L'interview télévisuelle

Pierre Dumayet

 

 

Le petit Larousse donne cette définition du mot interview : " Visite faite à une personne en vue de l'interroger sur ses actes, ses idées, etc... et de divulger le contenu de l'entretien. " Cette définition doit être complétée : interview signifie également visite faite par une personne.

Est-ce seulement la présence de caméras qui distingue l'interpiew télévisuelle des autres formes d'interviews journalistique ou radiophonique ?

Considérons les choses du point de vue du comportement : lorsque je vais interviewer quelqu'un pour un journal, j'arrive avec un crayon et un bloc de papier; une conversation va commencer pendant laquelle tantôt je prendrai des notes, tantôt nous discuterons comme dans une conversation ordinaire. A la fin il me restera des notes, plus précisément des phrases, et le souvenir d'un visage et d'un décor ; c'est avec ces éléments qu'il me faudra faire l'article. A aucun moment, la préparation de l'interview n'aura été distincte de l'interview elle-même ; autrement dit, à aucun moment la personne interviewée pour un journal ne sait avec certitude qu'elle est interviewée ; bien sûr elle sait qu'on est là pour ça, mais rien ne le lui indique précisément. Rien ne lui indique que la phrase qu'elle vient de prononcer sera ou non retenue, divulguée, elle sait seulement que cette phrase peut l'être. Assurément, cette confusion entre préparation de l'interview et interview elle-même, n'existe pas dans le cas d'entretiens radiophoniques ou télévisuels. De même, pour les interviews écrites, il arrive fréquemment que la personne interviewée dise : " Ce que je vais vous dire doit rester entre nous. " Il est évident qu'un tel comportement ne peut exister lors d'une interview radiophonique ou télévisuelle.
Il est donc évident que dans le premier cas, le moment précis de l'interview n'est évident ni pour l'intervieweur ni pour l'interviewé. Dans le second cas au contraire, on peut facilement distinguer préparation de l'interview et interview elle-même.
Comparons maintenant interview radiophonique et interview télévisuelle. A la radio, les paroles de l'interviewé sont toutes entendues publiquement, l'aparté (" Que ceci reste entre nous... ") est évidemment impossible ; mais il y a le geste. L'interviewé tout en conservant le ton qu'il avait auparavant, peut toujours, à une question qui lui déplaît, faire non d'un geste de la main. Si, dans un cas semblable, l'interviewé à la télévision fait ce geste, c'est merveilleux, malheureusement c'est très rare. Le caractère de l'interview télévisuelle, c'est que l'interviewé est entièrement vu et entendu. Complètement vu, c'est à dire vu au moment où il se demande ce qu'il va dire, vu dans l'intimité de son silence, vu avec ses lunettes, sa cravate, son bouton sur le nez, ses cheveux. Généralement, la personne qui va être interviewée à la télévision se prépare physiquement à l'être, elle va chez le coiffeur par exemple. Il m'est arrivé d'interviewer des syndicalistes endimanchés, surtout à la campagne. Seuls les ecclésiastiques et les écrivains de tendance populiste se montrent tels qu'ils sont ; encore certains ecclésiastiques sont-ils poudrés. Quand on est complètement vu, le résultat est imprévisible. L'interviewé ne peut prévoir ses mimiques, l'impatience de ses mains, le croisement de ses jambes, le mot qu'il va oublier. Et il est rare, en dehors de la télévision, d'être complètement vu pendant dix minutes de suite.
Il semble que certains interviewés refusent d'être en même temps vus et entendus, ne parviennent pas à accepter comme simultanés l'être vu et l'être entendu. Lorsqu'ils parlent, s'apercevant qu'ils sont vus, ils s'arrêtent de parler; comme si le fait d'être vu interdisait d'être entendu, comme si on ne pouvait pas être bien écouté en étant vu. ni bien vu en étant entendu. C'est ainsi que je suis allé voir, il y a quelques jours, Michèle Morgan, qui m'a dit en me voyant arriver seul : " Je suis contente que vous n'ayez pas de photographes avec vous, car il m'est très pénible de parler et en même temps de me concentrer pour être photogénique ". De même, il y a parfois divorce entre l'image qu'on souhaite donner de son