NOËL À PARIS

 

Jean-Paul DESGOUTTE

1980-81

 

 

LE REVEILLON DE LA CLOCHE

Jean-Paul Desgoutte

1980-81

 

La veille de Noël, le soir du réveillon, un spectacle inhabituel s’offre aux badauds attardés qui longeant les quais de la Seine à la hauteur du pont de la Tournelle ont la curiosité de se pencher par dessus le parapet : en bas, sous la première arcade du pont, comme en une vaste crèche illuminée, un millier de clochards réveillonnent en musique. Noël sous les ponts est une fête organisée chaque année depuis trente ans par le Secours Catholique pour les clochards de Paris. Chacun peut y venir librement, prendre un plateau préparé et distribué par une équipe de bénévoles et aller s’installer sous la voûte aménagée pour un soir en salle de banquet et de spectacle.


 

Tout commence vers dix-huit heures ; la foule des invités se rassemble peu à peu sur les marches de l’escalier qui descend du quai sur la berge. Comme il fait froid et que l’attente se prolonge quelques bouteilles de rouge apparaissent bientôt et se mettent à circuler. La foule se réchauffe : on parle, on rit, on chante des cantiques assez peu orthodoxes. Parfois une bagarre éclate, vite éteinte. En bas deux couples de policiers font les cent pas, attentifs et débonnaires tandis qu’une estafette de la Croix-rouge se gare à proximité.

Mais malgré l’impatience et le froid l’atmosphère reste bon enfant. D’ailleurs les artistes arrivent, on n’attendait plus qu’eux pour ouvrir la barrière. Le défilé s’organise alors et chaque invité reçoit un colis de noël et un plateau-repas, une poignée de main et quelques sourires. Puis il est accompagné jusqu’au banc où il s’installe pour dîner. Au menu une tranche de pâté, une macédoine de légumes et un fromage ; c’est frugal mais apprécié sans réserve.

Peu à peu la salle se remplit; douze cents personnes y défilent en un flot ininterrompu de petites et grandes misères. La scène s’anime ; chanteurs, danseurs, musiciens s’y succèdent vivement. Dans la salle on rit, on chante, on danse. Les litres de rouge sont apparus de nouveau et viennent en aide au viandox et au café pour chauffer l’ambiance.

Serge et Johnny, deux copains de misère, la trentaine, ont déjà beaucoup bu avant de venir. Avant d’être clochard Serge était technicien en électronique : «Ca fait un an que je fais la zone, j’ai voulu faire une expérience. J’étais un gars, disons correct, et puis j’ai eu un truc moral qui m’a foutu en l’air. J’étais en instance de divorce et je suis parti, de moi-mêrrue. Je me suis dit: Tu prends un an de vraiment libre…».

Johnny renchérit : « La liberté, on se la fait, la liberté... Puis il poursuit : ici, il y a de tout, il y a des vraies cloches et puis il y a des fausses cloches. Un jour, peut-être que vous, vous serez clochard, vous n’en savez rien. »

Tout au fond de la salle, le regard perdu dans le vague, un homme jeune, les cheveux et la barbe en broussaille se tient assis, immobile contre son bagage. Il est arrivé là par hasard, il vient du Nord. Une voiture qui l’avait pris en stop l’a déposé sur le quai un peu plus haut. Il a vu la lumière, il est descendu.

« Je fais la route depuis huit ans; je suis parti à l’âge de dix-dept ans. Je travaillais dans une entreprise de travaux publics, j’en ai eu marre et je me suis barré. Je préfère la vie que je mène actuellement à celle que je menais avant. C’est plus agréable, on a plus de contact avec les gens. J’ai pas de but fixe. Dans les jours qui viennent je vais descendre en Auvergne, aprés je ne sais pas. Peut-être qu’un jour je m’arrêterai mais pour l’instant je veux continuer, c’est la liberté totale.. J’ai vingt-cinq ans, j’ai encore pas mal d’années devant moi pour rêfléchir. »

Clochard, routard, aventurier, hippie ou ascète ? Il y a toutes sortes de gens dans la salle, autant de cas que d’individus, leur seul trait commun c’est d’appartenir à la marge. Marcel, quarante ans, est un clochard épisodique:

« J’ai le niveau des deux bacs, je travaille en usine mais de temps en temps je quitte mon travail et je vis dans la rue. Je passe à droite à gauche, je fais les poubelles, tout ce qui traîne... Je dors dans la rue ou dans les gares. Le matin je vais me débarbouiller a Montparnasse. Je rencontre des copains, enfin… des copains... On parle un peu. Ce matin, j’ai été m’inscrire au boulot. On m’a dit: Vendredi, vous aurez du travail, si vous voulez... ».

