Le documentaire de création

 

" Dans nos expériences et nos recherches, la réalité ne se montre jamais à nous qu'à travers une vitre qui laisse passer le regard tout en reflétant celui qui regarde." Robert Musil, Der Mann ohne Eigenschaften.

1. Le cadre et l'écran

1.1. Le cadre est une frontière, souvent immatérielle, qui sépare deux univers ou deux instances logiques. Autrement dit, les règles qui s'appliquent à l'intérieur du cadre sont différentes de celles qui s'appliquent à l'extérieur du cadre.

Les haruspices - devins à Rome - avaient l'habitude de tracer dans le ciel des cadres virtuels pour attribuer un sens au vol des oiseaux. Un vol d'oiseaux entrant par le côté droit du rectangle était de bon augure mais de mauvais augure s'il entrait par le côté gauche, le côté "sinistre".

En photographie et en cinéma, on appelle champ l'espace intérieur au cadre, hors champ l'espace référentiel impliqué par le contenu du champ et hors cadre l'univers énonciatif que présuppose le cadrage.

Toute image révèle un regard

Le cadre et le champ se présupposent réciproquement. Le champ est énoncé par le cadre. Le sens de l'énoncé naît du cadre qui révèle lui-même un point de vue, un regard ou une intention.

On voit là comment l'énoncé et l'énonciation se présupposent réciproquement. Le cadre est à la fois source et produit de l'énonciation. Le mouvement même qui produit l'énoncé (ou le message) trace un cadre entre l'instance énonciative réelle, présente, l'instance de l'énoncé, symbolique, et l'instance énonciataire, imaginaire. L'énoncé creuse à l'intérieur de l'énonciation un espace aliéné, un ailleurs dans l'ici. Il instaure le présent comme durée atemporelle de l'événement.

C'est en ce lieu que l'autre prend place ou, mieux, c'est en ce lieu que JE nais dans le regard de l'autre tant il est vrai que JE naît toujours dans la place de l'autre (et dans le même moment). Il y a quelque chose d'étrange à se penser second par rapport à l'autre et pourtant Je nais dans l'imaginaire de l'autre. JE naît dans l'imaginaire de celui qui m'énonce (i.e. qui m'annonce). Ce qui peut se formuler, en paraphrasant Freud : " Ça parle, donc je suis ".

1.2. L'écran est au temps ce que le cadre est à l'espace. Obstacle, il sépare par l'effet d'une intention le devant du derrière ou l'avant de l'après. Ce qui fait écran renvoie au sujet sa propre image et son propre regard. Le miroir, prototype de l'écran, institue à la fois l'espace en séparant l'ailleurs de l'ici - le champ du hors cadre - et le futur du passé (l'image est toujours dans le passé d'un regard qui ne prend sens que dans l'achèvement de son intention).

Le sens d'un objet procède à la fois de sa valeur intrinsèque - son opacité - et de ce qu'il signifie - sa transparence. Plus l'objet est opaque, plus il est performatif - magique. Plus l'objet est transparent, plus il est symbolique.

"On ne peut dire à la lettre que ceci manque à sa place que de ce qui peut en changer, c'est-à-dire du symbolique (car pour le réel, il est toujours et en tous les cas à sa place). " Jacques Lacan, Ecrits, p. 25.