L'interview dans les sciences sociales

et à la radio-télévision

Edgar Morin

 

 

L'interview dans les sciences sociales et à la radio-télévision, communication présentée par Edgar Morin au XIème colloque international sur le film ethnographique et sociologique de Florence (1965), reproduite ici avec l'aimable autorisation d'Edgar Morin.

Une interview est une communication personnelle suscitée dans un but d'information. Cette définition est commune à l'interview scientifique, pratiquée notamment en psychologie sociale, et à l'interview de presse, radio, cinéma et télévision. Mais la différence apparaît dans la nature de l'information. L'information en sciences sociales entre dans un système méthodologique, hypothétique et vérificateur. L'information dans les mass media entre dans les normes journalistiques, et, très souvent, a un but spectaculaire.

L'information de l'interview scientifique doit tout d'abord être intéressante pour un petit groupe de chercheurs. L'information de l'interview mass médiatique doit d'abord être intéressante pour un vaste public. Ainsi l'interview de radio-cinéma-télévision est une communication personnelle suscitée dans un but d'information publique ou (et) spectaculaire.

Mais il y a dans l'interview autre chose que l'information bien que l'interview ne cesse jamais d'être informative. Cette autre chose est le phénomène psycho-affectif constitué par la communication elle-même. Ce phénomène peut perturber l'information, la fausser, la déformer (d'où l'inépuisable problème méthodologico-technique posé par la validité ou la fidélité de l'interview). Il peut au contraire la provoquer. Il peut également provoquer une modification : comme on le verra plus loin, un certain type d'entretien, en matière clinique, a un effet libératoire, voire purificateur et ou même, en psychopathologie, guérisseur. Dans le domaine de la radio-télévision l'interview peut avoir un effet psychoaffectif profond qui d6borde de beaucoup la stricte mission d'information. Dans tous les cas, le mot information est insuffisant pour épuiser la nature de l'interview.

L'interview est une intervention, toujours orientée vers une communication d'informations. Mais ce processus informatif, toujours présent, peut ne pas être le processus ni le but essentiel de l'interview ; c'est le processus psycho-affectif lié à la communication qui peut être le plus important aussi bien, quoique de manière différente, dans le domaine des sciences humaines que dans le domaine des mass media.

L'univers de l'interview est donc beaucoup plus riche et difficile qu'il apparaît de prime abord.


L'INTERVIEW DANS LES SCIENCES HUMAINES

L'interview fait son apparition dans les sciences humaines aux Etats-Unis, d'une part en psychothérapie, d'autre part dans la psychotechnique.  Dans l'un et l'autre cas, l'information qu'elle recherche est étroitement liée à un but pratique. Dans le premier cas, l'information recueillie servira surtout à guérir l'interviewé, dans le second cas l'information est surtout utile à la partie interviewante.

L'interview va se répandre avec l'apparition et le développement des enquêtes d'opinion ; puis surtout avec le développement de la psychologie sociale.

Les types d'interview

Dans l'actuelle période, qui commence en 1940-45, l'emploi de l'interview s'étend et s'intensifie. Elle doit répondre à des exigences de plus en plus précises, ce qui entraîne un énorme travail méthodologique ; elle va surtout se développer selon deux grandes branches.

D'une part l'interview extensive, sur questionnaires, adaptée à l'exploitation mécanographique, portant sur des échantillons représentatifs de populations, et aboutissant à une formulation statistique des résultats. Vont dans ce sens les recherches d'opinion sur de larges populations (classes sociales, groupes d'âge, habitants d'une région ou d'une ville, population nationale), qui intéressent les grandes firmes commerciales et industrielles, les partis politiques, les organes d'information, les gouvernements.

D'autre part, l'interview intensive, qui, elle, vise à approfondir le contenu de la communication. Vont dans ce sens l'intérêt des grandes firmes à connaître les mouvements inconscients des consommateurs et à y répondre par des stimuli adaptés : c'est le courant des études de motivation. Pousse également dans ce sens le mouvement d'affinement et d'approfondissement de la jeune psychologie sociale ; c'est alors que le «tête-à-tête» devient l'élément central de l'interview, et qu'intervient ce qu'on pourrait presque appeler la révolution rogersienne, c'est à dire le développement dans le champ de la psychologie sociale de l'interview non-directif.

Entre les deux tendances extrêmes de l'interview, il y a antagonisme. D'un côté l'interview ouverte, à la limite sans questions posées par l'interviewer, de l'autre l'interview fermée, à la limite en questionnaire auquel il suffit de répondre par oui ou non. D'un côté des réponses proliférantes, complexes ambiguës de l'autre, des réponses claires, simples. D'une part, un entretien de longue durée, voire renouvelé jusqu'à suffisant approfondissement, d'autre part un questionnement rapide. D'une part, les personnes impliquées, l'interviewer et l'interviewé ont une importance capitale, ainsi que la nature psycho-affective de l'entretien ; d'autre part, c'est la réponse, et non la personne qui a l'importance première. D'une part, une extrême difficulté à interpréter l'interview et à en exploiter les résultats ; d'autre part la possibilité d'établir un échantillon représentatif et de traiter statistiquement les résultats.

