L'UTOPIE CINÉMATOGRAPHIQUE

Editions de l'Harmattan

1997

 

Jean-Paul Desgoutte

2. Le discours et le récit


Le langage s’enracine simultanément dans le réel, l’imaginaire et le symbolique. Outil de communication, il participe de l’action de l’homme sur le monde, support de représentation, il ouvre l’accès à une autre scène, métaphorique, et à un univers logique, symbolique, dont la nécessité échappe aux contraintes spatio-temporelles qui régissent le réel.

L’opposition entre histoire et discours (ou encore récit et discours) a été introduite par Emile Benveniste, sur la base d’une analyse des systèmes du temps du verbe en français.

«Les temps d’un verbe français ne s’emploient pas comme les membres d’un système unique, ils se distribuent en deux systèmes distincts et complémentaires. Chacun d’eux ne comprend qu’une partie des temps du verbe; tous les deux sont en usage concurrent et demeurent disponibles pour chaque locuteur. Ces deux systèmes manifestent deux plans d’énonciation différents, que nous distinguons comme celui de l’histoire et celui du discours [1].»

Nous trouvons donc ici une correspondance linguistique formelle à la partition psychologique précédemment considérée entre l’univers du discours et l’univers du récit.

«L’énonciation historique, aujourd’hui réservée à la langue écrite, caractérise le récit des événements passés. Ces trois termes, “récit’, “événement”, “passé”, sont également à souligner. Il s’agit de la présentation de faits survenus à un certain moment du temps, sans aucune intervention du locuteur dans le récit. Pour qu’ils puissent être enregistrés comme s’étant produits, ces faits doivent appartenir au passé. Sans doute vaudrait-il mieux dire : dès lors qu’ils sont enregistrés et énoncés dans une expression temporelle historique, ils se trouvent caractérisés comme passés [2]

Mais l’opposition entre récit et discours ne se fonde pas uniquement sur une opposition temporelle, elle procède également de l’opposition des “personnes”. L’énonciation “discursive” est le lieu de la confrontation des personnes je / tu alors que l’énonciation “historique” est le lieu de la troisième personne il, (ou encore non-personne selon l’expression d’Émile Benveniste [3]).

Le discours se caractérise par la coprésence de deux ou plusieurs interlocuteurs qui l’élaborent conjointement, dans un rapport intersubjectif présent et réel, alors que l’histoire se caractérise par la réduction des subjectivités à travers la personne du narrateur. L’histoire est un discours clos, elle révèle une scène radicalement étrangère à l’instance de l’énonciation.

[Le récit historique se définit également] comme le mode d’énonciation qui exclut toute forme linguistique “autobiographique”. L’historien ne dira jamais je ni tu, ici, ni maintenant, parce qu’il n’emprunte jamais l’appareil formel du discours, qui consiste d’abord dans la relation de personne je : tu.[4]

L’instance du discours confronte les subjectivités dans une énonciation hétérogène, alors que l’instance du récit historique réduit les diverses subjectivités à l’œuvre dans le discours, en une énonciation homogène qui masque, plus ou moins, le narrateur.

«A vrai dire, il n’y a même plus alors de narrateur. Les événements sont posés comme ils se sont produits à mesure qu’ils apparaissent à l’horizon de l’histoire. Personne ne parle ici : les événements semblent se raconter d'eux-mêmes [5]

Bien entendu, les événements ne se racontent pas tout seuls et l’absence formelle relative du narrateur ne peut masquer la solution radicale de continuité entre l’instance du discours et l’instance du récit. La véracité ou l’objectivité d’un récit (pas plus que son caractère fictif) ne se révèlent exclusivement dans la forme que prend la narration. Par-delà l’opposition ainsi caractérisée entre récit historique et discours, il est possible, nous semble-t-il, de généraliser une distinction entre une énonciation “discursive”, progressive, où les acteurs actualisent le langage dans un processus interactif et une énonciation “narrative” (englobant toutes formes de récit) où le narrateur actualise le langage dans la représentation d’un événement réel ou fictif dont il est exclu en tant que tel [6].

Cette fonction narrative du langage est inhérente à toute expression du sujet linguistique. Il s’agit de la fonction, “spectateur” ou tiers exclu. Ce que le récit offre au sujet, c’est la possibilité de rassembler en une seule voix les paroles hétérogènes du discours, en créant une nouvelle instance d’énonciation, une instance dérivée où l’événement devient spectacle. Par-delà les caractéristiques formelles de l’énoncé, ce qui fonde la distinction entre récit et discours est la nature du jeu intersubjectif auquel sont soumis les énonciateurs. L’énonciateur du discours est soumis au contexte du discours, l’énonciateur du récit n’est soumis qu’au contexte de l’énonciation narrative. Son absence formelle ne manifeste que l’objectivité du tiers.

