terrain vague, sans cesse inondé des dernières pluies, envahi de mousse, d'herbes sauvages et de fougères, si hautes qu'un homme aurait pu s'y cacher. La terre humide y grouillait de vers de terre monstrueux, longs comme des serpents, et de crapauds ventrus, tapis dans l'ombre en attendant la nuit... C'est dans cette maison délabrée, qui semblait abandonnée des hommes et livrée depuis longtemps aux esprits, que vivaient Moha, la sorcière, et sa fille Nani.
Le père de la jeune fille résidait, quant à lui, dans un village de la côte, à une heure de route, où il tenait une échoppe de poissons, fruits de mer et algues séchés. Selon les dires de chacun, il était passionnément attaché à sa fille, à qui il rendait visite deux fois par an, au printemps et à l'automne, pour lui apporter, en présent, le meilleur de sa marchandise.
En dehors de ses visites, et d'un hypothétique retour de Huki, les deux femmes n'attendaient personne d'autre que les clients de la chaman. L'un d'eux parfois se risquait dans la cour et frappait à la porte : " Il y a quelqu'un ? ". Mais personne ne répondait. Et quand, après avoir répété plusieurs fois sa question, il poussait enfin le battant, il découvrait le visage effarouché de Nani qui, de surprise, avait laissé tomber ses pinceaux, et le regardait muette, en tremblant.
Moha avait pour habitude de quitter la maison au lever du soleil, et d'y rentrer au crépuscule. On la croisait parfois dans les rues, chantant et dansant, le pas incertain, tout en serrant contre elle des pêches pour sa fille.

" Ma fille, ma fille, Nani..., ma Fleur de l'eau, ma pe-tite fille... Entre dans le palais du Roi des Dragons... Les douze portails sont fermés, ouvre-les, ouvre-les vite... "

Les gens qu'elle rencontrait, la saluaient d'un " Vous avez encore bu, aujourd'hui ? " Elle baissait la tête modes-tement et répondait poliment : " J'étais au marché... " Mo-ha passait son temps auprès des marchands de vin. Elle aimait la boisson, comme sa fille aimait les pêches...
" Ma fille, ma chère enfant, Nani... " chantait-elle, en entrant dans la maison et en tendant les fruits à sa fille. Nani portait alors les petites pêches à sa bouche, et les savourait du bout des lèvres, comme elle tétait sa mère, quand elle était petite.
Selon Moha, Nani était le double réincarné de la fille du dragon, Fleur de l'eau. Moha prétendait en effet avoir connu le dragon, dans son sommeil. Il lui avait offert une pêche et, sept jours plus tard, Nani était née...
Le dragon de la mer avait conçu douze filles, promises aux douze fils du dieu de la montagne. La première, la lune, avait épousé le soleil ; la seconde, l'eau, avait épousé l'arbre ; la troisième, le nuage, avait épousé le vent, et ainsi de suite... Mais la dernière, la fleur, coquette et volage, n'avait pas su attendre son tour, et elle avait pris pour elle, le onzième fils du dieu de la montagne, l'oiseau - qui était promis au fruit -, au lieu du papillon qui lui était destiné...
Le fruit et le papillon, mécontents, s'étaient plaints au dieu de la mer qui, de colère, avait rendu sourde la malheureuse, avant de l'exiler. C'est ainsi que Fleur de l'eau était devenue fleur de pêcher..., offerte aux visites des oi-seaux du printemps, dont elle ne pouvait hélas entendre le chant...

Quand Moha, la sorcière, s'était trop attardée, à chanter et à danser dans les bars à vin de la ville, on la voyait s'immobiliser soudain, s'exclamer : " Ma fille m'appelle ! ", et quitter vivement les lieux, pour courir vers sa maison. Elle devait en effet prendre soin de l'enfant que lui avait confié le dieu de la mer !
Moha avait pour habitude de se montrer attentive et respectueuse, vis à vis de la foule des esprits qui l'entouraient. Elle saluait, avec modestie et timidité, chacun des animaux, des arbres, voire des objets, qu'elle cô-toyait. Désireuse de se concilier leur faveur, elle prenait un soin particulier des nourrissons et des animaux domestiques. Elle les traitait comme des compagnons à part entière, avec qui elle se devait de partager son quotidien : bavarder, rire, se fâcher, voire se faire du mal...

