L'UTOPIE CINÉMATOGRAPHIQUE

Jean-Paul Desgoutte

Editions de l'Harmattan

1997

 

4. La diégèse


Toute analyse de l’événement le transforme de fait en récit. L’événement réel, qui se propose à une représentation, devient virtuel du fait même de la représentation qui lui est appliquée. Il faut donc envisager une méta-analyse qui traite à la fois des règles propres à l’événement et des règles propres au récit. La réflexion sur le processus de verbalisation ou de logification oblige à élaborer une « métalogique » qui permette de traiter à la fois ce qui relève du contenu réel et ce qui relève de l’univers logique du récit. La diégèse est le produit conceptuel de cette démarche. C’est un univers qui est à la fois origine et produit du récit. Elle n’a — à proprement parler— de statut ni dans l’univers réel ni dans l’univers de la représentation.

 


Le processus de communication n’est pas aléatoire mais réglé, ce que l’on peut encore exprimer en disant qu’il est soumis à des effets de redondance. La circulation du message institue une mémoire et chaque nouvel événement énonciatif prend place dans une série et s’inscrit dans un modèle. La charge sémantique d’un énoncé est fonction des liaisons — implicites ou explicites — qu’il entretient avec les autres énoncés, constituant le discours ou le récit de référence. A la base même de tout processus de signification, se trouve la répétition alternée. Répéter ce qui vient de l’autre fonde la scène de tout échange. La répétition ordonne le temps et l’espace, en instituant une permanence abstraite, un paradigme, où les unités, qui viendront à se placer, partageront toutes un même système de référence.

 

Le monde réel n’a ni origine ni fin, du point de vue du sujet. Seule la répétition instaure la scène symbolique où l’espace se constitue à partir d’une séparation entre soi et le même. La communication est un mouvement infini par lequel on perpétue son identité à travers l’autre, en lui rendant le même service. Le jeu intersubjectif est constitué d’une série de moments que l'on peut qualifier comme des états de conscience structurés autour d’un message. On peut appeler proposition l’unité constituante de l’événement. Cette proposition peut prendre la forme d’un message verbal échangé entre deux acteurs, mais elle peut également prendre la forme d’un échange quelconque, rassemblant un ou plusieurs acteurs.

La perception et la reconnaissance d’un objet sont des processus analogues à la perception et la reconnaissance d’un interlocuteur. Le sujet en effet reconnaît l’objet comme partie manquante de son intégrité. L’objectivation ou l’identification sépare l’objet du continuum — de l’Umwelt — pour l’intégrer de façon symbolique dans le champ de la conscience du sujet. L’objet reconnu fait dès lors partie du contexte existentiel, l’Innenwelt, du sujet.

 

C’est ainsi que, hors de tout commerce avec ses semblables, le sujet participe à un échange symbolique avec son environnement. La mémoire du sujet garde la trace des reconnaissances et identifications successives qui constituent le sujet. Elle ordonne ces moments de conscience comme autant de propositions qu’elle caractérise logiquement, les unes par rapport aux autres, sur la base des modèles d’analyse que lui fournit son fonds sémiotique [1].

Si la proposition est un message que s’échangent deux acteurs d’un événement, elle peut prendre soit la forme d’un énoncé, soit celle d’un geste ou d’un regard. Elle est soumise à une reconnaissance, un assentiment ou un refus, etc., et éventuellement à une réponse. C’est dans le cycle complet question-réponse que la proposition trouve son unité [2]. En effet, la proposition ne peut devenir objective que si elle est reconnue par l’autre et donc renvoyée en miroir. Elle se prête dès lors à un constat et peut prendre place dans un récit. Ce n’est que par un effort d’abstraction qu’on accorde à la proposition une existence en soi. En fait une proposition est soit émise, soit reçue, soit constatée. Le récit se nourrit donc des propositions, réelles ou fictives, qui constituent l’événement, mais il ne les saisit qu’au moment de leur retour, il les objective en manifestant les conditions pragmatiques de leur énonciation première.

 

La série ordonnée d’éléments qui constitue le récit institue un paradigme de base, une forme primordiale “atomique” du récit, que l’on peut décrire comme la manifestation élémentaire du sujet. La proposition (ou, dans le cas du récit cinématographique, le plan) est la représentation élémentaire de la conscience du sujet. Elle implique un segment spatio-temporel continu — structuré autour d’un regard — où s’établit une relation entre un sujet et un objet (le sujet pouvant être l’objet de son propre regard). Cette structure élémentaire est aussi bien la source de la proposition verbale que du message analogique. De l’analogique au digital, le message manifeste une complexité croissante, révélant l’appropriation dudit message par le destinataire, puis par le narrateur, etc.

 

Le sujet interprète sans cesse le monde sur le registre symbolique et le langage verbal n’est qu’une des formes, la plus élaborée, de ce traitement logique. Le réel ne laisse de trace que s’il est tramé et "logifié" par la conscience du sujet. En ce processus de représentation quelque chose se perd, quelque chose se gagne. Ce qui se perd, c’est le substrat pragmatique de l’événement, ce qui se gagne, c’est la structure logique qui se dépose dans le langage et qui porte en elle la possibi1ité d’évoquer, de reconstruire le réel ou de l’identifier, de le reconnaître, de lui donner un sens, dans la suite infinie des événements présents successifs.

La trace, le signe, le message ont la propriété de survivre à la clôture de l’événement. Ils participent à la fois du réel, c’est leur face signifiante, et de l’imaginaire, c’est leur face référentielle. Ce qui lie le signifiant au référent, c’est la charge logique ou symbolique du signe. La logique jette un pont entre 1’ici maintenant et l’ailleurs. Le récit aligne une série de signes ou de propositions dont la face signifiante appartient au réel et dont la face signifiée révèle le travail narratif qui le constitue, permettant par là même d’évoquer l’univers pragmatique dont il émerge.


La représentation de l’événement exige que soit explicité du point de vue du tiers spectateur l’ensemble des conditions pragmatiques liées au temps, à l’espace, aux acteurs en présence, mais également que l’événement soit analysé ou fragmenté en une succession d’unités ou de messages, qui mette en valeur l’évolution du jeu intersubjectif. Un événement est une somme de propositions intersubjectives, caractérisées chacune par un émetteur et un récepteur.

