Métropolitain 77

Le métro, un espace modèle de comportement

Programme de recherche ATP / DGRST - 1977

Thomas REGAZZOLA et Jean-Paul DESGOUTTE

Comité de Sociologie Economique et Politique

 

Le métro : un modèle de comportement collectif

Le transport est généralement considéré comme un problème technique qui découle de la division et de la spécialisation de l’espace. Le transporteur et son véhicule se doivent d’être neutres, efficaces, sûrs et rapides. La nécessité du voyage, le projet de l’usager, les problèmes liés à son domicile ou à son travail, les « conflits de surface » ne relèvent pas de la compétence de l’organisme de transport.

Nous nous proposons ici de d'étudier l’hypothèse inverse et de considérer le transport comme le lieu où s'élabore le comportement social, individuel et collectif. Le métro (objet d’étude choisi comme prototype du réseau général des transports) est présenté dans ce projet comme le creuset mythique, le lieu exemplaire où se fondent et se défont les stéréotypes de la société urbaine industrielle.

Vous voulez que vos affiches soient vues, mettez trois mille personnes devant et enfermez-les !

Vous voulez que votre prochaine campagne soit une réussite ? Allez-y carrément. Creusez un trou. Déguisez son accès en bouche de métro. Faites-y descendre autant de gens que vous voulez. Par un jeu subtil de ticket et de portillons, bloquez-les quelques minutes. Auparavant vous aurez astucieusement disposé vos affiches sur les parois de ce trou. Que feront vos prisonniers ? Ils regarderont vos affiches. Elles les distrairont. Quand ils auront bien regardé, laissez-les partir. C'est gagné. Faites 399 trous dans la région parisienne et recommencez l'opération. En quinze jours tout Paris aura vu votre campagne.

Mais, au fait, la RATP a déjà creusé ces trous. Alors, adressez-vous à Métrobus, c'est plus simple !

[Campagne publicitaire Métrobus 1976 à l'intention des annonceurs]

Si le réseau des transports en général, et le métro en particulier, est la matrice actuelle du comportement collectif, il remplit donc la fonction classiquement dévolue aux mythes. C'est autour de cette hypothèse d'une mythologie industrielle localisée spécifiquement dans le réseau des transports que se développe le présent projet et que s'élaborera l'étude proposée.

En utilisant le film comme support de recherche nous avons voulu rendre explicite et spectaculaire cette fonction symbolique du transport urbain. Le film (16 mm et vidéo) est l’outil privilégié de cette recherche non seulement parce qu'il permet une simulation immédiate du parcours, en restituant dans leur vraisemblance les objets de rencontre de toute nature, mais surtout parce qu’il rend visible à l'usager le cadre absent du spectacle quotidien.

Ce film sera élaboré en plusieurs phases. Chaque série de prise de vues donnera lieu à une exploitation immédiate (projections devant divers publics de représentants institutionnels, d'usagers etc.), le feed-back devenant l'élément déterminant des prises de vues suivantes. Le produit final sera un montage de l'ensemble des démarches partielles ; il présentera visuellement les conclusions de la recherche dont un exposé analytique classique sera parallèlement rédigé.


Le Chemin de fer métropolitain est l'espace clos où s'ordonnent et se coordonnent les mobilités individuelles. C'est un lieu d'assimilation et de distribution où chacun est amené à confronter sa mémoire et son désir personnels à la mémoire instantanée, collective des mobilités passées. Le métro est un miroir aux facettes multiples où chacun se trouve successivement ou simultanément pris comme sujet et comme objet.

Le transport est le moment d'un bilan ; le transport est le lieu où convergent aussi bien les composantes multiples, historiques et contemporaines, synchroniques et diachroniques, du champ social que les composantes multiples, réelles et imaginaires, de l'univers individuel. Institution du mouvement, le transport est l'image instantanée du devenir individuel et collectif. Intimement lié à la transformation des mythologies contemporaines, il est donc le lieu privilégié d'une observation des transformations du comportement.

