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Jean-Paul Desgoutte

 

L’ENONCIATION AUDIOVISUELLE

 

Avant-propos

La sémiologie en médecine est l’art du diagnostic, la science de l’interprétation des symptômes. Pour les linguistes, il s’agit de l’attention apportée aux configurations du signifiant, [1] autrement dit une sorte d’art divinatoire proche de celui des sorciers indiens qui lisent l’avenir dans les feuilles de coca ou encore de celui des mandarins de l’Empire céleste attaché à l’interprétation des kouas mantiques du Yi King.

Ainsi l’idée qui soutient notre travail est-elle que le sens n’appartient pas à l’objet mais bien au regard qui le saisit et au geste qui le prolonge : « C’est donc vers une théorie du support matériel des connaissances comme processus de constitution des connaissances »[2] que nous avons choisi de diriger nos recherches.


I. L’énonciation audiovisuelle

Comment coordonner les outils qui permettent d’analyser le verbe et ceux qui permettent d’analyser l’image ? Et favoriser le développement, à côté de la linguistique de l’énonciation verbale, d’une sémiologie de l’énonciation audiovisuelle ?


Les cyber-noces du texte, du son et de l’image

L’avènement du multimédia célèbre la rencontre du texte et de la parole, du son et de l’image sur un même territoire numérique. C’est ainsi que deux traditions indépendantes de la représentation et du récit se rejoignent désormais dans une même forme — encore balbutiante — de narration « interactive virtuelle », où se mêlent signes verbaux (dont la signification est de nature symbolique) représentations analogiques — visuelles et sonores — du réel et créations de synthèse.

La numérisation des sons, des images et de la parole, et la multiplication corollaire des multimédias ouvrent un champ de recherche et d’application où vont se rejoindre linguistes, informaticiens, sémiologues, concepteurs et réalisateurs audiovisuels, théoriciens et praticiens de l’analyse du discours et du récit, verbaux ou filmiques. L’enjeu de cette rencontre est la formalisation de procédures d’analyse et de reconnaissance — ou de production — de  nouvelles formes syntaxiques ou narratives qui vont régir ces compositions hétérogènes.[3]

Le développement de l’interactivité « assistée » permet en effet de poser en des termes nouveaux le problème du récit et plus généralement le problème de l’argumentation et de la pensée. Le lecteur de multimédia interactif est en effet appelé à choisir son propre cheminement à l’intérieur d’un cadre qui lui est proposé par le concepteur, à s’immiscer dans la narration — voire dans le mouvement de la pensée —  pour participer au processus créatif, producteur de sens, propre à tout énonciation.

*

L’élaboration d’un langage commun à une analyse sémiologique du verbe et de l’image oblige à revisiter ou à réévaluer les concepts fondateurs de la sémiologie — dont les notions de signe, de sens, d’énoncé et de message.


1. Du sens

Lors de sa conférence au Collège de France, en 1972, Roman Jakobson engagea son propos en déclarant : « Ceux qui prétendent faire de la linguistique sans faire de philosophie font à la fois de la mauvaise linguistique et de la mauvaise philosophie ». Il s’inscrivait ainsi en opposition à un certain héritage de la linguistique américaine qui entendait se passer du sens dans l’analyse linguistique, à défaut de pouvoir en donner une description satisfaisante. Peut-être ce propos marquait-il également un certain essoufflement de la conquête structuraliste — engagée par la pensée saussurienne — et le retour consécutif à une forme de « psycho-idéologisme » dans les sciences humaines — et singulièrement dans celles qui devaient s’intéresser bientôt à la communication.


1.1. Saussure et la question du sens

De fait, le mauvais exemple venait de loin, qui  tendait à congédier la question du sens de la réflexion sur le langage. On peut même soutenir que ce qui rassemble Saussure et Peirce, tout en constituant leur nouveauté radicale et leur contribution essentielle au développement des sciences de l’homme, tient à leur façon de soumettre étroitement l’étude du sens à celle de la forme.

Chez Saussure, cette option se manifeste en plusieurs temps. Tout d’abord sans doute dans le fait qu’il fonde la sémiologie en amont même de la linguistique, avant d’en différer sine die l’avènement…

« On peut […] concevoir une science qui étudie la vie des signes au sein de la vie sociale ; elle formerait une partie de la psychologie sociale, et par conséquent de la psychologie générale ; nous la nommerons sémiologie. […] Elle nous apprendrait en quoi consistent les signes, quelles lois les régissent. Puisqu’elle n’existe pas encore, on ne peut dire ce qu’elle sera ; mais elle a droit à l’existence, sa place est déterminée d’avance. » F. de Saussure (1969 p. 33)

S’il affirme ainsi que les principes fondamentaux de toute linguistique sont de nature sémiologique, Saussure  juge cependant nécessaire de construire la linguistique avant même de pouvoir s’interroger sur les fondements de la sémiologie. Ce paradoxe méthodologique, qui rappelle à sa façon  le pari de Pascal, peut se résumer de la façon suivante : « Faites de la linguistique et vous finirez par comprendre ce que doit être la sémiologie… ». Voire.

La mise sous tutelle du sens est inhérente à la théorie de Saussure pour qui chaque signe verbal est réputé associer intimement une figure sonore et un concept, mais n’a de valeur qu’à l’intérieur du système qu’il constitue avec ses semblables. Les mots ne renvoient pas aux choses, ni même aux concepts. Les mots — en tant qu’éléments du système de la langue — portent en eux, consubstantiellement, leur sens.[4]

« Pour certaines personnes la langue, ramenée à son principe essentiel, est une nomenclature, c’est-à-dire une liste de termes correspondant à autant de choses. […] Cette conception est critiquable à bien des égards. Elle suppose des idées toutes faites préexistant aux mots. » F. de Saussure (1969 p. 97)

Ce qui, formulé de la main même de Saussure, dans les notes de préparations du cours s’exprime ainsi :

« Toute l’étude d’une langue comme système, c’est-à-dire d’une morphologie, revient, comme on voudra, à l’étude de l’emploi des formes, ou à celle de la représentation des idées. Ce qui est faux, c’est de penser qu’il y ait quelque part des formes (existant par elles-mêmes hors de leur emploi) ou quelque part des idées (existant par elles-mêmes hors de leur représentation). » F. de Saussure (2002  p. 31)


1.2. L’arbitraire du signe

Le sens du mot est inséparable de sa forme et inaccessible autrement que par sa forme, même si la relation entre forme et contenu est immotivée, conventionnelle, arbitraire[5]. Par-delà le signe verbal la nature arbitraire ou immotivée des relations de signification caractérise l’activité symbolique, autrement dit l’activité humaine ou culturelle en général.

« Le principal objet [de la sémiologie] est l’ensemble des systèmes fondés sur l’arbitraire du signe. En effet tout moyen d’expression reçu dans une société repose en principe sur une habitude collective ou, ce qui revient au même, sur la convention. […] On peut dire que les signes entièrement arbitraires réalisent mieux que les autres l’idéal du procédé sémiologique ; c’est pourquoi la langue, le plus complexe et le plus répandu des systèmes d’expression, est aussi le plus caractéristique de tous ; en ce sens la linguistique peut devenir le patron général de toute sémiologie, bien que la langue ne soit qu’un système particulier. » F. de Saussure (1969 p. 100)

L’affirmation de la vocation arbitraire des processus de signification privilégie l’approche formelle du signe au détriment de l’analyse du contenu. Le principal obstacle à toute théorie du sens tient au caractère imprévisible de l’interprétation du signe[6]. Si les mots, ou les signes en général, ont un sens, c’est parce qu’ils donnent lieu à des interprétations multiples et incertaines[7].

Ce qui distingue semble-t-il les sociétés humaines des sociétés animales, c’est le caractère imprévisible ou largement variable des règles et usages qui les fondent. Le signe naît lui-même de cette incertitude du comportement. Et si quelque chose crée du sens c’est dans l’écart qu’il établit par rapport à la norme. L’histoire, l’évolution, la morale ont longtemps pris en charge ce substrat de métamorphose qui traverse les groupes humains. Et la langue plus que toute autre institution a été et reste largement le lieu d’un investissement eschatologique ou l’objet d’une interrogation sur l’origine qui tiennent l’un et l’autre à l’influence manifeste du comportement du sujet sur l’évolution des usages. Si l’état d’une société est lié au comportement de ses membres, le bon et le mauvais, le juste et l’injuste trouvent leur place comme principe d’interprétation des signes.

Le langage est à la fois un comportement individuel et une institution sociale. Et plus généralement, la vie des signes relève à la fois d’un usage individuel et d’une règle collective, plus ou moins arbitraire. Pourquoi les systèmes arbitraires réalisent-ils mieux que les autres l’idéal sémiologique ? Peut-être parce qu’ils sont fondés sur l’acceptation individuelle plus que sur la nécessité naturelle[8].

 

En un second temps, de Saussure accorde à la parole la primauté sur la langue en tout ce qui concerne la création et l’évolution du sens :

« La langue est nécessaire pour que la parole soit intelligible et produise tous ses effets ; mais celle-ci est nécessaire pour que la langue s’établisse ; historiquement, le fait de parole précède toujours. Comment s’aviserait-on d’associer une idée à une image verbale, si l’on ne surprenait pas d’abord cette association dans un acte de parole ? D’autre part, c’est en entendant les autres que nous apprenons notre langue maternelle ; elle n’arrive à se déposer dans notre cerveau qu’à la suite d’innombrables expériences. Enfin, c’est la parole qui fait évoluer la langue, ce sont les impressions reçues en entendant les autres qui modifient nos habitudes linguistiques. » F. de Saussure (1969 p.37)

Puis il ajourne l’étude de l'une au profit de l'autre...