 


3

Au retour imprévu de Huki, il se mit à flotter comme une odeur d'homme dans la petite maison. Nani, qui pourtant n'aimait pas s'occuper des choses de la cuisine, préparait à manger pour son frère. Et la nuit, une lanterne de papier huilé, suspendue au bord du toit, trouait dorénavant l'obscurité, confrontant sa lueur au scintillement des étoiles.
Huki était le fils bâtard de Moha. Elle l'avait conçu avant même d'être initiée comme chaman. Enfant prodige, doué d'une intelligence rare, Huki n'avait pu, en raison de sa naissance, entrer à l'école. A neuf ans cependant, grâce à l'entremise d'un proche de la famille, il avait été accueilli, comme novice, dans un temple bouddhiste. Depuis lors, on était était sans nouvelles de lui...

Nani avait passé sa petite enfance, très proche de son demi-frère. " Huki, Huki... " l'appelait-elle à chaque instant, en courant après lui en tout lieu. Ce n'est qu'après son départ qu'elle avait contracté le mal, qui devait peu à peu la rendre sourde, sans que personne sache au juste l'ampleur de son infirmité. Une ou deux fois encore, elle avait demandé, en bégayant, de ses nouvelles... " Il est allé au temple faire ses études... " lui répondait sa mère. " Quel temple ? " disait l'enfant. Et Moha inventait un vague mensonge, car elle ne souhaitait pas avouer qu'elle n'en savait rien...
Ce jour-là, quand Moha, rentrant du marché, vit son fils apparaître, elle se troubla, tout d'abord, comme à la vue d'un fantôme. Elle pâlit, et songea un instant s'enfuir, mais, se ressaisissant bientôt, elle ouvrit ses grands bras et l'enserra, comme un oiseau son petit.
" C'est toi ! c'est toi, mon fils... Son visage se couvrit de larmes, et elle se mit à pleurer à gros sanglots. Tu es revenu...

- Mère, mère... "

Huki fondit en larmes, lui aussi, appuyant sa joue contre l'épaule de sa mère.
Pour un pauvre novice, qui errait de temple en temple, il avait belle allure ! C'était alors un jeune homme de dix-neuf ans, à la stature puissante et élancée. Son visage, à l'expression noble, rappelait celui de sa mère.
Nani, qui avait pris peur, en voyant un inconnu ouvrir la porte de la chambre en l'absence de sa mère, était restée tremblante, dans un coin de la pièce. Elle comprenait soudain, devant l'émotion de Moha, que l'inconnu était son frère ! Et, pour la première fois depuis leur lointaine sépa-ration, elle éprouva l'envie de pleurer, pour manifester sa joie.

Le bonheur des retrouvailles dura peu, cédant la place à l'étonnement de Moha devant le comportement énigmati-que de son fils. En effet, le matin au lever, le soir avant de se coucher et à chaque repas, Huki s'adonnait à une cérémonie étrange. Il prononçait quelques formules magiques, dont il puisait, semblait-il, la teneur dans un petit livre, qu'il gardait serré dans son habit. Nani, elle aussi, l'observait, silencieuse et intriguée...
Huki lui dit un jour en souriant : " Toi aussi tu peux lire ce livre... " et il lui tendit l'objet. Nani le saisit et se mit à déchiffrer, avec beaucoup de difficulté, les caractères inscrits sur la couverture : " Nouveau Testament ". Mots étranges ! dont la signification lui échappait. A vrai dire, elle n'avait jamais lu, avec peine, qu'un roman populaire... et contemplait avec curiosité l'expression énigmatique de son frère. Il lui sourit de nouveau.
" Tu sais qui a créé l'homme ? " lui demanda-t-il, en accompagnant ses paroles de quelques gestes d'explication. Mais Nani ne s'était jamais posé la question...
" Sais-tu ce qu'on devient après la mort ? reprit-il. Tout est écrit dans ce livre... " Et de la main, il désigna plusieurs fois le ciel.
Mais, de toutes les explications de son frère, Nani ne retint qu'une phrase : " Dieu, le père céleste... a créé l'homme, l'univers et le Paradis... "
Quant à Moha, elle en vint bientôt à s'étonner du Dieu de Huki. Dès le troisième jour après le retour de son fils, elle lui demanda soupçonneuse : " Est-ce vraiment là l'enseignement des moines bouddhistes ?
- Non, mère, je ne suis pas bouddhiste, lui répondit Huki.
- Si tu n'es pas bouddhiste, de quoi parles-tu donc ?
- Je me suis enfui du temple... Je n'aimais pas ce qu'on m'y enseignait.
- Quoi donc ? Tu n'aimes pas le bouddhisme ? C'est une grande doctrine. Serais-tu taoïste ?
- Non, je suis Chrétien. Dans le nord, on appelle cette doctrine le christianisme, c'est nouveau...
- Tu es adepte d'une nouvelle secte ?
- Non, je suis Chrétien...
- C'est pour cela que tu prononces des formules magiques en fermant les yeux chaque fois que tu manges ?
- Je ne prononce pas de formule magique, je prie Dieu.
- Dieu ? Moha ouvrit de grands yeux.
- Oui, le Dieu qui nous a créés...
- Tu es la victime de mauvais esprits... " lui répondit Moha en pâlissant, mais elle ne posa plus de question.

