L'UTOPIE CINÉMATOGRAPHIQUE

Jean-Paul Desgoutte

Editions de l'Harmattan,1997.

 

3. La communication


La réflexion sur les fondements du processus narratif nous conduit à envisager une théorie de l’événement énonciatif et de son contexte, qui prenne à la fois en compte l’énoncé linguistique comme partie intégrante de l’événement et l’énoncé linguistique comme représentation de l’événement.


L’opposition entre ce qui de l’énoncé participe à — ou crée — l’événement et ce qui de l’énoncé représente — ou constate — l’événement, peut être rapportée à l’opposition proposée par Émile Benveniste entre la propriété qu’a un énoncé d’être “unique” ou d’être “reproduit”.

« Un verbe quelconque de parole, même le plus commun de tous, le verbe dire, est apte à former un énoncé performatif si la formule « Je dis que... » émise dans les conditions appropriées, crée une situation nouvelle. Telle est la règle du jeu. […]L’énoncé performatif étant un acte, a cette propriété d’être unique. Il ne peut être effectué que dans des circonstances particu­lières, une fois et une seule, à une date et on un lieu définis. Il n’a pas valeur de description ni de prescription, mais, encore une fois d’accomplissement. C’est pourquoi il est souvent accompagné d’indications de date, de lieu, de noms de personnes, témoins, etc., bref, il est événement parce qu’il crée l’événement. Étant acte individuel et historique, un énoncé performatif ne peut être répété. Toute reproduction est un nouvel acte qu’accomplit celui qui a qualité. Autrement, la reproduction de l’énoncé performatif par un autre le transforme nécessairement on énoncé constatif  [1].»

Cette distinction entre l’énoncé performatif, partie prenante de l’action, et l’énoncé constatif, partie constituante du récit, recoupe une distinction plus générale entre ce qui de l’énoncé participe à l’événement et ce qui de l’énoncé renvoie à une autre scène. Autrement dit, c’est à l’intérieur de chaque énoncé que l’on peut tenter de révéler une fonction performative et une fonction constative. En tant que signe, l’énoncé est transparent, il dénote, à l’intérieur du contexte de l’énonciation, un autre événement, une autre scène. En tant qu’objet, l’énoncé est opaque, performatif, illocutionnaire, indissolublement lié aux conditions pragmatiques de son énonciation.

En deçà même de l’énoncé, chaque occurrence d’un mot de la langue, en tant que phénotype [2] est un fait unique. Il participe pleinement a l’événement énonciatif. D’autre part, le même mot, en tant que génotype fait référence à un état abstrait de la langue. La valeur pragmatique du mot, rapportée au contexte de l’énonciation, peut être appelée, suivant Benveniste, valeur sémantique, la valeur hors contexte ou dénotative étant appelée valeur sémiotique [3]. On peut donc dire de chaque mot d’un énoncé qu’il a simultanément une valeur performative ou pragmatique, idiosyncrasique (non reproductible), et une valeur sémiotique ou valeur “hors contexte”.

Le supplément de sens que produit tout énoncé est lié à sa fonction performative, c’est-à-dire à son inscription dans l’événement de son énonciation, mais aucun énoncé n’est libre du capital sémiotique qui on charge les éléments constituants. Tout énoncé est à la fois reproduction ou répétition, en ce sens qu’il répète, en tout ou en partie, des énoncés préexistants, et producteur de sens, dans la mesure où il s’inscrit dans le réel d’un événement. Son inscription dans le réel, sa fonction pragmatique, n’est pas sans influence sur le devenir sémiotique des éléments qui le constituent.

Si l’énoncé verbal, on tant qu’événement, est déterminé par la langue où il s’actualise, il produit sur cette même langue un effet de retour que l’on peut caractériser comme le dépôt sémiotique, le supplément de sens, que produit tout événement on tant qu’il est réifié, représenté, verbalisé, logifié, digitalisé [4].

L’étude attentive des transformations subies par l’énoncé du fait de sa reproduction nous introduit à l’analyse des procédures narratives : tout énoncé, dès qu’il est repris, devient constatif ou narratif. On le verra, ces transformations peuvent être plus ou moins sensibles, plus ou moins explicites, et porter sur l’un ou l’autre des éléments constituants de l’énoncé, ou du contexte de l’énonciation. S’il y a reproduction, copie, constat ou récit, les conditions pragmatiques des générations successives diffèrent, non sans laisser quelque trace de l’histoire même de l’engendrement. Ces traces ou marques doivent permet­tre de reconstituer la “généalogie” de l’énoncé en rendant explicites lesdites conditions pragmatiques de chacune des énonciations successives.

On peut dire d’une façon générale que le contexte d’énonciation d’un message — qui, par définition, est extérieur à la forme du message — dépose une marque formelle plus ou moins identifiable lors de toute reproduction ou réactualisation du message. Disons plus précisément qu’un message ne reste interprétable, donc ne conserve sa signification, qu’aussi longtemps que l’histoire de son énonciation est disponible.

