Speculum

 

Marguerite d'Oingt

Culot sculpté du chœur de l'église d'Oingt, 13ème siècle


 

Le Miroir


Marguerite d'Oingt prieure de l'Abbaye des chartreuses de Poleteins en Dombes, à la fin du 13ème siècle, confie à l'écriture son chemin vers l'extase. Elle rejoint ainsi, dans l'un des premiers textes littéraires en francoprovençal, la tradition mystique du verbe incarné qui conduit de saint Jean l'apôtre à Françoise Dolto, en passant par saint Augustin et Thérèse d'Avila…

 

 

 

 

Préface

Marguerite d'Oingt[1] naît au sein d'une famille chevaleresque[2] du Beaujolais[3], dans le courant du 13ème siècle, à une époque où déjà la ville et ses bourgeois[4] ont pris le pas sur la tradition féodale. Les croisades tournent court, les seigneurs n'ont plus les moyens d'entretenir leurs forteresses et le roi cherche à tout prix à remplir les caisses du royaume…[5] C'est un monde où, par-delà l'efflorescence de la littérature courtoise[6], les femmes sont encore assignées à vivre dans l'ombre de leur maître ou à rejoindre le secret des couvents.

Marguerite d'Oingt, fille d'un seigneur impécunieux[7], devient moniale puis, en 1288, prieure de la chartreuse de Poleteins en Dombes[8]. Elle fait, dans sa retraite, l'expérience de la dépossession et de l'extase. Elle confie son émotion et son trouble à son confident, père spirituel et proche parent, Hughes d'Amplepuis[9], prieur de la Chartreuse de Valbonne, dans le Gard. À son invitation, sans doute, elle rédige le récit de son ravissement...

Depuis la mort de Marguerite d'Oingt[10], le 11 février 1310, et par-delà une confusion tardivement levée sur l'identité de leur auteur, ses écrits ont été précieusement copiés, traduits et conservés par les moines de la Grande Chartreuse puis publiés en deux éditions savantes[11]. Le manuscrit original est conservé à la bibliothèque municipale de Grenoble.

La traduction du Miroir ici présentée a été établie à partir du texte francoprovençal de référence. Elle prend naturellement en compte le travail des traducteurs et éditeurs précédents et s'inspire également des précieux commentaires de Paul Leutrat, Catherine Müller et de Gaston Tuaillon (voir bibliographie).

Jean-Paul Desgoutte


Notes :

1. L'histoire de la famille d'Oingt est exemplaire du devenir de la société chevaleresque, tout particulièrement dans le destin des deux Marguerite, cousines germaines homonymes. L'une, fille de Guichard seigneur d'Oingt, rejoint la chartreuse de Poleteins en Dombes où l'ascèse monastique la conduit à l'extase. L'autre, orpheline d'Étienne d'Oingt seigneur de Châtillon, —nièce et petite-nièce de Renaud de Forez et d'Aymar de Roussillon, l'un et l'autre archevêques de Lyon— se voit marier, en 1288, au fils du banquier d'Albon —chargé des lods de l'archevêché— qui prend possession de l'héritage et s'en prévaut pour afficher ses prétentions aristocratiques (cf. Duby, 2002, p. 566).

2. Les seigneurs d'Oingt, de Beaujeu et de Damas, chevaliers du Charolais —à l'instar des Le Blanc, Saint-Aubin, Varennes—, sont issus de la même souche familiale que les barons de Semur (voir supra notes 3 et 5) —comtes d'Auvergne et comtes d'Autun. Leur ancêtre commune, Ricoaire de Centarben (i.e. Saint-Aubin), fut successivement l'épouse de Frédélan d'Oingt, puis, devenue veuve, de Guichard II de Beaujeu (Paul de Varax, 1896). Ses fils Hughes, seigneur d'Amplepuis, Falque, seigneur d'Oingt, Humbert, seigneur de Beaujeu et Damas, seigneur de Couzan et leurs descendants disputeront aux comtes de Forez le contrôle de la montagne beaujolaise et des bords de la Loire (voir supra notes 7 et 8). Marguerite d'Oingt est l'arrière-petite-nièce (ou -fille ?) de Geoffroy d'Oingt dont on a vu plus haut (cf. note 11) le destin tragique, à l'ost de Humbert III de Beaujeu. Elle est également l'arrière-petite-nièce de Renaud de Baugé, auteur du Bel Inconnu, roman d'apprentissage largement inspiré du Roman de Florimont, d'Aymon de Varennes (voir infra).

3. Suite à la réorganisation du territoire lyonnais qui marque la fin des hostilités entre les comtes de Forez et l'archevêque de Lyon (1173), la famille d'Oingt en vient à partager avec la famille de Varennes la seigneurie de Châtillon d'Azergues, située à la frontière entre les deux zones d'influence. Aymon de Varennes y rédige, en 1188, son épopée alexandrine, Le Roman de Florimont, où Marguerite d'Oingt trouvera matière à s'instruire et à rêver.

4. Les villes grandissent, les bourgeois s'enrichissent et revendiquent le droit de se gouverner. C'est ainsi qu'Étienne et Guichard, seigneurs d'Oingt, accordent, le 1er avril 1260, aux habitants de Châtillon d'Azergues, une charte de franchises. De même, en 1260, Guichard V de Beaujeu confirme-t-il aux habitants de Villefranche-sur-Saône leurs libertés et franchises. Ce vent de liberté pousse les bourgeois lyonnais —parmi lesquels André d'Albon (voir supra) et ses fils jouent un rôle de premier plan— à la fronde contre l'autorité des comtes et de l'archevêque et donne lieu, en 1269, à une violente émeute. Meurtres, incendies, pillages conduisent alors le roi de France, Louis IX, à intervenir. Il nomme un viguier, Girin d'Amplepuis —du clan des Beaujeu—, pour arbitrer le différend et rétablir l'ordre (cf. Menestrier, 1669).