Le lendemain, à son retour d'une cérémonie d'exorcisme, son fils lui demanda :
" D'où venez-vous, mère ?
- J'étais chez Pak, pour conjurer un sortilège... " Huki resta pensif un instant puis il dit :
" L'esprit que vous avez chassé a-t-il disparu ?
- Evidemment... L'homme est guéri... " répondit-elle avec assurance.

Moha n'avait jamais douté du pouvoir qu'elle avait reçu du Dieu de la Nature. Elle ne se posait pas de questions inutiles, et répondait aux demandes des malades, comme elle aurait donné à boire à quelqu'un d'assoiffé. Elle apportait son aide à tous ceux qui la sollicitaient, qu'ils soient du village ou d'ailleurs. Les nombreux patients qui lui faisaient confiance, se rendaient chez elle, avant de consulter un médecin, parce que c'était plus rapide, plus efficace et moins cher...
Huki songeur la fixa des yeux.
" Maman, c'est un péché... dit-il enfin. Regarde et lis ! " Et il lui tendit sa Bible ouverte.

" Comme ils sortaient, voilà qu'on lui présenta un démoniaque muet. Le démon fut expulsé et le muet parla... " Matthieu, chapitre 9, verset 32.

Mais Moha, sans plus prêter attention à son fils, se leva et, s'approchant de l'autel domestique, elle aussi se mit à prier.

" Esprit des quatre vents, esprits du ciel et de la terre... Vole ce qui vole et rampe ce qui rampe... la vie est éphé-mère et fragile, comme un fil de soie... Dans les bras de l'esprit, je marche sur une belle route, je marche sur la route... Je refuse la main impure, j'accepte la main simple. L'esprit du lieu me donne une terre et le roi des ancêtres m'offre un berceau. L'esprit qui me garde, me donne le bonheur. L'esprit de la vie me donne le souffle. Maitreya, ma vie est fragile comme un fil de soie, je marche sur la route... "

Ses yeux brillaient comme des braises, elle tremblait, convulsivement, de tout son corps. Enfin, elle saisit un bol rempli d'eau consacrée, déposé devant l'autel, y trempa ses lèvres et, se tournant vers son fils, elle lui cracha le liquide au visage..

" Pfui ! Va-t-en, démon... La montagne est abrupte et la gorge profonde... L'eau y cache un abîme de cinquante toises... Tu n'as rien à faire, ici ! Cours, va-t-en ! le cou-teau à la main droite, et le feu à la main gauche... Pfui ! Va-t-en, démon, va-t-en tout de suite... Pfui ! pfui ! "

Puis elle cracha de nouveau, sur tout son corps. " Va-t-en, va-t-en, mauvais esprit ! " Huki la regardait officier, les mains jointes. Il se mit alors à prier, puis il sortit sans dire un mot. Mais Moha continua longtemps encore à cra-cher de l'eau, en tous sens dans la pièce, pour conjurer l'esprit hostile.

 


.4

En quittant la maison de sa mère, Huki se rendit auprès d'une communauté de chrétiens qui vivaient dans la région. Moha et Nani l'attendirent jusqu'au coucher du soleil, puis continuèrent de prier tard dans la nuit, mais en vain. Moha demanda à sa fille si elle avait gardé le livre du démon de Jésus. Mais Nani lui fit signe que non, à son regret.

Moha était convaincue que son fils était le jouet d'un mauvais esprit. Huki pensait, de même, que sa mère et sa soeur étaient les victimes du démon, et que, de là provenait l'infirmité de Nani.