La restitution, sous forme de récit, d’un énoncé verbal exige, par exemple, l’élucidation du référent des pronoms personnels. Il en est de même lors d’un constat ou d’une citation. En effet les interlocuteurs qui font partie du contexte de l’énonciation originelle, disparaissent en tant que tels du contexte de l’énonciation dérivée. La conservation du sens du message exige donc que soient rendus explicites (i.e. marqués formellement) les rapports qu’entretiennent les conditions pragmatiques de l’énonciation originelle et les conditions pragmatiques de l’énonciation dérivée.

“Je déclare la séance ouverte”, énoncé performatif prononcé tel jour par telle personne on tel endroit ne peut être repris sous forme narrative, comme on vient de le faire, qu’en utilisant des guillemets et en explicitant les conditions de son énonciation première. On peut également imaginer le propos constatif d’un participant à la séance “le président vient de déclarer la séance ouverte”. En ce cas, la transformation des conditions de 1’énonciation est rendue explicite par la substitution d’un lexème au pronom personnel je et par l’utilisation du passé proche, manifestant le décalage temporel entre l’événement énonciatif originel (ou de référence) et l’événement énonciatif dérivé ou actuel. L’analyse des procédures narratives à l’œuvre dans tout événement exige donc que soient distingués l’énoncé, du contexte de son énonciation, et, à l’intérieur même de l’énoncé, les marques ou les signes qui renvoient à une ou plusieurs énonciations hétérogènes.

Chaque énoncé présuppose un contexte d’énonciation implicite, dont il porte la marque comme on creux dans sa propre forme, et révèle simultanément un ensemble de lieux d’énonciation hétérogènes où prennent source les signes qui le constituent. La question qui nous préoccupe est donc de trouver un système de repérage ou de coordonnées qui permette, pour chaque énoncé, d’analyser et de décrire l’histoire énonciative de chacun de ses éléments.

*

Dans la distinction entre récit et discours se manifeste la propriété des énoncés linguistiques (et des messages on général) à virtualiser le réel ou autrement dit à pérenniser sur une autre scène les objets, les faits et les événements. L’énoncé linguistique participe du réel et de l’imaginaire. Sa face réelle renvoie à l’univers de son énonciation et sa face imaginaire à un univers dérivé ou second, disjoint du premier.

L’énoncé présente donc une double fonction : une fonction pragmatique qui manifeste tout ce qui renvoie directement au champ de son énonciation et une fonction référentielle ou dénotative qui évoque un ailleurs, une autre scène, un hors champ de l’énonciation.

Le champ et le hors champ de l’énonciation se présupposent mutuellement ou se constituent simultanément. Autrement dit, le couple je/tu, qui fonde le discours, ne peut se concevoir qu’en rapport à un tiers exclu ou absent. Le discours fait toujours déjà référence à un ailleurs. C’est dire que la fonction pragmatique présuppose toujours déjà une fonction dénotative. Le message fait signe. Le message est toujours déjà le signe d’une autre scène. C’est le message qui distribue aux acteurs de l’événement leurs rôles d’émetteur et de récepteur.

Dans cette perspective, il nous faudra déterminer une situation canonique de l’échange qui traite de la métamorphose de l’objet en message et du message en signe, élucidant pour ce faire les rapports de présupposition réciproque qu’entretient l’objet — en tant que message — avec le contexte pragmatique de l’échange d’une part, avec le contexte référentiel d’autre part, et enfin avec le contexte symbolique où se dépose le surplus de signification consécutif à l’échange.


Situation canonique de l’échange et du discours

Le point de départ de toute analyse est l’énonciation actuelle, ou de degré zéro, de l’énoncé considéré, E0. Le contexte de cette énonciation implique un destinateur et un destinataire du message, inscrits dans un espace et dans une durée, qui sont à l’origine même de tout espace et de toute durée. Le degré zéro de l’énonciation est le présent subjectif, c’est-à-dire le lieu et le moment indéfinissables où se situe d’emblée tout locuteur, destinateur ou destinataire du message (voir supra chap.l).

En fait, nous assimilerons cette origine qui est à proprement parler l’origine de tout langage, à la condition même d’existence de tout message. E0, situation canonique de tout échange, est, comme chacun de ses éléments, libre de toute référence et de toute description. C’est le moment et le lieu sans cesse répétés et toujours nouveaux, d’où le sujet contemple le monde. Il ne peut être décrit que dans un mouvement de représentation, qui, en le réifiant, le déplace et le vide de son caractère d’origine. Ce mouvement sans cesse à l’œuvre dans la vie de tout sujet est le mouvement même de la narration.

Si seule l’énonciation présente peut être considérée comme origine, cela ne lui confère paradoxalement aucune autre antériorité qu’heuristique. L’événement est premier dans la réalité mais second dans l’analyse en ce sens que seul le regard peut servir de lieu d’origine. Ainsi le passé, s’il est par définition antérieur au présent, n’est saisissable que dans un retour qui prend le présent pour origine. Toute réflexion sur le langage doit prendre en compte ce paradoxe que le verbe ou l’énoncé ne peuvent être analysés qu’à partir de formes actuelles, dérivées. La recherche d’une forme première est une démarche archéologique qui s’inscrit dans le présent.