visage et la liberté d'expression de ce même visage qui semblerait nécessaire pour illustrer ce qu'on veut dire. C'est en quelque sorte l'expression télévisuelle de la séparation du corps et de l'esprit. Ainsi un jour, Montherlant au studio de Lectures pour Tous : il était assis, détendu, en attendant son tour, et une caméra s'est approchée de lui. Il ne savait pas que la caméra ne fonctionnait pas, et brusquement, il a pris son visage de médaille; il était bien évident que c'est ce visage qu'il allait conserver pendant l'interview. Peut-être, pour dire ce qu'il avait envie de dire, lui aurait-il fallu le visage détendu qu'il avait avant ; mais c'était trop tard.
La préparation de l'interview télévisuelle consiste essentiellement à préparer l'interviewé, c'est-à-dire à lui faire oublier son visage, l'inviter à privilégier ce qu'il veut dire sur ce que spontanément il veut paraître. Le procédé consiste parfois à sembler s'intéresser plus que de raison à ce qu'il dit, à l'écouter avec avidité, à lui donner l'impression qu'on l'écoute comme personne ne l'a encore jamais fait. Si vous écoutez vraiment quelqu'un, lorsqu'il parle il met son visage de côté, ce visage destiné à ceux qui n'écoutent pas. Bien entendu, certains interviewés qui ne sont presque jamais écoutés par l'intervieweur; les Ministres, par exemple, n'oublient jamais leur visage. Il y a donc leur visage d'un côté et leurs propos de l'autre; s'ils s'accordent, c'est par une sorte de hasard, de bénédiction du ciel, si bien qu'on les écoute dans l'espoir que peut-être un jour ça se déréglera.
A mon avis, il y a quatre catégories d'interviews télévisuelles : l'interview est faite en direct ou en différé, et elle est appelée à former un tout ou à être un élément d'un tout.
Considérons d'abord l'interview qui doit être l'élément d'un tout. Lorsque, par exemple, je vais faire une enquête, un reportage, n'importe où, mon premier travail est un travail de journaliste. Je dois d'abord savoir ce que je veux raconter, analyser la situation politique, économique, sociale. Puis, je dois trouver des gens qui, à une simple interrogation, me donnent des réponses exemplaires, qui viennent en quelque sorte renforcer l'apparence et l'allure de celui qui répond. Ainsi, je me trouvais précisément au Chili, pour faire reportage sur un Fundo, une grande propriété terrienne de 100 000 hectares environ, qui forme un village. Je devais interviewer le patron, je n'ai pas le choix puisqu'il n'y a qu'un patron. Ensuite, j'ai justement le choix puisque le Fundo est un village. Je peux donc interviewer l'instituteur, pour montrer qu'il y a une école, ou bien simplement filmer l'école et les enfants. Je peux interviewer les paysans quand ils viennent se faire payer, leur demander ce qu'ils vont faire de leur argent, ou simplement les montrer toucher leur argent et parler entre eux dans une langue que le public français ne connaît pas. Ensuite, il faut bien que j'interviewe un paysan, qui sera Le Paysan Chilien, qui jouera pour nous le rôle du paysan chilien type. Le problème est donc de choisir ; nous travaillons comme des metteurs en scène qui décident une distribution; nous savons qu'il doit y avoir un paysan chilien, le problème est de trouver le bon. On en prend plusieurs et on garde le meilleur. Je me souviens d'un paysan que j'ai rencontré: il était assis devant chez lui, sur une petite chaise, il avait un grand chapeau; il était très vieux. J'étais avec le régisseur du domaine, qui me servait d'interprète. J'ai notamment demandé au paysan "à qui appartenait la terre qu'il cultivait, et il m'a répondu qu'elle appartenait au patron. Mais en même temps, le régisseur a dit que ça n'avait pas d'importance puisqu'il se servait de cette terre comme si elle était à lui. Alors j'ai demandé au paysan : " Si cette terre était à vous, est-ce que ça serait la même chose ? A ce moment, la réponse a commencé et a duré une minute : c'était un long silence; le paysan, après avoir compris la question qu'on venait de lui traduire, m'a regardé en souriant, a regardé le régisseur en souriant, et son silence, sa réponse, a supprimé absolument tous les gens qui étaient là; c'était aussi clair que s'il avait parlé.