5. Philippe le Bel, dont l'avidité est restée proverbiale, confie au trésor royal les dépouilles des chevaliers du Temple et accable les marchands Juifs de mesures fiscales —entre autres— discriminatoires. Il profite également des troubles récurrents, entre l'Église et les bourgeois lyonnais, pour mettre en œuvre l'annexion de la ville au royaume (1312).

6. La littérature courtoise met en avant le don réciproque des partenaires amoureux, propre au tout nouveau sacrement du mariage —consensuel— que l'Église tente alors de substituer à la tradition patriarcale. L'acte de cession —d'origine romaine et/ou germanique—, par le chef de famille de ses filles à ses gendres, s'y voit battu en brèche ; mais l'avènement de l'ère bourgeoise ramènera bien vite la condition féminine à la triste logique du commerce des biens.

7. Guichard d'Oingt, grand-père de Marguerite, pressé par ses créanciers, engage en 1222 son château auprès de Renaud de Forez, archevêque de Lyon —en présence et sous la caution d'Aymon de Varennes.

8. La fondation, en 1229, de la Chartreuse de Poleteins, par Marguerite de Baugé (grand-mère de Marguerite d'Oingt et femme de Humbert de Beaujeu, sénéchal de Louis IX), s'inscrit dans le mouvement réformateur qui s'est propagé, de Citeaux à la Grande Chartreuse, en passant par Valdo, les hérésies occitanes et les ordres mendiants, en réaction à l'embourgeoisement des moines et à la collusion de l'Église avec le siècle (cf. supra note 11) :

" Environ ce temps-ci, Marguerite de Baugé, femme d'Humbert de Beaujeu, fonda la chartreuse de Poletins, dans sa terre de Miribel, son propre bien et héritage, pour l'honneur de Dieu, de notre Sauveur J.-C., de la Vierge et de saint Jean-Baptiste, et de tous les saints. Elle la dédia spécialement à la Sainte-Vierge dont elle voulut que cette chartreuse portât le nom. Elle la donna pour des filles dont elle en avait tiré une partie d'un couvent de Chartreusines appelé Pré-Bajon.
Elle leur donna pour leur fondation, le territoire et le tènement de Poletins, le bois y joignant, et l'étang qu'elle y avait fait faire. Elle promit de leur faire bâtir une église à ses frais et tous les autres bâtiments qui leur seraient nécessaires, de leur donner le labourage de huit jougs de bœufs, en terre, chaque année ; de leur fournir les prés nécessaires, de leur acheter ou faire planter des vignes. Elle leur accorda le droit de pâturage dans toute sa terre soit en-deçà, soit au-delà du Rhône, pour tous leurs bestiaux. Elle leur permit de prendre des bois dans ses forêts pour bâtir et rétablir leurs bâtiments. Elle les affranchit dans toute sa terre de toutes leydes, péages, ban et de tout usage, quelque nom qu'on pût lui donner. Et elle voulut que tout ce qu'elles pourraient acquérir, par dons ou aumônes, dans ses terres ou dans ses fiefs, elles le possédassent en toute liberté. Elle consentit qu'elles pussent recevoir librement tous les hommes ou femmes de sa terre qui se donneraient à elles, et qu'elles puissent jouir des biens meubles et immeubles qu'ils leur donneraient. Elle promit de les pourvoir d'un moulin, selon la situation et la commodité de sa terre, de leur donner seize bœufs pour le labour de leur fonds, dix vaches pour les nourrir, et dix treizaines de brebis. Elle leur donna encore quinze livres fortes en argent, de rente, dont elle en assigna dix sur la pêche des Échets, et cent sols sur le vieux péage du Rhône ; et elle promit de leur fournir tout leur nécessaire jusqu'à ce qu'elles pussent le tirer des biens qu'elle leur donnoit.
Elle s'engagea à leur maintenir tout ce qu'elle leur donnoit, à prendre tous procès en mains pour elles, à les défendre de toutes violences et injures, et que si elles venaient à être évincées de quelqu'uns des biens qu'elle leur donnait, elle leur en donnerait l'équivalent. Elle s'obligea et obligea ses successeurs au château et châtellenie de Miribel, d'exécuter et maintenir tout ce qu'elle promettait, priant l'archevêque de Lyon de contraindre ses successeurs, par les censures de l'Église, à observer le tout. Enfin, elle défendit à tout noble ou roturier, soumis à sa juridiction, de n'attenter en aucune manière sur la personne ni sur les biens de la prieure ou de ses religieuses tandis qu'elles offriraient de s'en remettre à la justice et d'ester à droit par-devant le juge compétent ; que si quelqu'un contrevenoit à ses défenses, elle vouloit qu'il fût puni si rigoureusement par le juge de Miribel ou les siens, que personne n'osât plus rien attenter au préjudice de sa volonté.
Humbert de Beaujeu, mari de Marguerite de Bâgé, confirma et approuva cette fondation et prit sous sa protection, sûreté et sauf-conduit les personnes et les biens de cette chartreuse, et leur donna le droit de pâturage pour leurs bestiaux sur toute sa terre.
Humbert et sa femme mirent leurs sceaux à cette charte, pour marque de leur volonté et afin qu'elle fût exécutée à perpétuité
" (Guichenon, 1660, p.90).

9. Hughes d'Amplepuis est le neveu de Girin (voir supra), seigneur de la Goutte d'Amplepuis (+1286) —viguier de Lyon, puis sénéchal de Philippe le Hardi et vice-roi de Navarre— et de Nicolas de Lorgue, grand maître (1278) des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem, cousin du précédent (Fouillant, 1998). Ils appartiennent tous trois à la mouvance des Beaujeu, à laquelle les rois de France ont pris l'habitude d'emprunter leurs connétables et sénéchaux —peut-être pour en conjurer la susceptibilité atavique ou en amadouer la méfiance réfractaire (voir notes 3, 5, 7) ?