Tout message en tant qu’il est énoncé se constitue en origine du langage. Il révèle simultanément un destinateur et un destinataire qui sont les pôles de sa trajectoire, instituant, par là même, un champ de signification intersubjectif, où s’enracine la conscience des interlocuteurs, chaque sujet confirmant sans cesse son identité à travers l’image de soi que lui renvoie l’autre [5].

Ce jeu de miroir qui est proprement constitutif du sens, cesse d’être un vertige atemporel lorsque l’image de l’autre se dédouble, ou plus précisément lorsque l’autre révèle la présence d’un tiers, traçant ainsi la clôture spatiale et temporelle de l’échange, tout on historisant le sujet en position de narrateur. La révélation du tiers est pour le sujet la révélation d’un hors champ, ou d’une autre scène, où quelque chose s’échange hors de sa présence. Cette scène, radicalement inexplorable, peut cependant être circonscrite, ou représentée symboliquement, sur le mode du récit, grâce à la propriété que possède tout message de survivre à sa propre énonciation, en pérennisant de façon virtuelle l’ensemble des conditions pragmatiques réelles de son énonciation. Cette autre scène, aussi bien, est souvenir, ou fiction, dès lors que la rupture du jeu spéculaire, intersubjectif, précipite le sujet hors de son propre présent. L’autre scène est le lieu du tiers, mais c’est aussi le passé, le futur ou toute forme, réelle ou imaginaire, de l’ailleurs. Le message, dans sa forme canonique, relie toujours déjà, le présent à l’ailleurs. Il est premier, c’est lui qui initie le sujet à la conscience, qui est séparation de l’Innenwelt et de l’Umwelt, du champ et du hors champ (voir supra, chap. 1). La capacité qu’a le message de se reproduire, en intériorisant les marques de son énonciation originelle, permet l’interprétation par son destinataire de scènes radicalement étrangères.

Le sujet interroge donc le message pour qu’il lui révèle ce qu’il en est de l’ailleurs. Ce faisant, il entretient un rapport symbolique avec la scène dont il est exclu. Il participe également en chacun de ses engagernents intersubjectifs réels, à l’enrichissement de cette scène, par l’élaboration de nouveaux messages.


L’événement

Nous appellerons événement la scène canonique du discours. L’événement est singulier. Il a un commencement et une fin ; il s’inscrit dans un espace. L’événement et la conscience se présupposent réciproquement. Il n’y a pas d’événement sans conscience et la conscience est toujours conscience d’un événement. L’événement inaugural de toute conscience est la reconnaissance de l’image de soi, à la fois radicalement extérieure et garante de l’intégrité du sujet.

L’image de soi n’est identifiable que comme substitut de l’image de l’autre. C’est l’image de l’autre, en tant que message, qui trace la place où s’inscrit l’image de soi. Nous avons vu que cette situation inaugurale est le moule même où va s’inscrire toute communication ultérieure, l’image de l’autre étant perçue à la fois comme lieu de l’autre, et comme message procédant de l’autre. L’image de l’autre, on tant que message, donne lieu à l’autre et à soi. L’autre devient le passage obligé vers soi-même. Chaque événement reproduit le trajet du message qui vient de l’autre, comme une reconnaissance, et me confirme donc comme sujet du langage ou de l’histoire.

Le deuxième temps de la conscience est le regard qu’on porte sur soi-même à travers l’autre. Ce regard est décentré. Celui qui se sait regardé se constitue par là même en objet du regard de l’autre, et objet de la conscience qu’il a du regard de l’autre.

Le message en tant qu’objet appartient à la fois au hic et nunc de celui qui le reçoit et au hic et nunc de celui qui l’adresse. Il réalise en lui et autour de lui le présent et le lieu de l’énonciation qui est une structure étrange où coexistent et se fondent littéralement deux temporalités et deux points de vue radicalement disjoints sur l’univers [6]. Il institue une permanence de l’instant et une simultanéité des points constituant l’espace (une coexistence des objets), qui n’est point donnée par la réalité. Le message comme source de la communication intersubjective, institue un univers transitoire singulier, où sujet et objet, locuteur et interlocuteur, entretiennent des rapports de coexistence spatio-temporelle, imaginaires et provisoires.

Le message délimite par sa trajectoire un segment spatio-temporel, un contexte pragmatique où il réalise sa virtualité de signe. C’est le message qui institue l’espace, où la communication se fait possible, dans un jeu imaginaire où le sujet reçoit de l’extérieur son identité. Le sujet est une formation transitoire, sans cesse reprise, où le réel prend sens. L’objet n’est interprétable qu’à partir du moment où le sujet “accepte” de lui faire place on soi, c’est-à-dire de le reconnaître comme partie manquante de son intégrité. Par là même, il se reconnaît étranger au monde d’où procède le signe. Le désir — ou la nécessité — de s’élargir, impose au sujet la reconnaissance préalable de sa limite.