La proposition prend forme à la fois dans le discours et dans le récit. Dans le discours, elle manifeste un projet du locuteur. Elle est soumise à des conditions de vérité que lui impose le contexte. Elle s’inscrit dans un ordre où elle fait suite à une autre proposition qu’elle reprend ou qu’elle complète, et anticipe une proposition à venir. Dans le récit, la proposition est soumise à un certain nombre de paramètres, qui sont le fait du narrateur. L’ordre, le contenu et l’articulation des propositions, dépendent du choix du narrateur, qui délègue également son point de vue et son cadre.

Une proposition se définit un univers de référence (ou domaine de validité, ou contexte) un émetteur et un destinataire. Elle prend sa signification dans une série que l’on peut aussi bien appeler récit. Le récit propose ou impose une segmentation du réel qui prend en compte la multiplicité des subjectivités et la multiplicité corollaire des systèmes de coordonnées spatio-temporelles. Autrement dit, la proposition est une simulation objective du rapport de l’individu à son propre présent, simulation médiatisée et intégrée par le jeu du narrateur.

La proposition naît du jeu intersubjectif, de la ponctuation, que la communication fait subir au message. Le récit, simulant le jeu intersubjectif aligne les propositions comme autant de points de vue qui appartiennent à un même paradigme. Chaque proposition a la propriété de recréer instantanément le présent où se fonde toute signification. La possibilité même de recommencer à chaque instant, délivre le sujet de la nécessité de la cohérence. En effet, la dernière proposition a toujours une valeur de vérité supplémentaire. Les propositions se succèdent, comme autant d’approximations ou de sollicitations à l’autre. La rupture de continuité laisse la place à l’autre (le temps d’un assentiment, d’une dénégation, d’une réflexion, d’un rêve), une sorte d’espace élastique où viennent se caler et s’arrondir les contradictions. Une proposition ne trouve sa signification que rapportée à l’ensemble auquel elle appartient.

Le narrateur élabore a priori, virtuellement, la référence commune aux interlocuteurs, puis il la rend manifeste en une série de propositions qui sont le fait de l’un, de l’autre ou du tiers. Ces propositions peuvent être contradictoires à l’intérieur du jeu intersubjectif représenté, mais elles ne peuvent pas être contradictoires du point de vue du tiers (lieu du narrateur ou du lecteur), sous peine que la communication qu’instaure l’énonciation soit rompue. En fait, le seul critère de vérité ou de recevabilité d’une proposition est le fait qu’elle soit acceptée en tant que telle par son destinataire (à l’intérieur bien sûr de l’instance de l’énonciation).

 

L’intersection des propositions non contradictoires émises par les acteurs d’un discours forme la base manifeste objective de l’histoire commune aux interlocuteurs. Mais l’histoire personnelle de chacun des interlocuteurs se distingue plus ou moins, de celle des autres, de même que le récit, s’il rassemble par nature l’ensemble des propositions des acteurs (contradictoires ou non), y ajoute également un certain nombre de propositions du narrateur.

Les propositions du narrateur ont pour objet de révéler la cohérence ou la nécessité propres à l’événement considéré. Il s'agit là du processus d’historicité dont parle Lacan, qui permet de reconstituer les morceaux manquants ou effacés (ou mal interprétés) du vécu, afin d’en élaborer une logique dont la cohérence permette « la saisie en archives », libérant ainsi l’espace du réel, nettoyant le lieu du discours à venir des scories du passé.

 

Le processus logique est à l’œuvre à la fois dans l’événement et dans le récit. Il a pour objet de donner un sens au réel, en réduisant, en identifiant, en homogénéisant les points de vue.


 

Nous avons vu que le jeu intersubjectif — communication et échange — ne peut se réaliser que grâce à la polyvalence expressive, impressive et constative, du sujet. Cette polyvalence permet l’établissement d’un lieu commun aux acteurs du jeu social. Autrement dit, chaque manifestation du sujet peut s’interpréter comme une triple proposition, des points de vue de l’un, de l’autre et du tiers. Une proposition ne fait sens que lorsqu’elle est avérée des trois points de vue.

 

De même que Meltchouk [3] affirme que le sens peut être défini comme la propriété commune à un ensemble de propositions reçues comme équivalentes, de même on affirmera que le sens d’un événement procède de l’ensemble des formulations auquel il peut donner lieu. C’est dans la multiplicité des points de vue que la représentation de l’événement, le récit, cherche et trouve une signification. D’une proposition à l’autre, d’un plan à l’autre, le récit n’a de sens que si la rupture révèle une continuité implicite.

Toute proposition s’inscrit dans une série de contextes enchâssés les uns dans les autres, à partir d’un contexte originel qui est le contexte de l’énonciation, E0. Les limites du contexte énonciatif sont tracées par le parcours du message, et implicitement reconnues par les acteurs de l’échange. Le contexte minimal est le lieu et le moment où se caractérise et se valide une relation {A-R-B} entre deux éléments que l’on peut appeler les actants de l’énonciation ou les acteurs de l’échange [4]. Relation et contexte se présupposent réciproquement. On définit soit le contexte comme le lieu où se valide la relation, soit la relation comme la loi de composition des éléments partageant un même contexte.

 

Si la proposition, en tant qu’acte performatif, présuppose un contexte d’énonciation, elle révèle également, en tant qu’énoncé constatif une autre scène E1 qui est régie par une logique propre, indépendante de la logique de l’énonciation. C’est pourquoi l’affirmation « je mens sans cesse » n’est qu’apparemment paradoxale. Elle renvoie en effet à deux univers logiques, que l’on peut traiter de façon indépendante : l’univers de l’énonciation E0, où s’établit une relation {R} entre les interlocuteurs, et l’univers du constat où s’établit une autre relation {P}, caractérisant le sujet.

 

Il est ainsi recevable que le je constatif est menteur alors que le je performatif dit la vérité. Ce n’est que si l’on établit a posteriori une confusion entre l’univers énonciatif et l’univers constatif que la proposition devient paradoxale. Chaque instance énonciative se caractérise donc un univers logique, un domaine de validité autonome qui possède sa propre loi de composition interne. Toute proposition se détermine explicitement ou implicitement un contexte pragmatique spatio-temporel d’énonciation.