10. Marguerite d'Oingt, réputée sainte et bienheureuse par l'Église catholique, inspire également la critique post-moderne et les théoriciennes du genre —analystes de la tradition mystique médiévale— qui voient en elle une précurseure, inspiratrice des propos féministes sur la topologie des sexes rapportée à l'écriture (voir Catherine Müller 2002, op. cit.).

11. Voir bibliographie, infra.

 

 

Marguerite d'Oingt

SPECULUM

Le miroir

texte établi et préfacé par Jean-Paul Desgoutte

 

 

1

Chapitre premier

1. Oy me semble que jo vous ay huy dire que quant vos aves huy recontar alcuna graci que Nostres Sires a fayt a acuns de ses amis, que vos en vales meuz grant tens. Et per co que jo desirro vestra salut assi come jo foy la min, je vos diray, al plus briament que jo porroi, una grant cortesi que Nostre Sires a fait a una persona que jo connoisso non a pas mout de tens. Et per co que illi vos tort a plus grand profet, jo vos direy la reyson per que crey que Deus la ly a fayt.

Il me semble vous avoir entendu dire que quand on vous entretient de quelque grâce que Notre Seigneur a faite à l'un de ses amis, vous vous en portez mieux pour un bon moment. Et comme je désire votre salut tout autant que le mien, je vous conterai, le plus brièvement possible, une grande faveur que Notre Seigneur a faite, il y a peu, à une personne de ma connaissance. Et pour votre profit, je vous dirai la raison pour laquelle je crois que Dieu la lui a faite.

 

2. Citi creatura, per la graci de Nostre Seignor, aveit escrit en son cor la seinti via que Deus Jhesu Criz menet en terra et ses bons exemplos et sa bona doctrina. E aveyt illi meis lo douz Jhesu Crit en son cor que oy li eret semblanz alcuna veis que il li fut presenz et que il tenit un livro clos en sa mayn per liey ensennier.

Cette créature, par la grâce de Notre Seigneur, a gravé en son cœur la sainte vie que Dieu, Jésus Christ, a menée sur terre, ses bons exemples et sa bonne doctrine. Et elle a si bien mis le doux Jésus en son cœur qu'il lui semble parfois qu'il est présent à ses côtés et tient en sa main un livre fermé pour l'instruire.

 

3. Ciz livros eret toz escriz per defor de letres blanches, neyres et vermeylles ; li fermel del livro erant escrit de letres d'or.

La couverture de ce livre est rehaussée de lettres blanches, noires et vermeilles et les fermoirs de lettres d'or.

 

4. En les letres blanches eret escrita li sancta conversations al beneit fil Deu, li quaus fut tota blanchi per sa tres grant innocenti et per ses sainctes ovres. En les neyres erant escrit li col et les tenplees et les ordures que li Jue li gitavont en sa sainti faci et per son noble cors, tant que il semblevet estre meseuz. En les vermelles erant escrite les plaes et li pretious sans qui fut espanchies per nos.

Les lettres blanches racontent la sainte vie du béni fils de Dieu, dont l'innocence et la pureté illuminent les œuvres. Les lettres noires disent les coups, les soufflets et les ordures que lui ont jetés les Juifs, sur son saint visage et sur son noble corps, tant qu'il en semblait devenu lépreux. En lettres rouges sont peints les plaies et le sang précieux répandu pour nous.

 

5. Et puis y aveit dos fermeuz qui closant lo livro, qui erant escrit de letres d'or. En l'un aveyt escrit : " Deus erit omnia in omnibus ". En l'autre aveit escrit : " Mirabilis Deus in sanctis suis ".

Les deux fermoirs enfin sont rehaussés de lettres d'or. Sur l'un on peut lire : " Deus erit omnia in omnibus " et sur l'autre " Mirabilis Deus in sanctis suis ".

 

6. Or vous diray briament coment ci creatura se estudievet en cet livro. Quant veneit lo matin, illi commencavet a pensar coment le beneyz fiuz Deu volit desendre en la miseri de ce mont, et prendre nostra humanita e ajotar a sa deita, en tel maneri que l'on puet dire que Deus qui eret immortauz fut mors per nos. Apres illi pensave la grant humilita que fut en luy. Et pues pensave coment il vocit estre persegus toz jors. Apres pensave en sa grant poureta y en sa grant patienti, et coment il fut obedissenz tan que a la mort.

Je vous dirai brièvement comment cette personne fait usage de ce livre. Quand vient le matin elle se met à penser comment le béni fils de Dieu a voulu descendre en la misère de ce monde, y prendre notre humanité et l'ajouter à sa divinité, de telle manière que l'on puisse dire que Dieu, qui est immortel, est mort pour nous. Ensuite elle considère la grande humilité qui fut la sienne et comment il accepta d'être persécuté jour après jour. Puis elle pense à la grande pauvreté qui fut la sienne et à la grande patience qu'il a connue et comment il fut obéissant jusqu'à la mort.

 

7. Quant illi aveyt ben regarda cet livro, illi comencavet a liere el livro de sa concienci, lo qual illi trovavet tot plen de fouceta et de menconges. Quant illi regardavet la humilita Jhesu Crit, illi se trovavet tota pleyna d'eguel. Quant illi pensavet qu'il volit estre mesprisies et persegus, illi trovavet en se tot lo contrayrio. Quant illi regardavet sa poureta, illi ne trovavet pas en se que illi volit estre si poure, que illi en fut mesprisie. Quant illi regardavet sa pacienti, illi non trovavet point en sei. Quant illi pensavet coment il fut obediens tan que a la mort, illi ne trovavet pas si bien obediens coment mestiers li fut.