Le jeu

Les situations d’échange ou de communication peuvent être caractérisées par le plus ou moins grand degré d’autonomie du message par rapport au contexte où il se déplace. Plus le message intériorise les éléments contextuels, plus il est autonome par rapport à son contexte. Au bas de la chaîne, on trouve le jeu dans sa forme la plus pure — un objet qui tasse de main on main. L’objet lui-même ne signifie quasiment rien [7]. Le jeu est le prototype symbolique de toute communica­tion. Dans sa forme la plus simple, il met en scène un objet — ou un message — qui circule entre deux ou plusieurs acteurs, définissant ainsi un mouvement, une trajectoire, une durée et un contexte d’efficacité. La durée manifeste l’achèvement consensuel du mouvement, qu’elle soit ou non prédéterminée.

Ce qui fonde le jeu, c’est la soumission d’un certain nombre d’acteurs au déplacement d’un objet signifiant parce que reconnu par chacun d’entre eux comme partie manquante de son intégrité imaginaire. La signification procède “toujours déjà” de l’autre.

Chaque acteur de l’échange est soumis à la circulation de l’objet qui lui assigne une fonction transitoire. C’est la trajectoire de l’objet qui porte l’essentiel de la signification en ce qu’elle révèle les changements de point de vue ou de rôles des acteurs. L’ensemble de l’événement peut alors être décrit comme l’enchaînement des rôles assumés.

Les trois fonctions distribuées par l’objet, tout au long de sa trajectoire, peuvent être dénommées, par analogie avec le discours, fonction je, fonction tu et fonction il :

— la fonction je, ou fonction expressive, marque la coïncidence entre l’acteur et l’objet ; elle manifeste l’origine ou la propriété du message,

— la fonction tu, ou fonction impressive, manifeste le projet de l’émetteur qui constitue son destinataire comme double [8],

— la fonction il, ou fonction “cadre”, révèle le contenu du message. C’est une fonction relais ou une fonction pivot, elle renvoie soit à un en-deçà référentiel, soit à un au-delà narratif de l’événement.

La fonction il est liée à la double clôture de l’événement, clôture interne qui sépare le contexte pragmatique de l’événement de la scène référentielle qu’évoque le message, clôture externe ou cadre, qui anticipe la fin de l’événement et le sépare de sa propre représentation, ou de son propre récit. C’est en ce lieu, lieu du cadre, que le sujet peut quitter, délibérément ou non, la scène du jeu pour l’instance du spectacle ou de la narration [9].

La fonction il manifeste donc soit le tiers inclus, comme objet (dans le territoire de l’échange), soit le tiers exclu, qui est renvoyé à l’instance de la narration ou du spectacle. La liberté relative de chacun des acteurs s’exprime d’abord dans la façon dont ils s’inscrivent dans les registres qui leur sont proposés, c’est-à-dire dans le choix du tu à venir, ou dans la rétention du message, tous comportements modalisables. Ces trois fonctions ne sont pas exclusives mais cumulatives. Le sujet achevé, celui qui s’affirme je, porte en lui les trois topiques de l’acteur, de l’interlocuteur (image spéculaire), et de l’objet (ou du spectateur-narrateur). Toute personne parle, s’écoute parler du point de vue de la cible et s’écoute parler du point de vue du tiers. Ce troisième point de vue est le point de vue de la mémoire.

L’objet du jeu est l’élaboration d’une règle, ou la soumission à une règle, qui fonde la communauté. Au fur et à mesure que la situation d’échange devient plus complexe, le message absorbe de plus en plus d’éléments de la situation de référence. La règle du jeu s’élabore, peu à peu, comme la mémoire des déplacements, et se définit, a posteriori, comme la somme des déplacements passés. Ce qui justifie le jeu, c’est le souvenir de la partie, où les acteurs se confondent dans un même récit de l’événement.

*

L’homme est toujours déjà soumis au triple registre du symbolique, de l’imaginaire et du réel, et s’il en vient à penser cette “trinité”, ce n’est que par l’effet d’un retour. L’homme ne va pas du réel vers le symbolique, mais c’est son accession au symbolique qui lui révèle sa dimension réelle. C’est le message qui révèle peu à peu au sujet le monde d’objets qui l’entourent, les décrit, les nomme et lui propose d’en conserver en mémoire une image, qui n’est rien d’autre que le nom pour une fois confondu avec le référent. Ainsi l’élaboration d’une problématique de la communication ne doit-elle pas se fonder prioritairement sur le sens de ce qui s’échange mais sur ce qui du message détermine les interlocuteurs. De même que c’est dans l’identification symbolique à une image qui le reflète au passé que l’homme se constitue on sujet, de même, c’est dans l’anticipation symbolique du retour de son message qu’il s’initie au jeu social. C’est le message qui ordonne l’échange en distribuant les rôles. Le je et le tu sont donnés simultanément. Ils se présupposent l’un l’autre comme les deux points extrêmes d’une trajectoire ou d’un vecteur. Le message institue l’échange duel, en donnant simultanément naissance à je et à tu, ce que masque la terminologie classique de l’émetteur et du récepteur. L’homo ne devient loquens que par l’effet d’un message dont la charge symbolique l’initie à l’histoire.


La communication verbale

Revenons donc à la communication verbale dont la fonction symbolique règle toutes les situations d’échange [10]. Nous avons appelé événement la situation canonique du discours. Le prototype de toute situation de communication verbale rassemble deux personnes au moins qui échangent des propos dans un présent commun, défini par un décor et une durée.

