Jean-Paul Desgoutte

Le documentaire de création

Analyse et commentaire d'un extrait de film

[Les films de référence peuvent être visionnés à la médiathèque de la B.U.]


Homme d'Aran
Robert Flaherty

1934

Commentaire

[0. Introduction

Américain d'origine irlandaise, Robert Flaherty, né en 1884, est un cinéaste d'opportunité. Il tourne en effet son premier film (Nanook of the North, 1929) en Arctique à l'occasion d'une prospection minière et invente à cette occasion une façon personnelle de "mettre en scène la réalité" qui deviendra sa signature de documentariste.]

Analyse de "l'Homme d'Aran"

1. Le contenu diégétique:

L'univers diégétique d'un film est constitué de l'ensemble des éléments qu'implique la compréhension de ce qui est donné à voir et à entendre. Il s'agit du lieu, du temps, des personnages et des événements qui contribuent à la compréhension de l'histoire.

L"Homme d'Aran" évoque la vie d'une famille de pêcheurs installée sur l'île d'Aran, au large de l'Irlande. On y découvre une chaumière située au sommet d'une falaise au bord de l'océan, où vit une famille constituée du père, de la mère et des deux enfants. Il semble également que quelques animaux domestiques partagent l'habitat de la famille.

Décor:

La scène se déroule de plein jour, par temps clair. Après une exposition qui présente le décor, la mer, la falaise, on fait connaissance avec le fils qui joue près de la maison, avec un crabe, puis la mère qui vaque à ses occupations domestiques et soigne son bébé.l'anecdote d'un retour du bateau de pêche et de son équipage.

Durée:

La durée diégétique peut être estimée entre 30 minutes et deux heures, compte tenu des ellipses propres à la description de la vie dans la chaumière du chemin de descente de la falaise, de l'approche du bateau et des différentes maoeuvres de récupération. On entre dans le vif du sujet. L'homme rentre d'expédition avec ses compagnons alors que la tempête menace et sa femme décide d'aller l'accueillir en compagnie de son fils (en laissant semble-t-il le bébé seul à la maison !), pour l'aider à ramener le bateau (?) Alors que le bateau vient d'être mis à l'abri, la femme aperçoit un filet à la dérive, non loin du littoral. L'homme et ses compagnons décident alors d'aller récupérer l'objet qui pourra être ravaudé.
Mais la tempête se déchaîne et risque d'emporter les malheureux, et plus particulièrement la femme qui glisse et tombe à l'eau. Son homme la récupère assez brutalement en la saisissant par les cheveux. Tous se mettent enfin à l'abri.
Cette scène est l'occasion à la fois de mettre en scène la pauvreté du pêcheur qui risque sa vie pour récupérer un vieux filet et de montrer la violence des éléments naturels auxquels sont confrontés quotidiennement les habitants de l'île d'Aran.

2. La procédure énonciative
L'univers énonciatif d'un film est constitué de l'ensemble des choix de réalisation qui permettent la fabrication du film. Scénario, découpage, cadrage, prises de vues, enregistrements sonores, montage, sonorisation, mixage, génériques... sont autant de phases qui caractérisent le projet énonciatif d'un film. On distingue en particulier les procédures énonciatives propres aux films documentaires des procédures énonciatives propres aux films de fiction.

1. Générique, scénario et découpage. Le film s'ouvre par un générique qui livre le contenu du document tout en révélant le mode de réalisation puisqu'on y apprend la présence d'acteurs (qui n'appartiennent pas à la même famille) et l'écriture d'un scénario.

Ce qui est confirmé dès la première scène : le jeune garçon joue au sommet de la falaise avec un crabe, ce qui est pour le moins surprenant, car les crabes ont pour habitude de fréquenter le littoral.

L'homme d'Aran, sa femme et son jeune fils vivent dans une promiscuité bon-enfant avec les bêtes domestiques : un agneau, une poule, un chien qui ressemblent plus à des animaux de compagnie qu'à des bêtes de ferme.

On note dès à présent que le bateau rentre à vide - parce que le filet s'est décroché ? ou que l'orage menace ? ou qu'une avarie dans la coque a précipité le retour ? ou, plus probablement, parce que la mise en scène de l'accostage oblige à une multiplicité de prises de vues peu compatible avec le déchargement du matériel de pêche et du poisson]

On voit le filet avant que la femme l'aperçoive.

2.1. Morphologie de l'image

Le point de vue

(pseudo-continuité : deux points de vue)

Interne et externe

Champ/contrechamp : Quel est le contrechamp ?

L'angle

La valeur du plan

Durée

Chronologie et décor
2.2. Le découpage et le montage des trois séquences utilisent toutes les ressources de la mise en scène cinématographique. et excluent donc toute prise de vues sur le vif. Ce document ne rend pas compte d'événements saisis dans leur réalité mais reconstitués sur le mode du récit.
C'est ainsi que l'enchaînement des champ/contrechamp qui constitue un des procédés narratifs de base (en favorisant l'identification du spectateur aux héros dont il adopte le point de vue ou le regard) exige une scénarisation préalable et l'élaboration d'un découpage dont procède la prise de vues. On note à ce propos l'alternance de points de vue narratifs purs, vastes panoramiques et plans larges sur le paysage et de points de vue à hauteur d'homme, où la mer elle-même est personnifiée.
Les cadrages et mouvements de caméra sont d'une précision extrême qui révèle le découpage. La temporalité de la réalisation est complètement déconnectée de la temporalité diégétique ou documentaire supposée (quelques minutes ou quelques heures d'une même journée).
De même les images ont été rassemblées en des lieux différents et les événements qui se produisent

Montage alterné accéléré qui dramatise la situation

Un accostage périlleux qui semble assez ordinaire.
Cadrage :
On note que la position des acteurs est dirigée d'après le cadrage et non l'inverse.
Montage
Son Cf bunuel, nanook ;
Cadre et champ se confonde pour précipiter le spectateur dans la mer.


Le son : dialogues, post-synchronisation et et mixage

Conclusion:

Le film documentaire est censé respecter la logique propre à la réalité qu'il montre, à ne pas aménager le décor, diriger l'action et le comportement des personnages, respecter la temporalité des événements, etc. et donc effacer le plus possible la présence énonciative.

Mais la réalité ne se prête pas toujours à la représentation

Mais de multiples éléments attirent l'attention du spectateur sur le caractère artificiel ou mis en scène de l'événement auquel il assiste. La réalisation du film a duré deux années pendant lesquelles Flaherty s'est installé à demeure avec deux caméras et une table de montage…