Quand elle a bien regardé ce livre elle se met à lire celui de sa conscience qu'elle trouve plein de fausseté et de mensonges. Quand elle considère l'humilité de Jésus Christ, elle se trouve toute pleine d'orgueil. Quand elle pense qu'il a voulu être persécuté et méprisé, elle trouve en elle tout le contraire. Quand elle regarde sa pauvreté, elle ne sache pas qu'elle eût voulu être si pauvre qu'elle en fût méprisée. Quand elle regarde la patience de Notre Seigneur, elle n'en trouve point en elle. Quand elle pense comment il fut obéissant jusqu'à la mort, elle ne se trouve pas aussi obéissante qu'elle le devrait.

 

8. Co erunt les letres blanches, en que eret escrita li conversations al beneit fil Deu. Apres quant aveit bein regarda totes ses defautes, illi se perforsavet de l'emendar tan come illi puet a l'essemplayre de la via Jhesu Crist.

Voilà comment les lettres blanches racontent l'enseignement du béni fils de Dieu. Après avoir pris conscience de ses défauts, elle se promet de s'amender autant que possible à l'exemple de Jésus Christ.

 

9. Apres illi se estudievet en les letres neires, en les quauz erant escriptes les viutinances que on fit Jhesu Crist : en celes apreneit a sofrir les tribulations en patienci.

Ensuite elle se met à l'étude des lettres noires dans lesquelles sont écrites les vilenies que l'on fit subir à Jésus Christ ; elle y apprend à supporter les tribulations avec patience.

 

10. Apres illi se estudievet en les letres roges, en les quauz erant escriptes les plaes et li espanchimenz del pretious sanc Jhesu Crist. En celes apreneit non pas tan soulament les tribulations sofrir en patienci, mays si apreneit a deleitier en tal maneri que tuit li confort de cet mundo li tornavont a grant haine, essi que oy li eret semblanz que en cet mundo non eret ci digna chosa ne si douci comme sofrir les peynes et les tormenz de ce seglo per l'amour de son creatour.

Puis elle étudie les lettres vermeilles où sont décrites les blessures de Jésus Christ et l'effusion de son sang précieux. Elle y apprend non seulement à souffrir avec patience les tribulations mais encore à s'en réjouir, de telle façon que les plaisirs de ce monde suscitent son horreur, et que rien ne lui semble plus digne ni plus douce chose que de souffrir les peines et les tourments du siècle pour l'amour de son créateur.

 

11. Apres illi se estudiavet en les letres del or. En celes illi apreneit a desirrar les choses celestiauz.

Ensuite elle étudie les lettres d'or et apprend en elles à désirer les choses du ciel.

 

12. En cet livro trovavet escripta la via que Jhesu Criz menet en terra, dey sa nativita tan que il montiet en ciel.

Elle découvre, écrite en ce livre, la vie que Jésus Christ mena sur terre, de sa naissance jusqu'à son ascension au ciel.

 

13. Apres illi comencavet a pensar coment li beneit fiuz Deu se siet a la destra part de son glorious pare. Mays illi aveit encores les uouz del cor si obscurs que illi ne poet contemplar Nostru Segnour en cel. Mays li coventavet toz jors retornar al comenciment de la via que Nostri Sires Jhesu Criz menet en terra, tant que illi ot bein emenda sa via, a l'essimplairo de cel livro ; illi se estudiavet grant teins en ceta maneri.

Puis elle se met à imaginer comment le béni Fils de Dieu s'est assis à la droite de son glorieux père. Mais elle a les yeux si lourds encore qu'elle ne peut contempler Notre Seigneur dans son cœur. Il lui faut chaque jour reprendre au commencement de la vie de Notre Seigneur Jésus Christ jusqu'à ce qu'elle ait réussi à bien amender sa vie, à l'exemple de ce livre. C'est ainsi qu'elle a pris l'habitude de l'étudier.


 

Oingt, le donjon, l'église.

2

Chapitre second

14. Or no ha pas grant teins que illi eret en oreison apres matines el comencevet regarda en son livro assi come illi aveit acotuma. Quant illi ne s'en prit garda oy li fut semblanz que li livros se uvrit, lo qual illi non aveit unques veu manques defor.

Il y a quelque temps, elle était en prière, après matines, et contemplait son livre selon son habitude. Soudain, sans qu'elle eût pris garde, elle vit s'ouvrir l'ouvrage, alors que jusque là elle n'en avait contemplé que l'extérieur.

 

15. Cit livros fut dedinz assi come uns beauz mirors, et no hy aveit fors que due pages. De co que illi vit dedenz lo livro, jo no vo conteray pas mout, quar jo no hay cor qui lo puit pensar, ne bochi qui lo sout devisar. Tot ades jo vos direy alcon petit si Deus me donet la graci.

L'intérieur en était comme d'un beau miroir et il n'avait pas plus que deux pages. De ce qu'elle vit dans le livre, je ne conterai pas grand-chose car il n'y a intelligence pour le saisir ni bouche pour le dire. Tout au plus, je vous conterai ce que Dieu me donnera la grâce de dire.

 

16. Dedenz cet livro apparisseit uns lues delicious, qui eret si tres granz que toz li monz no est que un po de chosa a regar de cen. En cel lua apparisseit una très gloriosa lumeri, que se devisavet en tres parties, assi come en tres persones ; mays de co ne fait a parlar de bochi de home.

Dans ce livre s'ouvrait un lieu de délices, si grand que le monde tout entier est petit en comparaison. Et de cet endroit jaillissait une glorieuse lumière au triple halo de couleurs, comme de trois personnes ; on ne peut en dire plus.

