Inscrption hiéroglyphique hittite de Hamat

Le verbe et l'image

 

 

Jean-Paul Desgoutte

 

Préface

A la fin des années 60, la mode était à la linguistique, puis les années 70 ont vu l'avènement de la sémiologie et les années 80 le triomphe de la communication. Par-delà l'effet de mode, la métamorphose des champs disciplinaires souligne l'évolution de l'histoire des idées. On peut ainsi associer à ces trois temps trois événements qui ont profondément modelé la vie sociale française. Mai 68 est souvent célébré comme un moment de libération de la parole, puis les années 70 marquent l'épiphanie de l'image publicitaire (et singulièrement de l'image porno-érotique ) et enfin les années 80 inaugurent l'ère de la vidéo portable et de la micro-informatique. Chacun de ces événements manifeste, à sa façon, une transformation du rapport que la société entretient à son propre langage, comme outil de représentation et d'échange.

La libération de la parole

La linguistique s'est voulue, dès son origine, une pure méthode d'analyse appliquée à son objet - la langue - en dehors de toute autre finalité que celle visant à en identifier les unités, les formes, les relations et les structures. Cette volonté marquait un renversement de tendance radical par rapport aux traditions philologiques qui s'inscrivaient de tout temps dans des projets externes à leur objet : historique, normatif, éducatif, herméneutique, etc. On se libérait en quelque sorte de l'idée que le sens est premier par rapport à la forme ou encore que le langage est un outil dont l'intelligence est soumise à celle de son usage. La libération du commentaire linguistique de son carcan philologique allait dans le sens d'une valorisation de la libre expression orale, individuelle et subjective. Au même moment, le développement des médias audiovisuels de masse, radio et télévision, étendait leur usage à la quasi totalité de la population, rendant manifeste que l'impact d'un message ne procède pas uniquement de sa signification - ou de son contenu - mais aussi de sa forme, de son support et de son public. Ce qu'on appelait traditionnellement le sens était ramené en quelque sorte à la partie émergée du signe.

L'empire des signes

Et de fait, dans les années 70, le signe (selon l'acception formulée par Saussure) se substitue au verbe dans sa fonction d'unité symbolique de représentation sociale. Le signe devient le paradigme où se précipite toute une collection d'objets bâtards et multiformes, le concept générique dont relèvent aussi bien les panneaux de circulation que les rites initiatiques bantous, les saveurs de la cuisine chinoise que les symptômes obsessionnels névrotiques, et, prima inter pares, l'image publicitaire qui est à la fois rite et symptôme, spectacle et message. La publicité, sous l'effet même de ce mouvement des idées, cesse d'être un artisanat de bricoleurs ingénieux pour devenir une méthode d'intervention systématique et raisonnée sur le public. Le développement de la publicité - et singulièrement de la publicité à la télévision - marque un renversement dans le commerce des objets et des idées dans la mesure où le langage, aussi sommaire soit-il, qu'elle propose, tend à se substituer à toute autre forme de discours. Etudes de marché, sondages, entretiens, jeux de rôles et simulacres en sont les outils indispensables et ce phénomène est si fort que les campagnes politiques elles-mêmes en viennent à se structurer comme des discours publicitaires - les techniques de promotion des candidats s'inspirant dès lors de celles propres aux produits de consommation.
On aurait tort cependant de ne voir dans ce phénomène qu'une dégénérescence du débat d'idées. Il s'agit bien d'une transformation imputable aux conditions nouvelles de la communication sociale qui impose d'autres formes au langage que celles pratiquées depuis cinq siècles grâce à l'imprimerie et depuis quelques millénaires grâce à l'écriture. La publicité, à vrai dire, n'a pas un langage qui lui soit propre mais reprend à son compte ce qui s'est lentement développé du langage audiovisuel, depuis cent ans, à travers la radio, le cinéma, la photographie, la télévision.


L'ère des messages

C'est ainsi, au début des années 80, que se produit la troisième mutation. Le signe devient message et la sémiologie laisse la place à la communication. Ce phénomène n'est pas seulement un glissement dans l'histoire des idées mais correspond plus profondément à une intégration progressive des fonctions linguistiques du constat et de la performance. Entre savoir et praxis, la communication se constitue en discipline et se définit un champ d'application intermédiaire où l'on peut dorénavant s'intéresser au contenu du message sans renoncer à la forme et aux acteurs de l'échange.   
Mais la communication produit elle-même ses distorsions, ses parasites et ses bruits divers. Et comme dans l'œuvre d'Hergé, Les bijoux de la Castafiore - qui inspira de précieux commentaires au philosophe Michel Serres - les images, les paroles, les textes et la musique en viennent parfois à produire une bouillie indigeste. A qui la faute et où trouver la solution ? Où trouver l'acrobate ou le débabéliseur qui permettront de mettre de l'ordre dans la ronde des signifiants fous ?

 
Les nouvelles technologies de la numérisation et de la compression qui ont inauguré l'ère des multimédias apportent la promesse d'une réponse à cette question en offrant à l'ensemble des intéressés un champ unifié de réflexion, de recherche et de production. Les années 90 seront sans doute célébrées comme le temps de la rencontre, sur un même support énonciatif numérique, du verbe et de l'image, le moment d'une mobilisation conjointe des compétences des linguistes et sémiologues - chargés de mettre de l'ordre dans ce qui se joue entre le texte, la parole et l'image - et des scénaristes et réalisateurs - invités à faire profiter de leur pratique créative, intuitive et artisanale, les théoriciens du sens et les praticiens de l'information.

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L'ensemble des travaux présentés dans cet ouvrage est le produit d'une réflexion sur la question du sens appliquée aux dispositifs de représentation audiovisuelle. On s'y interroge d'une part sur ce qui distingue l'image du verbe et on s'engage d'autre part à analyser les spécificités, spatiales et temporelles, des supports énonciatifs dans leur contribution à la production du sens. Le sens est en effet considéré ici non comme une qualité intrinsèque aux signes mais comme une manifestation de la dynamique énonciative, intersubjective.


SOMMAIRE

I

PROLÉGOMÈNES À UNE PRAGMATIQUE

DU VERBE ET DE L'IMAGE

1. L'héritage sémiologique
2. Le verbe et l'image
3. L'écriture et le récit
4. Le récit audiovisuel
5. Le récit multimédia
6. Pour une pragmatique de l'image


II

LES ARCANES DU SUJET

1. L'approche linguistique
2. Le récit filmique
3. Le point de vue
4. Le sujet
5. Stade du miroir et stade de l'écho
6. Figures sémantiques


III

LA MISE EN SCÈNE DE L'ENTRETIEN

1. Champ sémiotique, champ sémantique
2. Le discours et le récit
3. L'alternance des propos
4. Point de vue et point d'écoute
5. Les catégories personnelles de l'image
6. Le modèle de l'interview
7. Dialogue et conversation
8. Les aspects du récit audiovisuel
9. Typologie de l'entretien audiovisuel
10. La diffusion en direct
11. La diffusion en différé


IV

L'ÉCONOMIE DU VERBE ET DE L'IMAGE

1. Du sens

1.1. Saussure et la question du sens
1.2. L'arbitraire du signe
1.3. Le modèle de Peirce
1.4. L'apport de Benveniste

2. L'énonciation audiovisuelle

2.1. La ponctuation du discours
2.2. La syntaxe du récit
2.3. L' énonciation verbale
2.4. L'énonciation visuelle
2.5. La rhétorique audio-visuelle