Le sens de l’événement procède du consensus intersubjectif qui lie ses acteurs. Ce consensus se manifeste 1) par l’établissement d’un contact pragmatique dont la permanence est nécessaire à toute manifestation sémantique, 2) par l’utilisation d’un code commun qui permet d’évoquer un ailleurs, 3) par l’élaboration d’une stratégie commune d’interprétation des énoncés successifs.

Le processus de communication peut être décrit comme le parcours d’un message qui traverse l’espace en sursignifiant successivement et alternativement chacun des acteurs. L’unité propre à l’événement tient à la permanence des conditions pragmatiques de l’échange. C’est pourquoi le sens de chacun des énoncés proférés peut et doit être rapporté à l’ensemble des propos échangés. L’énoncé ou la proposition renvoie à la fois à un contenu dénotatif, ou sémiotique, extracontextuel et à l’ensemble des énoncés sous contexte participant à l’événement.

Appelons propos d’un événement ou d’un discours, l’ensemble des énoncés échangés par les interlocuteurs, entre le moment où le contact est établi et le moment où le contact est rompu. Le propos est constitué d’une série ordonnée d’énoncés, plus ou moins redondants, qui entretiennent entre eux des relations logiques et formelles implicites. On peut appeler sens de l’événement la description systématique des rapports formels, logiques, qu’entretiennent les énoncés constituant l’événement, rapportés à la fois au contexte de l’échange et au code utilisé. La procédure métalinguistique qui vise à révéler une organisation logique, par-delà la concaténation des propositions, ou encore à produire un modèle de fonctionnement propre à l’événement, est la procédure même qui est l’oeuvre dans le travail de remémoration ou encore dans le travail de récit. Cette structuration logique du propos est bien entendu déjà à l’oeuvre dans le discours même, chaque énoncé prenant en compte les énoncés précédents et anticipant sur les énoncés à venir (le sens d’une proposition n’est pas clos tant que l’événement se poursuit).


Fonctions

Essayons donc d’établir une grille de lecture de l’énoncé à partir des fonctions ainsi déterminées [11] :

— on appellera fonction sémiotique de l’énoncé, le rapport objectif qu’entretient l’énoncé avec la scène imaginaire qu’il représente ou donne à voir. Cette fonction révèle donc le sens dénotatif de l’énoncé,

— on appellera fonction pragmatique de l’énoncé le rapport qu’en­tretient l’énoncé avec le contexte de son énonciation,

— on appellera fonction sémantique de l’énoncé le rapport logique qui lie les propositions d’un même événement les unes aux autres. C’est le rapport de l’énoncé au propos.

Suivant cette grille d’analyse, le sens d’un énoncé peut être caractérisé comme la somme des significations partielles assumées par chacune des fonctions décrites. L’importance relative de chacune de ces fonctions varie suivant la nature du message considéré. On peut donc esquisser une typologie de la communication, qui prenne on compte le degré de polarisation de l’énoncé vers l’une ou l’autre de ces fonctions.

Énoncé à fonction sémiotique dominante : d’une façon générale, toutes les descriptions objectives, l’énoncé narratif pur, historique ou non, l’énoncé scientifique, les récits de voyage, descriptions, reportages divers, etc.

Énoncé à fonction pragmatique dominante : d’une façon générale l’ensemble des énoncés produits en situation de discours. On peut établir une subdivision caractérisant les divers types de discours, de la forme extrême du délire jusqu’à l’exposé magistral scientifique, on passant par les confidences amoureuses et les banalités quotidiennes consacrées au temps ou à la santé:

—  énoncé à fonction pragmatique expressive dominante : le délire, qui, dans sa forme extrême, se caractérise à la fois par l’absence de projet sur l’autre, l’indifférence à la recevabilité du message, la rupture de contact avec le réel, l’incohérence apparente du propos et son absence de contenu référentiel. Il s’agit bien d’une forme expressive pure,

— énoncé à fonction pragmatique impressive dominante : le message publicitaire (ou plus généralement de séduction ou de propagande), qui a pour fonction unique d’induire un comportement du destinataire. Les autres fonctions qu’il peut manifester sont soumises à l’objet principal.

Énoncé à fonction sémantique dominante : les énoncés dont l’objet est d’élucider les rapports logiques à l’œuvre dans l’événement (ex: “nous venons de passer une heure à aligner des banalités... Tout cela est sans intérêt et j’augure mal de la suite”). Ces énoncés se caractérisent par le rôle central qu’y jouent les éléments anaphoriques et cataphoriques.

Un énoncé à dominante sémantique tend à placer le locuteur en position de tiers par rapport à l’événement. La dimension sémantique du discours manifeste le surplus de sens consécutif au déroulement de l’événement. La connotation sémantique de l’énoncé révèle la structuration interne du propos telle qu’elle s’établit progressivement dans le jeu intersubjectif. Elle est la matière première de tout récit, si l’on définit le récit comme représentation «ordonnée et logique» de l’événement. La composante sémantique du discours est le lieu du consensus ou de la réduction des subjectivités. La composante sémantique du récit est le lieu spécifique de l’intervention du narrateur. Elle manifeste donc l’intenté du narrateur sur son narrataire. Une des principales questions de l’analyse du récit est d’évaluer la légitimité de la composante narrative sémantique par rapport à la composante sémantique de l’événement de référence. Autrement dit, quel rapport existe-t-il entre l’interprétation de l’événement par le narrateur et l’interprétation de l’événement par ses acteurs ?