 

17. De inqui saliunt tuit li bin qui poont etre. De inqui saleit li veray sapienci per la qual totes choses sont faytes et crees. Iqui eret li puyssanci a la cui volunta totes choses se enclinont. De inqui sayleit una si granz doucors et una si granz refections que li anges et les armes estiant si repayssues que eles ne poent outra co dessirra nient. De inqui yssit una odors que eret si tres bona que illi traset totes les vertuz del ceuz a sey. De inqui saleyt uns si tres granz embrassamenz d'amour que totes les amors qui sont en cest mundo no sont maques una granz amaritudina au regart de cel amour. De inqui salleyt si très granz joys que cors d'ome ne lo porit pensar.

De là provenait tout ce qui est bon. De là sortait la vraie sagesse par laquelle toutes choses sont faites et créées. De là procédait la puissance à la volonté de laquelle toute chose se plie. De là émanait une si grande douceur et une si grande consolation que les anges et les âmes en étaient rassasiés et n'en pouvaient désirer mais. De là se répandait une odeur qui était suave et attirait à elle toutes les vertus du ciel. De là surgissait un tel embrasement d'amour que toutes les félicités du monde ne sont qu'amertume à son égard. De là s'exprimait une telle joie qu'aucun corps humain ne peut même le pressentir.

 

18. Quant li angel et li saint regardont la grant beuta Nostron Segnour, e il sintont la bonta et sa tres grant doucour, il ant si tres grant joy que il no se pont tenir de chantar, mays fant una chancon tota novella qui est si douci, que co est una granz meloudi. Ciz douz chanz s'en vait per toz les ordenz des angels et de sayns dey lo primyer tant que au derrier. E ycis chanz no est plus tot fenis que il en fant un autre tretot novel. Et ciz chanz durera seins fin.

Quand les anges et les saints contemplent la beauté de Notre Seigneur et qu'ils en éprouvent la bonté et la douceur, ils se réjouissent si fort qu'ils se mettent à chanter une chanson toujours nouvelle dont la mélodie est bien douce. Ce doux chant glisse de proche en proche, des anges aux saints, du premier au dernier. Et à peine s'éteint-il qu'un autre prend sa place. Et ce chant durera sans fin.

 

19. Li saint serant dedenz lor creator tot assy com li peysson qui sont dedenz la mar qui beyvont toz jors a plein seins enoer et seins l'ayguy amermer. Tot assi seront li saint, quar il bevrant et mengirant la grant doucour de Deu. Et tant cont il plus en recevrent et il plus grant fayn en arent. Et citi doucors ne se pot decreytre assi po et menz que li ayguy de la mar. Quar tot assi com li fluyvo sallont de la mar tuit et tuit y retornont, tot assi li beuta Nostron Segnour et li doucors, cum bein que illi se expandet a tot ; illi retornet toz jors a luy. E per co ne pot illi ja mays descreytre.

Et les saints jouiront pour toujours de leur créateur, comme les poissons boivent l'eau de mer, sans cesse, jour après jour, sans jamais se lasser ni la voir diminuer. Il en sera toujours ainsi ; les saints se nourriront et désaltèreront à la grande douceur de Dieu. Et plus ils en goûteront et plus ils en demanderont. Et cette douceur ne saurait s'épuiser plus que l'eau de la mer. Car de même que l'eau des fleuves est issue de l'eau de la mer et que tous y retournent enfin, de même la bonté et la douceur de Notre Seigneur, quoiqu'elles se répandent partout, reviennent toujours à lui. Et c'est pourquoi elles ne sauraient jamais s'épuiser.

 

20. Certes ce li saint ne faysiant ja mays que pensar la grant bonta de luy, si no porriant il pas perfaytimant pensar la tres grant charita per la qual li tres bons Sires enviet lo benoit Fil en terra.

Et même si les saints ne faisaient rien d'autre qu'imaginer la grande bonté de Dieu, ils ne pourraient réussir à concevoir l'immense charité par laquelle le très grand Seigneur envoya son Fils béni sur terre.

 

21 Or pensas que en huy ha d'autres biens avoy cetuy. Il est tratotes choses que l'on pot pensar ne desirar en toz ses sains. Et co est li escriptura qui eret escripta el premier fermel del livro ou aveit escrit : " Deus erit omnia in omnibus ".

Or pensez qu'il recèle en lui encore bien d'autres richesses. Il surpasse tout ce qui se peut imaginer et se voir désirer par tous ses saints. Et c'est là le sens de l'inscription qui se trouve gravée sur le premier fermoir du livre : " Deus erit omnia in omnibus ".

 

22. El secont fermel del livro aveit escrit : " Mirabilis Deus in sanctis suis " Deus est miravillous en sos sains. Oy non est cors d'ome qui poit pensar com Deus est miravillous en sos sains.

Sur le second fermoir du livre, il est écrit : " Mirabilis Deus en sanctis suis " Dieu est admirable dans ses saints ! Personne ne peut imaginer combien Dieu est admirable dans ses saints.

 

 

La chapelle de Grévilly (11ème siècle)

 

 

3

Chapitre troisième

23. Oy no ha pas mout de tens que una persona que je cognoisso eret in oreyson ou devant matines, ou apres, et comenciet a pensar en Jhesu Crit, coment il se seit a la dextra par de Deu lo pare. Et tantot son cuors fut si elevas que oy li fut semblanz que illi fut en un lua qui eret plus granz que toz li monz et plus reluysanz que li solouz de totes pars ; e eret pleins d'unes genz que erunt si tres beles et si tres glorioses que bochi d'ome non ho porroyt recontar.