" Jésus, voyant qu'une foule affluait, menaça l'esprit impur en lui disant : " esprit muet et sourd, je te l'ordonne, sors de lui et n'y rentre plus. " Après avoir crié et l'avoir violemment secoué, il sortit, et l'enfant devint comme mort, si bien que la plupart disaient : " Il a trépassé ! " Mais Jésus, le prenant par la main, le releva et il se tint debout. Quand il fut rentré à la maison, ses disciples lui demandaient dans le privé : " Pourquoi nous autres, n'avons pu l'expulser ? " Il leur dit : " Cette espèce-là ne peut sortir que par la prière. " Marc, IX, 25-29.

Si Jésus avait guéri des muets du malin, il devait pouvoir également sauver sa sœur et sa mère... Huki s'engagea à prier... Puis il écrivit une lettre au pasteur et au doyen de la communauté chrétienne.

" Mon père, grâce à Dieu, j'ai retrouvé ma mère et ma sœur. Mais dans cette région, on ne connaît pas la Bonne Nouvelle du Royaume. Et tous sont victimes des mauvais esprits et se livrent à l'idolâtrie. A ma honte, ma mère est possédée d'un esprit chaman. Ma sœur est muette. Je prie tous les jours suivant l'évangile de Marc (IX, 29). Mais comme il n'y a pas d'église, ici, ce n'est pas facile. Je vous demande de joindre vos prières aux miennes, pour qu'on en construise une parmi nous. "

Le pasteur, qui s'appelait Handerson, était un missionnaire américain. C'était lui qui avait aidé Huki à subvenir à ses besoins et à poursuivre ses études, lorsqu'à quinze ans, le jeune homme avait quitté le temple bouddhiste où il était postulant. Une fois sa décision prise, Huki, cet été là, avait voyagé jusqu'à Séoul, puis, poursuivant son errance, il avait rejoint Pyong-Yang, où il devait finalement rencontrer Handerson.

Quand Huki lui fit part de son intention de rendre visite à sa mère, le pasteur annonça, lui-même, sa décision de rentrer bientôt dans son pays. " Si tu le veux, tu pourras m'accompagner...
- Merci mon père, je souhaite vivement voyager en Amérique.
- Alors, reviens vite ! "
La maison du pasteur était bien différente de la maison de Moha. On y entendait tout au long de la journée chanter des psaumes, accompagnés à l'harmonium. On y lisait la Bible, on y était joyeux, heureux, tandis que la maison de sa mère était vieille et humide. Le mur en était démoli, le toit effondré et la cour envahie de ronces et de reptiles... C'était une maison hantée de mauvais esprits, qui avaient également pris possession de sa mère et de sa sœur.

 

*

De retour de sa visite à la mission, Huki nota un changement dans le comportement de sa sœur. Pendant toute la journée, elle le suivait des yeux, tapie dans un coin de la pièce, le visage pâle comme la craie, les yeux fixes grand ouverts. Puis, à la tombée de la nuit, dans la cour, au moment où, parmi une nuée de moustiques assoiffés de sang, on accrochait la lanterne au coin du toit, elle venait se serrer contre lui, lui posant ses mains froides sur la nuque.
Huki, étonné, tenta à plusieurs reprises d'échapper à son étreinte, mais, comme Nani revenait à lui convulsivement, l'embrassant et le baisant de sa bouche glacée, il finit, un soir, par lui prendre la main et l'entraîner dans l'obscurité de l'auvent.
Dès lors, son visage se fit chaque jour plus pâle. Deux semaines s'écoulèrent, puis le jeune homme quitta de nouveau la maison.

*

Lors de la deuxième nuit suivant le départ de son fils, Moha se dressa soudain sur sa couche, soupira longuement et réveilla Nani qui dormait auprès d'elle. " Dis moi, quand doit-il revenir ? " l'interrogea-t-elle. Mais Nani ne répondit pas. " Pourquoi n'as-tu pas préparé à dîner pour lui ? " se fâcha alors Moha.
Les jours se suivaient et Moha s'exaspérait, peu à peu, de l'absence de son fils. Chaque nuit, elle tournait en rond dans la cuisine, allumant sans raison la lampe à huile et préparant le repas, avant de se plonger dans de longues prières.