Le sens d’un énoncé est égal à la somme de sa signification sémiotique (infracontextuelle), qui renvoie aux présupposés de la situation d’échange, de sa signification pragmatique (intracontextuelle), qui renvoie directement au contexte de son énonciation, et de sa signification sémantique (transcontextuelle), qui préfigure le récit potentiel propre à l’événement.


Résumons-nous :

La parole fragmente l’espace en un champ du discours et un hors champ du discours, définissant ainsi un contexte spatio-temporel pragmatique que nous pouvons appeler référent réel du discours, un en-deçà du discours ou référent imaginaire, et un au-delà du discours ou référent symbolique. En tant qu’objet d’énonciation, la parole se délimite un espace continu, concret, pragmatique d’application, et s’inscrit également dans un segment chronologique réel, continu. Le hors champ spatial et temporel, lieu du tiers, en deçà et au-delà du discours, n’est accessible que de façon symbolique par l’intermédiaire de la mémoire et du langage. C’est d’une part le lieu du contenu ou du signifié du message, d’autre part le lieu du récit potentiel. Le message renvoie donc à la fois au contexte réel, c’est sa fonction pragmatique, au contexte imaginaire, c’est sa fonction référentielle et au contexte sémantique, c’est sa fonction narrative. Ce qui est donné à identifier appartient au contexte imaginaire, ce qui est donné à comprendre appartient au contexte réel, ce qui est donné à mémoriser au contexte sémantique.

La parole instaure l’intersubjectivité, en assignant simultanément et alternativement aux acteurs les fonctions je et tu, expressive et impressive. Le hors champ du discours n’est accessible que par le récit. La fonction narrative permet le passage du champ au hors champ, c’est le cadre, lieu de transit obligatoire pour le “tiers exclu”.

On voit donc se dessiner une partition, où le réel serait le substrat non verbal du discours, l’imaginaire, le lieu de toute médiation intersubjective, et le symbolique, le hors cadre de l’échange où s’inscrit on particulier la mémoire. Ces trois instances sont intimement liées dans tout acte de langage. Chaque message les mêle et les enchaîne, tout en se laissant cependant caractériser par son degré d’autonomie par rapport à son contexte d’émergence ou encore par la prédominance de l’une ou l’autre des fonctions du message.

Le “discours pur” manifeste la prédominance de l’intersubjectivité sur la fonction narrative, valorisant par là même la fonction pragmatique, alors que le “récit pur” tend à effacer l’instance de son énonciation au profit du référent imaginaire, autonomisant ainsi le message par rapport à son contexte d’énonciation. Le discours met en scène l’alternance et se fonde sur une discontinuité des points de vue. Le discours est une concaténation de points de vue présents et réels, progressifs, ouverts.

Le récit anticipe sa fin dès son origine. Son unité est donnée d’emblée. Le récit est une forme accomplie dont la progression est imaginaire. Le narrateur en tant que tel n’est pas saisi dans l’intersubjectivité des discours qui parsèment le récit. Il est spectateur ou tiers exclu. Il n’appartient ni à l’histoire, ni à la scène où elle se déroule. Ce qui ne l’empêche pas de participer à un discours de deuxième niveau qui le lie à ses lecteurs ou auditeurs dans un autre univers réel ouvert et progressif, qui est l’univers de l’énonciation.

Il existe un cadre ou une frontière du discours, considéré en tant qu’événement. Paradoxalement, le contexte d’un événement ne peut être clos que par un récit, de même que le décor est clos par un cadre. Le cadre est le lieu du narrateur.

 

 

Je (acteur) --> Tu (acteur)

(E1) scène de l'événement accompli

 

 

Je (narrateur) --> Tu (lecteur)

(E0) scène de l’énonciation progressive

 

On distinguera le niveau de l’événement accompli, ou niveau du discours de référence, du niveau de la représentation de l’événement, ou scène de l’énonciation.

Tout événement, tout discours, tend à produire son propre récit. Le récit est à l’oeuvre dans le discours. C’est-à-dire qu’à chaque instant, chacun des acteurs du discours narrativise ou historise l’événement auquel il participe. Il tend donc à se retrouver avec son interlocuteur en une position de tiers. Il tend à reconnaître et à partager le contexte réel et le contexte symbolique de la scène. Le récit est le mouvement même par lequel l’événement se transforme “toujours déjà” en histoire. C’est dire que le processus de communication organise la circularité des fonctions. La parole actualise le sémiotique [12], c’est sa fonction pragmatique et le récit “sémantise” la parole [13], c’est-à-dire qu’il la restitue à l’univers de la signification logique, in abstracto.