Récemment, une personne que je connais bien était plongée dans sa prière, alentour de matines. Elle imaginait Jésus Christ, assis à la droite de Dieu, son père, et soudain son cœur se souleva si violemment qu'elle se crut transportée en un lieu plus grand que le monde entier et qui brillait de toutes parts, plus fort que le soleil. Ce lieu était rempli de gens si beaux et lumineux qu'on ne saurait les décrire.


24. Entre le autres oy li fut semblanz que illi veyt Jhesu Crit si tres glorios que cuors ne porroyt pensar, qui eret vestiz de cella gloriousa roba qu'il prit el tres noble cors de Nostra Donna. En ses tres nobles mayns e en ses pies appareyssant les glorioses playes que il suffrit per amour de nos. De cel glorious pertuis sallit una si tras granz clarta que co eret uns granz ebaymenz assi come si tota li beuta de la divinita salit per mey. Ices glorious cors eret si tres nobles et si trapercans que l'on veoyt tot clarament l'arma per dedenz. Cil cors eret si tres nobles que l'on si poit remirer plus clarament que en un mirour. Ciz cors eret si tres beuz que l'on y veit los angelos et los sains assi come se il fussant peint en lui. Sa faci eret si tres graciousa que li angel qui l'aveiant contempla de que il furont crea non se puyant solar de luy regardar, mais lo desirravont a regardar.


Et parmi eux il lui sembla voir Jésus Christ, dans une telle gloire qu'on ne peut le décrire. Il était vêtu de la glorieuse parure que lui confia le noble corps de Notre Dame. Sur ses très nobles mains et sur ses pieds apparaissaient les glorieuses blessures qu'il subit pour l'amour de nous. De cette plaie glorieuse jaillissait une clarté si grande que c'était un grand étonnement comme si toute la beauté divine se rassemblait là. Son corps glorieux était si noble et transparent qu'on y voyait son âme. Son corps était si pur qu'on y voyait plus clairement que dans un miroir, si beau qu'on y voyait les anges et les saints comme s'ils y étaient peints. Son visage était si gracieux que les anges, qui le contemplaient depuis leur création, ne pouvaient se défaire de ce spectacle et continuaient de s'en réjouir.

 

25. Certs qui penseroyt et regarderoyt sa beuta et la bonta que est en lui, on l'amerit tant que totes atres choses li sariont amares. Quar el est si bons et si douz et si corteis que tot quanque il a de bein il ha dona et parti a ses amis.

A vrai dire, il suffit de considérer et de regarder sa beauté et la bonté qui sont en lui pour l'aimer tant que toute autre chose devient amère. Car il est si bon et si doux et si courtois que tout ce qu'il possède, il l'a donné et partagé avec ses amis.

 

26. Or pensas la tre grant beuta de lui que est si tres granz que il ha dona a toz los angelos e a toz seins qui sont ses membro que chacuns est assi clars com li selouz. Or poes pensar quant beuz es li lues ou a tant de clartes.

Pensez donc à la beauté si grande qu'il a donnée à tous les anges et à tous les saints qui sont ses membres si bien que chacun est aussi clair que le soleil. Imaginez alors comme il est beau le lieu où règne une telle clarté.

 

27. Quar Deus est si granz que il est pertot, la qual chosa neguns doyt aveir for que il toz seuz. Il a dona si grant legereta a ses amis que il vant en un moment lay ou il volunt ; quar il sont quaque part que il seiant per toz presenz avoy luy.

Car Dieu est si grand qu'il est partout, et cela ne concerne que lui seul. Il a donné une telle légèreté à ses amis qu'ils vont en un instant là où ils veulent ; car où qu'ils soient ils sont près de lui.

 

28. Deus est tre fors et tres poyssent et per co il ha dona a sos amis si grant poyssanci et si grant forci que il pont quanque il volunt : se il aveunt volunta de levar tot lo mundo al petit dei il o porriunt fayre legerement.

Dieu est très fort et très puissant et c'est pourquoi il a donné à ses amis tant de force et de puissance qu'ils peuvent tout ce qu'ils veulent. S'ils souhaitent soulever le monde, il leur suffit de bouger le petit doigt.

 

29. Jhesu Criz e toz frans et per cen il ha fayt sos amis tant frans et si sustiz et si trapercans que il pount entra et issir a portes closes sen negun empegiment, assi com Jhesu Criz fayseit apres la resurrection.

Jésus Christ est libre ; et c'est pourquoi il a fait ses amis si libres, subtils et légers qu'ils peuvent entrer et sortir à portes closes, sans aucune difficulté, comme l'a fait Jésus après sa résurrection.

 

30. Deus est impassibilis et no pot aveyr nulla infirmita en se et per co il ha dona si grant santa a sos amis que no porrent ja mais aveir maladi, ne estre pesant ne grava, ne en arma ne en cors.

Dieu ne souffre aucun mal et ne connaît aucune infirmité et c'est pourquoi il a confié à ses amis une telle santé qu'ils ne sont jamais malades, ni fatigués, ni souffrants, de corps ni d'esprit.

 

31. Deus est tres granz delyez, quar oy non est doucors ne deliez qui bons seit que de luy ne viegnet, quar il est li douz leytuares en cui sont totes les bones savors. Il est si bons que cil qui en agostarent, com plus largiment en recevrent e il plus grant fayn en arent, ne autre chosa desirra il oserent fors la doucour que il de lui sentirent.

Dieu est allégresse car il n'est douceur ni bonheur qui ne viennent de lui. Il est l'arôme des saveurs capiteuses. Il est si bon que ceux qui en goûtent ne cessent d'en vouloir encore et ne désirent rien d'autre que d'en connaître la douceur.

 

32. Deus est pleins de sapienci, et de cella il a tant dona a sos amis que oy ne lour convindra ja rent demandar, quar il harent tot quanque il voudrent.