 

Nous avons vu par ailleurs que les acteurs de l’événement partagent le même contexte pragmatique, en se distribuant alternativement les fonctions caractéristiques de l’échange. Autrement dit le même événement se manifeste toujours de trois points de vue : le point de vue de l’émetteur du message, le point de vue du récepteur du message et le point de vue du tiers (qui est également le lieu où l’émetteur constate que son message est reçu).

Cette caractéristique de l’échange autonomise le message par rapport au contexte et lui confère une pérennité indépendante des fonctions assumées par les acteurs. Ainsi la proposition qui inaugure l’échange, constitue-t-elle par là même un paradigme ouvert où viennent à se ranger l’ensemble des propositions successives émises dans le même contexte pragmatique.

 

Le contexte E0, contexte pragmatique originel, reste donc disponible à l’énonciation aussi longtemps que la communication n’est pas interrompue. C’est dire que l'ensemble des propositions constituant l’événement relèvent toutes du même contexte pragmatique. La temporalité et l’espace propres à ce contexte sont homogènes et partagés par l’ensemble des acteurs de l’événement. Autrement dit, le rapport du sujet au temps et à l’espace est médiatisé par l’autre ; la perception et la reconnaissance de l’événement en tant que tel, se font simultanément voire indifféremment du point de vue de l’un, de l’autre ou du tiers ; la conscience du sujet s’inscrit en trois points de vue simultanés ou alternatifs.

Il n'y a d’échange que parce que les acteurs partagent à la fois l’espace, le moment et les points de vue caractéristiques de l’événement. La proposition n’est donc pas un objet qui va de l’un à l’autre, mais un objet qui propose, à l’un et à l’autre, de s’inscrire librement dans un espace commun. Dés lors l’unité propre à l’événement doit être caractérisée à partir de l’ensemble des propositions qui le constituent, chaque proposition n’étant qu’une variable à l’intérieur d’un même paradigme. Le contexte pragmatique de l’événement est le domaine de validité consensuel des propos échangés.

 

La signification pragmatique d’une proposition doit être rapportée à l’univers logique de l’événement. La proposition prend sens de l’univers logique consensuel de l’événement. Le sens (sous contexte E0) d’une proposition est caractérisé par le rapport que cette proposition entretien avec ensemble des autres propositions qui constituent l’événement. Chaque acteur, pour son propre compte, tient une comptabilité logique des propositions émises, rapportées au contexte pragmatique de l’événement. Chaque proposition est rapportée dans ses caractéristiques formelles aux propositions qui la précèdent. La relation établie par le sujet entre les diverses propositions constitue, à proprement parler, la logique du propos. Cette logique est à la fois une logique subjective, en ce sens qu’elle procède d’une activité de reconnaissance et de mise en ordre du sujet, et une logique objective, en ce sens que les acteurs ne cessent de mettre en commun leurs conclusions.

 

Cette structure ordonnée des propositions constituant l’événement dans le cadre d’un contexte pragmatique donné, peut être appelée logique propre à l’événement. Elle manifeste une activité symbolique, logique, du sujet, dont l’essence est narrative. En ce processus de "logification", le sujet surajoute au réel une structure, un cadre symbolique interprétatif. A strictement parler, ce cadre logique n’appartient pas à l’événement réel, et pourtant il est indissociable du processus de communication. La complexité de l’analyse du récit est enclose dans ce paradoxe. Représenter, objectiver, reconnaître, exigent une activité symbolique qui ne procède pas du réel, mais du fonds sémiologique propre au sujet. La validité d’une représentation sera donc toujours oblitérée par la marque du sujet narrateur.

 

La question « Que s’est-il passé ? » n’a pas de réponse en soi. Toute restitution objective de l’événement exige l’intervention du narrateur. Et pourtant, le rapport entre récit et événement n’est pas aléatoire : l’intervention du narrateur peut être évaluée à partir de modèles logiques ou sémiologiques externes à l’événement.

L'analyse du récit nous amènera donc à tenter de dissocier l’univers spécifique de l’événement décrit de l’univers propre à l’énonciation narrative. Ou encore à distinguer l’univers logique propre à l’événement de l’univers logique propre à la narration.


Le message peut être analysé en éléments se référant au réel du discours, en éléments se référant au hors champ infracontextuel du discours et en éléments se référant au hors champ transcontextuel du discours. La signification en soi du message est actualisée par son usage [5] avant de s'inscrire à nouveau dans l'univers du récit ou de la mémoire, univers abstrait de la langue.

 

Le contexte réel est l'espace commun, le lieu d'échange où se développe le processus intersubjectif. C'est un univers "instable" que le message assimile progressivement au fur et à mesure que se déroule le discours. Le mouvement du discours est de métamorphoser le réel et de l'épuiser en récit. Le sujet, saisi par le message, transforme progressivement le discours en récit. A chaque instant, il mémorise sa participation à l'échange sous la forme d'un récit, ou encore d'un ensemble de propositions logiques qui procèdent à la fois de ce qu'il perçoit de la situation (rapporté au fonds logique sémiotique, référentiel qui est le sien) et de ce qu'il interprète de ce qui s'y joue.

 

La fin du discours marque l'épuisement du contexte réel, métamorphosé par chacun des acteurs en un récit multiple, hétérogène, plus ou moins implicite et plus ou moins cohérent. On peut appeler diégèse de l'événement discursif ainsi considéré, la somme, logiquement réduite, des "récits" propres à chacun des acteurs.

 

La diégèse est donc un univers qui se constitue progressivement dans le jeu intersubjectif. En effet, l'appréhension du réel ne relève pas uniquement de la perception subjective de l'événement, mais, d'une part de la confrontation de ce qui est perçu avec le ou les modèles sémiotiques que chacun possède en mémoire, et d'autre part de l'assimilation "critique" des propositions reçues de l'autre. Le discours, l'échange, sont des processus de mise en commun. La circulation du message rassemblenles divers acteurs en un lieu symbolique où s'élabore le récit de leur discours commun. Les éléments du hors champ, verbalisés par la parole de l'un ou de l'autre, zsont capitalisés collectivement. La mémoire de chacun des acteurs apporte sa contribution à l'élaboration d'une mémoire commune.

