L'UTOPIE CINÉMATOGRAPHIQUE

Jean-Paul Desgoutte

Editions de l'Harmattan, 1997

 

1. Le sujet


Toute réflexion sur le point de vue du sujet peut être faussé par le préjugé perceptif qui identifie l'individu à son enveloppe corporelle. En fait, l'individu n'entre dans un rapport social cohérent – et ne se pose lui-même comme sujet d'une collectivité, ou comme sujet tout court – que lorsqu'il s'est identifié du point de vue de l'autre. Ce processus fondamental de la constitution du sujet humain (celui qui va entrer dans le langage) a été décrit par Jacques Lacan sous le nom de Stade du miroir [1]. Pour en évoquer le déroulement de façon sommaire, on posera l'existence de trois paliers successifs d'élaboration du sujet, se rapportant chacun à l'un des trois ordres fondamentaux de la conscience : le réel, l'imaginaire et le symbolique.

L’ordre du réel prélinguistique ou infralinguistique, est l’ordre du continuum spatio-temporel. L’infans (le nourrisson de moins de six mois) n’a pas la conscience de son identité corporelle et ne sépare pas le dedans du dehors (l’Innenwelt de l’Umwelt).

L'ordre de l'imaginaire procède d'un redoublement du réel. L'imaginaire est le lieu où l'être saisit sa clôture en expérimentant son pouvoir et ses limites. Le stade du miroir, phase de maturation (entre six et dix-huit mois) où l'enfant reconnaît son image et joue avec elle, se fonde sur le redoublement d'une sensation cénesthésique endogène par une perception sensorielle exogène [2].

Cet effet de miroir est tout aussi bien à l’œuvre dans les gazouillis du petit homme qui jubile de s’entendre et varie à l’infini la forme de ce qu’il éprouve déjà comme un chant [3]. Rien de spontané sans doute dans cette phase de maturation qui est initiée par le sourire et la voix de la mère (ou du père, etc.) attentive à se faire reconnaître et léguant par là même à son enfant la clé du langage.

Car l’imaginaire, c’est également le lieu de l’autre. L’image de soi et l’image de l’autre se confondent comme les sources d’un même plaisir. C’est l’époque du premier duo amoureux, où l’enfant découvre que le plaisir qu’il a à reconnaître et à maîtriser sa voix ou son image, se redouble, ou laisse place, dans la même relation imaginaire, à la voix et à l’image de l’autre.

Dès lors l’enfant est absorbé par le langage. La voix de l’autre s’introduit dans l’espace qu’il libère, ou encore dans la scansion, dans le temps de silence qu’il ménage à cet effet [4]. C’est dans ce silence qu’il demande à l’autre de le reconnaître.

Le discours (que nous opposerons plus loin au récit) ainsi constitué est un processus où chacun attend de l’autre la satisfaction d’un manque. Le discours ne trouve sa signification que rapporté au couple d’interlocuteurs. Chaque parole du discours est fragmentaire, insuffisante. Elle ne trouve son sens (du point de vue du tiers) que dans l’espace et la durée où se clôt l’échange. La relation discursive est instable, fragmentaire. Elle ne se réduit pas à la somme des paroles échangées, la signification de chaque parole anticipant sur la réponse de l’autre dans une approximation riche d’incompréhension et de malentendus [5].

Tout se passe comme si le discours était le lieu d’élaboration d’un message commun peu à peu révélé par l’enchaînement des propos. Ainsi, s’il y a bien deux interlocuteurs, il n’y a qu’un seul message qui règle l’isotopie de l’échange en lui définissant un espace et une durée. Le discours fonde l’instant qui enclôt les deux personnes du locuteur et du locutaire.

C’est la parole échangée, en tant que message, qui institue le rapport intersubjectif, pour autant que chacun des interlocuteurs accepte de s’inscrire dans le jeu de miroir qu’elle instaure. Il n’y a de je que parce le tu l’accepte comme tel, dans une reconnaissance dont il attend la réciprocité [6].

La parole où le je affirme son identité n’a pas de durée subjective. Elle est tout entière dans l’instant présent [7]. Le début du message n’est pas dans le passé de la fin du message mais il en est contemporain. Le sens d’une proposition ne s’inscrit pas dans le temps. Il est donné d’un seul mouvement [8].