C'est un exemple de distribution réussie, mais c'est un coup de chance. On ne rencontre pas toujours des gens comme ça.
Considérons maintenant l'interview destinée à former un tout. Plusieurs cas se présentent. Par exemple, l'interview peut intervenir dans une situation dramatique. Ainsi lorsque j'ai interviewé Mme Grimau, dont le mari venait d'être fusillé. Ce n'est pas rien de poser des questions à une femme dont le mari vient d'être fusillé. On se sent évidemment de trop, on parle très bas, les questions qu'on pose ne concernent pas sa douleur, on s'adresse plutôt à son courage, à quelqu'un qui, par exemple, ne va pas pleurer; on pose la question et on s'en va. La difficulté n'est pas dans la question, mais dans le fait de questionner (ici d'autant plus que l'interview ne voulait pas être politique) ; la difficulté est finalement de devoir interviewer quelqu'un en présence de qui on a envie de se taire. Dans ce cas, interviewer c'est vouloir retransmettre une émotion, un espoir ou un désespoir.
L'interviewé peut aussi se trouver dans une situation banale, non pour lui mais pour les autres, par exemple s'il vient d'écrire un livre. Plusieurs cas se présentent : le livre peut avoir une grande valeur informative. Les questions alors sont simples, il est intéressant de connaître les sources, les documents consultés. Dans ce cas, quel que soit l'éventail des questions, on arrive obligatoirement, à un certain moment, dans une impasse. L'interviewé ne veut pas parler, par exemple parce qu'il a eu accès à un document qui normalement n'aurait pas dû lui être communiqué. C'est le cas par exemple de Georgette Elgey qui, pour écrire son livre sur la IVe République a eu en mains des rapports de préfets. Il y a donc lorsqu'on pose des questions de ce genre, une certaine résistance. Si le livre est une œuvre de fiction, le problème est de trouver les questions qui en même temps éveillent et satisfassent la curiosité du public; satisfaire et éveiller, car le public n'a aucune raison de s'intéresser à l'aventure de personnages imaginaires qu'il ne connaît pas.
Examinons de plus près les rapports de l'intervieweur et de l'auteur d'une œuvre de fiction. Pour l'auteur son livre est une chose faite, il aime en entendre parler mais il n'aime pas tellement en parler. De plus, il a écrit son livre comme si aucune question ne devait lui être posée à ce propos, comme s'il n'avait pas, en quelque sorte, à en répondre. S'il vient à la télévision, c'est parce qu'il pense que cela aidera son livre, c'est pour son livre. L'idéal serait d'interviewer les livres ; et la première partie de l'entretien qu'on a avec un écrivain consiste justement, le plus souvent, à lui expliquer qu'on ne peut pas interviewer le livre, car l'interview est le contraire du compte rendu. On doit donc interroger l'auteur comme si son livre n'était pas une chose faite, mais un projet, on lui demande ce qu'il a voulu faire alors qu'il l'a déjà fait. Ce n'est donc pas le romancier présent à qui nous nous adressons, mais l'auteur passé. On retrouve ici la forme de contemporanéité que je signalais tout à l'heure. Nous, nous avons lu le livre alors que l'auteur, lui, l'a écrit et, bizarrement, nous nous trouvons dans une situation privilégiée par rapport il lui. Car toutes les phrases d'un livre sont des questions virtuelles