 

Le processus même du discours vise donc à unifier le je et le tu en une même personne symbolique, il, qui est le narrateur potentiel de l'échange auquel ils participent. Les hors champs disjoints de chacun des acteurs s'unifient également en un champ symbolique du discours commun aux deux personnages. Nous voyons ainsi s’élaborer la personne d’un narrateur potentiel, il, et le matériau du récit latent de l’histoire commune aux interlocuteurs. Ce matériau est constitué du contenu intersubjectif de l’événement, où se côtoient propositions de l’un et propositions de l’autre, rapportées à un même axe. Le jeu spéculaire entre le moi et l’autre y est réduit à une même instance. Le vécu intersubjectif y est rapporté en une série de propositions non historisées, qui attendent pour ainsi dire l’intervention d’un narrateur. Ce matériau peut être comparé aux rushes d’un film. Il rassemble à la fois ce qui du réel de l’échange a été mémorisé (i.e. enregistré) et ce qui des hors champ respectifs des acteurs a été mis en commun [6].

 

Il s’agit donc de l’histoire commune aux acteurs, révélée et complétée par l’échange. Cette histoire est un récit potentiel qui pourra être énoncé à l’intérieur d’un nouveau discours. Le récit est l’avatar symbolique du discours. Il représente et interprète symboliquement un événement dont la réalité ne peut être vécue que sur le mode de l'intersubjectivité ou du spectacle. Le récit est constitué d’un ensemble de propositions qui, d’une part font référence à l’événement qu’elles décrivent, d’aube part entretiennent entre elles des rapports logiques. L’univers logique du récit a deux sources distinctes. Il procède à la fois de la logique propre au jeu intersubjectif, qui caractérise l’événement, et de la logique a posteriori que produit le travail de narration.

 

La logique qui est à l'oeuvre dans l’événement est une logique de l’échange. Elle lie une série de propositions émises, reçues, ou formulées tacitement, qui s’ordonnent et se valident ou se contredisent dans le cours de l’événement, du point de vue des acteurs. Ce processus logique n’appartient pas au réel de l’événement mais à la conscience des acteurs. Si l’événement est constitué de propositions de l'un et de l’autre, ces propositions ne sont validées que dans le jeu intersubjectif. Le contexte de l’événement lui-même ne prend forme que dans une représentation commune aux acteurs.

 

La diégèse est donc l’univers logique immanent de l’événement, tel qu’il est perçu ou construit par ses acteurs. Cet univers, on le voit, est purement virtuel. Il fait référence à une totalité logique en soi de l’événement qui, soit reste potentielle, soit se voit révélée et réduite par l’intermédiaire d’un narrateur.

 

Un des moteurs du jeu intersubjectif et de tout échange, est la confrontation des univers logiques propres à chacun des acteurs. La validation de la proposition de l’autre, comme son identification ou sa reconnaissance, sont des opérations logiques élémentaires qui déterminent l’évolution de l’événement. Du point de vue des acteurs de l’événement, est logique la relation qui s’établit progressivement entre propositions de l’un et propositions de l’autre, entre ce qui est perçu et ce qui est reconnu comme vrai. Le fait de participer à un événement contraint à chaque instant d’en donner une représentation logique plus ou moins élaborée. Le travail de narration n’est qu’une ultime réduction subjective de ce processus intersubjectif.

 

La diégèse est virtuelle et implicite. Chaque acteur la constitue progressivement à partir des indices que sont les propositions émises ou reçues. Le narrateur lui-même la manifeste ou l’interprète à partir de son fonds logique. Et elle n’est recevable par le narrataire que si ce dernier est, de même, en mesure de la reconnaître, selon son fonds logique. Cet héritage logique n’est rien d’autre qu’un capital de récits préconstitué, le capital sémiotique dont nous avons parlé précédemment.

 


 

L’énoncé implique à la fois un référent pragmatique et un référent logique. Nous avons appelé fonction sémantique la fonction logique propre à la proposition. Cette fonction manifeste l’implicite logique qui lie chaque proposition au discours ou au récit. L’énoncé présuppose ou participe à un événement, dont l’unité procède du partage, assumé délibérément par les acteurs d’un cadre ou d’une scène. Le hors cadre de l’événement est délimité de l’intérieur par le regard consensuel des acteurs vis à vis de l’objet d’échange. Le message en tant que tel est provisoirement garant de l’homogénéité et de la cohérence de l’espace et du moment où le sujet s’identifie dans la possession imaginaire et partagée du message.

 

Le message se métamorphose tout au long de l’événement, ou plus précisément il tend à intérioriser. en une série de propositions logiques, l’ensemble des données pragmatiques de l’événement. Cette objectivation du contexte est relative. On peut la décrire comme une mémorisation subjective. Chacun des acteurs mémorise l’événement comme une suite de messages ou de propositions verbalisés ou verbalisables. Ces propositions n’ont pas toutes le même statut. Elles se distinguent en particulier par leur caractère plus ou moins analogique par rapport au contexte de l’événement. (Le message analogique est un message dont la valeur pragmatique est forte. Il demande à être interprété. Le message digital est un message dont la valeur sémiotique est forte : il est monosémique).

 

Chaque proposition, chaque message échangé est caractérisé par son degré d’élaboration logique, qui va de l’analogique vers le symbolique. Toute perception est reçue et mémorisée comme un message analogique, dès lors qu’elle est reconnue et identifiée. L’identification du message est une reconnaissance de sa valeur référentielle et (ou) sémiotique, et par conséquent des relations logiques implicites qu’il porte en lui [7]. C’est dire que l’univers logique propre à un événement particulier, se constitue de l’intersection de la valeur logique en soi, sémiotique, de la proposition et de sa valeur pragmatique. Les propositions qui s’enchaînent doivent construire progressivement un univers non contradictoire. L’univers diégétique d’un événement procède donc d'une actualisation partielle du fonds logique propre aux acteurs, et produit une transformation relative de ce fonds logique.

 

Toute proposition formulée dans un jeu intersubjectif (et il s’agit également des propositions qu’on se formule à soi-même) a donc une dimension pragmatique, réelle, signifiante, une valeur en soi rapportée au système logique référentiel du sujet, et une valeur sémantique, sous contexte, interprétative.

 

La diégèse d’un événement ou d’une histoire est formée de l’ensemble des propositions mémorisées par le sujet au cours de l’événement. Elle procède d’une confrontation et d’une interprétation logique des propositions reçues. Autrement dit, la diégèse sépare le vrai du faux, non pas au niveau de la réalité, parce que rien n’est faux dans le réel, mais du point de vue de la logique propre à l’action.

