Jean-Paul Desgoutte

Le documentaire de création


Analyse et commentaire d'un extrait de film

[Les films de référence peuvent être visionnés à la médiathèque de la B.U.]

1. Biographie. Votre exposé doit présenter une courte biographie du documentariste réalisateur du film choisi. Vous mettrez en particulier en évidence la place qu'il occupe et le rôle qu'il joue dans le "mouvement des idées" et l'histoire du cinéma.

2. Extrait. Choisissez un extrait significatif d'une dizaine de minutes qui sera visionné en première partie de votre exposé.

3. Analyse. L'exposé doit ensuite mettre en évidence 1) ce qui relève du contenu documentaire, informatif, du film (autrement dit la thématique du film), 2) les marques de la subjectivité du narrateur (autrement dit rendre compte des procédés expressifs ou rhétoriques utilisés par le réalisateur). Ces procédés s'appliquent à la morphologie de l'image (voir infra), à la syntaxe du montage, à l'organisation du récit, au traitement des effets d'illustration entre le son et l'image, etc.

4. Commentaire. Vous devez ensuite proposer une interprétation synthétique de l'extrait visionné qui évalue la légitimité et l'efficacité des procédures énonciatives utilisées au regard de l'objectif manifeste ou implicite du projet documentaire.

5. Fiche. Vous rédigerez enfin un plan détaillé de votre exposé que vous m'adresserez par courrier électronique.


Exemple : L'homme à la caméra de Dziga Vertov (1929)

1. L'auteur

Dziga Vertov est le pseudonyme de Denis Kaufmann, cinéaste russe. Né en 1896, il s'enthousiasme pour le mouvement futuriste puis pour la révolution bolchevique à laquelle il participe activement. Il crée et dirige la Kino Pravda, supplément d'actualités filmées du journal soviétique avec ses camarades les Kinoks puis il participe à la campagne d'agit-prop du train Lénine lors de la guerre civile.

Il produit nombre de documentaires révolutionnaires de propagande avant de réaliser en 1929 son chef d'oeuvre L'homme à la caméra, chronique d'une journée de la vie d'une grande métropole, tourné à Moscou et Léningrad.

Vertov développe dans son cinéma l'esthétique du Kino Glaz ou cinéma-oeil. Il prétend saisir la vie à l'improviste refusant tout effet de mise en scène ou d'artifices de théâtre. Il leur substitue le cadrage, le montage et le trucage comme supports privilégiés de l'expressivité. Effets spéciaux, surimpressions, ralentis, accélérés, déformations diverses, montage métaphorique dit montage des attractions (effet Koulechov) sont caractéristiques d'une école documentaire dont la vocation affichée est de propagande révolutionnaire. Vertov est, à côté de Flaherty, l'un des deux piliers historiques du cinéma documentaire.

2. Le film

L'homme à la caméra est la chronique des activités d'une grande métropole russe au début du vingtième siècle. Il a été tourné à Moscou et à Saint-Pétersbourg (Léningrad). Ode lyrique à la gloire de la machine et de la foule laborieuse, de la vitesse et du mouvement, ce film expose de façon systématique la photographie et le montage comme métaphores du vivant.

3. L'extrait (1-13 mn)

Après un prologue qui propose une réflexion en image sur le spectacle cinématographique comme métaphore de la création du monde urbain et industriel, les premières minutes du film évoquent l'éveil de la grande ville à travers le sommeil agité d'une monteuse.

Le prologue est une bonne illustration de la façon dont on peut faire prendre en charge des notions abstraites par des images concrètes, figuratives à vocation descriptive. C'est ainsi que le repos est évoqué par une accumulation de mécaniques figées (boulier, ascenseur, clavier de machine, téléphone, moteur, engrenage, bielle, roue, etc.) dont l'immobilité fragile anticipe la mise en mouvement. Les instruments de l'orchestre eux-mêmes sont saisis au moment où l'interprète retient son souffle avant le geste du chef.

L'éveil de la ville est semblable à la création du monde dont la métaphore est évoquée par l'activation d'un arc électrique. Le montage enchaîne ensuite les images selon une logique onirique déroutante pour un spectateur actuel habitué au respect des conventions réalistes de l'espace ou de l'action. Le rêve de la jeune femme organise à sa façon décousue le montage des plans et le cadrage des images.

L'éveil est la métaphore du passage de la nuit au jour, du rêve à la réalité, de l'obscurité à la lumière, du silence au bruit, de l'immobilité au mouvement, de la solitude à la foule, du sommeil à la conscience, de la pauvreté à la richesse et sans doute de l'aliénation à la libération, le tout étant rapporté à l'objectif tout puissant de la caméra qui redouble lui-même l'oeil de l'opérateur ou celui de la monteuse.

4. Commentaire

Malgré son mépris proclamé du téâtre et de ses artifices, Vertov se montre fasciné par la scène, le rideau, la salle et le public... A vrai dire la cinéma est l'héritier ou l'avatar prolétaire du théâtre "bourgeois". Et si ses artifices sont différents ils n'en sont ni moins efficaces, ni moins mensongers.

Le couple que forment l'opérateur et la monteuse prend en charge le découpage et le montage du réel. L'homme parcourt l'espace à la recherche d'images qu'il cadre et découpe à l'intention de la jeune femme dont le rôle statique est de donner corps aux morceaux éclatés de la réalité.

Par-delà le propos descriptif et l'ode à la modernité, se développe une variation symphonique sur le thème de la genèse qui expose avec brio les ressources de l'image cinématographique. Ce poème foisonnant anticipe par bien des aspects la liberté toute neuve que nous offre l'image numérique, ce qui n'est pas un petit paradoxe...