" Le souffle du bonheur nous couvre, et l'esprit de la vie nous habite. Je prie, je te conjure, Dieu de l'esprit... A toi les étoiles du ciel, et les perles de la mer... Je demande le souffle à l'esprit de la montagne, le bonheur au protecteur de la vie... et la sagesse à l'esprit de la mer. Démon de Jésus... démon de feu... démon affamé des pays lointains, brûle ! brûle, la flamme folle... Brûle, le démon de feu ! Et que revienne enfin l'esprit de la vie... "

Elle s'agenouillait, se prosternait, puis se relevant, se mettait à danser, jetant lascivement ses bras vers le ciel... Nani l'observait en secret à travers la lucarne séparant la chambre de la cuisine, en tremblant de tout son corps...
Un jour, elle fut, elle-même, saisie par la transe. Défaisant et jetant un à un ses habits autour d'elle, elle se mit à danser au milieu de la pièce, se livrant nue aux frissons convulsifs du chant lascif de sa mère. L'aube la trouva dévêtue, allongée au milieu de la chambre.

*

Huki finit par revenir, souriant à sa mère et à sa sœur. Moha accueillit son fils en pleurant, et l'enveloppa de ses grands bras, comme un oiseau couvrant ses oeufs. Elle se mit à verser des larmes muettes, qui ranimèrent la vie dans son visage bleu de pâleur, et lui rendirent, peu à peu, la sérénité d'une mère.
Huki dit alors en se dirigeant vers la chambre: " Je souhaite me reposer. " Et Moha, s'installa sur le petit banc posé le long du mur de la maison, songeant, la tête basse... Puis elle se leva en soupirant et se dirigea vers la chambre, où elle se mit à fouiller longuement parmi les toiles que sa fille avait peintes.

Huki tournait et se retournait dans son sommeil, cherchant en vain à saisir la Bible, qu'il portait toujours sur lui. De la cuisine lui parvenait le son indistinct de formules magiques proférées par sa mère. Il se réveilla et fut troublé de découvrir que la couche de Moha était vide. Saisi d'un mauvais pressentiment, il fut bientôt parcouru d'un frisson d'horreur, en entendant monter de l'ombre le gémissement sourd d'un esprit malin, comme les pleurs d'un fantôme... Il jeta un coup d'œil à travers le guichet qui séparait la chambre de la cuisine, et vit sa mère, vêtue de l'aube cérémonielle, danser en psalmodiant ses prières magiques.

" Démon du feu affamé, fils du pays où le soleil se couche... le feu à la main droite, le couteau à la main gauche... Va trouver l'esprit de la montagne... Va rejoindre l'esprit de la mer... Dans les nuages et dans le vent... cours au palais du roi des Dragons... Les douze portes sont fermées. Frappe à la première, que le gardien aux yeux de monstre te donne un coup de massue... Et frappe à la deuxième, que le chien fou souffle ta flamme... Et que la chienne dévore les braises... Frappe à la troisième, et vois sortir le chien de l'eau... Il aboie ! Waouh ! Waouh ! Les flammes s'éteignent... et la chienne hurle... Waouh ! Waouh ! Et les braises s'éteignent... "

Elle s'agenouillait puis se prosternait en joignant les mains. Dans un coin, posée sur une petite table, la lampe à huile brûlait, près d'un bol rempli d'eau consacrée et d'une soucoupe couverte de sel. Un peu plus loin, le Nouveau Testament achevait de se consumer... Une flamme bleue en léchait encore l'épaisse couverture, bientôt réduite en cendres.
Moha prit alors une pincée de sel dans la soucoupe et la jeta sur le livre, en déclamant avec ironie :

" Le Démon de Jésus, repart vers l'occident. C'est le Dieu de la montagne qui lui a fourni son équipage... Le Démon de Jésus... Il a des clochettes aux oreilles... Au son des clochettes, il s'en va. Il franchit la montagne et traverse les ruisseaux. Comment pourrait-il revenir ? Il ne peut pas revenir, parce qu'il a mal aux pieds. Ni au printemps, ni au mois de mars, il ne reviendra, parce qu'il a faim... "

En écoutant les propos de sa mère, Huki sentit son ventre se déchirer de douleur, et il baissa les yeux devant le spectacle de la femme, aux yeux brûlants, virevoltant dans sa robe blanche. Il prit lentement son souffle, se leva, ouvrit la porte d'un coup de pied, pénétra dans la cuisine et se dirigea vers la petite table où était posé le bol. Mais sa mère, saisissant à ce moment le couteau sacrificiel, se dressa devant lui, tout en continuant de danser.