Le système logique propre à tout sujet, le fonds sémiotique, n’est pas un univers clos mais un univers qui s’élargit et se transforme peu à peu. Chaque nouvelle expérience remodèle l’univers logique du sujet comme chaque proposition remodèle l’univers logique de la langue. L’événement partagé l’échange — révèle et exige une mise en commun interprétative. Le processus du récit trouve sa source dans cette mise en commun relative et partielle de ce qui est vécu. La diégèse de l’événement n’est unique que si les acteurs sont d’accord sur le récit de l’événement. Sinon, il existe autant de diégèses que d’acteurs. La diégèse n’est donc pas la réalité de l’événement mais la métamorphose logique de l’événement, rapportée à l’univers logique des acteurs.

 

Le fonds logique, sémiotique, propre à chaque sujet diverge. En effet, on peut dire que le fonds logique propre à un sujet est égal à la somme des récits qu’il a mémorisés de chacun des événements auquel il a participé. Bien entendu, il n’y a pas deux sujets qui aient le même fonds logique. Mais il n’y a pas non plus deux sujets qui aient des fonds logiques radicalement disjoints, puisque le récit se constitue toujours par la réduction des subjectivités à l’œuvre dans l’événement. Autrement dit, chaque événement, en se transformant en récit, constitue une communauté logique de sujets qui partagent dorénavant, peu ou prou, un même modèle de comportement ou d’analyse.

 

Ce qui fait sens, ce qui est neuf ce qui n’a jamais été logifié, c’est la part pragmatique de l’événement. C’est là que le récit trouve sa substance et sa nécessité. Ce qui s’échange, c’est ce qui a besoin d’être explicité, constaté, reconnu collectivement. Ce que le récit mémorise, c’est la nouveauté des arguments et de la syntaxe logique, la relation entre la proposition /n/ et la proposition /n+1/, ce que nous avons appelé la part sémantique de la proposition et du propos.

 

Le narrateur est le lieu et le moment où se réduisent les propositions. On sera donc amené à distinguer le processus de “narration intradiégétique" du processus de “narration extradiégétique". En effet, la réduction logique instantanée du discours est déterminante dans la suite de l’événement, alors que par définition, la réduction logique postérieure à l’achèvement de l’événement ne peut pas avoir d’influence sur son devenir. Il est donc important de distinguer la valeur logique pragmatique, intradiégétique, de la proposition narrative, de sa valeur logique extradiégétique.

 

Le travail de narration, l’élaboration logique du propos, est soit une proposition soumise à l’autre dans le jeu intersubjectif de l’événement décrit, soit une proposition soumise au narrataire, dans le jeu de l’énonciation narrative. La logique narrative est à l’œuvre dans l'événement mais elle ne se déploie complètement que dans le récit. La narration, à l’œuvre dans l’événement, est une confrontation et une réduction plus ou moins achevée, des univers diégétiques propres aux acteurs. Elle ne produit un récit achevé, à partir d’une diégèse cohérente, que par une ultime réduction à la subjectivité du narrateur. Le récit, dont la caractéristique essentielle est d’être cohérent, ou logique, a dès lors vocation à prendre place dans le fonds sémiotique de la communauté. Le récit est la mémoire de l’événement. A strictement parler, il n’y a d’histoire que s’il y a constat, rassemblant une suite ordonnée de propositions dont la vérité est confirmée par les acteurs de l’événement. Chaque sujet est dépositaire du récit commun à l’événement de référence. Chaque sujet est dépositaire de l’ensemble des propositions constitutives des événements auxquels il a participé.

 

Le contexte d’une situation de communication peut être décrit comme l’ensemble des éléments auquel le message fait référence, de façon explicite ou implicite [8]. Le contexte logique de l’événement est constitué de l’intersection des univers logiques des acteurs participant à l’événement. Le déroulement de l’événement consiste en une succession de propositions ou d’énoncés isomorphes (en ce sens qu’ils relèvent tous des mêmes conditions pragmatiques d’énonciation), métamorphiques (en ce sens que chacun d’eux procède du ou des précédents), hétérogènes, pour ce qui de chacun d’eux renvoie à la disjonction des univers logiques et non à leur intersection, et enfin homogènes pour la part de ces propositions qui sera reconnue comme mémoire ou récit de la communauté logique en voie de constitution.


 

A chaque instant de l’événement, le narrateur, implicite ou virtuel, — collectif — opère un choix et un réarrangement des énoncés produits (chaque acteur effectuant ce travail pour son propre compte) suivant une synergie réductrice. A la fin de l’événement, chacun des acteurs peut s’approprier l’événement sous la forme d’un récit commun. L’événement n’est clos à proprement parler que s’il a trouvé une forme consensuelle et donc une seule voix énonciative.

La complexité de tout processus de communication tient à la difficulté qu’éprouvent les acteurs à se mettre d’accord sur le récit de l’événement. Si chaque événement peut se représenter — dans le processus même de constitution du sujet — comme un jeu de parenthèses, on imagine que la difficulté à être, tient d’abord à la gestion de l’ouvertur et de la fermeture des dites parenthèses (voire aux interférences et courants d’air provoqués d’un événement à l’autre par les parenthèses mal fermées).

 

Le degré d’élaboration du récit d’une communauté logique est variable et peut être caractérisé par l’importance relative des facteurs pragmatiques explicités. On opposera le “Veni, vidi, vici..." de Jules César, à l’intégrale de la Guerre des Gaules, ou le "J’ai vieilli" de Zazie à l’ensemble du récit de Raymond Queneau.

 


Les réflexions précédentes sur la composante logique de l’événement nous conduisent à une situation inconfortable. Toute analyse comparée de l’événement et du récit nous oblige à isoler les éléments logiques propres à l’événement, des éléments logiques inhérents au récit. Mais comment analyser l’événement sans en donner une représentation ? Et comment le représenter sans le constituer en récit ?

 

On se heurte là à un problème analogue à celui rencontré par les linguistes dans l’analyse de la parole [9]. La volonté d’être au plus près du réel se heurte à la “paroir du miroir”, à la nécessaire constitution du réel en objet par une médiation imaginaire. De même que toute analyse de la parole produit une écriture, de même toute analyse ou représentation de l’événement le constitue en récit. L’objectivation, qui est la démarche inaugurale de toute logique, est à la fois le fondement même de toute analyse et de tout récit.