« Il faut choisir entre deux routes qu’il est impossible de prendre en même temps ; elles doivent être suivies séparément. On peut à la rigueur conserver le nom de linguistique à chacune de ces deux disciplines et parler d’une linguistique de la parole. Mais il ne faudra pas la confondre avec la linguistique proprement dite, celle dont la langue est l’unique objet » F. de Saussure (1969 p. 38-39)

Ainsi le processus de signification, tel qu’il se manifeste dans la langue, est-il indépendant à la fois de tout référent et de tout locuteur. Le sens, absorbé par la langue, cesse d’intervenir en partenaire de la théorie linguistique. Et si son existence est affirmée, il reste pour toujours un principe informulable. Le sens est de l’autre côté de la forme. Ce qui loin d’interdire une approche formelle du langage en pose au contraire la nécessité, tout en remettant à plus tard l’élucidation de la nature du sens. 


1.3. Le modèle de Peirce

Le projet de Peirce est de produire une logique formelle de la référence[9]. C’est pourquoi il met en avant le processus de signification au détriment de la valeur des signes et en propose une description selon trois catégories que l’on peut résumer et commenter librement de la façon suivante :

1)      la signification se manifeste d’abord comme une qualité (« la référence à un fondement ») qui s’applique à l’être[10]. On peut parler d’une relation unaire, autoréflexive (ou métonymique) de l’être avec lui-même. Cette relation est à la source de l’ipséité autrement dit de la permanence temporelle du même.

2)      la signification se manifeste ensuite comme un corrélat qui unit deux objets et qui autorise donc à les classer dans un même paradigme[11]. On peut parler de relation binaire de similarité (ou relation métaphorique). Cette relation permet d’identifier l’autre comme double du même. C’est une relation d’image ou de miroir qui fonde l’identique (l’idem) et l’espace comme lieu de la coexistence atemporelle.

3)      La signification se manifeste enfin dans le processus (ternaire) de représentation (dont nous verrons qu’il est à proprement parler constitutif du sujet linguistique ou sémiotique[12]). La représentation met en relation un hic et nunc avec un alibi, un corrélat avec un interprétant[13]. Elle rassemble donc en un même mouvement les deux processus précédents de permanence temporelle et d’identification spatiale. Ce processus que l’on peut qualifier de processus énonciatif est le seul qui soit à proprement parler créateur de sens — dans le mouvement même où il donne une figure à la séparation ou à l’absence[14].

Cette interprétation du processus sémiotique selon Peirce nous renvoie à la fois aux fondements de la linguistique de l’énonciation — tels que les a décrits Emile Benveniste — et à la formulation lacanienne  de l’héritage psychanalytique freudien (J. Lacan, 1972)[15].


1.4. L’apport de Benveniste

Emile Benveniste, dans l’héritage de Saussure, reformule la question du sens en dissociant la signification attachée au système de la langue du processus sémantique propre à l’énonciation.

« On a raisonné avec la notion du sens comme avec une notion cohérente, opérant uniquement à l’intérieur de la langue. Je pose en fait qu’il y a deux domaines ou deux modalités de sens, que je distingue respectivement comme sémiotique et sémantique. Le signe saussurien est en réalité l’unité sémiotique, c’est-à-dire l’unité pourvue de sens. Est reconnu ce qui a un sens ; tous les mots qui se trouvent dans un texte français, pour qui possède cette langue, ont un sens. Mais il importe peu qu’on sache quel est ce sens et on ne s’en préoccupe pas. Le niveau sémiotique, c’est ça : être reconnu comme ayant ou non un sens. Ca se définit par oui ou non.[...]

La sémantique, c’est le « sens » résultant de l’enchaînement, de l’appropriation à la circonstance et de l’adaptation des différents signes entre eux. Ca, c’est absolument imprévisible. C’est l’ouverture vers le monde. Tandis que la sémiotique, c’est le sens renfermé sur lui-même et contenu en quelque sorte en lui-même. » E. Benveniste (1974 pp. 21-22)

Ces deux approches du sens ne sont ni contradictoires ni exclusives l’une de l’autre mais peuvent être considérées comme les deux temps ou les deux pôles d’un même processus. On a d’un côté la forme vivante ou émergente du sens, de l’autre côté la forme lexicalisée, cristallisée du signe.

On pourrait, en ce sens, dire que la sémiologie n’est rien d’autre qu’une linguistique de l’énonciation pour autant que l’énonciation soit reconnue comme le processus fondateur du sens. Il y a processus d’énonciation lorsque le produit de l’échange est supérieur à la somme des parties[16]. L’exemple typique de ce processus est le geste symbolique archétypal  de la rupture d’un morceau de bois en signe de fidélité à l’ami qui s’en va[17]. La trace de la rupture est la double figure spéculaire qui porte le sens de l’absence. A partir d’un objet insignifiant on fabrique deux signes identiques et/ou complémentaires qui se renvoient l’un à l’autre et qui renvoient l’un et l’autre au temps achevé de leur séparation ou au temps hypothétique de leur réconciliation.

*

La double nature du sens linguistique, selon Emile Benveniste,  s’applique donc d’une part à la propriété du signe, en tant qu’élément d’un système clos, et manifeste d’autre part la vertu qui fait d’un énoncé un message (autrement dit la charge intentionnelle, la manifestation subjective qui distingue le cri du bruit ou l’image du reflet).

Cette double acception trouve son origine dans la distinction heuristique établie par Saussure entre l’objet d’étude que constitue la langue (institution sociale virtuelle) et celui que constitue la parole (activité psycho-physiologique individuelle).

« L’étude du langage comporte donc deux parties l’une, essentielle, a pour objet la langue, qui est sociale dans son essence et indépendante de l’individu ; cette étude est uniquement psychique ; l’autre, secondaire, a pour objet la partie individuelle du langage, c’est-à-dire la parole y compris la phonation, elle est psycho-physique. […] F. de Saussure (1969 p. 37)

Emile Benveniste a ainsi reformulé cette séparation en définissant deux méthodes d’analyse du langage pour deux objets distincts : une linguistique de la langue d’une part qui s’intéresse au code — à la grammaire proprement dite — et aux unités qui, sur le modèle du signe saussurien, constituent les énoncés, et une linguistique de l’énonciation d’autre part qui s’intéresse au discours et dont l’unité est la phrase en tant que proposition intersubjective.

« La phrase appartient bien au discours. C’est même par là qu’on peut la définir: la phrase est l’unité du discours. Nous en trouvons confirmation dans les modalités dont la phrase est susceptible : on reconnaît partout qu’il y a des propositions assertives, des propositions interrogatives, des propositions impératives, distinguées par des traits spécifiques de syntaxe et de grammaire, tout en reposant identiquement sur la prédication. Or ces trois modalités ne font que répéter les trois comportements fondamentaux de l’homme parlant et agissant par le discours sur son interlocuteur : il veut lui transmettre un élément de connaissance, ou obtenir de lui une information, ou lui intimer un ordre. Ce sont les trois fonctions interhumaines du discours qui s’impriment dans les trois modalités de l’unité de phrase, chacune correspondant à une attitude du locuteur.

[…] C’est dans le discours, actualisé en phrases. que la langue se forme et se configure. Là commence le langage. On pourrait dire, calquant une formule classique : nihil est in lingua quod non prius fuerit in oratione. » Emile Benveniste (1966 p. 131)

En affirmant la nécessité d’une double approche des phénomènes de signification verbale, Benveniste fait plus qu’intégrer la « langue » dans la « sémiologie », il rend possible l’affirmation de l’origine discursive de tout effet de sens. Le nihil est in lingua quod non prius fuerit in oratione n’est en quelque sorte qu’une paraphrase de : In principio erat verbum... 

Si la langue procède du discours, le sens sémiotique (hors contexte) n’est lui qu’une forme dérivée du sens sémantique (sous contexte). La signification hors contexte est une signification en soi, dénotative, référentielle ; la signification sous contexte est soumise aux conditions de l’énonciation. Elle porte en elle le projet du sujet, locuteur, narrateur ou émetteur de l’énoncé. A vrai dire cette signification sous contexte, n’est rien d’autre que cette intention et elle ne peut être verbalisée que par l’assentiment ou la réponse que lui renvoie le récepteur. Autrement dit, le sens sous contexte se concrétise dans l’interprétation du récepteur. La signification sous contexte est la formulation par le récepteur de l’intention du sujet émetteur. C’est un sens potentiel qui s’inscrit dans la dynamique de la signification alors que la signification hors contexte est extratemporelle, permanente, encyclopédique.

L’unité verbale, dans le fond, depuis toujours, et partout, c’est l’apostrophe, c’est-à-dire l’objet sonore qu’on adresse intentionnellement à quelqu’un qu’on identifie comme son double ou comme son même. Mot, énoncé, proposition, phrase, cet objet est plus qu’un cri, puisqu’il sollicite une réponse, et moins qu’un récit puisqu’il ne trouve sa signification que dans l’élaboration et l’achèvement du jeu d’échange intersubjectif qu’il inaugure.

« La phrase, création indéfinie, variété sans limite, est la vie même du langage en action. Nous en concluons qu’avec la phrase on quitte le domaine de la langue comme système de signes, et l’on entre dans un autre univers, celui de la langue comme instrument de communication, dont l’expression est le discours. » E. Benveniste (1974 pp. 129-30)

Le paradigme de base de toute analyse sémiologique, c’est donc le message. Si les objets font signe, ou s’ils portent un sens, c’est qu’ils sont ou qu’ils ont été chargés d’une intention. Dès lors, l’élucidation du sens d’un message peut prendre deux formes. Une forme que l’on peut qualifier de performative, qui s’identifie à la réponse que le destinataire du message retourne à son émetteur, et une forme que l’on peut qualifier de constative qui n’est à proprement parler qu’une glose ou une paraphrase, une répétition, une explicitation à l’usage du tiers des éléments du contexte.

Ces deux fonctions du message déterminent les deux champs d’application de la sémiologie : un champ qu’Emile Benveniste qualifie de sémiotique et qui s’intéresse au contenu et à la morphologie de l’énoncé, et un champ qu’il qualifie de sémantique (ou encore de pragmatique) et qui s’intéresse au processus relationnel qu’induit le message ou qu’il révèle dans sa structure syntaxique.