" Pfui ! Va-t-en, démon... La montagne est abrupte et la gorge profonde... L'eau y cache un abîme de cinquante toises... Tu n'as rien à faire, ici ! le couteau à la main droite, et le feu à la main gauche... Pfui ! Va-t-en, démon, va-t-en tout de suite... Pfui ! pfui ! "

Pointant la lame vers le visage de son fils, " Va-t-en, dit-elle, démon de l'occident... " Huki esquiva le geste de sa mère, et la lame tranchante glissa tout près de sa joue. Profitant du mouvement pour franchir l'obstacle, il saisit le bol d'eau et le jeta à la figure de Moha. La lampe à huile se renversa et mit le feu à la cloison de papier qui séparait la cuisine de la chambre. Comme il s'efforçait d'éteindre les flammes, Huki sentit la lame du couteau pénétrer sa chair. Il se retourna et s'effondra en sang dans les bras de sa mère, dont le visage s'élargit en un terrifiant rictus.

 


5

Le couteau avait laissé trois blessures, sur la tête, la nuque et dans le dos de Huki. Mais le jeune homme ne souffrait pas que dans sa chair... Il maigrissait à vue d'œil, son regard se creusait et ses côtes saillaient sous la peau de sa poitrine.
Moha prenait soin de lui, avec toute l'énergie dont elle disposait encore. Elle le pansait et le nourrissait, l'embrassait et le cajolait, l'entourant de tous les rituels et formules magiques qu'elle connaissait, sans que l'état de son fils, pourtant, en fût amélioré...
Trop occupée à soigner Huki, elle en vint à renoncer de répondre aux sollicitations des autres malades... On se mit à dire, dans le village, que son pouvoir l'abandonnait.

C'est à cette époque que des prédicateurs s'installèrent dans la région, et qu'une petite église y fut fondée. La doctrine chrétienne se propagea dès lors, comme le feu dans la paille. Chaque village était visité par la troupe des missionnaires, qui annonçaient la Bonne Nouvelle de la venue du Royaume...

" Nous faisons louanges à Dieu d'avoir autorisé de rencontrer vous, ici... Lui nous a tous créés et il nous aime tous... Nous pécheurs, nous sommes... et notre cœur est plein de malice, mais Jésus se sacrifiait sur la croix pour sauver nous. Avec la foi en Jésus, nous allons sauver notre âme du mal et chanter, avec grande joie, sa gloire... "

Les gens entre eux s'amusaient de voir prêcher des étrangers, blancs aux yeux bleus et au long nez pointu. Les foules s'amassaient pour assister au spectacle, qui de plus était gratuit. Chaque maison recevait la visite d'un missionnaire : " C'est un péché de croire au pouvoir des chamans... Dieu, seul, a tout pouvoir... mais quel pouvoir a donc la chaman ? Elle prie un arbre mort et vermoulu... ou une pierre qui n'entend ni ne voit ! Elle est incapable de sauver qui que ce soit ! Il n'y a qu'un seul Dieu, qui nous a tous créés... Renoncez aux idoles... "

On entendait courir d'étranges histoires... " Jésus, le fils unique de Dieu a guéri toutes sortes de malades, des paralytiques, des lépreux... Il est ressuscité, trois jours après sa mort, il est monté aux cieux... "

Moha se moquait ouvertement des racontars que propageaient les diables étrangers. En frappant sur son gong, elle continuait de réciter ses litanies. Mais les critiques et les malédictions lui traversaient la chair...

" Va-t-en ! démon étranger... Tu ne reconnais pas Moha ? Si tu ne plonges pas, dans l'eau profonde de cinquante toises, j'affamerai tes enfants, je les envelopperai, dans un rideau de lattes, dans une marmite en fer, enserrée d'une lanière de cuir, pour leur ôter la vue du soleil ! Va-t-en, démon ! Le feu à la queue ! Les sonnettes aux oreilles ! Va-t-en comme l'éclair ! Drelin, drelin, dre-lin... "

Le mauvais esprit de Jésus pourtant ne s'en allait pas, mais, bien au contraire, faisait de plus en plus d'adeptes. Les clients de Moha, eux-mêmes, en devenaient les victimes... Un exorciste, en effet, s'était joint à la troupe des prédicateurs. Il guérissait par la prière, en imposant les mains sur la tête des malades : " le malheureux souffre de ses péchés... "
La rumeur disait : " les aveugles voient, les paralytiques marchent, les sourds entendent, les muets parlent, et, chacun selon sa foi, tous peuvent être pardonnés... " Alors les femmes offraient leurs bijoux, leurs anneaux d'or ou d'argent, parmi la foule des gens fascinés par le spectacle.
" Les diables d'occidentaux sont venus avec leur troupe de cirque... " se moquait Moha ; mais son rire sonnait faux... car elle se croyait seule dépositaire, du pouvoir des esprits de la terre et de la montagne... Elle les célébrait sous l'apparence d'un vieil arbre, d'une pierre ou d'un ruisseau... Toutes pratiques que les Américains détestaient ou jalousaient...
Aux démons de Jésus, qui trompetaient sur les place : " C'est un péché de croire à la chaman... ", Moha, seule, opposait encore ses formules magiques, qu'elle ré-pétait inlassablement en tapant sur son gong.
" Le feu à la queue ! Les sonnettes aux oreilles ! Va-t-en! Drelin, drelin, drelin... "

