L'UTOPIE CINÉMATOGRAPHIQUE

Jean-Paul Desgoutte

Editions de l'Harmattan

1997

Conclusion

L'apport le plus manifeste de l'analyse filmique à la sémiologie générale – ainsi que nous nous sommes attachés à le décrire – tient sans doute à la mise en évidence de la double instance, référentielle et énonciative – topique et utopique – inhérente à toute forme de récit, voire à tout processus de communication. A cette double instance sont attachées les deux premières fonctions du langage : la fonction constative, référentielle, explicite et la fonction performative, relationnelle, implicite. Mais le langage n'est pas le simple outil d'une pure représentation du réel, il s'inscrit également dans le réel et participe à sa métamorphose. Le récit métamorphose la performance en constat, non sans produire sa propre performance qui demande à son tour à être constatée.

La dynamique du récit n'est pas, contrairement à la dynamique du discours, soumise au jeu intersubjectif strict, où à chaque instant l'autre évalue, s'approprie et restitue le sens du propos, mais elle procède de façon tout à fait analogue, en ménageant dans la concaténation des propositions un espace d'interprétation (ellipses, ruptures, enchâssements, raccords divers) qui implique le lecteur ou le spectateur dans la dynamique sémantique. il existe donc dans le discours comme dans le récit, trois niveaux de production de sens, un niveau sémiotique référentiel, un niveau pragmatique relationnel et un niveau sémantique " consensuel ".

Ce que l'on donne à voir dans un film, manifeste toujours simultanément un contenu et un regard, un objet et un projet. On peut encore dire, d'une façon très générale, que le lieu de prédilection du contenu ou de la diégèse (la valeur sémiotique ou référentielle du plan) est l'espace intérieur au cadre ou au champ – c'est le signifiant explicite du film – alors que le lieu de prédilection du projet énonciatif (l'espace performatif où se révèle la valeur pragmatique du récit audiovisuel) se structure et s'organise dans l'implicite que présupposent à chaque instant le hors champ, le hors cadre et le raccord. Ce qui se joue dans l'enchaînement des coupes et des raccords est fondamentalement indépendant du réfèrent diégétique ; il surajoute au sens de l'événement le projet du narrateur.

Le processus de communication qui se manifeste dans le discours comme dans le récit ajoute à un échange d'informations (sémiotique) un projet sur l'autre (pragmatique). Si le sens référentiel d'un propos est soumis à une évaluation ou à un décryptage (on évalue la vérité ou le degré d'objectivité d'une information), le projet pragmatique est soumis lui à un accord ou un désaccord qui engagent les modalités de la poursuite de l'échange. C'est ainsi que se construit peu à peu une figure sémantique qui rassemble en une seule forme les propositions de l'un et les propositions de l'autre, les éléments constituants manifestes du récit ou du discours et les interprétations subjectives qui remplissent à chaque instant le champ de l'implicite.

La figure sémantique propre à toute énonciation surajoute à la somme des significations sémiotiques une signification transversale harmonique, qui naît de l'alliance des unités constituantes dans l'espace de silence ou de vide qui sépare chacun des éléments de la chaîne signifiante. L'implicite que présuppose ou que révèle l'enchaînement des unités devient disponible au lecteur par l'effet d'une lecture de second degré où chacun organise son chemin à l'intérieur d'une histoire virtuelle.

Cette figure sémantique manifeste les points de pliage, de ramification, de rupture et d'effacement, de retour en boucles ou d'anticipation suivant lesquels le récit se propose en lecture du réel tout en en surdéterminant le devenir. Elles sont particulièrement identifiables dans la syntaxe du film parce que le matériau propre au cinéma est strictement analogique.

Confronté à la nécessité de rendre compte d'un réel continu sur un mode discontinu, le réalisateur de films a systématisé l'usage du découpage et du collage, de la fragmentation et du raccord, comme figures de sens élémentaires et implicites. Ce faisant, il a révélé que la signification d'un récit ne se manifeste pas seulement dans la reconnaissance linéaire des formes mémorisées ou lexicalisées, mais également dans la syntaxe implicite, arborescente, multidimensionnelle, selon laquelle il se développe et s'achève.

Cette figure naît, se perpétue et ne trouve sa forme achevée que dans la réitération de l'énonciation. C'est une forme potentielle qui s'attache à chaque instant au jeu intersubjectif, multiple et pluriel qui s'établit entre les acteurs de dénonciation. C'est ainsi que chaque récit produit une forme mouvante, irréelle, changeante qui synthétise à chaque instant dans sa structure sérielle, l'état du jeu intersubjectif de la communauté logique qu'il rassemble dans son mouvement. Cette figure est un lieu d'échanges intenses où naît, se transforme et se dissout tout sujet linguistique.