Le discours est fragmentaire, discontinu, mais il est également instable :l’autre, que l’on reconnaît comme son image, peut fort bien faire défaut. Le duo produit parfois des couacs... et ce d’autant plus qu’apparaît le tiers, celui avec qui l’autre peut chanter également. Le spectacle de l’autre “qui chante avec le tiers” creuse la place d’une douleur, la douleur de l’exclusion, et ouvre la place du spectacle et de la narration où la relation amoureuse est enfin visible et concevable comme une totalité maîtrisable.

L’homme est ainsi projeté dans l’ordre du symbolique quand il découvre le leurre de son identification à l’autre. Exclu du discours, il entre dans le récit où s’en révèle la signification. Le récit rétablit la continuité du discours; l’instance du récit est symbolique. L’enfant reconstitue dans le récit la continuité d’un vécu subi sur le mode de la rupture ou de l’absence [9].

L'homme qui parle est donc triple. Il est d'abord un corps érel qui traverse l'espace de façon continue et parcourt le temps de façon irréversible. Il est ensuite le double, ou l'alter ego, d'un autre à qui il s'adresse et auquel il s'identifie sur le mode imaginaire, à travers les avatars d'une présence discontinue. Il est enfin le spectateur de sa propre trajectoire, du point de vue du tiers, c'est-à-dire le lecteur (ou l'auteur) de son histoire. En tant que tel, il se sépare du hic et nunc de son vécu pour rejoindre un univers symbolique où son histoire se mêle à celle des autres.

Ces trois points de vue sont étroitement liés (sauf épisodes "anormaux", "délirants", etc.) mais le sujet que l'on pourrait décrire comme l'ensemble de ces lieux, est soumis à des effets de polarisation vers l'une ou l'autre des instances. La conscience est un parcours imprévisible, de l'un à l'autre des trois registres, (non dépourvu de blocages ou d'effets de retour) liés entre eux par un jeu de présupposition : le point de vue imaginaire présuppose le point de vue réel et le point de vue symbolique le point de vue imaginaire [10].

Nous nous proposons donc de représenter le sujet comme une figure évolutive à trois composantes

:

 

R1 le corps regardé (ou le moi regardé) est dans le passé objectif de R2, le corps regardant.

I1, l’image du corps, est virtuelle.

R2, le corps regardant, se donne pour présent par un détour imaginaire à son passé.

Le présent de la conscience, lieu d’émergence du sujet, se constitue donc comme un îlot d’atemporalité dans le continuum chronologique. On peut dire encore que le sujet se constitue d’une ubiquité fondamentale : je nais du regard que je porte sur moi-même.

L’unité apparente du présent de la conscience masque donc une étendue et une durée, rapportées à deux espaces, réel et imaginaire. On peut définir le sujet comme l’événement qui rassemble l’être, l’image et le regard.

La relation qu’a le moi à lui-même (identification) est nécessairement médiatisée. A l’instant t2 l’image que perçoit R2 de R1 est décalée dans le temps d’un intervalle delta t. Aussi petit soit-il, cet intervalle manifeste la médiatisation imaginaire nécessaire à la reconnaissance et révèle l’hétérogénéité du sujet [11]. Le sujet, qui est la matérialisation linguistique de la conscience, procède d’une synthèse dynamique des points de vue spéculaires, qui se perpétue de façon discrète : R2 se reconnaît en R1 à travers I1 puis R3 en R2 à travers I2, etc.

La permanence de la conscience masque la discontinuité du processus de reconnaissance. La conscience d’être est discontinue parce que médiatisée. C’est un effort sans cesse repris [12].

Le sujet peut être saisi de l’extérieur sous trois aspects ou selon trois points de vue :

— le sujet est R1, celui qu’on regarde du point de vue de Sinus. Il fait fonction d’objet,

— le sujet est I1, l’image d’un autre, identifié comme tu. Son regard renvoie à celui qui regarde. Il se sait regardé,

— le sujet est R2, lui-même spectateur (ou narrateur), et ouvre le champ d'un espace symbolique dérivé, libéré des contingences réelles.

La conscience qu’a le sujet d’être au monde est donc médiatisée par une instance imaginaire qui introduit une rupture radicale entre l’être et le savoir, qui ne coexistent, par conséquent, que dans des temporalités et des espaces radicalement autres [13]. Le récit, le dire, est le lieu d’une réconciliation du corps et de l’image. Il appartient à un univers dont les modalités spatiale et temporelle résolvent l’antagonisme et rétablissent la continuité entre l'Innenwelt et l’Umwelt.