 


6

La maladie de Huki s'aggrava avec l'arrivée de l'hiver. Moha restait assise au chevet de son fils et lui serrait les mains, en lui demandant d'une voix tremblante : " Mon fils, que s'est-il donc passé ? Tu es venu de si loin pour me voir... "
A sa mère en pleurs, Huki répondait : " Mère, ne vous inquiétez pas... Je vais rejoindre bientôt le Royaume de mon père, de notre père à tous...
- As-tu besoin de quelque chose ? " insistait Moha. Mais Huki secouait la tête, attendant que Moha se retire pour prendre la main de sa sœur Nani et lui dire : " J'aimerais avoir une Bible. "

Au printemps, peu de jours avant la mort de Huki, Handerson, le pasteur américain, lui rendit visite, accompagné d'un adepte de la nouvelle communauté chrétienne. En entrant dans la cour misérable, où régnait une odeur de moisi et de pourriture, l'Américain demanda : " Il vit ici ? "

Huki accueillit avec joie son ami, les yeux brillant soudain d'un nouvel éclat. Il lui confia ses mains amaigries en balbutiant : " Mon père, mon père... "
L'homme lui prit la main en silence, et des rides se creusèrent sur son visage soudain vieilli. Il ferma les yeux, pour tenter de cacher son émotion. Son compagnon lui dit alors : " C'est grâce à Huki, et à son intervention au-près de vous, que notre village a pu construire son église aussi vite... "
Au départ des deux hommes, alors que le pasteur promettait de revenir bientôt avec un médecin, Huki lui dit : " Mon père, pourriez-vous m'acheter une Bible ? " Han-derson lui confia alors sa propre Bible, consacrée lors de son ordination. " Garde-la, en attendant... " Huki prit le livre, le serra contre sa poitrine et ferma ses yeux, lourds de larmes.

 


7

Dans la cour de la maison de Moha, parmi l'enchevêtrement des mauvaises herbes, le printemps, comme chaque année, voyait pulluler de vieux crapauds et de monstrueux vers de terre. Moha ne se rendait plus que rarement aux sollicitations de ses clients. Elle restait chez elle, tournant inlassablement dans les petites pièces, en frappant sur son gong et en marmonnant des litanies. On disait qu'elle était devenue folle.
Elle se nourrissait à peine et son visage se rassemblait peu à peu dans la seule lumière brûlante de ses yeux. Elle occupait son temps à déployer sur des baguettes de bois les tableaux de Nani, qu'elle laissait ensuite flotter au vent, ou à frapper son gong : " Va-t-en, diable d'esprit de l'Occident... " Et si le soir, quelque voisin venait lui rendre visite, en apportant une bouteille de vin, et lui disait : " Vous êtes triste, Moha... ", elle répondait : " C'est le démon de Jésus qui m'a pris mon fils. "

Ses adeptes s'inquiétaient de son état, la croyant perdue pour son office. Ils se demandaient ce qu'il adviendrait, le jour où ils auraient besoin d'elle... Mais la rumeur se répandit un jour, qu'elle allait organiser encore, une grande cérémonie au bord du lac, pour y retrouver le corps enseveli de la belle fille d'un riche propriétaire. L'homme lui avait proposé de précieuses étoffes de soie pour organiser l'affaire. Elle avait accepté l'offre, espérant par la même occasion, solliciter des esprits la guérison de sa fille. " On verra bien qui est le vrai Dieu, celui de Jésus ou bien le Dieu de la nature ! "

La foule se rassembla enfin au bord du lac. On était ve-nu de loin, de partout, pour assister à la cérémonie. Les regards s'attardaient sur l'étendue d'eau sombre, qui gardait dans ses profondeurs, secrets, souffrances et ressentiments. C'était un lac sans fond, dont on aurait tenté en vain de sonder l'immensité. La légende voulait qu'il fît chaque année une victime...
Les marchands ambulants avaient installé leurs étals au bord de l'eau, tout autour d'une vaste tente ouverte, ornée de lanternes multicolores, bleues, rouges, vertes, blanches et jaunes, qui flottaient au vent comme un nuage de fleurs. Un autel avait été dressé à l'abri de l'auvent, où voisinaient les offrandes : des gâteaux de riz, des poissons et des fruits, des têtes de cochon, et toute sorte de mets.