« Qu’en est-il de la fonction communicative de la langue? Après tout, c’est ainsi que nous communiquons, par des phrases, même tronquées, embryonnaires, incomplètes, mais toujours par des phrases. C’est ici, dans notre analyse, un point crucial. Contrairement à l’idée que la phrase puisse constituer un signe au sens saussurien, ou qu’on puisse par simple addition ou extension du signe, passer à la proposition, puis aux types divers de construction syntaxique, nous pensons que le signe et la phrase sont deux mondes distincts et qu’ils appellent des descriptions distinctes[…].

Le sémiotique se caractérise comme une propriété de la langue, le sémantique résulte d’une activité du locuteur qui met en action la langue. Le signe sémiotique existe en soi, fonde la réalité de la langue, mais il ne comporte pas d’applications particulières; la phrase, expression du sémantique, n’est que particulière. Avec le signe, on atteint la réalité intrinsèque de la langue; avec la phrase, on est relié aux choses hors de la langue; et tandis que le signe a pour partie constituante le signifié qui lui est inhérent, le sens de la phrase implique référence à la situation de discours, et l’attitude du locuteur. Le cadre général de cette définition ainsi donné, essayons de dire comment les notions de forme et de sens apparaissent cette fois sous le jour sémantique.

Une première constatation est que le « sens » (dans l’acception sémantique qui vient d’être caractérisée) s’accomplit dans et par une forme spécifique, celle du syntagme, à la différence du sémiotique qui se définit par une relation de paradigme. D’un côté, la substitution, de l’autre la connexion, telles sont les deux opérations typiques et complémentaires. » Emile Benveniste (1974, p. 225)

On pourrait généraliser cette dernière proposition en définissant le sens sémiotique d’un message comme la somme des contextes de sa manifestation et sa valeur sémantique comme la somme des manifestations potentielles équivalentes attachées au contexte où il s’énonce (i.e. la somme des réponses qu’il induit).

C’est dans la mesure où cette expression peut être multiple que se produit le phénomène de signification. Autrement dit, la production du message sous contexte, dans le cadre du système symbolique humain, donne lieu à des manifestations ou à des messages qui peuvent être différents. Le sujet humain exprime de façon différente sa réaction à des contextes identiques ou plutôt on ne peut prévoir quelle va être la réaction du sujet humain à un contexte donné. Cette réaction manifeste une charge sémantique qui va être verbalisée par le ou les récepteurs du message produit.

Le signe en tant que réceptacle de l’intention manifeste un consensus des récepteurs. Autrement dit il n’y a signe que si l’on suppose une relation de nécessité entre un certain type de contexte et un certain type de message. L’expression « Brrr… » par exemple, dans le sens de /J’ai froid/ est la manifestation stéréotypée d’une certaine sensation qui peut être partagée par un certain nombre d’individus.

Ce qui à l’origine peut être conçu comme une pure charge sémantique — sollicitation à la compassion ou à l’aide — en vient sous la forme sémiotisée « J’ai froid » à se débarrasser des contingences contextuelles (sémantiques) où il se manifeste pour n’être plus porteur que d’une signification (sémiotique) abstraite.

En ce sens on peut dire que la signification sémiotique de l’énoncé est le commun dénominateur à toutes les expressions qui se produisent dans des contextes identiques ou reconnus comme tels. Cette valeur sémiotique du signe fait référence à la mémoire ou à l’expérience. En chacun se dépose une expérience sémiotique de la réalité qui est médiatisée par le langage, par la parole.

Mais si la valeur sémiotique du signe permet de raconter, de décrire, elle ne couvre pas la totalité de la relation que le sujet entretient avec les autres. On le voit dans l’énoncé où la parole manifeste un projet sur l’autre, un projet sur l’avenir qui outrepasse la signification sémiotique de l’énoncé. Ce projet c’est la charge sémantique contextuelle propre à l’énoncé. Et si cette charge peut se sémiotiser c’est parce qu’elle en vient à faire référence, qu’elle en vient à être le modèle générique d’une situation qui peut se répéter.

On voit ainsi comment la charge relationnelle, intersubjective, élargit peu à peu le champ de son application — en constituant ce faisant des communautés logiques (J.-P. Desgoutte, 1997 pp. 66-70) : familiales, tribales, socio-professionnelles, etc. — et se cristallise pour produire, par-delà les argots, langues secrètes, etc., une signification encyclopédique, sémiotique, hors contexte.

« Quand Saussure a défini la langue comme système de signes, il a posé le fondement de la sémiologie linguistique. Mais nous voyons maintenant que si le signe correspond bien aux unités signifiantes de la langue, on ne peut l’ériger en principe unique de la langue dans son fonctionnement discursif. Saussure n’a pas ignoré la phrase, mais visiblement elle lui créait une grave difficulté et il l’a renvoyée à la « parole », ce qui ne résout rien; il s’agit justement de savoir si et com­ment du signe on peut passer à la « parole ». En réalité le monde du signe est clos. Du signe à la phrase il n’y a pas transition, ni par syntagmation ni autrement. Un hiatus les sépare. Il faut dès lors admettre que la langue comporte deux domaines distincts, dont chacun demande son propre appareil conceptuel. Pour celui que nous appelons sémiotique, la théorie saussurienne du signe linguistique servira de base à la recherche. Le domaine sémantique, par contre, doit être reconnu comme séparé. Il aura besoin d’un appareil nouveau de concepts et de définitions.

La sémiologie de la langue a été bloquée, paradoxalement, par l’instrument même qui l’a créée le signe. On ne pouvait écarter l’idée du signe linguistique sans supprimer le caractère le plus important de la langue; on ne pouvait non plus l’étendre au discours entier sans contredire sa définition comme unité minimale.

En conclusion, il faut dépasser la notion saussurienne du signe comme principe unique, dont dépendraient à la fois la structure et le fonctionnement de la langue. Ce dépassement se fera par deux voies

— dans l’analyse intra-linguistique, par l’ouverture d’une nouvelle dimension de signifiance, celle du discours, que nous appelons sémantique, désormais distincte de celle qui est liée au signe, et qui sera sémiotique;

— dans l’analyse translinguistique des textes, des œuvres, par l’élaboration d’une métasémantique qui se construira sur la sémantique de l’énonciation.

Ce sera une sémiologie de « deuxième génération », dont les instruments et la méthode pourront aussi concourir au développement des autres branches de la sémiologie générale. » Emile Benveniste (1974 p. 66)


2. Le discours et le récit

« Il faut entendre discours dans sa plus large extension : toute énonciation supposant un locuteur et un auditeur, et chez le premier l’intention d’influencer l’autre en quelque manière. » Emile Benveniste (1966 p. 242)

Le langage a deux fonctions cardinales :

— une fonction relationnelle, performative, sémantique, spécialisée dans la production de sens à proprement parler,

— une fonction de représentation ou fonction dénotative (ce que Benveniste appelle le rapport au monde), sémiotique, référentielle, constative.

Ces deux fonctions se mêlent selon des proportions variables, dans tout acte de langage, ce qui implique que toute production linguistique peut être analysée selon un double registre :

— un registre énonciatif, proprement discursif, qui caractérise l’échange actuel au présent, producteur de sens sous contexte,

— un registre référentiel (ou registre diégétique) qui s’inscrit comme une fenêtre à l’intérieur du discours.

Tout discours est le lieu potentiel d’une « description » du référent (réel ou imaginaire) qui le métamorphose en récit. Tout récit implique un « discours énonciatif » qui rassemble au présent ses co-énonciateurs (réels ou virtuels).

L’instance discursive rassemble les acteurs de l’énonciation dans un espace et une temporalité spécifiques (ce qu’on peut appeler la narration proprement dite). L’instance référentielle rassemble les acteurs de l’histoire dans un décor et une temporalité spécifiques, ce qu’on appelle parfois la diégèse (J.-Paul Desgoutte, 1997 pp..57-75). Le processus verbal met donc en jeu un enchâssement d’univers dont les logiques sont distinctes : une logique discursive (de degré zéro) et une série ordonnée de logiques référentielles (de degré 1,2,3…n) structurant chacun des cadres diégétiques.

Tout acte de langage est à la fois un constat et une performance, une représentation et un projet sur l’autre. Constat, il véhicule un sens figé — que l’on peut qualifier d’encyclopédique ou de référentiel. Performance, il métamorphose un mouvement en figure.  Tout énoncé porte donc, en plus de sa valeur sémiotique une aura sémantique liée à la procédure même de son énonciation.

L’énonciation produit un supplément de sens qui se dépose dans le langage sous la forme d’une figure ou d’un motif commun à ses acteurs. L’échange verbal laisse ainsi dans la mémoire de chacun des interlocuteurs, une trace sémantique que l’on peut caractériser comme la précipitation du mouvement qui les a rassemblés.

Le discours, dont nous utilisons l’expression comme synonyme de dialogue ou de conversation, est la forme générique — ou archétypale — de l’échange verbal. Le discours et le récit procèdent fondamentalement d’une même « dynamique syntagmatique ». Ils sont l’un et l’autre constitués d’une concaténation de propositions, manifestant chacune un point de vue, réel ou délégué, et assurant simultanément une fonction constative (ou sémiotique) et une fonction performative (ou sémantique).

Ce qui s’échange dans le dialogue peut s’analyser à la fois en termes de contenu et de projet. Constative, la proposition renvoie à l’usage de la langue en dehors du contexte de sa manifestation (elle possède une signification en soi), performative, elle s’inscrit dans une série, dans une dynamique énonciative — une ponctuation discursive — où sa signification implicite (soumise à l’accord des interlocuteurs) est déterminée par le jeu des ellipses, sous-entendus, allusions et figures en tout genre qui caractérisent la logique de la conversation.

Du discours au récit la parole vive quitte son contexte actuel pour se cristalliser et se déposer peu à peu dans la mémoire. Le sens sémiotique est en germe dans le discours — dont il ne franchit pas toujours la frontière ! — puis il est repris, répété, reformulé, commenté, travesti parfois, pour aboutir enfin dans le trésor de la langue, où il va peu à peu s’éteindre, suivant le processus minutieusement décrit par Marcel Proust, à l’occasion de la première rencontre de Swann et d’Odette.