L’identification nécessite un processus de perception, réel, et un processus de reconnaissance, imaginaire. Le lieu et le moment de la perception sont disjoints du lieu et du moment de la reconnaissance. La conscience du sujet privilégie soit l’Umwelt soit l’Innenwelt. Tout recours à l’imaginaire rompt radicalement la continuité temporelle de l’Umwelt.

Ainsi le sujet ne perçoit-il le réel que de façon discontinue. Et parallèlement l’univers de la mémoire est un univers de fragments.Le présent de la conscience est une temporalité qui appartient à l’Innenwelt, le passé et le futur sont le hors champ de la conscience. La coexistence permanente du passé proche et du futur immédiat dans l’acte de conscience délimite de l’extérieur le présent du sujet, de l’être conscient au monde. La conscience promène sur l’Umwelt une ligne obscure qui s’appelle le présent.

La conscience du présent s’établit dans un effet de retour qui instaure simultanément le passé et le futur, comme hors champ de la conscience. Ainsi le présent est-il le temps propre au sujet. On pourrait dire, plus précisément encore, qu’il s’agit d’un espace-temps qui naît de la conscience du sujet. C’est le lieu qui enclôt les trois points de vue constitutifs du sujet dans dynamique circulaire progressive [14]. On émettra l’hypothèse que les procédures narratives visent à mettre à plat dans le champ symbolique les sautes de registres réel / imaginaire qui caractérisent l’intersubjectivité.

Le changement de point de vue narratif manifeste le changement d’état de la conscience. Lorsque plusieurs sujets sont engagés dans un même discours, ils partagent tout ou partie des points Dans le dialogue, les points de vue perceptif et spéculaire sont interchangeables. Le récit joue sans cesse sur un enchevêtrement de points de vue. Il rétablit la continuité de la conscience [15]. La narration cinématographique rend perceptible, spectaculaire, cette triple instance spatiale et temporelle en simulant les sautes de registre de la conscience.

Le problème du raccord ou de la synthèse des fragments est celui de la métamorphose de la dynamique discursive en narration.


Notes

[1] «C’est ainsi que si l’homme vient à penser l’ordre symbolique, c’est qu’il y est d’abord pris dans son être. L’illusion qu’il l’ait formé par sa conscience provient de ce que c’est par la voie d’une béance spécifique de sa relation imaginaire à son semblable qu’il a pu entrer dans cet ordre comme sujet. » Jacques Lacan, Écrits, Éditions du Seuil, 1966, p. 53. R

[2] « ...le petit d’homme à un âge où il est pour un temps court, mais encore pour un temps, dépassé en intelligence instrumentale par le chimpanzé, reconnaît pourtant déjà son image dans le miroir comme telle. Cet acte loin de s’épuiser comme chez le singe dans le contrôle une fois acquis de l’inanitéde l’image, rebondit aussitôt chez l’enfant en une série de gestes où il éprouve ludiquement la relation des mouvements assumés de l’image à son environnement reflété, et de ce complexe virtuel à la réalité qu’il redouble, soit à son propre corps et aux personnes, voire aux objets, qui se tiennent à ses cotés. » Jacques Lacan, ibidem, p. 93. R

[3] Ce n’est qu’à partir du moment où le cri revient à l’oreille de celui qui l’émet qu’il peut cesser d’être un bruit indifférencié pour devenir un son articulé. Le ça crie se transforme peu à peu en je m’écoute. R

[4] «Par le mot qui est déjà une présence faite d’absence, l’absence même vient à se nommer en un moment original dont le génie de Freud a saisi dans le jeu de l’enfant la récréation perpétuelle. Et de ce couple modulé de la présence et de l’absence, qu’aussi bien suffit à constituer la trace sur le sable du trait simple et du trait rompu des kouas mantiques de la Chine, naît l’univers de sens d’une langue où l’univers des choses viendra à se ranger. Par ce qui ne prend corps que d’être la trace d’un néant et dont le support dès lors ne peut s’altérer, le concept, sauvant la durée de ce qui passe, engendre la chose. Car ce n’est pas encore assez de dire que le concept est la chose même, ce qu’un enfant peut démontrer contre l’école. C’est le monde des mots qui crée le monde des choses, d’abord confondues dans 1’ hic et nunc du tout en devenir, en donnant son être concret à leur essence [....].» Jacques Lacan, ibidem, p. 276. R