Moha semblait avoir retrouvé toute sa sérénité d'antan, et son visage ne manifestait, en dépit de la mort de son fils et des critiques acerbes formulés par les Chrétiens, qu'une tranquille détermination.
Elle regarda la nourriture copieusement étalée et un sourire méprisant traversa son visage : " L'abondance ne saurait tout satisfaire... "
Dans la foule, on commentait les événements. Une femme prétendait que Moha serait bientôt possédée d'un nouvel esprit, celui de la jeune femme qui s'était jetée dans le lac. " Regardez comme elle lui ressemble déjà ! "

" C'est vrai, répondit son voisin, Moha n'a jamais été aussi belle qu'aujourd'hui. Elle ressemble à s'y méprendre à la femme qui s'est noyée. " Ailleurs, on entendait dire que la fille de Moha pourrait bien retrouver l'usage de la parole... Et encore que Nani était enceinte... d'on ne savait qui... En tous cas, tous convenaient que cette journée serait décisive...
La cérémonie commença. Moha se mit à évoquer la vie de la femme disparue. Les tambours, flûtes et violons accompagnaient sa voix aux accents d'une tristesse inconnue. Moha dansait et son corps échappait à la terre, pour flotter comme un esprit à la surface du sol. Les femmes la regardaient, laissant leur imagination s'enivrer, aux mouvements des voiles de la robe de soie, qui palpitaient et virevoltaient autour d'elle, selon le souffle incertain de sa respiration, animé, semblait-il, de l'esprit même de la jeune morte. La lamentation s'abîmait, muette dans les eaux du lac, comme les étoiles dans la nuit profonde.
Alors, les musiciens jetèrent au loin, sur l'eau, la nasse où reposait le riz sacrificiel, promis à la morte. Mais en vain. Pas même un cheveu de la victime ne remonta à la surface...
Puis un homme, quittant la foule, s'adressa à Moha : " Que peut-on faire encore ? "
La chaman, d'un pas assuré, s'approcha alors, calme et déterminée, du bord du lac.

" Lève-toi, reviens ! Toi, l'enfant chérie, perdue à la fleur de l'âge... Toi, dont l'âme est précieuse, épanouie comme une fleur, soignée comme une prunelle de jade... Quand les parents laissent leurs enfants, pour se jeter dans l'eau noire, le Dieu de l'eau tourne la tête... La robe flotte, fantôme sur l'eau, comme la corolle du lotus, dont la chevelure se dénoue... "

Et, disant ces mots, elle pénétra lentement dans la profondeur du lac. L'onde épousait peu à peu son corps, enlacés des plis de sa robe, tandis que s'étalait lentement à la surface de l'eau noire, la corolle pâle de son voile.
Le flot saisit sa taille, enserra sa poitrine et se jeta vers son cou, tandis que, de la berge ses paroles se faisaient de plus en plus indistinctes, et ses propos de plus en plus incohérents.

" Quand il y aura des fleurs sur les pêchers... ma fille, ma petite fille... en costume de deuil, ma fille, ma petite fille... à la première branche... petite fille, demande de mes nouvelles... à la deuxième branche... "

On vit flotter, quelques instants encore, le voile de sa robe, puis le chant se noya dans l'obscurité. Et la nuit se referma.

*

Dix jours plus tard, un homme se présenta devant la maison. Il tenait un âne par la bride, c'était le père de Nani. La jeune fille, malade, était alitée, pâle, les yeux profondément enfoncés dans le visage. L'homme entreprit de la soigner, il lui prépara des potages et des bouillons... Elle revint enfin à elle et dit, en balbutiant : " Père... ". Peut-être était-ce là l'effet de la dernière cérémonie de Moha... ?
Dix jours encore, et l'homme sella son âne. Nani monta en silence sur la bête.

*

Quand la nuit tombe sur la maison, abandonnée pour toujours, une nuée de moustiques assoiffés tourbillonne follement parmi l'amas sauvage des mauvaises herbes.

 

©opyright: Atelier du gué, 1998; Arpublique, 2010.