que l'on peut poser à son auteur. On a donc lu le livre et on a l'auteur devant soi : que faire ? Quelquefois on ne trouve rien à faire, et rien n'est plus triste que, après avoir lu un livre, de n'avoir vraiment aucune question à poser à son auteur; heureusement c'est rare. La plupart du temps on tente de confronter telle phrase ou tel personnage avec l'auteur ; en lisant le livre, on l'espionne, on recherche cette liaison. Ainsi il m'est arrivé une fois d'être content en lisant un roman de Jacques de Bourbon-Busset. Je crois qu'il s'agissait d'Antoine, en tout cas d'un livre dont le héros est un personnage masculin ; au détour d'une phrase, j'ai découvert un participe passé, qui se rapportait à ce héros, et qui était écrit au féminin. J'ai montré cette faute à l'auteur qui a rougi et qui m'a dit alors que ce héros masculin n'était en fait que la transposition d'un personnage féminin réel. J'ai estimé alors que j'avais bien lu ce livre.
La question dont nous étions partis était la suivante : y a-t-il plusieurs catégories d'interviews télévisuelles ? J'ai répondu à la question concernant l'interview élément d'un tout ou formant elle-même un tout. Voyons maintenant les différences entre interview en direct et en différé. L'interview différée est enregistrée et toujours diffusée ultérieurement ; et l'interviewé pense toujours, avec plus ou moins de raison, et sans le dire, que si l'interview était vraiment très bonne, elle serait diffusée immédiatement. Elle est enregistrée sur film soit chez l'interviewé soit en studio. L'interview en direct est plus intéressante à considérer. Il y a d'abord une préparation qui peut durer une heure ou deux. Il faut naturellement en prévoir la durée en fonction de l'heure du studio, où on peut aller lorsqu'on estime que l'interviewé comme les questions sont prêts. La préparation psychologique que j'ai essayé de décrire tout à l'heure peut être compromise par plusieurs éléments. D'abord cette intimité que vous avez essayé de créer entre l'interviewé et vous, peut être rompue ou en tout cas fêlée par un bruit, un coup de klaxon ou par le chef d'émission qui vous rappelle à l'ordre ou bien par des annonces du type : l'antenne est à vous dans deux minutes, etc... Le deuxième choc possible c'est la découverte du studio, dont l'espace (20 mètres de haut, 20 mètres de large) n'incite pas au dialogue. Troisièmement divers incidents comiques sont possibles. Enfin, et je crois que c'est le choc le plus important, et le plus imprévu, l'interviewé découvre qu'il ne se verra pas pendant qu'il passera à l'antenne, qu'il sera le seul à ne pas se voir. Vous n'imaginez pas à quel point, souvent, l'interviewé se sent frustré de ne pas se voir sur le récepteur, de n'être vu que par les autres, c'est une sorte de punition intolérable. Nous retrouvons ici la distance qui sépare l'être vu de l'être entendu ; personne ne songe à se réécouter lors de la retransmission à la radio, alors qu'on éprouve l'envie et le besoin de se voir retransmis. Il y a toujours sur les plateaux de télévision des récepteurs en marche et on les détourne des interviewés pour ne pas tenter leur narcissisme. Mais quand vous, spectateur, vous voyez sur votre écran un interviewé tourner la tête latéralement, il n'y a pas de doute, c'est qu'il cherche à apercevoir son image.