« ...et bien plus tard, quand l’arrangement (ou le simulacre rituel d’arrangement) des catleyas fut depuis longtemps tombé en désuétude, la métaphore « faire catleya », devenue un simple vocable qu’ils employaient sans y penser quand ils voulaient signifier l’acte de possession physique — où d’ailleurs l’on ne possède rien —, survécut dans leur langage, où elle le commémorait, à cet usage oublié. Et peut-être cette manière particulière de dire « faire l’amour » ne signifiait elle pas exactement la même chose que ses synonymes. » Marcel Proust (1954)

Le récit mêle une série d’affirmations descriptives — qui font référence à la logique diégétique de l’événement rapporté — à un ensemble d’éléments énonciatifs qui manifestent le projet du narrateur sur son lecteur tout en encadrant ou déterminant l’ensemble des lectures possibles.  Si la structure interne à l’énoncé ou à la proposition est le lieu privilégié du sens « sémiotique », constatif ou dénotatif, la structure externe, narrative, du propos est le lieu privilégié du sens « sémantique », performatif, énonciatif.[18]

La dynamique du récit n’est pas, contrairement à la dynamique du discours, soumise au jeu intersubjectif strict, où à chaque instant l’autre évalue, s’approprie et restitue le sens du propos[19], mais elle procède de façon tout à fait analogue, en ménageant dans la concaténation des propositions un espace d’interprétation (ellipses, ruptures, enchâssements, raccords divers) qui implique le lecteur ou le spectateur dans la dynamique sémantique. Il existe donc dans le discours, comme dans le récit, deux niveaux de production de sens, ou plus exactement un niveau de restitution du sens, qui est le niveau sémiotique, et un niveau de production du sens qui est le niveau sémantique. Le processus de communication qui se manifeste dans le discours comme dans le récit ajoute à un échange d’informations (sémiotique) un projet sur l’autre (sémantique).


2.1. La ponctuation du discours

On peut dire de façon très générale qu’à l’origine de l’échange verbal il y a une tension — un désir, un mouvement, une dynamique — qui se manifeste autour d’un objet d’échange. Cet objet, c’est l’énoncé (sous toutes ses formes) lancé, relancé, échangé selon un tour de parole ponctué de silences et de diverses manifestations non verbales, sonores et visuelles.

Le jeu intersubjectif se joue en trois temps, un temps de présence à soi, un temps d’identification à l’autre, un temps de retrait dans la position du tiers. Ces trois temps sont à la fois temps de la conscience, temps du discours et temps du récit. Le pulsation en trois temps qui constitue le sujet linguistique (J.-P. Desgoutte, 1997, pp. 19-25) offre une place, dans son mouvement même, à l’autre et au tiers, lieux où se fondent le discours et le récit(J.-P. Desgoutte, 1997, pp. 27-33).

De même que le sujet linguistique, le JE, se constitue de l’extérieur, d’un rapport à l’autre, de même l’image de soi se constitue-t-elle, dans le regard de l’autre, comme l’espace complémentaire — le contrechamp — de la sollicitation que je lui adresse. Chaque sujet confronte à chaque instant une image de soi intériorisée au reflet qu’il lit dans le regard ou dans le propos de l’autre. Cette confrontation est le moteur (ou l’un des moteurs) du dialogue — que ce dernier vise à corriger cette image ou à la conforter.

Tout dialogue mêle donc deux processus simultanés, parallèles — et souvent concurrents — de reconnaissance et d’identification. On peut même penser que la phase de reconnaissance est le processus inaugural de toute rencontre. Elle ne s’achève, à proprement parler, que si l’image intériorisée et l’image réfléchie s’accordent, d’une façon ou d’une autre. Ce processus d’harmonisation nécessite la collaboration réciproque de l’un et de l’autre qui interprètent à chaque instant la réaction de leur vis-à-vis quant à l’image qu’il renvoie, et peuvent donc éventuellement abonder dans le sens d’une gratification ou d’un rejet.

Le dialogue donne lieu, dans sa phase préliminaire, à un double processus parallèle de réduction des images spéculaires, intériorisées et reflétées. Chacun se situe alternativement sur son territoire puis sur le territoire de l’autre, adoptant respectivement les positions du JE puis du TU. Le dialogue a pour objet — ou pour conséquence — d’établir des ponts entre les deux territoires, c’est-à-dire d’offrir la possibilité aux deux interlocuteurs de se retrouver ensemble en position de JE ou de TU, et donc d’élaborer peu à peu une histoire commune.[20] L’achèvement du dialogue consiste en l’élaboration d’une position de tiers, commune, où l’un et l’autre s’approprient collectivement un certain nombre de propositions qui constituent alors leur histoire (histoire qui peut être reprise à son compte par un narrateur). [21]

Le mouvement d’enchaînement, qui constitue le discours, procède par glissements ou par ruptures, par changement de point de vue. Il nécessite donc, ou présuppose, la présence d’un autre, réel ou virtuel, qui réfléchit et relance le propos. La mise en série, inhérente au propos, est corollaire à l’alternance des points de vue. Elle surimprime à son sens dénotatif, référentiel, abstrait, une signification pragmatique contextuelle dérivée. Cette signification seconde procède de la ponctuation du mouvement sériel et de la figure que dessine sa trajectoire, à la façon dont le sens figuré d’un calligramme naît de l’enchaînement graphique des mots et phrases qui le constituent.

L’énonciation met en relation un ensemble de propositions dont la conjonction est assimilable à une série de figures qui manifestent une imbrication de fonctions logiques (J.-P. Desgoutte, 1997, pp 45-49 et 116-117). La fonction performative du discours s’exprime dans la multiplication inédite de formulations et de propositions nouvelles. L’évolution de la syntaxe du propos est liée à la tension qui se crée entre le locuteur et son allocutaire, réel ou virtuel. L’allocutaire filtre les propositions de son locuteur, il en extrait une série, un ensemble, que d’une certaine façon il retourne à son vis à vis. Miroir sélectif, il révèle, efface ou met en valeur certains éléments du discours. C’est ainsi que le locuteur se voit renvoyer une interpétation instantanée de ses propos à laquelle il doit réagir. Un processus de production commune se met en œuvre.

C’est de la rencontre toujours neuve du style de l’un et de l’écoute de l’autre que naît le processus du discours dans son unicité. Chaque proposition induit une série de propositions équivalentes. Toute proposition peut être réduite, développée ou paraphrasée (en tout ou en partie). Le processus de pensée consiste souvent à enchaîner une série de propositions équivalentes jusqu'à en trouver la formulation la plus satisfaisante[22].

La proposition initiale trace le champ sémantique du propos autour de quelques mots et de quelques relations. Elle définit un territoire d’exploration. Le sens ne procède pas exclusivement du contenu des assertions successives, mais aussi et surtout de la forme que révèle le processus répétitif. La vérité qui s’exprime ainsi ne prend tout son sens que dans l’achèvement de la série. Elle n’est pas réductible à la somme des affirmations puisque c’est dans le non-dit, le silence ou la coupe, séparant chacune des propositions que s’élabore le sens implicite du propos. C’est également en ce lieu de rupture qu’une place est offerte à l’autre. La scansion de la pensée offre à chaque instant à l’intelligence de l’autre la possibilité ou l’opportunité de remplir les vides qu’elle ménage.

Et de même que le spectateur d’un film construit peu à peu à partir d’indices un univers diégétique qui outrepasse de toute part le peu de réel qui lui est donné à voir et à entendre, de même l’interlocuteur ou l’auditeur est-il amené à chaque instant à expliciter selon ses propres modèles les propos qui lui sont adressés. La pensée, soumise au défilé radical de l’interlocuteur propose une grille de lecture, simule une interactivité modèle où la participation de l’interlocuteur n’est pas de pure passivité ou de pure interprétation logique mais de participation coénonciative. Si le sens sémiotique d’un propos est soumis à évaluation ou à décryptage, le projet sémantique est soumis lui à une acceptation ou à un refus[23].

2.2. Du discours au récit 

Le passage du discours au récit organise la transition d’un univers sémantique ouvert à un univers sémiotique clos. Chacun des signes constitutifs de l’énoncé métamorphose sa charge sémantique en charge sémiotique lors de l’achèvement du discours, au moment de sa clôture.

La chaîne verbale constitutive du discours est une concaténation de segments qui se caractérisent 1) par le locuteur qu'ils manifestent, 2) par l'information qu'ils donnent, 3) par l'intention qu'ils véhiculent.

La chaîne verbale discursive est discontinue du point de vue du sujet, en ce sens qu'elle ne peut se développer que si chacun des interlocuteurs accepte l'interprétation que l'autre donne de ses propos. Autrement dit, l'isotopie sémantique de l'échange n'est concevable que du point de vue abstrait d'un tiers virtuel auquel chacun des interlocuteurs accepte de s'identifier. Ce lieu du tiers est le lieu même de la narration, ou encore de la mémoire, de l'histoire. C'est l'univers où la discontinuité intersubjective est réduite dans un processus discursif de deuxième degré qui lie le narrateur de l'histoire à son "public".

Le processus de fabrication d'une cohérence sémantique, ou encore de réduction de l'intersubjectivité, est totalement assimilable au processus de ponctuation du propos. Les règles qui organisent le "tour de parole" sont les règles mêmes qui président à la construction de tout récit. Le changement de locuteur est un processus complexe qui ne peut réussir que si les acteurs s'accordent sur le sens implicite de ce qui s'échange ou de ce qui se construit peu à peu. Ils partagent donc un même point de vue sur le sens de ce qui se joue. Ce point de vue est le point de vue du narrateur.

Si le récit linéarise l’univers multidimensionnel du discours, ce n’est pas sans garder la trace des choix implicites à chaque nœud de ponctuation. La continuité de l’intrigue manifeste la coercition des subjectivités dans une histoire commune, mais elle laisse au lecteur le soin d’apprécier la configuration des trajets inaboutis[24]. Le récit impose le choix du manifeste mais elle laisse à l’imagination du lecteur le soin d’inventer le place du virtuel ou de l’implicite[25].