L’histoire n’existe pas en elle-même. C’est par un détour du langage et a posteriori qu’on lui accorde une objectivité — sans parler même du rôle du langage dans le déroulement de l’histoire. Si l’histoire n’existe pas hors du langage, c’est qu’il n’existe pas de point de vue réel d’où on puisse contempler l’histoire.

Rapportée à une mémoire perceptive, l’histoire est une question de point de vue. L’objet n’existe pas sans un regard. Et si quelque chose a existé, c’est que, par un effet de dédoublement ou de miroir, un sujet se constitue qui se pose comme extérieur à toute temporalité et à tout espace.

L’histoire présuppose l’existence d’un sujet dont la réalité même n’est pas saisissable [7]. La reconnaissance de l’objet suppose une permanence du sujet qui n’est pas donnée par le monde objectif mais bien par le langage. C’est parce que je ne procède de rien d’autre que du langage [8] que le monde s’ordonne peu à peu autour du sujet en un jeu de miroir et de “fausses” permanences.

Les déictiques puis les anaphoriques, puis peu à peu l’ensemble du langage, mettent le monde en ordre autour du sujet [9]. La narration elle-même étend à l’infini le champ de l’histoire et de l’espace.

En fait, les caractéristiques formelles de la narration restent fondamentalement identiques quelle que soit la part de subjectivité qu’y introduit le narrateur. Il convient donc de distinguer l’intersubjectivité du discours de la subjectivité dans le récit. Rien n’empêche même l’historien de s’inscrire dans son récit sous la forme du je. Mais il est important de spécifier la valeur du je ainsi utilisé en prenant garde qu’il confond deux instances en un même terme :

- l'instance de l’événement rapporté auquel la narrateur a participé comme acteur. Il fait là fonction de nom propre, ce qui se laisse découvrir par le fait qu’il peut être sans inconvénient remplacé par un il,

- l’instance du récit où il fait référence au narrateur confronté à son histoire, et à son public[10].

Le je de l’événement renvoie à un rapport intersubjectif passé. Le je de la narration, implicite ou explicite, est inhérent à toute forme de récit. Ce je fait couple avec un tu qui n’est autre que l’image spéculaire de l’auteur. L’acte d’écriture, comme tout acte créatif, n’est concevable que dans un jeu de miroir où, à chaque instant, l’auteur se dédouble et intervient en véritable interlocuteur sur sa propre création. Il y a une dialectique interne de l’écriture qui est un drame à une seule personne dédoublée.

De même que dans le dialogue ou dans le discours, l’écrivain s'adresse à lui-même un message qu’il reçoit ou refuse et modifie sans cesse. L’acte d’écriture n’est pas un processus expressif continu mais un arrangement ou un compromis entre deux instances qui procèdent d’un même sujet. Le je (implicite ou explicite) de la narration est présupposé par la cohérence et la clôture du récit, même s’il ne renvoie à aucun référent identifiable [11]. Il procède de l’identification, par le destinataire, du récit comme message. Ce je est donc le double du tu lecteur. Il inscrit le récit dans le présent de la lecture [12]. Auteur et narrateur se distinguent plus ou moins selon la transparence du récit. Mais cette transparence ne préjuge en rien du caractère réel ou fictif des événements rapportés [13] pas plus que la couleur des verres de lunettes n’influe sur la couleur réelle de l’objet regardé.

Plutôt donc que d’opposer les énoncés objectifs aux énoncés subjectifs, il nous semble profitable de distinguer, selon l’argumentation même d’Émile Benveniste, les énoncés pragmatiques des énoncés narratifs.

« L’énoncé contenant je appartient à ce niveau ou type de langage que Charles Moriss appelle pragmatique, qui inclut, avec les signes, ceux qui en font usage [14].»

Le clivage entre récit (mode narratif) et discours (mode pragmatique) serait alors à chercher dans les conditions de la transmission du message, en notant, dès à présent, que le récit est une forme d’énonciation qui privilégie le message au détriment du contexte alors que le discours n’est interprétable qu’à l’intérieur de son contexte d’émergence [15].