La distance qui sépare l'interviewer et l'interviewé est-elle indifférente ? Assurément non. L'idéal est la distance la moins grande ; il faut pouvoir boire les paroles de l'interviewé et garder son regard dans le vôtre. Si vous laissez errer son regard vous. êtes perdu et lui aussi. En effet, c'est plus par le regard que par les paroles qu'on assure la continuité de l'interview. Pour l'interviewé le regard est la forme, l'expression visible de l'attention qu'on lui prête. Si pour une raison quelconque, le regard, le lien entre l'intervieweur et l'interviewé sont rompus il ne se passe plus rien.
L'interviewé comprend-il tout cela lui-même ? Non. Souvent il demande à l'intervieweur : " Où dois-je regarder, que dois-je regarder ? " On lui répond évidemment : moi, ne vous occupez pas des caméras, ce sont les caméras qui s'occupent de vous.
Pourquoi les ministres regardent-ils toujours la caméra et jamais l'intervieweur ? Parce qu'un ministre considère qu'il flatte le public en s'adressant à lui et que l'intervieweur est un intermédiaire nécessaire mais fâcheux entre le public et lui. Une interview de ministre est un classique de la télévision. Il y a un triangle : ministre, caméras et intervieweur. Le jeu est le suivant : l'intervieweur pose une question que le ministre connaît, le ministre fait semblant d'écouter l'intervieweur pendant le temps de la question, quelquefois dix secondes de plus, et ensuite il répond à la caméra, et le petit jeu continue. Entre l'intervieweur et le ministre, il ne se passe rien. C'est une des raisons pour lesquelles les ministres sont également inaudibles : parce qu'iI n'y a pas de regard, il n'y a pas de présence, et que c'est le regard qui assure la présence.
Quelle est l'importance de l'image dans l'interview télévisuelle ? Dans toute interview, l'image c'est le visage de l'interviewé et, de temps à autre, celui de l'intervieweur. Naturellement, les choses font que l'interviewé est d'abord en plan moyen puis très rapidement en gros plan. Il y a ainsi une approche du personnage; par exemple dans une interview reportage, on découvre d'abord la maison où habite l'interviewé puis son bureau, puis lui-même. On conserve le plan moyen si l'interviewé bouge beaucoup, s'il parle avec ses mains. Certains détails vestimentaires comptent : ainsi les merveilleux souliers que portait un Anglais, photographe de la cour d'Angleterre, qui avait écrit un livre de mémoires ; il avait des chaussures extraordinaires qui faisaient effectivement partie de son personnage et Jean Prat a eu raison de les montrer, au même titre que son visage. On fait même de très gros plans qui fragmentent le visage. Les éléments du visage sont alors très grossis et si les yeux ou les plis de la bouche par exemple sont très expressifs, ils renforcent ce que dit l'interviewé et ils peuvent montrer son embarras, son refus de répondre, sa fuite etc. Les désavantages du très gros plan découlent de ses avantages : il arrive que les yeux ou l'attitude générale ne disent pas la même chose. Enfin, on peut utiliser le très gros plan c'est une manière critique. Je me souviens par exemple d'une dame mexicaine qui avait écrit un livre un peu larmoyant sur son pauvre pays et qui portait d'énormes bijoux et Prat, pendant presque tout le temps de l'interview, avait fait l'inventaire des perles et des diamants.
L'intervieweur doit-il être un comédien ? Généralement il n'en n'a pas besoin, mais parfois il doit l'être. Par exemple Roger Louis, il y a six mois au Congo, a assisté dans la rue à une scène étrange. Un commissaire de police faisait se matraquer réciproquement des gens qu'il avait sans doute arrêtés et qu'il avait pratiquement accouplés en les attachant ; l'un des deux personnages de chaque couple tapait sur la tête de l'autre en chantant une sorte de petite chanson, et le commissaire se contentait de les regarder. Roger Louis l'a interviewé. Il est bien évident que s'il était arrivé en disant : c'est inadmissible ce que vous faites, l'autre l'aurait sans doute fait matraquer. Il fallait donc, en l'occurrence, jouer le jeu, et c'est avec une extrême courtoisie que Roger Louis a demandé au policier de lui expliquer sa méthode ; ce que l'autre a fait pendant cinq minutes avec bonhomie et clarté, comme s'il ne se rendait pas compte de l'impression que suscitait le rapprochement de son exposé et de ce qu'on voyait. On est constamment obligé de jouer la comédie lorsqu'on veut en savoir davantage, on doit feindre la sympathie même si ce que dit l'interviewé nous est insupportable.
Quels sont les rapports entre l'intervieweur et le public ? Je ne sais pas si l'intervieweur a le sentiment de s'adresser à un public. Nous savons bien que celui-ci existe, mais on ne s'adresse pas à lui directement. J'ai plutôt l'impression que le public est témoin s'il le souhaite ; c'est comme si on passait devant chez lui : il regarde ou ne regarde pas. On passe devant lui plutôt qu'on ne s'adresse à lui.
Lorsque le public est présent, dans le cas d'une interview en direct, est-ce que sa présence est ressentie ? Je ne crois pas non plus. Cependant, il est présent en ce sens que nous nous sentons son représentant dans la mesure où nous intervenons pour critiquer, blâmer ou louer l'interviewé. Si on se laisse émouvoir ou agacer c'est qu'on se sent responsable des rapports qu'il y a entre l'interviewé et le public et qu'on pense par exemple que notre fonction, notre devoir est de faire savoir à l'interviewé ce qu'à notre avis pense le public. C'est évidemment arbitraire, puisque nous ne savons pas, que nous ne saurons jamais ce que pense le public, que nous ignorons même sa nature. La nature de ce public qui nous fait intervenir c'est en quelque sorte le sentiment de soi en foule ; ce n'est pas très clair, c'est un peu magique, mais c'est finalement parce que je pense que les gens réagissent ou réagiront comme moi que j'interviens.

PIERRE DUMAYET

Exposé prononcé le 9 juin 1965 au Séminaire de Georges Friedmann à l'Ecole Pratique des Hautes Etudes.