Objectifs de la recherche

L'objectif général de la recherche est de montrer que le transport en commun n'est ni une simple conséquence de la division de l'espace ni un palliatif plus ou moins efficace à l'éclatement consécutif du territoire mais l'image même de la matrice qui engendre cette division tout en imposant son rythme à l'ensemble des pratiques urbaines des "usagers".

Un second objectif de caractère méthodologique était l'expérimentation du film comme support métalinguistique d'une recherche sociologique. Il s'agissait pour nous de faciliter l'analyse en instituant un palier intermédiaire de représentation entre l'objet d'étude et le produit "théorique", et surtout de faciliter les entretiens, échanges et critiques en permettant l'élaboration de questions "spectaculaires".

Analyse et interprétation

Si l'on peut accorder dés à présent un caractère positif à la recherche engagée c'est en ce qu'elle a commencé de briser les murailles qui séparent traditionnellement la recherche fondamentale de l'application. Le film est un objet qui se construit à la fois comme un discours et comme un spectacle. Il se propose aussi bien à l'identification qu'à la réflexion et peut donc traverser sans difficultés les barrières institutionnelles. Spectacle, il est immédiatement perceptible par-delà les jargons ; discours, il contraint à la réflexion et à la critique.

Bien sûr de tels objectifs ne peuvent être atteints que si l'objet produit réussit la synthèse des deux caractères et en ce domaine il n'existe pas de loi et peu de tradition. Le cinéma, la télévision, le journalisme ont des traditions spécifiques qui doivent être confrontées aux traditions de la spéculation intellectuelle ou de l’enquête de terrain.

L'enjeu d'une telle recherche est de renforcer, d'affiner, voire d'inventer de nouveaux circuits de communication sociale. Si les institutions publiques ou autres interrogent volontiers les "sociologues", elles le font jusqu'à présent un peu comme les Grecs interrogeaient la Pythie. La réponse qu'elles en obtiennent étant à la fois obscure et confidentielle, elles ne se sentent ni liées, ni contraintes à aucune prise en compte réelle. Constitué en discours et lieu obligé d'une réception publique et collective, le film quant à lui s'impose au jugement et à la contradiction. Il engage le spectateur à une prise de responsabilité qui transforme peu à peu le message qu'il véhicule.

C'est en ce sens que le chercheur est largement dépossédé de son rôle traditionnel d'analyste, d'interprète et de juge. Il ne soumet à vrai dire que l'ébauche d'un discours et la moitié d'un spectacle laissant aux autres le soin de poursuivre la réflexion engagée.

Si King-Kong et Métropolis apparaissent aujourd'hui comme les plus estimables des vestiges anthropologiques, c'est bien parce qu'ils ont joué, implicitement, à l'époque de leur parution le rôle de révélateurs d'une mythologie latente ; parce qu'ils ont été la mémoire immédiate d'une époque, le lieu d'une réflexion spontanée et instantanée d'une culture sur elle-même.

L'objet d'une recherche sociologique est, pour nous, de donner un cadre et une trame au quotidien afin d'en unifier les composantes multiples selon un schéma qui en facilite la lecture... sans en épuiser la matière.

Générateur et médiateur de sons et de lumières d'images tramées, segmentées, le cinéma impose à l'espace une fiction rythmique qui est un support privilégié pour une "analyse immédiate" du réel. Le film tout entier s'élabore comme un ensemble de questions "spectaculaires" dont le contenu ne se limite pas nécessairement au projet du chercheur.

A introduire le support audio-visuel en tant que tel dans la recherche sociologique nous avons voulu échapper au dilemme de privilégier le discours ou les faits, d'organiser les faits en fonction du discours ou d'ériger en système un conglomérat de circonstances afin d'aller au-delà de la conclusion désabusée d'un conducteur de rame : « Le métro fonctionne parfaitement... sans les passagers… ».