 

En ce moment où l’événement est déplacé, cadré et représenté sur une scène imaginaire, se perd la nécessité du rapport entre le récit et le réel. En effet, si le récit présuppose logiquement — ou renvoie à — un “événement représenté”, il ne permet en rien de juger si cet événement appartient ou non au réel. Le récit fait indifféremment référence à des événements réels ou fictifs. sans que ,rien permette a priori de décider de leur nature. Source ou produit du récit, la diégèse [10] que nous avons définie comme l’univers logique propre à l’événement raconté, caractérise indifféremment un événement réel ou un événement fictif.

 

Toute histoire procède d’un événement ou l’implique. Si l’événement appartient au réel, il ne peut cependant être représenté que sous la forme d’un récit, ce qui implique un cadre, spatial ou temporel, et un point de vue tiers, c’est à dire extérieur au cadre. L’événement est l'im plicite du récit, mais comment conceptualiser logiquement ce qui ne peut être saisi que par la représentation? Comment symboliser l’objet de la représentation dans sa nature qui est justement d’être a-logique ou pré-logique ? La diégèse c’est l’événement, vu du point de vue du récit, un pur concept qui échappe à toute formulation. Alors que l’histoire, en tant qu’événement, n’a pas de clôture, elle en trouve une en tant que récit. La diégèse trace la clôture de l’histoire. La diégèse est la métamorphose logique de l’événement une liste de données et de relations, une grammaire de l’événement.

 

C’est ainsi qu’une série d’indices permet de reconstituer un univers imaginaire qui redouble le réel sans jamais le prouver. Le récit permet d’évoquer, à l’aide de signes, un univers imaginaire qui pourrait être le double d’un univers réel,

 

Le concept de diégèse est d’abord opératoire. Il procède de la nécessité d’élaborer un métalangage qui traite simultanément de l’événement et de la représentation. Le récit implique un univers inexplorable, réel ou imaginaire. Tout se passe comme si le rapport du sujet, à travers la langue, au réel, permettait une virtualisation logique du réel qui non seulement garantit la vérité de la représentation, mais, de plus, laisse place à la création de nouveaux univers [11]. Le processus de narration naît d’une représentation négociée de l’expérience du réel puis donne naissance à des systèmes logiques qui deviennent eux-mêmes la source d’univers virtuels pseudo-réels. La diégèse n’est pas l’événement ni le récit, mais l’univers logifié que projette le récit sur l’événement, ce que l’on peut encore appeler l'historisation de l’événement.


 

On appellera donc diégèse l’univers implicite de référence du récit, l’"histoire" réelle ou imaginaire dont il procède (ou qu’il évoque) logiquement. Cet univers est évidemment insaisissable : réel, il est définitivement passé; imaginaire, il est par nature inexistant. Le récit permet donc de représenter quelque chose qui n’existe pas et n’a jamais existé, et dont l’effet sur le présent est pourtant tout aussi réel que celui produit par la représentation ou la description d’événements réels.

On voit bien comment l’événement se produit en discours et se représente en récit tout en s’effaçant totalement de la réalité. Tout le réel se propose à être représenté dans le symbolique, mais le champ du symbolique est plus large que le champ du réel; ainsi ce qui du champ symbolique ne renvoie pas au réel permet cependant de simuler du réel.

 

La diégèse, c’est la totalité du contexte réel d’un événement qui serait tramée et logifiée par un regard radicalement extérieur — ou totalement immanent ? — à son objet. Cette totalité est présupposée ou impliquée par le récit. Le récit présuppose la diégèse.

 

L’événement de référence du récit n’est clos que du point de vue de l’énonciation narrative. L’objectivité est le privilège du spectateur ou du narrateur, elle n’existe pas en elle-même. La diégèse s’identifie donc à l’univers qu’on vient de clore. La cohérence de la diégèse, liée aux procédures narratives (logiques) relève de l'intersubjectivité du narrateur et du lecteur. Un univers logique, en effet, n’est rien d’autre qu’un univers reconnu comme tel par au moins deux personnes.

Un discours se transforme en récit lorsque l'intersubjectivité et la discontinuité des points de vue qui le caractérisent sont réduites, unifiées et objectivées par l’intervention d’un tiers (ce tiers n’est tiers que par sa fonction les protagonistes du discours sont sans cesse amenés à faire fonction de tiers dans le processus même de la communication, aussi longtemps qu’elle fonctionne comme telle). La nécessité du concept de diégèse tient au mouvement même du discours qui tend à la clôture. La capacité de raconter permet de s’extraire de l’échange. D’en capitaliser le récit qui sert alors de référent au discours à venir.

 


 

La narrativité à l’œuvre dans tout discours tend à substituer à la perception multiple des personnes présentes, le récit collectif d’un narrateur unique. Le processus même du discours est un processus d’unification ou de fusion progressive, de production d’un récit unique partir d’une suite de propositions fragmentaires, chaque interlocuteur assumant à la fin de l’échange la propriété du récit commun, un peu comme dans ces palabres africaines où la parole continue de s’échanger aussi longtemps que l’accord ne s’est pas fait sur une proposition commune reprise par chacun des participants. Le discours est donc la mise en oeuvre d’un espace symbolique commun où le sujet se fortifie en s’identifiant à l’autre par une sorte de mimétisme réciproque.


Je, tu, il sont ainsi, plus encore que les représentants de trois personnalités distinctes, les diverses formes ou manifestations, les phénotypes d’un sujet unique énonciateur d’un discours commun restituant une expérience commune. Il y a là une propriété remarquable du langage, qui est d’unifier sur la scène symbolique les expériences radicalement fragmentaires et disjointes des individus [12].

Ce processus est à la fois un processus réducteur en ce qu’il substitue à la somme des expériences individuelles le produit de l’expérience commune et un processus multiplicateur en ce sens qu’il permet à l’individu de faire sienne l’expérience d’autres individus, non pas simplement par l’acquit d’un savoir, mais plus fondamentalement comme la possibilité de vivre chaque événement en son foyer intersubjectif.