Notes

[1] Emile Benveniste, op. cit. p. 238. R

[2] Emile Benveniste, op. cit. p. 239. R

[3] «[Les deux premières et la troisième personne du verbe] s’opposent comme les membres d’une corrélation, qui est la corrélation de personnalité : "je-tu” possède la marque de personne ; “il” en est privé. La “3e personne” a pour caractéristique et pour fonction constantes de représenter, sous le rapport de la forme même, un invariant non personnel, et rien que cela. » ibidem, p. 231.R

[4] Emile Benveniste, ibidem, p. 239.R

[5] Emile Benveniste, ibidem, p. 241. R

[6] Même si, comme nous le verrons plus loin, il peut s’y représenter comme acteur, dans un jeu de dédoublement, ou encore simuler une confusion entre l’instance où se noue l’événement et celle où se produit l’énonciation narrative.R

[7] « Quelle est donc la “réalité” à laquelle se réfère je ou tu ? Uniquement une “réalité de discours”, qui est chose très singulière. Je ne peut être défini qu’en termes de “locution”, non en termes d’objets, comme l’est un signe nominal. Je signifie “la personne qui énonce la présente instance de discours contenant je.” Émile Benveniste, ibidem, p. 252.R

[8] « C’est dans et par le langage que l’homme se constitue comme sujet ; parce que le langage seul fonde en réalité, dans sa réalité qui est celle de l’être, le concept d’ «ego ». La "subjectivité" dont nous traitons ici est la capacité du locuteur à se poser comme “sujet”. Elle se définit, non par le sentiment que chacun éprouve d’être lui-même (ce sentiment, dans la mesure où on peut en faire état, n’est qu’un reflet), mais comme l’unité psychique qui transcende la totalité des expériences vécues qu’elle assemble, et qui assure la permanence de la conscience. Or nous tenons que cette “subjectivité”, qu’on la pose en phénoménologie ou en psychologie, comme on voudra, n’est que l’émergence dans l’être d’une propriété fondamentale du langage. Est “ego” qui dit “ego”. Nous trouvons là le fondement de la “subjectivité”, qui se détermine par le statut linguistique de la “personne”. Émile Benveniste, op. cit.,/pp. 259-60.R

[9] "C'est [...] un fait à la fois original et fondamental que ces formes “pronominales” ne renvoient pas à la “réalité” ni à des positions “objectives” dans l’espace ou dans le temps, mais à l’énonciation, chaque fois unique, qui les contient, et réfléchissent ainsi leur propre emploi.[...] Leur rôle est de fournir l’instrument d’une conversion, qu’on peut appeler la conversion du langage en discours. » Ibidem, p. 254.R

[10] Il faudrait, là encore, distinguer le ou les narrateurs de l’auteur, qui n’est que l’image ultime du jeu de miroir où s’inscrit tout récit. Le narrateur est la part émergée dans le récit, de l’auteur, l’image que renvoie la vitre tout en laissant passer le regard.R

[11] Les formes narratives les plus objectives manifestent la présence d’un narrateur : voir, à ce propos, la critique exposée par Gérard Genette des exemples présentés par E. Benveniste, in Communications n° 8, p.161.R

[12] « L’image du narrateur n’est pas une image solitaire : dès qu’elle apparaît, dès la première page, elle est accompagnée de ce qu’on peut appeler “l’image du lecteur”, Évidemment, cette image a aussi peu de rapports avec un lecteur concret que l’image du narrateur avec l’auteur véritable. Les deux se trouvent en dépendance étroite l’une de l’autre, et dès que l’image du narrateur commence à ressortir plus nettement, le lecteur imaginaire se trouve lui aussi dessiné avec plus de précision.» Tzvetan Todorov, Communications n° 8, Paris, Seuil, 1966, p. 147.R

[13] « Le dire se montre en temps qu’il véhicule ce qui est dit, et de là résulte la distinction entre ce qui est impliqué (logiquement) par ce qui est dit, et ce qui est impliqué (pragmatiquement) par le fait de le dire. » R

[14] Emile Benveniste, ibidem, p. 252.R

[15] «[...], la diction propre du récit est en quelque sorte la transitivité absolue du texte, l’absence parfaite [...] non seulement du narrateur, mais bien de la narration elle-même, par l’effacement rigoureux de toute référence à l’instance du discours qui le constitue. Le texte est là, sous nos yeux, sans être proféré par personne, et aucune ou presque, des informations qu’il contient n’exige, pour être comprise ou appréciée, d’être rapportée à sa source, évaluée par sa distance ou sa relation au locuteur et à l’acte de locution. [...] On mesure à quel point l’autonomie du récit s’oppose à la dépendance du discours, dont les déterminations essentielles (qui est je, qui est vous quel lieu désigne ici ?) ne peuvent être déchiffrées que par rapport à la situation dans laquelle il a été produit. Dans le discours, quelqu’un parle, et sa situation dans l’acte même de parler est le foyer des significations les plus importantes ; dans le récit, comme Benveniste le dit avec force, personne ne parle en ce sens qu’à aucun moment nous n'avons à nous demander qui parle (où et quand, etc.) pour recevoir intégralement la signification du texte.» Gérard Genette, Communications n° 8, Paris, Seuil, 1966, pp. 160-61.R