Le récit surimprime à la logique de l’événement la logique de la narration ou logique de la mise en scène. Il surimprime donc à l’intrigue propre à l’histoire racontée une intrigue qui lie le narrateur à son lecteur. La mise en scène est un projet sur l’autre. Mettre en scène, c’est proposer à l’autre une interprétation du réel, c’est transformer le réel en événement. Le sens de tout échange mêle un contenu manifeste à un désir latent et le lieu proprement créatif de tout échange se situe dans la performance — la mise en scène — où se retrouvent l'un et l'autre, l’énonciateur et son public.

La tension narrative, qui entretient l'intérêt du lecteur, est de même nature que la tension discursive qui entretient ou pérennise l'échange verbal. Cette tension est productrice de sens. Le dispositif énonciatif est le lieu et le moment où le désir d'échange tend à se verbaliser dans l'assentiment répété des "interlocuteurs".


2.3. Le verbe et l’image

A la source de tout langage il y a le moment d’alternance ou de ponctuation qui fonde simultanément le sujet dans sa double fonction intersubjective (Je/Tu) et l’objet dans sa position de tiers (Il), figure investie de la charge sémantique.

Ce moment, aisément identifiable dans l’échange verbal, est tout aussi manifeste dans l’échange visuel. Le sujet donne à voir comme il donne à entendre. Et l’image est une forme d’écriture qui pérennise ou fige le flux visuel comme l’écriture verbale pérennise le flux sonore. L’image est la trace que laisse le regard sur l’objet (de même que l’écriture est la trace que laisse la parole dans l’espace). L’image est la mémoire du regard.

Le cadre est une frontière virtuelle, immatérielle, qui sépare, par la volonté du sujet, — metteur en scène — un réel qui devient obscur (ou transparent, voire insignifiant) d’un imaginaire chargé de sens. Le sens est une valeur ajoutée au réel, qui le transforme en image.

Le dessin du cadre est le geste inaugural de toute mise en scène. Il établit la frontière entre l’histoire et le récit. Le cadre fonde l’image en instituant le sujet comme lieu de passage entre l’un et l’autre, l’ici et l’ailleurs, l’avant et l’après. De même que le silence donne une forme au cri en lui permettant de se profiler sur le moment de sa propre émergence.

Mais cette séparation qu’institue le cadre dissocie radicalement les règles qui s’appliquent à l’univers imaginaire de celles qui s’appliquent à l’univers réel. L’effet de sens naît de la mise en relation du champ (manifeste) et du hors champ (implicite), du cadre et du hors cadre (J.-P. Desgoutte, 2000, Prolégomènes).

On voit donc que le premier acte du metteur en scène est un acte de géomètre. Il sépare l’espace de la scène de l’espace du public, puis à l’intérieur même de l’espace scénique, le plateau de la coulisse. Le deuxième acte est corollaire du premier, il consiste à attribuer au spectacle une durée et donc à en définir le début et la fin. Toute représentation se fonde donc sur une fragmentation du temps et de l’espace.

La mise en scène découpe le temps et l’espace. Elle trace un cercle magique, dont les limites sont souvent immatérielles, constituant un espace de jeu régi par des règles propres. Tout franchissement de la ligne implique une métamorphose. Cet espace magique n’est habité et habitable que par la volonté du metteur en scène et par aucune autre raison objective. L’espace du spectacle est l’espace qui naît d’une intention sur l’autre.

Le cadre est un projet sur l’autre qui se dépose ou se cristallise sous la forme d’une image. Regarder, c’est constituer l’autre en image, c’est réifier l’autre en le sortant du temps et de l’espace communs. L’image est un fragment de réel chargé d’une temporalité propre. La temporalité de l’image est une temporalité subjective. Elle procède de l’intention du sujet qui définit le cadre et lui reste soumise. L’image procède donc du regard. Le regard se caractérise à la fois par un point de vue — le point de vue du sujet — et par un mouvement ou une intention, dotés d’une intensité ou encore d’une durée.

Le regard charge l’image d’une intention. Le dialogue est échange de propos mais tout aussi bien échange de regards et de points de vue. La ponctuation des regards accompagne la ponctuation des propos. La proposition verbale (l’énoncé, la phrase — que Benveniste décrit comme étant l’unité de la linguistique de l’énonciation) trouve ainsi son parallèle dans le regard, défini comme l’unité de ponctuation de l’échange visuel (J.-P. Desgoutte, 1998, pp. 15-18 et infra p. 54)

Il faut s’attarder un peu sur cette double définition. Si la proposition est l’unité de l’analyse du discours, c’est en ce sens qu’elle porte une intention sur l’autre. Cette intention, cet intenté[26], est à l’origine même du sens dès lors qu’il est perçu comme tel par l’interlocuteur. C’est parce que le message porte une intention qu’il est reconnu comme signe par l’autre. De même, le regard peut-il être défini comme la manifestation de l’intention du sujet dans l’image qu’il livre, de soi ou de l’autre. Le fondement même de toute symbolique s’inscrit dans l’écart entre la forme du message et l’intention qu’il porte.

A ce point de l’analyse on peut donner une définition très générale des processus d’échange symbolique. La valeur symbolique d’un objet, son sens, procède de la reconnaissance par l’un de l’intention de l’autre et vice versa. Cette reconnaissance se manifeste par le silence ou l’assentiment qui a valeur d’une répétition implicite. C’est donc le trajet de l’objet, l’aller-retour, qui prend en charge sa valeur ajoutée. Cette valeur se manifeste du point de vue du tiers sous la forme d’un nouvel objet, un nouveau signe lui-même soumis à interprétation.[27]

Si le processus symbolique est inhérent à tout échange verbal,  il est également à la source de toute représentation, condition sine qua non de l’intelligence des choses, des événements, des êtres. Le discours verbal est le modèle de tout événement. Autrement dit, l’accès au sens des choses et au commerce des semblables, nécessairement médiatisée par le langage, épouse la forme canonique du discours.

L’homme interprète le monde comme un signe. Le monde n’a de sens que s’il est chargé d’une intention ou d’un projet. Toute interprétation nécessite une représentation qui est elle-même source de mémoire. C’est pourquoi l’étude des supports de représentation (i. e. des écritures) est le seul accès possible à l’intelligence du réel. Le métalangage, dans sa vocation à ordonner le regard et à anticiper l’événement, est à la fois objet et outil de savoir.[28]


2.4. Le récit audiovisuel

Le récit audiovisuel se propose comme la reproduction d’un événement, réel ou imaginaire, sur le mode discursif. Autrement dit, il propose une représentation du contexte visuel de l’événement sur le mode d’une concaténation de regards et de points de vue. Ces segments visuels (ces plans visuels) simulent le regard des acteurs de l’événement ou le point de vue énonciatif du ou des narrateurs. Le récit audiovisuel ajoute à la rhétorique du discours verbal une rhétorique du discours visuel. Il structure l’image sur le mode du verbe.

Le récit audiovisuel est constitué d’une double chaîne de segments signifiants, analogiques, visuels et sonores, qui sont chargés à la fois d’une signification référentielle (ou sémiotique), d’une signification énonciative (liée aux procédures de découpage et de montage) et d’une signification « contrastive » (ou énonciative de second degré) liée aux effets d’interaction entre les deux supports signifiants. Les rapports entre le son et l’image vont de l’illustration simple à la contradiction radicale, en passant par toutes les nuances et modalités intermédiaires. La co-occurence des deux chaînes produit un sens dérivé qui se surajoute à chacune des significations partielles[29].

Les processus de représentation audiovisuelle mêlent symbolique du verbe et symbolique de l’image en un jeu d’interaction complexe où ce qu’on donne à voir et à entendre livre simultanément une image de l’événement et un regard sur l’événement.[30]

Chaque plan porte en plus de sa signification référentielle — de son contenu — une signification énonciative ou pragmatique qui recèle (ou manifeste) une intention ou un dessein, interprétable par le spectateur. Cette intention se niche dans les marques énonciatives morphologiques (point de vue, valeur de plan, angle de narration, etc.) ou syntaxiques propres au découpage et au montage. En direct ou en différé, le découpage et le montage sont des simulations fines des processus de ponctuation intersubjectifs qui ont pour objet de transformer le discours en récit ou encore de rendre explicites les éléments pragmatiques propres à l’événement représenté (J.-P. Desgoutte, 1999, pp. 25-29).

La coupe et la raccord qui interviennent dans la phase de préproduction (découpage technique) et dans la phase de postproduction (montage) du produit audiovisuel, appartiennent spécifiquement et strictement au processus énonciatif. La logique du découpage et du montage simulent, anticipent et encadrent le travail d’interprétation « coénonciatif » du spectateur.

Le message audiovisuel,  contrairement au message verbal, dissocie radicalement les éléments référentiels — ou topiques — des éléments énonciatifs — ou utopiques. La rupture de continuité du signifiant analogique (i.e. la segmentation en plans) y manifeste, en particulier, de façon évidente l’intervention du narrateur dans l’exposé de l’événement de référence. C’est ainsi que s’est établi le concept de diégèse dont la fortune s’est élargie au champ global de la narratologie : l’univers énonciatif, utopique, possède une logique propre, indépendante de la logique diégétique, topique ou référentielle (J.-P. Desgoutte, 1997, pp. 58-79).


3. La naissance d’une écriture


3.1. Les catégories logiques audiovisuelles

Le développement — empirique — des techniques d’énonciation audiovisuelle offre depuis un siècle aux linguistes, logiciens et autres amateurs de métalangages l’occasion d’observer, in vivo, la naissance d’une écriture.

La spécificité du récit audiovisuel tient à la nature analogique du signifiant. L'image renvoie d'abord à un référent qu'elle redouble, non sans lui faire subir une mise en forme, alors que le signifiant verbal, le mot, fait signe par la médiation d’un système symbolique « arbitraire » — grammaire et lexique — qu'il actualise dans le réel.