 

Nous avons vu que le récit est la forme achevée de cette “transsubstantiation”, en ce qu’il peut rassembler en un même lieu du narrateur, des individualités multiples, et aussi, et surtout, en ce qu’il laisse ouverte la place à de nouvelles identifications. Le message tend à saisir dans son attraction les différents locuteurs du discours, et à les confondre en une même personne qui rassemble en une seule instance, la fonction d’émetteur, celle de récepteur et celle de spectateur-narrateur de l’événement.

 

Le récit, en tant que mémoire de l’événement, est idéalement la réduction de propositions multiples en une seule proposition commune, ou mieux encore la réduction de propositions multiples hétérogènes en une série de propositions homogènes ou reconnues comme telles [13].

 

Si chacun s’accorde généralement à croire que le monde a une existence et une histoire objectives, nous n’en possédons, à vrai dire, pas d’autre preuve qu'une accumulation de récits. Le récit ne révèle du réel que ce qui est signifiant pour son propos, de même que le sujet ne verbalise du perçu que ce qui est signifiant à l’intérieur du discours [14]. Le récit est interprétable, compréhensible, ou incompréhensible, cohérent ou incohérent. La diégèse n’est pas interprétable, elle ne signifie rien d’autre qu’elle-même. L’ensemble du processus narratif permet de valider et d’accroître un univers virtuel, imaginaire, délocalisé et atemporel.; le récit contourne, embrasse, figure la diégèse qui est la substance du signifié. Le cadre, bien sûr, n’appartient pas à la diégèse, pas plus que le narrateur et son vis à vis; mais il n’est pas d’autre façon d’objectiver la substance que de lui donner un cadre. Le cadre n'appartient pas à l’image mais il n’y a pas d’image sans cadre. C’est pourquoi, lorsqu’on parle d’éléments diégétiques et d’éléments narratifs, on ne peut que définir une tendance. On peut dire “tel élément est fortement narratif" ou “tel élément est fortement diégétique”. Le rapport entre l’espace diégétique virtuel, et le récit filmique constitué de segments entretenant des rapports de discontinuité spatiale ou temporelle, est un rapport de présupposition réciproque. L’univers “objectif" est virtuel en ce sens qu’il ne peut être conçu et représenté qu’à partir d’un ou de plusieurs points de vue. Le récit filmique (le récit en général) n’a de signification que rapporté à un univers virtuel où il trouve sa cohérence [15].

 


Notes

[1] "Moments” ou “prédicats”, ces unités sont à rapprocher du concept de lexis proposé par Antoine Culioli :

"La relation primitive est symbolisée par la flèche et confère une orientation au couple de notions : a est la source de a relation et b son but. [...] La relation primitive d’agentivité (agent-agi) entre Jean et sa voiture, par exemple, est impliquée aussi bien par conduire que par acheter, nettoyer, etc. Tout terme constituant d’une relation prédicative appartient à un domaine notionnel; ainsi, toute relation prédicative présuppose une relation entre domaines, c’est-à-dire. en dernier ressort, entre les faisceaux de propriétés constitutifs des notions. On appellera relation primitive une telle relation. [...] Une lexis est donc à la fois ce qu’on appelle souvent un contenu propositionnel [...] et une forme génératrice d’autres formes dérivées (famille de relations prédicatives, d’où constitution éventuelle d’une famille paraphrastique d’énoncés)

Antoine Culioli, “Sur le concept de notion”, in Bulletin de Linguistique Appliquée et Générale, n° 8, Besançon, 1981. p. 63-64. R

[2] "Prise dans le discours interlocutif, la moindre assertion est comme une réponse dont la question serait omise, toute énonciation est virtuellement engagée dans un cycle d’échange. Bien compris par le philosophe, ce changement de perspective enveloppe que l’unité de compte pour l’analyse n’est plus l’énoncé ni même l’énonciation, entendue comme l’instance de phrase où s’expriment tant l’acte de parole que son contenu. Dés lors que le discours est le langage mis en action entre des partenaires, l’énonciation doit être elle-même prise dans sa valeur allocutive l’unité de compte de l’analyse devient pour le moins ce que nous appellerons désormais l’allocution. L’allocution, c’est l’énonciation en tant qu’elle est de quelque manière dictée au locuteur par son allocutaire, c’est-à-dire autant par les présomptions de celui qui entend l’énonciation que par les présomptions de celui qui l’émet. Il faut aller jusqu’à dire parodiant Aristote — que l‘allocution est l’acte commun du locuteur et de l’auditeur. "

Francis Jacques, Dialogiques. Paris, Presses Universitaires de France, 1979, pp. 95-96. R

[3] Voir infra, note 9. R

[4] Cette relation peut également être réflexive ainsi que nous l’avons vu plus tôt (cf. chap. 1).R

[5] « Une même phrase peut être considérée comme token ou type. La phrase l’eau bout à cent degrés (1), comme token, c’est cette séquence sonore-ci que vient d’émettre Jules et qui, comme tout événement singulier, est unique et ne se reproduira plus, La phrase (1) comme type, c’est aussi la phrase que vient de prononcer Jules, mais indépendamment du fait qu’il l’ait énoncée à tel moment; c’est également la phrase qu’énonce Marcel quatre mois plus tard, abstraction faite de cette énonciation singulière par Marcel à cette date. La phrase-type, c’est donc la phrase débarrassée des contingences événementielles de son énonciation concrète, c’est la phrase en général, in abstracto. comme classe de ses occurrences singulières. [...] Un énoncé étant à la fois type (par la phrase énoncée) et token (par l’énonciation de la phrase), il peut évoluer à la fois dans les deux dimensions, radicalement hétérogènes, de l’événementialité et de la signification. »

François Récanati, op. cit. p. 155. R

[6] On peut rapprocher cette définition de celle de la diégèse proposée par Dominique Chateau

«J’appelle ‘diégèse’ l’ensemble spécifique et structuré de propositions implicites caractérisant des personnages des lieux, des actions [...]. [Cet ensemble] n’est considéré comme le cadre de référence de la macrostructure propositionnelle d’un récit donné qu’à la condition stricte que ce récit le postule, au moins tacitement; en outre, il n’est efficient dans la relation de lecture du même récit que si le lecteur accorde au système qu’il forme son assentiment tacite­". Dominique Chateau, ibidem, p. 126. R