Lafaurie, lui, est un travailleur intermittent mais ce qu’il gagne ne lui permet pas de s’assurer une vie “normale” : "Je travaille de temps en temps comme extra dans l’hôtellerie mais actuellement je fais “banquette”, il n’y a plus rien. A midi j’ai déjeuné rue Clément à la soupe populaire et puis cet après-midi je suis allé au Centre Pornpidou et enfin je suis venu ici passer le réveillon avec les camarades. Ce soir j’irai coucher à la Mie de Pain, rue Charles Fourier. Ma situation n’est pas mirobolante maiis je garde quand même le moral. J’attends les beaux jours. Parfois j’ai des moments de découragement mais je ne le fais pas voir. Je ne bois pas, je ne m’abaisse pas, je ne me désagrège pas... Si je travaillais je serais comme tout le monde. Je me dis:”Mon petit, c’est quand on n’a plus rien à espérer qu’il faut se garder de désespérer”... Ce n’est pas de moi, c’est de Victor Hugo."

Plus loin, Roger et son amie Odette chantent serrés l’un contre l’autre: “On n’a pas tous les jours vingt-ans...”. Odette est arrivée à Paris en 1947: « Je suis Bretonne, je suis venue des Côtes du Nord. J’ai été à l’école jusqu’à dix-huit ans et j’ai travaillé à la SNCF pendant trente ans, jusqu’à il y a deux ans... Puis j’ai eu des ennuis, on m’a laissée tomber, et puis voilà ce qui m’arrive, je me retrouve dans le sable... Je voudrais pas ça mais je suis obligée de l’accepter... Des fois, je pleure... J’ai cinquante-quatre ans, je vis dans un baraquement avec mon ami, sur un chantier. Je fais les poubelles et je prends ce que je trouve. J’ai toujours de la famille en Bretagne mais j’ose pas aller les voir parce que j’ai honte de dire à ma mère que je suis de la Cloche."

La fête se poursuit tard dans la soirée et se termine, pour ceux qui le désirent, par une messe, puis chacun repart vers son errance.

Jean-Paul Desgoutte

 

 

 

 

 

 

Production et réalisation: Jean-Paul Desgoutte, Paris, 1980-1982.

 

 

 

"Petit papa Noël, quand tu descendras du ciel, avec des jouets par milliers..."

 

 

Il fait un froid de canard, mon collègue!

 

 

Qu’est-ce que c’est ? C’est pas du vin, c’est du bouillon. C’est du viandox...

 

 

C’est bon ! C’est bon ! Il vaut mieux boire du viandox que du vin...

 

 

Moi, je bois pas. Je bois pas de vin ! C’est terminé, ça. C’est terminé pour moi, le vin. Ca me fait mal à l’estomac...

 

Et pourquoi ? Moi, j’ai pas honte ! Je suis peut-être dans la déchéance mais j’ai pas honte de le dire. Moi, j’ai souffert, je sais ce que je dis ! On est des clochards, c’est ça ! Nous, on vit dehors, on couche sous les ponts, quoi !
 

 

 

 

Tous les gens ont des problèmes dans la vie. Tout homme a une valeur, une certaine valeur. Vous avez la vôtre, moi, j’ai la mienne. Moi, j’ai une valeur, elle est peut-être pas la même que la vôtre... Lui, il a une valeur, lui, il a une valeur. On a tous une valeur. Vous voyez ce que je veux dire ? On a toujours une valeur ; on n’a pas la même valeur. Vous, vous avez une valeur, la vôtre, vous l’avez. Moi, j’ai la mienne, lui, il a la sienne. Et cette valeur, on sait l’exploiter ou on sait pas l’exploiter. Vous allez me dire que c’est de la philosophie, hein ?

 

Un jour peut-être que vous serez clochard. Vous en savez rien, et vous en savez rien ! Il y a même des ingénieurs qui deviennent clochards ! des ministres qui se suicident et alors, quoi ? Déception ! Eux, ils ont des milliards et ils meurent, comme tout le monde.
 

 

 

 

 

 

Alors, ça fait un an que je fais la zone. Je suis un technicien en électronique, hein ! Disons, bon, j’étais en instance de divorce, tu vois, quoi ? Et je suis parti, de moi-même, tu vois ? Bon, moi je pense qu’il y a une logique en toute chose, hein ?

 

 

Bon, ben, voilà... J’étais, disons, un gars correct, tu vois ? Bon, j’ai eu un truc moral qui m’a un peu foutu en l’air. Je me suis dit : « Voilà, Didier, tu prends un an, un an vraiment libre, libre, libre ! ».

 

 

Des amis, j’en ai, mais ils sont très rares ! Moi, je ne suis pas un asocial ! Moi, je m’entends avec les gens qui s’entendent avec moi !

 

 

 

Je suis toujours seul, oui. Enfin, de temps en temps, je vais à Montparnasse, vous voyez ? Je vais me débarbouiller tous les matins à Montparnasse. De temps en temps, je rencontre des copains... Non, des copains, on peut pas dire... On parle un peu. Après, on se quitte, on se dit : A demain matin. A cinq heures, on se voit, tous les matins, à l’ouverture de la gare...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

C’est mieux encore tout seul parce qu’avec la famille, c’est la bagarre. C’est mieux encore tout seul parce qu’avec mes frères, mes soeurs, c’est la bagarre. Tout seul, c’est mieux, parce qu’avec mes frères, c’est la bagarre... Toujours, c’est la bagarre avec eux. C’est pour ça, maintenant, je suis à part. Je suis tout seul, je suis tranquille. Personne m’embête !

 

 

A suivre...

 

 

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