L'analyse linguistique, dans l’héritage saussurien, articule traditionnellement un univers sensible, ou instance du signifiant, à un univers conceptuel, ou instance du signifié. L'analyse filmique quant à elle fait correspondre un univers de l’énonciation à un univers de la référence. L'opposition fondatrice ne concerne pas un signifiant concret et un signifié conceptuel mais un signifiant actuel et un référent virtuel ou latent, le signifiant appartenant à l'énonciation alors que le référent appartient à la diégèse.

Les catégories logiques, issues des langues naturelles, n'ont pas d'équivalents stricts dans l’écriture audiovisuelle. Mais on a vu qu’une part des procédures énonciatives (les personnes et les points de vue, en particulier) se distribuent de façon symétrique sur le mode verbal et visuel.

Les catégories logiques de l'image s'ordonnent autour du plan, du champ, contrechamp, hors champ, cadre, contrecadre, du point de vue, de l'instance, de l'angle, de la valeur, de la fonction, etc. et proposent dès à présent leur appareil formel comme support d’intelligence et de modélisation du référent (J.-P. Desgoutte, 1997, pp. 115-129). On peut imaginer que le développement actuel du support numérique va accélérer le processus d’émergence de nouvelles formes de catégories logiques, métalinguistiques, qui viendront prendre place à côté des modes d’analyse hérités du langage verbal[31].


3.2. La fonction de mémoire

« Le privilège de la langue est de comporter à la fois la signifiance des signes et la signifiance de l’énonciation. De là provient son pouvoir majeur, celui de créer un deuxième niveau d’énonciation, où il devient possible de tenir des propos signifiants sur la signifiance. C’est dans cette faculté métalinguistique que nous trouvons l’origine de la relation d’interprétance par laquelle la langue englobe les autres systèmes. » Emile Benveniste (1974 p. 65)

La fonction de mémoire vivante de la société, assumée aujourd’hui par les médias audiovisuels, est largement comparable à celle assumée autrefois par les contes, mémoires, mythes, chroniques et autres récits. Le cinéma, et les médias qui en procèdent, proposent — depuis un siècle — une nouveau support à la représentation et se font ainsi concurrents de la tradition du texte, lui-même héritier de la tradition orale.

Mais la logique de la mise en scène (ou de l’énonciation) audiovisuelle se propose non seulement comme une technique de représentation du monde mais encore comme une méthode d’analyse, voire un modèle de comportement social.

En effet l’énonciation filmique, comme toute écriture, implique, par-delà la représentation qu’elle en donne, une analyse de l’objet de référence et fait fonction de métalangage par rapport aux comportements dont elle rend compte. La représentation d’un comportement, médiatisée par le verbe ou par l’image, se propose à la fois comme une imitation, une interprétation et un jugement.

C’est pourquoi, par la force des choses, toute représentation devient objet d’étude non seulement pour ce qu’elle livre de vérité sur le référent mais encore pour ce qu’elle révèle du projet énonciatif qui la constitue.

Il faut interroger l’image non seulement pour ce qu’elle laisse transparaître du référent social mais aussi et surtout pour les procédures énonciatives qu’elle met en œuvre. L’énonciation filmique, au même titre que le roman ou l’histoire, marque l’irruption des désirs contemporains dans l’image que la société se donne d’elle-même.


3.3. L’effet « miroir »

La question se pose dès lors de savoir quel est le statut des documents audiovisuels par rapport aux analyses textuels du réel. Les reportage et analyse sociologique, ethnologique, anthropologique sont-ils deux temps du regard que portent les sociétés sur elles-mêmes ou sont-ils deux modes concurrents de régulation et de connaissance ?

Les idées même de connaissance et de vérité ne sont-elles pas en train d’évoluer de façon radicale du fait que le support audiovisuel ne produit pas de vérité que l’on peut confronter à l’expérience mais des modèles à critiquer ou à imiter ?

En tous cas on a besoin aujourd’hui d’une sorte de philologie du document audiovisuel, comparable à ce qu’a pu être la réflexion sur le texte, herméneutique ou exégétique. Marc Ferro en a été le précurseur dans son patient travail d’analyse des actualités, et autres documents d’archives. Jérôme Prieur et Gérard Mordillat ont à leur façon poursuivi le travail dans leur longue enquête sur les Evangiles[32]. Ce qui donne du prix à une représentation, par-delà sa valeur de vérité, c’est la fécondité de ses lectures potentielles[33].

Montrer ce qui est, c’est préfigurer ce qui doit advenir, non pas seulement selon le schéma naïf du mimétisme, ni non plus selon les vertus faussement naïves de la dénonciation, mais parce que la mémoire collective, telle qu’elle se dépose dans la langue et dans la culture, est le seul fonds indubitable de toute création.

On peut attribuer aux médias audiovisuels une fonction nouvelle, celle de régulateur de l’opinion collective et du comportement des groupes sociaux par mimétisme. Cette fonction se situe entre l’édification morale (telle qu’elle a pu être longtemps prise en charge par les rituels religieux, voire les divers modes d’enseignement), l’éducation politique (où l’on voit bien aujourd’hui que les médias disputent aux élus la légitimité de la représentation populaire) et l’analyse du jeu social qui semble se substituer à l’histoire et à la littérature. Elle procède du caractère analogique de l’image qui lui permet de reproduire les objets et les comportements de telle sorte que le film y gagne quelque légitimité à se substituer à l’objet d’étude.

L’image reflet n’est-elle pas également un modèle ? Le processus même de représentation est à la source d’une métamorphose de l’objet représenté. Il n’y a pas de différence de nature entre l’image que la société donne d’elle-même à travers les médias de masse et l’interrogation que la recherche porte sur les mythes audiovisuels contemporains[34].

Les lois du comportement, individuel et social, ne procèdent pas de quelque équation première avérée mais se métamorphosent à l'épreuve du sens, tel qu'il procède des médiations imaginaires et symboliques. Le spectacle que les individus et les sociétés se donnent d’eux-mêmes, le récit qu’ils se proposent de leur destin, est à la source même de leur devenir. C’est ainsi que la recherche en sciences humaines, et singulièrement celle qui propose des mythes unificateurs, n’est pas libre d’une interrogation sur soi, ni d’un projet sur l’autre.

C’est pourquoi nous avons défendu pendant plusieurs années l’idée qu’il y avait une place pour le cinéma dans la recherche en sciences humaines, non seulement en tant qu’outil d’analyse mais aussi en tant qu’outil d’intervention[35].

« Le film est un objet qui se construit à la fois comme un discours et comme un spectacle. Il se propose aussi bien à l’identification qu'à la réflexion et peut donc traverser sans difficultés les barrières institutionnelles. Spectacle, il est immédiatement perceptible par-delà les codes micro-sociaux; discours, il contraint à la réflexion et à la critique.

Bien sûr de tels objectifs ne peuvent être atteints que si l'objet produit réussit la synthèse des deux caractères et en ce domaine il n'existe pas de loi et peu de tradition. Le cinéma, la télévision, le journalisme ont des traditions spécifiques qui doivent être confrontées aux traditions de la spéculation intellectuelle ou de l'enquête de terrain. L'enjeu d'une telle recherche est de renforcer, d'affiner, voire d'inventer de nouveaux circuits de communication sociale.

Si les institutions publiques ou autres interrogent volontiers les "sociologues", elles le font jusqu'à présent un peu comme les Grecs interrogeaient la Pythie ; la réponse qu'elles en obtiennent étant à la fois obscure et confidentielle, elles ne se sentent ni liées, ni contraintes à aucune assimilation réelle. Constitué en discours et lieu obligé d'une réception publique et collective, l'audiovisuel s'impose au jugement et à la contradiction. Il engage le spectateur à une prise de responsabilité qui transforme peu à peu le message qu'il véhicule.

C'est en ce sens que le chercheur est largement dépossédé de son rôle traditionnel d'analyste et d'interprète.  Il ne soumet à vrai dire que l'ébauche d'un discours et la moitié d'un spectacle Laissant aux autres le soin de poursuivre la recherche engagée.

Si King-Kong et Metropolis apparaissent aujourd'hui comme les plus précieux des documents d'analyse anthropologique, c'est bien parce qu'ils ont joué, implicitement, à l’époque de leur parution le rôle de révélateur d’une mythologie latente, parce qu'ils ont été la mémoire immédiate d'une époque, le lieu d'une réflexion spontanée et instantanée d'une culture sur elle-même. »[36]

3.4. La formation de l’opinion

L’opinion individuelle ni le choix collectif ne manifestent de qualités intrinsèques propres aux individus ou aux groupes sociaux. Ils procèdent par accumulation d’images, par élaboration de stéréotypes et proposent une image moyenne ou générique de la société.

Un des rôles des médias est de proposer un grand nombre de copies à la reconnaissance du spectateur qui fait sienne l’une ou l’autre image, à laquelle il confère une valeur de signification supérieure aux autres. Mais cette identification ne saurait être de pure ressemblance. L’opinion s’inscrit dans un paradigme, dans une mémoire, un projet qui se négocient entre l’éditeur de l’image et son public.

Ce  processus n’est sans doute pas foncièrement différent de celui que nous avons décrit précédemment comme cristallisation du sens verbal. L’identification à une image (ou son rejet) procède d’une tension sémiotique qui en favorise la mémorisation (ce que les publicistes utilisent sciemment).

Le pathos est une source infinie de réserve sémantique qui transforme l’objet en modèle. Mais le lieu de cette transformation est également le processus énonciatif. Les procédures de mise en scène sont des procédures de création du sens, qu’il s’agisse de mise en scène du réel ou de mise en scène de la représentation du réel.

Discours politiques et publicitaires se nourrissent de cette recherche empirique, tâtonnante dont la valeur ne tient pas à la restitution d’une opinion majoritaire mais à l’anticipation d’une identification à une image où chacun se reconnaît. L’opinion n’est pas le fruit d’un processus de maturation personnelle mais l’expression d’un choix parmi les images multiples que renvoient les médias. Elle procède d’un jeu d’allers-retours entre le référent et son image dont se dégage peu à peu une forme dynamique. L’opinion, à l’instar du langage, se cristallise puis se dessèche dans un jeu de reflets en miroir.