[7] Le bruit que fait un chien qui aboie doit être identifié, isolé de l’univers sonore dont il émane, reconnu comme un aboiement, puis logiquement associé au signifié sémiotique du chien et à toutes les relations logiques qu’il implique, par le sujet concerné :danger de morsure, présence d’un inconnu, etc. La signification propre à l’aboiement précis, soit la valeur pragmatique de l’aboiement, sera, elle, fonction du contexte, c’est-à-dire des propositions qui voont suivre. Tel aboiement ou telle morsure oblitérera plus ou moins la signification en soi de l’aboiement telle qu’elle reste disponible à la mémoire. R

[8] La langue a le pouvoir de faciliter l’assimilation des contextes de référence par un pur jeu de représentation et de définition métalinguistiques des éléments référentiels inconnus. Il s’agit là, sans doute, du processus primaire de production du sens :

«Il est évident que la possession du sens se manifeste chez le sujet parlant en premier lieu par la faculté d’exprimer de différentes façons une même idée et chez l’auditeur par la compréhension de l’identité sémantique et de la convergence de divers énoncés. L’expression sens d’un texte est prise ici comme tout ce qui est équivalent a tous les textes intuitivement reconnus comme équivalents. »

I. A. Meltchouk, Sur la synthèse sémantique, Moscou 1967, traduction : Centre d'Etudes de la Traduction Automatique, CETA, Université de Grenoble.

«Si le «sens» de la phrase est l’idée qu’elle exprime, la «référence » de la phrase est l’état de choses qui la provoque, la situation de discours ou de fait à laquelle elle se rapporte et que nous ne pouvons jamais, ni prévoir, ni deviner. Dans la plupart des cas, la situation est une condition unique, à la connaissance de laquelle rien ne peut suppléer. La phrase est donc chaque fois un événement différent; elle n’existe que dans l’instant où elle est proférée et s’efface aussitôt ; c’est un événement évanouissant. Elle ne peut sans contradiction dans les termes, comporter d’emploi au contraire, les mots qui sont disposés en chaîne dans la phrase et dont le sens résulte précisément de la manière dont ils sont combinés n’ont que des emplois. Le sens d’un mot consistera dans sa capacité d’être l’intégrant d’un syntagme particulier et de remplir une fonction propositionnelle. Ce qu’on appelle la polysémie n’est que la somme institutionnalisée, si l’on peut dire, de ces valeurs contextuelles, toujours instantanées, aptes continuellement à s’enrichir, à disparaître, bref, sans permanence, sans valeur constante. »

E. Benveniste, op. cit., TII. p. 226-227. R

[9] Comment analyser la parole sans la transcrire ? Et comment transcrire la parole de façon objective ? Le problème de la reconnaissance automatique de la parole est tout à fait analogue au problème de l’objectivité dans le récit. Il s’agit d’inventer une procédure de cadrage automatique des unités, ou encore de fragmentation logique du continuum, qui juge de ce qui est signifiant et de ce qui ne l’est pas, tout en faisant l’économie de l’intervention du sujet. La méthode retenue ne fait à vrai dire que déplacer le problème, la machine étant appelée à reconnaître et à identifier les formes, en référence à un stock sémiotique préconstitué. R

[10] Le concept de “diégèse” propre à l’analyse filmique a été introduit par Etienne Souriau :

"Diégèse : tout ce qui appartient "dans l'intelligibilité" à l'histoire racontée, au monde supposé ou proposé par la fiction du film." R

Etienne Souriau, L’univers filmique, Flammarion, Paris, 1953.

[11] L’utilisation de décor en cinéma procède de cette loi et permet d’évoquer un univers diégétique qui a "l’odeur, la couleur et le goût" du réel mais n’est pas réel. Un gros plan de visage implique un corps, un gros plan de fenêtre implique une maison. Cette implication ne fonctionne que dans un système logique dont l’univers réel de référence est tel que les têtes y ont toujours un corps et les fenêtres une façade où s’accrocher... R

[12] Cette unification partielle et progressive se concrétise sous la forme de communautés logiques que sont bien sûr non seulement les communautés linguistiques définies par les langues naturelles, mais plus généralement toute communauté de vie fondée sur le partage d’une expérience commune. R

[13] Ce qui fonde l’unité de la multiplicité même des propositions, est le changement de point de vue ou encore de locuteur. S’il y a plusieurs propositions, c’est que chacun des locuteurs prend la parole à son tour. Toute proposition qui n’est pas explicitement niée, entre dans le fonds commun des interlocuteurs, elle peut donc être indiciée "il" (narrateur). A chaque instant, l'interlocuteur est amené soit à faire sienne la proposition de l’autre, soit à la refuser, soit à la négocier. S’il la refuse radicalement, il interrompt l’échange; sinon il le négocie même en le niant ! Laisser parler l’autre, c’est donc déjà partager une place commune avec lui dans l’événement. R

[14] Il resterait à préciser le statut de ce qui se mémorise du perçu ou du vécu. Toute trace mnésique a-t-elle un statut symbolique ? La mémoire passe-t-elle par le défilé radical du langage ou existe-t-il des formes de mémorisation infra linguistiques? Voir à ce propos J. Lacan , op. cit. pp. 237 et sq. R

[15] On sent bien que toute réflexion sur les rapports entre récit et diégèse renvoie directement au fonctionnement de la mémoire. Peut-être la conscience opère-t-elle sur le réel et la mémoire sur le récit ? La conscience verbalisant le réel sur le mode du discours, intersubjectif, ou du récit monosubjectif et la mémoire métamorphosant le récit en diégèse, en interprétant les procédures narratives non pas en termes réels mais en ternes logiques et symboliques.

La première contrainte de la conscience et de la mémoire procède du fait qu’elle ne peut redoubler strictement l’objet perçu, lorsqu’elle le représente, sans quoi chaque remémoration serait une répétition en temps réel de l’événement. Elle symbolise donc le réel, au sens où elle établît une relation d’équivalence — ou d’identité — entre la partie et le tout. Ce système fonctionne très probablement sur la capacité de la mémoire actualiser plusieurs plans simultanés d’information, un peu comme le film autorise des surimpressions multiples. On peut la concevoir comme un système d'enchâssements ou de parenthèses, chaque parenthèse ouverte impliquant une modalité ou une information qui reste active jusqu'à la fermeture. R