Dieu est plein de sagesse et il en a tant donné à ses amis qu'ils ne sauraient demander plus, car ils possèdent tout ce qu'ils désirent.

 

33. Deus est amors et de cella il ha tant dona au sains que il s'amont tant comme li uns membros puot amar l' autro. Et co que li uns vout, volunt tuit li autri.

Dieu est amour et il en a tant donné aux saints qu'ils s'aiment autant qu'un membre peut aimer l'autre. Et ce que veut l'un tous les autres le veulent.

 

34. Deus est eternauz et per co il ha fait sos amis de si nobla materi que il non se porrent ja mais corrumpre, ne no porrent enveylir, mais vivrent perdurablement avoy luy.

Dieu est éternel et c'est pourquoi il a fait ses amis de si noble matière qu'ils ne peuvent se corrompre ni vieillir mais qu'ils vivront éternellement avec lui.

 

35. Or poes pensar la tres grant bonta que est en luy qui ensi a dona tot quanque il ha sos amis. Encor lo ha il plus fait, quar il lor ha dona se memo, quar il los ha fait si beuz et si glorious que la Trinita veit chacuns en se, assi come un veit en un bel mireour co que li est devant. Et co est li escriptura que eret escripta el secont fermel, ou aveyt escrit : " Mirabilis Deus in sanctis suis ".

Pensez à la très grande bonté qui est en lui si bien qu'il a donné tout ce qu'il a à ses amis. Il a fait plus encore car il s'est donné lui-même, et il les a faits si beaux et si glorieux que chacun peut voir la Trinité en soi, comme on se regarde dans un beau miroir. Et c'est l'inscription que l'on peut lire sur le second fermoir : " Mirabilis Deus in sanctis suis ".

 

36. Et tot assi com li saint se delectunt en veir la beuta Nostron Seignour, se deduit nostre bons creares en la beuta y en l'amour de ses beles creatures qu'il a fait a sa ymagi et a sa semblanci, assi com li bons meitres regardet volunteyrs una bela carta, quant il l'a bein fayta.

Et de même que les saints se réjouissent de contempler la beauté de Notre Seigneur, de même notre bon créateur se réjouit-il de voir la beauté et l'amour de ses créatures qu'il a faites —à son image et à sa ressemblance— comme un peintre talentueux prend du plaisir à contempler son chef d'oeuvre.

 

37. Certes jo crey qui metrit bein son cor en la tres grant beuta Nostron Seignour et coment il appareyt glorious en sos sains, hel dyroyt bien que so erant dreite mervilles, e crey que oy lo convindrit a defalir, e bein porreit dire que Deus lor aveit bein rendu co que il lour promet per lo propheta David : " Ego dixi, dii estis ". Quar oy sera semblanz a chascun que il seit uns petiz deus, quar il seront si fil et si heyr.

Je crois, en vérité, que celui à qui il est donné de contempler la beauté que Notre Seigneur manifeste, dans la gloire de ses saints, ne saurait s'empêcher d'en célébrer les merveilles et que, tout près de défaillir à l'émotion de sa révélation, il reconnaîtra que Dieu a bel et bien accompli la promesse de son prophète David : " Ego dixi, dii estis ". Et à chacun il semblera devenir un petit Dieu, car tous en sont les fils et les héritiers.

 

38. Certes jo no croy que el mont ait cor si freyt, se il saveyt bien pensar et cogneitre la tre grant beuta de Nostrum Segnour, que il no fu toz embrasas d'amour. Mays oy ha de cors qui sont si abastardi que il sont come li porcez qui ama pluis lo fla du fangez qu'il no faroyt d'una belle rosa. Assi fant cil qui amont plus pensar en les choses de cest seglo et plus y ant de confort que il non ant en Deu. E cez sont si plein de tenebres que il non y veont gota.

Certes je ne crois pas qu'il existe au monde un cœur assezi froid pour connaître et éprouver la beauté de Notre Seigneur sans se voir embrasé d'amour. Mais il y a des cœurs abâtardis qui comme les porcs préfèrent l'odeur de la fange à la fragrance de la rose. Ainsi sont ceux qui préfèrent les choses du siècle à la compagnie de Dieu. Ils sont si pleins de ténèbres qu'ils n'y voient goutte.

 

39. Et genz qui sont si mal netes non ant poer de Deu amar ne de lui cognoitre. Quar Deus dit en l'evangelo que neguns cognoit lo fil maques li pares, ne lo pare maque li fiuz et ceuz cui li fiuz lo voudra revelar. Jo croy bein que li fiuz Deu ne revela pas sos secrez a genz qui sont mal netes, et per co sont benatru li net de cuor, quar il verent Deu tot apertament. Et il memes lo promet en l'avangelo et dit que benetau sont li ne de cuor, quar il verrent Deu faci a faci, en sa tre grant beuta.

Et les gens qui manquent de toute pureté n'ont pas le pouvoir d'aimer Dieu ni de le connaître. Car Dieu nous dit dans son évangile que personne ne connaît le fils sinon le père, ni le père sinon le fils et ceux à qui le fils voudra le révéler. Je crois que le fils de Dieu ne confie pas ses secrets à ceux qui ne sont pas purs car bénis sont les cœurs purs qui verront Dieu tout clairement. C'est lui-même qui le promet dans l'évangile et dit que les innocents sont bienheureux car ils verront Dieu face à face, en sa très grande beauté.

 

40. Jhesu Criz nos dunt vivre si netament de cuor et de cors que, quant les armes nos partirent del cors, que il nos deigneit monstrar sa gloriousa faci. Amen.

Que Jésus-Christ nous donne de vivre purs, de coeur et de corps, de sorte que, quand nos âmes quitteront nos corps, il daigne nous montrer sa glorieuse face.

Explicit Speculum.