L’historisation de l’événement n’est achevée que lorsque l’événement est totalement verbalisé, lorsque la part obscure ou inconsciente du discours est réassumée dans la narration d’une parole pleine. Cet effort vers le récit caractérise l’évolution du sujet en tant que sujet de l’histoire. Le récit achevé ne répète pas le réel, mais il le métamorphose en une instance où il peut être échangé, sur le mode logique ou symbolique [14].

Au-delà du processus de narration se révèle donc la vocation du symbolique à réduire, à absorber et à restituer le vécu, en un message qui est à nouveau renvoyé sous la forme d’objet dans de nouveaux processus de communication. On peut penser que la complexité de tous les codes procède de ce jeu sans cesse répété où la mémoire collective, l’histoire, se réinjecte sans cesse dans le réel, pour l’ordonner au monde symbolique atemporel et aspatial. La fonction symbolique de toute situation de communication est de réduire les antagonismes des acteurs, dans l’utopie d’une troisième personne, c’est-à-dire d’assimiler progressivement le sujet à la communauté d’une mémoire collective, lieu hors du temps et de l’espace. Cette place du tiers est la place du narrateur, même si le narrateur s’identifie à l’un ou l’autre des interlocuteurs, ou si l’un ou l’autre des interlocuteurs s’institue, à un moment ou à un autre, comme narrateur de la situation.

Le vécu ne pourra se transformer en récit qu’une fois achevé. Et c’est là sans doute le travail de la mémoire de produire à chaque instant du récit à partir du vécu.


 

Notes

[1] Emile Benveniste, Problèmes de linguistique générale, Tome 1, Paris, Editions du Seuil, 1966, p. 273. ®

[2] Nous rapportons la distinction génotype/phénotype à l’opposition type/token introduite par Peirce : «Une façon usuelle d’estimer le volume d’un manuscrit ou d’un livre imprimé est de compter le nombre des mots. Il y aura ordinairement à peu près vingt “le” par page, et bien sûr ils comptent comme vingt mots. Dans un autre sens du mot “mot”, cependant, il n’y a qu’un seul mot “le” en français ; et il est impossible que ce mot soit visible sur une page, ou audible dans une séquence sonore, pour la raison qu’il n’est pas une chose singulière ou un événement singulier. Il n’existe pas ; il détermine seulement des choses qui, elles, existent. [...] Je propose de l’appeler un “type”. Un événement singulier qui n’a lieu qu’une fois et dont l’identité est limitée à cette occurrence, ou un objet singulier (une chose singulière) qui est en un certain point singulier à un moment déterminé [...] comme ce mot-ci ou celui-là, figurant à telle ligne, telle page de tel exemplaire particulier d’un livre recevra le nom de “token”. » C.S. Peirce, Collected papers, vol. IV, § 537. (Cambridge, Mass. 1931-1960), cité par Récanati, op. cit., p. 72. ®

[3] Émile Benveniste, Problèmes de linguistique générale, Tome 2, Paris, Editions du Seuil, 1966, p. 225. ®

[4] Voir à ce propos Allain-Dupré, Catani, Desgoutte, Doneux, La Parole de l’autre, éditions Hachette, Paris 1977, p. 104. ®

[5] «Une bonne part de l’activité symbolique de la conversation a pour fonc­tion de reconstituer sans cesse la réalité du moi, de l’offrir aux autres pour ratification, d’accepter ou de rejeter les offres que font les autres de leur image d’eux-mêmes. Chacun est persuadé que la réalité de soi doit perpétuellement être reconstruite, et reconstruite pour l’essentiel dans une activité dialogique.» Francis Jacques, Dialogiques, Paris, Presses Universitaires de France, 1979, p.41. ®

[6] «Avant la parole, il y a l’écart dans l’espace : l’autre vient de plus loin, il est ailleurs ou étranger. il y a le décalage dans le temps : il semble que je ne sois contemporain que de moi-même, qu’en moi seul coïncident l’ici et le maintenant. » Francis Jacques, Dialogiques, Paris, Presses Universitaires de France, 1979, p. 61. ®

[7] La forme et la matière de l’objet ne sont cependant pas sans intérioriser déjà quelque chose de la règle du jeu. ®

[8] Notons qu’on est saisi comme Tu dans le discours avant de s’assumer comme Je. ®

[9] C’est ce mouvement que nous avons décelé dans la phase ultime du stade du miroir. L’exclusion éventuelle du sujet de la scène de l’échange, au profit d’un autre, l’incite à rechercher dans la narration une compensation ou une réparation. ®

[10] La parole peut être assimilée à un objet en déplacement et relancé par les acteurs de l’échange. Elle possède une trajectoire qui n’est pas sans significtion quant à l’interprétation du débat. Sa forme manifeste les contraintes du jeu d’échange. Elle a vocation à intérioriser les éléments de la situation du discours et à s’autonomiser. La langue, elle-même, en ce qu’elle s’oppose à la parole, peut être considérée comme le code qui s’est peu à peu dégagé des paroles successives, tout autant que comme le lieu d’où émerge la parole. ®

[11] Rappelons le schéma de Jakobson qui inspire notre réflexion :