[5] «L’énonciation échangée apparaît comme l’unité réelle de la communication. Du point de vue sémantique aussi bien comment une phrase aurait-elle une unité de sens sinon parce qu’elle rend possible la sanction qui lui apporte une réponse ? » Francis Jacques, Dialogiques, Paris, Presses Universitaires de France, 1979, p.89. R

[6] «La conscience de soi n’est possible que si elle s’éprouve par contraste. Je n’emploie je qu’en m’adressant à quelqu’un, qui sera dans mon allocution un tu. C’est cette condition de dialogue qui est constitutive de la personne, car elle implique en réciprocité que je deviens tu dans l’allocution de celui qui à son tour se désigne par je.» Emile Benveniste, op. cit. p. 260. R

[7] Ce qui fonde la possibilité même de communiquer et constitue simultanément le sujet dans sa permanence, c’est la temporalité spécifique du discours. Le présent du discours est un îlot d’atemporalité dans l’écoulement chronologique irréversible du temps historique. R

[8] Cet espace atemporel est un leurre nécessaire au fonctionnement de la conscience, mais il n’abolit pas la distance entre l’objet et son image ni la durée entre le donné et le perçu, l’être et la reconnaissance. R

[9] "Le virage du je spéculaire en je social [...] inaugure par l’identification à l’imago du semblable et le drame de la jalousie primordiale [...] la dialectique qui dès lors lie le je à des situations socialement élaborées. C’est ce moment qui décisivement fait basculer tout le savoir humain dans la médiatisation par le désir de l’autre, constitue ses objets dans une équivalence abstraite par la concurrence d’autrui, et fait du je cet appareil par lequel toute poussée des instincts sera un danger." Jacques Lacan, ibidem, p. 98. R

[10] Une image du lien qu’entretiennent ces trois registres peut être empruntée au jeu d’échecs. Si je suis blanc, j’ai un regard réel sur la partie qui est le regard des blancs. Je peux également emprunter un regard imaginaire qui est le regard supposé des noirs, et encore un regard symbolique, ou regard tiers, qui est le produit des deux regards précédents et constitue progressivement, par-delà les stratégies, la logique propre à la partie engagée. Une partie d’échecs ne se réduit pas à la stratégie du vainqueur, au détriment de celle du vaincu, mais bien à une trajectoire élaborée qui a sa propre necessité. R

[11] «[...] un certain temps pour comprendre, [..] se révèle comme une fonction essentielle de la relation logique de réciprocité. Cette référence du “je” aux autres en tant que tels doit, dans chaque moment critique, être temporalisée, pour dialectiquement réduire le moment de conclure le temps pour comprendre à durer aussi peu que l’instant du regard.»Jacques Lacan, ibidem, pp. 211-12. R

[12] «La fonction de stade du miroir s’avère pour nous comme un cas particulier de la fonction de l’imago, qui est d’établir une relation de l’organisme à sa réalité ou, comme on dit, de l’Innenwelt à 1’Umwelt. » Jacques Lacan, op. cit., p. 96. R

[13] «Ce développement est vécu comme une dialectique temporelle qui décisivement projette en histoire la formation de l’individu : le stade du miroir est un drame dont la poussée interne se précipite de l’insuffisance à l’anticipation — et qui pour le sujet, pris au leurre de l’identification spatiale, machine les fantasmes qui se succèdent d’une image morcelée du corps à une forme que nous appellerons orthopédique de sa totalité, et à l’armure enfin assumée d’une identité aliénante, qui va marquer de sa structure rigide tout son développement mental. Ainsi la rupture du cercle de l’Innenwelt à l’Umwelt engendre-t-elle la quadrature inépuisable des recollements du moi. » Ibidem p 97. R

[14] Encore une fois, s’il y a un ordre, qui va du réel au symbolique, le sujet ne peut en dissocier les instances sans briser son intégrité, mais il ne peut non plus être, agir et penser que s’il valorise l’un des registres au détriment des autres. Tout le paradoxe de la conscience est enclos dans cette dynamique. R

[15] "L’inconscient est cette partie du discours concret en tant que transindividuel qui fait défaut à la disposition du sujet pour rétablir la continuité de son discours conscient. " Jacques Lacan, ibid., p. 258. R