C’est ainsi que les processus de représentation sont toujours performatifs, ils ont une fonction de mobilisation de l’opinion, tout en procédant eux-mêmes d’une tension. C’est pourquoi il est plus intéressant de s’attacher à identifier l’évolution des procédures de représentation que de s’interroger sur leur valeur de vérité. Comprendre l’évolution des dispositifs médiatiques c’est comprendre la surdétermination qu’ils imposent à l’évolution des comportements. L’analyste n’a pas d’autre accès au réel que la représentation, et l’efficacité d’une représentation ne se juge que par l’accord qu’elle suscite[37].


4. Le moteur de l’événement

L’analyse de la représentation de l’événement tend à mettre à jour non pas la structure de l’événement, mais ce qu’on pourrait appeler, en empruntant le concept à la navigation sur les réseaux numériques, le moteur de l’événement. Cette image du moteur restitue la dimension temporelle, dynamique et contingente de l’événement qu’efface en revanche la notion spatiale et statique de structure.

L’événement possède un moteur qui peut engendrer des parcours innombrables à partir d’un nombre limité de choix, à l’intérieur donc d’un univers spatio-temporel clos, dont on ne peut cependant donner une représentation exhaustive.

A vrai dire tout travail sur l’événement doit se faire en trois temps : un temps de représentation qui constitue à proprement parler l’événement dans sa spécificité, un temps d’analyse de la représentation qui doit rendre explicites les choix inhérents à la représentation de l’événement en ce qu’ils conditionnent son interprétation, un temps de simulation dynamique qui réactive le moteur à partir de données nouvelles.

L’état actuel de notre recherche nous conduit à nous interroger sur ce qu’on pourrait appeler les procédures de sémiotisation de l’image. Il s’agit, dans le fond, de voir pourquoi et comment une image spécifique peut se transformer en image générique et plus généralement comment une métaphore se transforme en symbole[38].

Cette recherche devrait contribuer, en particulier, à l’intelligence et à la maîtrise des procédures médiatiques de résumé de l’information et des procédures documentaires de traitement automatique des archives audiovisuelles.

Jean-Paul Desgoutte.

Mémoire d'Habilitation à la Direction de Recherche,

Saint-Denis, Université de Paris 8, Décembre 2002.


Notes

[1] Pour reprendre à Christian Metz (in Communications 29) une idée qu’il avait lui-même empruntée à Emile Benveniste (1974, p. 51).

[2] Bachimont (Bruno), « Intelligence artificielle et écriture dynamique : de la raison graphique à la raison computationnelle », in Fabbri P. et Petitot J., éditeurs (2000, p. 302) Au nom du sens, colloque de Cerisy autour de l’œuvre d’Umberto Eco, Paris, Grasset.

[3]« […] Toute genèse de connaissance est une genèse technique ; la genèse s’effectue sur la rencontre entre la virtualité offerte par le support technique et une action qui l’actualise ; tout support technique est un support pour l’action. » B. Bachimont, (Ibidem, 2000 p. 309)

[4] Ce qu’Emile Benveniste formule ainsi : « Quand on dit que tel élément de la langue, court ou étendu, a un sens, on entend par là une propriété que cet élément possède en tant que signifiant, de constituer une unité dis­tinctive, oppositive, délimitée par d’autres unités, et identifia­ble pour les locuteurs natifs, de qui cette langue est la langue. Ce « sens » est implicite, inhérent au système linguistique et à ses parties. » E. Benveniste (1974 p. 222).

[5] Emile Benveniste soutiendra que, dans la pensée même de Saussure, ce n’est pas le rapport du signifiant au signifié qui est arbitraire mais le rapport du signe à son référent. E. Benveniste (1966  p. 49 et sq.).

[6] Il y a un paradoxe à se proposer de produire une théorie du sens car on pourrait bien définir le sens comme l’au-delà de la forme. Or, il ne peut être de théorie que formelle. Toute théorie du contenu est une morale ou une idéologie.

[7] Le comportement qui crée du sens n’est-il pas nécessairement imprévisible ?

[8] La mode en est sans doute l’exemple le plus pur (Voir à ce propos : La moda, in revue De signis, n°1. Gedisa, Barcelone, septembre 2001).

[9] « […] La logique traite de la référence générale des symboles à leurs objets. De ce point de vue elle fait partie d’un trivium de sciences concevables. La première traiterait des conditions formelles pour que les symboles signifient, c’est-à-dire de la référence générale des symboles à leurs fondements ou caractères imputés, et que l’on pourrait appeler la grammaire formelle ; la deuxième, la logique qui traiterait des conditions formelles de la vérité des symboles ; et la troisième qui traiterait des conditions formelles de la force des symboles, c’est-à-dire de leur pouvoir de parler à l’esprit, à savoir de leur référence en général aux interprétants, que l’on pourrait appeler la rhétorique formelle. » Ch. S. Peirce (1987 p. 31)

[10] « La conception de l’être se présente lors de la formation d’une proposition. Une proposition comporte toujours, outre un terme qui exprime la substance, un autre terme qui exprime la qualité de cette substance ; la fonction de la conception de l’être est d’unir la qualité à la substance. La qualité, donc, constitue dans son acception la plus large la première conception de l’ordre que nous avons établi dans le passage de l’être à la substance. » Charles Sanders Peirce (1987 p. 25)

[11] « C’est en opposition ou en harmonie qu’une chose est référée à un corrélat, si l’on peut attribuer à ce terme un sens plus large que celui qu’on lui donne habituellement. L’occasion de l’introduction de la conception de référence à un fondement est la référence à un corrélat, et cette dernière constitue donc la conception qui vient ensuite dans l’ordre que nous avons établi. » Ibidem, p. 26.

[12] Peirce s’oppose à l’idée cartésienne que le sujet se niche en-deçà d’un pensée, elle-même source du langage. En ce sens il préfigure le loquitur ergo sum — ça parle donc je suis — que pourrait revendiquer la psychanalyse lacanienne, dans l’héritage freudien.

« Si nous cherchons la lumière des faits externes, les seuls cas de pensée que nous pouvons trouver sont des cas de pensée dans les signes. En clair, aucune autre pensée ne peut être prouvée par des faits externes. Mais nous avons vu que c’est seulement par les faits externes que l’on peut connaître la pensée. La seule pensée, donc, qui puisse être connue, est la pensée dans les signes. Mais la pensée qui ne peut être connue n’existe pas. Toute pensée donc doit nécessairement être dans les signes. […]

De la proposition selon laquelle toute pensée est un signe, il s’ensuit que toute pensée doit s’adresser elle-même à une autre pensée et doit déterminer une autre pensée, puisque telle est l’essence du signe. cela finalement n’est qu’une autre forme de l’axiome bien connu selon lequel dans l’intuition, c’est-à-dire dans le présent immédiat, il n’y a pas de pensée, ou selon lequel tout ce sur quoi on réfléchit a un passé. Hinc loquor inde est. Le fait que depuis qu’il y a eu une pensée quelconque il doit y avoir eu une autre pensée a son analogue dans le fait que depuis qu’il y a eu temps passé il doit y avoir eu une série infinie de temps. Dire donc que la pensée ne peut se produire en un instant mais requiert un certain temps, n’est qu’une autre façon de dire que toute pensée doit être interprétée dans une autre, ou que toute pensée est dans les signes » Ibidem,  p. 60.

[13] « Il convient de prendre ici le terme de représentation dans une acception très large que quelques exemples éclairciront mieux qu’une définition. Ainsi un mot représente un objet pour la conception qui se trouve dans l’esprit de l’auditeur ; un portrait représente la personne dont c’est le portrait pour la conception de la reconnaissance, une girouette représente la direction du vent pour la conception de celui qui sait l’interpréter et un avocat représente son client pour le juge et pour les jurés sur lesquels il exerce une influence. » Op. cit. p. 27.

[14] L’effet de sens consécutif à la séparation est constitutif du sujet — qui s’identifie à l’acte énonciatif. L’énonciation première sépare l’Innenwelt de l’Umwelt, puis le présent de l’absent, l’ici de l’ailleurs, qui va se dissocier à nouveau en ailleurs spatial et ailleurs temporel. L’autre comme double et le tiers comme anticipation de soi, peuvent prendre place eux aussi dans ce jeu de ponctuation qui donne sens peu à peu à l’univers — et singulièrement à l’univers de l’enfant qui accède au langage.

[15] Voir également J.-P. Desgoutte, (1997 pp. 17-22) et François Baudry (1998 pp. 87-95).

[16] « Pour mieux comprendre la nature du changement qui a lieu quand du mot nous passons à la phrase, il faut voir comment sont articulées les unités selon leurs niveaux et expliciter plusieurs conséquences importantes des rapports qu’elles entretiennent. La transition d’un niveau au suivant met en jeu des propriétés singulières et inaperçues. Du fait que les entités linguistiques sont discrètes, elles admettent deux espèces de relation entre éléments de même niveau ou entre éléments de niveaux différents. Ces relations doivent être bien distinguées. Entre les éléments de même niveau, les relations sont distributionnelles; entre éléments de niveau différent, elles sont intégratives. […]

Quelle est finalement la fonction assignable à cette distinc­tion entre constituant et intégrant? C’est une fonction d’importance fondamentale. Nous pensons trouver ici le principe rationnel qui gouverne, dans les unités des différents niveaux, la relation de la FORME et du SENS.

Voici que surgit le problème qui hante toute la linguistique moderne, le rapport forme: sens que maints linguistes vou­draient réduire à la seule notion de la forme, mais sans parvenir à se délivrer de son corrélat, le sens. Que n’a-t-on tenté pour éviter, ignorer, ou expulser le sens? On aura beau faire : cette tête de Méduse est toujours là, au centre de la langue fascinant ceux qui la contemplent. […]

Nous pouvons donc formuler les définitions suivantes : la forme d’une unité linguistique se définit comme sa capacité de se dissocier en constituants de niveau inférieur. Le sens d’une unité linguistique se définit comme sa capacité d’intégrer une unité de niveau supérieur.