« Le destinateur envoie un message au destinataire. Pour être opérant, le message requiert d’abord un contexte auquel il renvoie (c’est ce qu’on appelle aussi dans une terminologie quelque peu ambigué le “référent”), contexte saisissable par le destinataire et qui est soit verbal soit susceptible d’être verbalisé ; ensuite le message requiert un code commun, en tout ou au moins en partie, au destinateur et au destinataire (ou en d’autres termes à l’encodeur et au décodeur du message) ; enfin le message requiert un contact, un canal physique et une connexion psychologique entre le destinateur et le destinataire, contact qui leur permet d’établir et de maintenir la communication. Ces différents facteurs inaliénables de la communication verbale peuvent être schématiquement représentés comme suit :

 
CONTEXTE
 
DESTINATEUR........
MESSAGE
........DESTINATAIRE
 
CONTACT
 
 
CODE
 

 

Chacun de ces six facteurs donne naissance à une fonction linguistique différente. Disons tout de suite que, si nous distinguons ainsi six aspects fondamentaux dans le langage, il serait difficile de trouver des messages qui rempliraient seulement une fonction. La diversité des messages réside non dans le monopole de l’une ou l’autre fonction, mais dans les différences de hiérarchie entre celles-ci. La structure verbale d’un message dépend avant tout de la fonction prédominante.[...]». Roman Jakobson, Essais de linguistique générale, Editions de Minuit, Paris, 1963, pp. 213-216. ®

[12]

« Contrairement à l’idée que la phrase puisse constituer un signe au sens saussurien, ou qu’on puisse par simple addition ou extension du signe, passer à la proposition, puis aux types divers de construction syntaxique, nous pen­sons que le signe et la phrase sont deux mondes distincts et qu’ils appellent des descriptions distinctes. Nous instaurons dans la langue une division fondamentale, toute différente de celle que Saussure a tentée entre langue et parole. il nous semble qu’on doit tracer à travers la langue entière une ligne qui départage deux espèces et deux domaines du sens et de la forme, bien que, voilà encore un des paradoxes du langage, ce soient les mêmes éléments qu’on trouve de part et d’autre, dotés cependant d’un statut différent, il y a pour la langue deux manières d’être langue dans le sens et dans la forme. Nous venons d’en définir une ; la langue comme sémiotique; il faut justifier la seconde, que nous appelons la langue comme sémantique. [...] Les deux modalités fondamentales de la fonction linguistique [sont] celle de signifier, pour la sémiotique, celle de communiquer, pour la sémantique. La notion de sémantique nous introduit au domaine de la langue en emploi et an action ; nous voyons cette fois dans la langue sa fonction de médiatrice entre l’homme et l’homme, entre l’homme et le monde, entre l’esprit et les choses, transmettant l’information, communiquant l’expérience, imposant l’adhésion, suscitant la réponse, implorant, contraignant ; bref organisant toute la vie des hommes. C’est la langue comme instrument de la description et du raisonnement. Seul le fonctionnement sémantique de la langue permet l’intégration de la société et l’adéquation au monde, par conséquent la régula­tion de la pensée et le développement de la conscience. Or l’expression sémantique par excellence est la phrase. Nous disons : la phrase en général, sans même en distinguer la proposition, pour nous en tenir à l’essentiel, la production du discours, il ne s’agit plus cette fois du signifié du signe, mais de ce qu’on peut appeler l’intenté, de ce que le locuteur veut dire, de l’actualisation linguistique de sa pensée. Du sémiotique au sémantique, il y a changement radical de perspective [...]. Le sémiotique se caractérise comme une propriété de la langue, le sémantique résulte d’une activité du locuteur qui met an action la langue. Le signe existe en soi, fonde la réalité de la lan­gue, mais il ne comporte pas d’applications particulières; la phrase, expression du sémantique, n’est que particulière. Avec le signe, on atteint la réalité in­trinsèque de la langue ; avec la phrase on est relié aux choses hors de la lan­gue ; et tandis que le signe a pour partie constituante le signifié qui lui est inhérent, le sens de la phrase implique référence à la situation de discours, et à l’attitude du locuteur. » E. Benveniste, op. cit., Tome 2, pp. 224-225. ®

[13] A strictement parler, les fonctions sémantique et pragmatique sont de même nature: «Il est important pour le logicien de distinguer d’un côté le rapport entre la langue et les choses, c’est l’ordre sémantique ; et de l’autre, le rapport antre la langue et ceux que la langue implique dans son jeu, ceux qui se servent de la langue, c’est l’ordre pragmatique. Mais pour un linguiste, s’il peut être utile de recourir à cette division à tel moment de l’étude, en principe, une pareille distinction de principe n’est pas nécessaire. A partir du moment où la langue est considérée comme action, comme réalisation, elle suppose nécessairement un locuteur et elle suppose la situation de ce locuteur dans le monde. Ces relations sont données ensemble dans ce que je définis comme le sémantique. » E. Benveniste, op. cit., T. II, p. 234. ®

[14] On pourrait dire encore que le récit saisit le réel, au sens où l’on parle de saisir une donnée en informatique, c’est-à-dire de l’intégrer dans un système d’opérations logiques. ®