 

 

 

 

Postface

 

Lettre de Marguerite d'Oingt [12]

Mon tre chier pere, je n'ay pas escrit ceste chose por co que jo les balliasso a vos ne autra persona, ne por ce que il me remansissent apres la mort ; quar jo ne sui pas persona que doie escrire chosa durabla, ne que doyent estre misse avant. Je n'ay escrit ces choses manque por ce que quant mes cuers seroyt espanduz parmi le munde que je pensaso en cetes choses, por ce que puisso retorner mon cuer a mon creatour et retrayre du mundo.
Mon douz pere, je ne say pas se co que est escrit ou livro est en sainti escriptura, mais je say que cilli que les mit en escrit fut si esleve en Nostro Segnour, una noyt, que li fut semblanz que illi veut totes cetes choses. Et quant illi revint a soy, illi les ot totes escriptes en son cuer en tel maneri que illi n'avoyt pueir de penser en autres choses, mais estoyt son cuer si plain qu'il non poyt ne mengier, ne beyre, ne dormir, tanqu'ele fut en si grant defauta que li fisician la jugerunt a mort.

Ainsi com Nostri Sires li mi au cuer, elle se pensa que s'ela metoyt en escrit ces choses que sos cuers en seroyt plus alegiez. Se comenca a escrire tot co qui est ou livro, tot per ordre aussi come illi les avoyt ou cuer, et aussi tot com illi avoyt mis les mot ou livre et ce li sallioyt du cuer. Et quant illi ot tot escrit, illi fut tot garie. Je croy fermament se illi ne l'eust mis en escrit, que illi fut morta ou forsonet, quar illi n'avoyt de VII jors ne dormi ne mengie, ne jamais ne feit por quoy elle fut en tel poynt.

Et por co je croy que ce fut escrit per la volunta de Nostre Seignour.



Mon très cher père,

Je n'ai pas écrit ce texte pour le donner à lire, à vous ni à aucune autre personne, ni pour qu'il survive à ma disparition ; car je ne suis pas appelée à faire une œuvre ni à me faire valoir. Je n'ai écrit cela que pour favoriser en moi la mémoire de toutes ces choses et me rappeler mon créateur chaque fois que le monde me distrait de lui.
Mon doux père, je ne sais pas si ce qui est écrit dans ce livre est conforme aux saintes Écritures mais je sais que celle qui l'a rédigé fut ravie en Notre Seigneur, une nuit, si haut qu'il lui sembla voir toutes ces choses. Et quand elle revint à soi, elle les avait toutes écrites en son cœur de telle manière qu'elle ne pouvait plus penser à autre chose, et son cœur en était si plein qu'elle ne pouvait plus ni manger, ni boire, ni dormir et qu'elle s'est trouvée bientôt si faible que les médecins la crurent perdue.

Elle pensa que si elle mettait ces choses par écrit, comme le Seigneur les lui avait mises dans le coeur, son âme en serait allégée. Elle se mit à écrire tout ce qui est dans le livre, dans l'ordre même où cela lui venait du cœur, et au fur et à mesure que les mots s'écrivaient sur le livre, ils abandonnaient son cœur. Et quand elle eut tout écrit, elle fut toute guérie. Je crois fermement que si elle n'avait pas tout mis par écrit elle fût morte ou devenue folle, car il y avait sept jours qu'elle n'avait dormi, ni mangé, sans avoir rien fait pour se trouver dans un tel état.

Et c'est pourquoi je crois que ce fut écrit par la volonté de Notre Seigneur.

Lettres de Marguerite d'Oingt, op. cit.


Note 12 :

Il s'agit d'une correspondance adressée à Hughes d'Amplepuis (voir note 9, supra) prier de l'abbaye de Valbonne, confident, père spirituel et proche parent de Marguerite d'Oingt.

 

 

Bibliographie

Œuvres de Marguerite d'Oyngt, prieure de Poleteins, publiées d'après le manuscrit unique de la Bibliothèque de Grenoble, par E. Philipon, élève de l'École des Chartes, avec une introduction de M.-C. Guigue, Lyon, N. Scheuring, 1877.

Les œuvres de Marguerite d'Oingt. Éd. Antonin Duraffour, Pierre Gardette et Paulette Durdilly, Paris : Les Belles Lettres, 1965.

BAUGÉ [*Beaujeu] (Renaud de), Le Bel Inconnu, Honoré Champion, Paris, 2003.

DUBY (Georges), Qu'est-ce que la société féodale ? , Flammarion, Paris, 2002.

FOUILLANT (Gabriel), Girin d'Amplepuis, vice-roi de Navarre, in Bulletin de la Diana, Montbrison, 1998.

GUIGUE (Marie-Claude) & AUBRET (Louis), Mémoires pour servir à l´histoire de Dombes, Damour, Trévoux, 1868.

LEUTRAT (Paul), Marguerite d'Oingt et de toujours, Éditions de La Tour d'Oingt, le Bois d'Oingt, 1966.

MENESTRIER (Claude-François), Éloge historique de la Ville de Lyon et sa grandeur consulaire sous les romains & sous nos rois, Lyon, Benoît Coral, 1669.

MÜLLER (Catherine), Marguerite de Porete et Marguerite d'Oingt de l'autre côté du miroir. Éditions Peter Lang, New-York, 1999.

TUAILLON (Gaston), La littérature en francoprovençal avant 1700, Éditions Ellug, Grenoble, 2001.

VACHEZ (André), Châtillon d'Azergues, son château, sa chapelle et ses seigneurs, Éditions Vingtrinier, Lyon 1869.

VARENNES (Aymon de), Le roman de Florimont, 1188, arpublique, 2014.


 

Saint Bruno entouré de Béatrice d'Ornacieux et Marguerite d'Oingt

Musée Meerhem de Gand

1695