Forme et sens apparaissent ainsi comme des propriétés conjointes, données nécessairement et simultanément, insé­parables dans le fonctionnement de la langue. Leurs rapports mutuels se dévoilent dans la structure des niveaux linguistiques, parcourus par les opérations descendantes et ascendantes de l’analyse, et grâce à la nature articulée du langage. » Emile Benveniste (1966 pp. 124-127)

[17] J.-P. Desgoutte (1998 pp. 5-8)

[18] Le sens du propos se développe selon deux axes : un axe constatif, hétéroréférentiel, et un axe pragmatique — ou performatif — autoréférentiel. Le discours possède donc une logique interne et une logique externe. La logique interne, énonciative, manifeste l’argumentation propre au locuteur (son style). La logique externe s’identifie au savoir « constitué ». Le processus énonciatif est un processus ouvert. S’il y a sans cesse création de sens, c’est que toute formulation propose un nouvel espace au langage.

[19] Les instances référentielle et énonciative ne peuvent être totalement confondues, ni totalement disjointes. Une confusion supposerait l’effacement des statuts propres au narrateur et au spectateur. Une disjonction totale impliquerait que l’événement référentiel puisse être enregistré et reproduit hors de toute contrainte énonciative (l’histoire selon Benveniste, cf. J.-P. Desgoutte, pp. 27-33).

[20] On peut s’inscrire dans l’histoire de l’autre en position de TU ou en position de tiers. En ce cas on ne cherche pas à compléter l’image qu’on perçoit de l’autre, mais seulement à la retourner vers son émetteur afin de lui faciliter son élaboration. Il s’agit de la position d’écoute analytique qui peut être aussi celle du journaliste qui conduit une interview. (Jean-Paul Desgoutte, 1995,  pp. 26-27)

[21] L’ensemble des figures de rencontre est le lieu même où se fonde et se développe le langage comme mémoire du groupe et comme échafaudage virtuel, anticipation, des rencontres à venir. Le sujet à proprement parler n’est rien d’autre que la somme des énoncés partagés. Il se construit  simultanément dans l’assimilation au dessein collectif et dans l’élaboration d’un motif personnel qui, à la façon d’un conte ou d’un mythe, peut être représenté, transmis et échangé, dans une infinie variété.

La question du sens est liée à la question du sujet. Les mots ont un sens et les sujets ont une identité, aussi longtemps qu’ils peuvent se représenter et constituer par là même un paradigme de leurs occurrences. Le sens d’un mot peut être défini comme la somme de ses occurences, de même que l’identité d’un sujet peut être définie comme la somme de ses « manifestations » ou de ses « propositions ».

L’énoncé est la mémoire du dialogue. Il est également le lieu intermédiaire où l’un et l’autre peuvent se rejoindre sans risquer de s’effacer. Le langage est un lieu de rencontre où l’on peut découper à l’infini la nuance étroite qui sépare le plaisir de la crainte, la joie de la peur, la jouissance de l’angoisse. Sa métamorphose continuelle, son expansion permanente tiennent au fait qu’il se régénère sans cesse dans l’attrait qui fonde toute communication.

Le langage métamorphose le désir et la crainte en figures chorégraphiques de transition. Chaque mot est un pas vers l’autre et le parcours devient peu à peu plus important que le but à atteindre. La figure du parcours vers l’autre épuise le désir et la crainte.

La danse ou le jeu sont des formes archétypales de cette figure de sens. Les danseurs inventent, simulent ou reproduisent une figure d’approche et d’évitement, de fusion et de rupture où l’un et l’autre cherchent à donner une mémoire commune à leurs mouvements conjoints. La fusion des mouvements complémentaires ou antagonistes, transforme deux forces autonomes en une chorégraphie commune, qui s’inscrit à la fois dans le temps et dans l’espace. Cette chorégraphie se caractérise comme une concaténation de figures élémentaires — ou motifs — qui s’enchaînent et s’organisent selon une forme dès lors reproductible (J.-P. Desgoutte, 1998, pp. 5-8 et « Figures sémantiques », infra)

[22] Ce qui pourrait être une définition de la palabre africaine.

[23] On peut comprendre la proposition « je t’aime » tout en ignorant son implication sémantique (qui en chaque contexte est évidemment différente).

[24] L’interrogation sur les structures narratives — les figures du récit ou du mythe — est également révélatrice du fonctionnement même du sujet. Ruptures, ellipses, redondances, silences, ratures, ponctuent la vie du sujet comme le cours de l’histoire. La fin d’un chapitre est le risque d’une page blanche qui s’éternise. Elle inaugure un vide où se précipite tout ce qui du passé est inachevé, tout ce qui du désir est inassouvi.

La rupture, la frontière, le vide sont des lieux privilégiés pour observer l’émergence du sens, conçu comme la métamorphose du mouvement en figure, la projection du temps sur l’espace.

Le temps est virtuellement infini entre ce qui s’achève et ce qui (re)commence. Parler permet d’introduire un espace dans le vide temporel. Ecrire, c’est écarter, de toute force, ce qui attache le commencement à la fin. On n’écrit pas de façon linéaire en accumulant des mots les uns derrière les autres mais en écartant les pôles aimantés du début et de la fin, en cherchant la faille où se niche la promesse d’éternité, non pas après ou au-delà de l’histoire, mais dans les plis sans fin de ce qui est déjà donné. La plus belle métaphore de la production du sens, telle qu’elle se manifeste dans le récit, nous vient sans doute du conte des Mille et une nuits où la mort annoncée est le moteur même d’un récit dans fin. On pense également à la Recherche du temps perdu qui se niche tout entière dans l’instant d’un faux-pas.

[25] Ce que le récit et singulièrement le récit audiovisuel a apporté au spectateur c’est la possibilité quasi physique d’échapper à la continuité du temps et de l’espace en se propulsant d’un personnage à l’autre, d’un lieu à l’autre, d’un moment à un autre, Ce que le multimédia apporte de nouveau, c’est la possibilité de recommencer la partie, d’explorer d’autres choix, de concevoir l’univers comme un possible infini libéré des contraintes de l’irréversibilité du temps.

[26] « […] l’expression sémantique par excellence est la phrase. Nous disons la phrase en général, sans même en distinguer la proposition, pour nous en tenir à l’essentiel, la production du discours. Il ne s’agit plus, cette fois, du signifié du signe, mais de ce qu’on peut appeler l’intenté, de ce que le locuteur veut dire, de l’actualisation linguistique de sa pensée. » Emile Benveniste, (1974 p. 225)

[27] On reconnaît le processus de semiosis décrit par Peirce. On peut ajouter que certains objets ont la faculté d’intérioriser la signification dont ils sont chargés. Ils portent alors un dépôt sémiotique qui les « libère » du contexte de leur énonciation.

[28] Les écritures traditionnelles jouent, par rapport à la parole, le rôle de métalangage — support et obstacle à l’intelligence du verbe. Et si la linguistique saussurienne affirme, dans le mouvement même de son émergence, le primat de l’oral sur l’écrit, c’est pour s’engager immédiatement dans l’élaboration de nouvelles « écritures » propres à une « meilleure » représentation du verbe.

[29] Ce qu’on donne à voir peut contredire, délibérément ou non, ce qu’on donne à entendre. (J.-P. Desgoutte, 2000, « Prolégomènes à une pragmatique du verbe et de l’image », pp. 201-203)

[30] Comme le note Gérard Genette (1972, pp. 206-227) le point de vue de tout narrateur est double : il est à la fois une voix et un regard, ce dont le récit audiovisuel rend compte mieux que tout autre en raison du caractère analogique du son et de l’image qu’il restitue. Cette voix et ce regard, contrairement à ce qui se produit dans le discours, peuvent être dissociés, ce qui permet de multiplier les foyers narratifs délégués par le narrateur premier.

[31]« La raison computationnelle correspond à une extension de la rationalité suscitée par l’apparition d’un nouveau type du support : le support dynamique ou calculatoire. La matérialité calculante comme support d’inscription correspond à un nouveau type de virtualité du sens, de présence inactuelle du sens. L’hypothèse que nous faisons est que , l’actualisation du sens reposant sur son intégration dans le projet ou l’action du lecteur, la raison computationnelle se manifestera par de nouvelles manières d’agir ou de structurer nos pensées. » B. Bachimont, op. cit. p. 317.

[32] Voir à ce propos : Corpus Christi, in Le Silence et l’absence, Com&média n°2.

[33] Les représentations s’inscrivent dans le temps. Elles possèdent un certain potentiel sémantique. On voit bien comment les documents audiovisuels qu’ils s’agisse de films d’actualités, de propagande, de reportage, de fiction même ont une valeur d’usage qui est indépendante de leur valeur de vérité. Un film de propagande, qui peut être truffé de contrevérités, est un objet d’analyse irremplaçable pour l’intelligence de l’histoire. 

[34] La différence, en ce domaine, entre l'observation (et la représentation) scientifique des processus naturels et l'observation des processus culturels sociaux ou humains tient au fait que la nature ne semble pas interagir (encore que…) avec l'image qu'on lui renvoie d'elle-même, alors que l'homme, aussi bien dans sa personnalité individuelle que dans son identité sociale, se construit et se transforme à chaque instant selon les images qui l’environnent.

[35] Voir Métropolitain 77 et Souvenirs de banlieue, deux films produits et réalisés par Jean-Paul Desgoutte pour le Comité de Sociologie Economique et Politique dans le cadre de recherches contractuelles DGRST et ATP Transports, Paris, 1977-78. Op. cit.

[36] Projet et compte-rendu de recherche : Métropolitain 77. Op. cit.

[37] C’est pourquoi la démocratie devrait s’appliquer à la source même de toute représentation dont la validation ne saurait être réservée à des groupements de clercs.

[38] Une riche source d’analyse et d’illustration de cette question se trouve dans l’héritage oriental de la figuration et des écritures. Voir à ce propos : L’écriture du coréen, J.-P. Desgoutte, éd. op. cit.



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