Ainsi nous voyons s'opposer deux types extrêmes d'interview. L'un, approfondi et éventue1lement non-directif, sera d'intérêt clinique et entrera dans toute méthodologie fondée sur l'efficacité de la méthode clinique, portant sur des cas extrêmes ou approfondis, et non sur des séries et des moyennes ; il entrera de même comme élément, et parfois élément-clé, dans les techniques d'action, ne serait-ce que parce qu'il sollicite l'intervention active de l'interviewé. L'autre type extrême d'interview s'effectuera à partir d'un questionnaire préétabli, et permettra de travailler sur de larges masses par sondages sur échantillon représentatif.

Ces deux types extrêmes peuvent se trouver en compétition, c'est à dire que le chercheur aura à choisir entre le risque de superficialité (questionnaire) et le risque d'ininterprétabilité (entretien approfondi), entre deux types d'erreur, entre deux types de vérité.

Mais chacun de ces types d'interview convient plus ou moins selon les objectifs de la recherche. De plus, ils peuvent être combinés ; des entretiens approfondis préparent l'élaboration des questionnaires qui seront utilisés selon la méthode des sondages d'opinion et inversement, des sondages par questionnaires peuvent permettre de sélectionner les sujets qui seront soumis à des entretiens approfondis.

Par ailleurs, il s'est constitué toute une gamme intermédiaire d'interviews entre les deux types extrêmes, chacun ayant sa problématique et son efficacité propre.

Ainsi, on peut distinguer :

— L'entretien clinique, de caractère thérapeutique, dont la modalité rogersienne s'est étendue à l'ensemble des situations psycho-sociales.

— L'interview en profondeur, cadre dans lequel on peut faire entrer l'entretien non-directif (Rogers) étendu au champ psycho-social, mais qui ne se limite pas à la méthode non-directive. L'interview en profondeur est utilisée dans les recherches de motivation mais il peut avoir de multiples applications.

— L'interview centrée (focused interview) où, après établissement des hypothèses sur un thème précis, l'enquêteur mène assez librement l'entretien de manière à ce que l'interviewé dégage toute son expérience personnelle sur le problème posé par l'entretien.

— L'interview à réponses libres, où l'enquêteur permet ou provoque la liberté d'improvisation dans les réponses.

— L'interview à questions ouvertes, où les questions sont libellées d'avance et doivent être posées selon un ordre précis ; la liberté de l'enquêteur est devenue très restreinte, mais la liberté de l'interviewé demeure grande dans le cadre des questions posées.

— L'interview à réponses préformées, où diverses possibilités de réponses sont déjà formulées, offrant à l'interviewé la liberté de choisir parmi diverses réponses.

     L'interview à questions fermées auquel l'interviewé répond par oui ou non, favorable ou défavorable.

Les difficultés de l'interview

Outil essentiel de la psychologie sociale, l'interview porte en elle toute la difficulté de la vérité dans les rapports humains ; elle a suscité, et suscitera encore, un gigantesque travail critique et méthodologique, que ce soit l'interview sur questionnaire ou l'interview non-directive. Je n'examinerai pas ici les problèmes suscités par le choix des catégories, le codage, mais essentiellement les questions relatives à la structure de l'interview, en tant que rapport interpersonnel. Le problème essentiel est celui de la validité de l'interview, c'est-à-dire son adéquation par rapport à la réalité que l'on a essayé de connaître. Le minimum opérationnel de validité est la fidélité, qui se vérifie à la concordance des résultats obtenus par différents enquêteurs.

L'interview se fonde évidemment sur la source la plus douteuse et la plus riche de toutes, la parole. Elle risque en permanence la dissimulation ou la fabulation.

La question fermée enferme dans une alternative intimidante, impose un schéma, et risque l'erreur maximale, tandis que sur un autre front, celui du codage, de l'interprétation, de l'exploitation, elle offre les garanties maximales. La question ouverte, la réponse spontanée, portent, (et surtout pour l'analyse profonde) dans la fabulation, un sens véridique, une richesse significative : mais cette fois le risque maximal d'erreur se situe du c6té de l'enquêteur, de son aptitude à déchiffrer le message de l'interviewé, de sa possibilité à établir une comparaison, bref à transformer en données scientifiques un document humain brut.

Ce qui apparaît de plus en plus c'est qu'il est absurde de poser des questionnaires fermés sur des problèmes où la véritable attitude échappe à la conscience claire de l'interrogé, où les réponses sont communément rationalisatrices ou justificatrices. De même, des réponses préformées sont incapables de saisir la motivation profonde dans de très nombreux domaines. Ainsi à la question : «Pourquoi allez-vous au cinéma ? les schémas de réponses tels que : — pour me divertir; — pour m'instruire ; — pour passer une soirée ;— etc. sont incapables de saisir la motivation profonde et la motivation véridique.

Par ailleurs, l'expérience a révélé que la formulation de la question jouait un rôle dans l'orientation de la réponse. Un mot apparemment anodin peut modifier les réponses. On sait également que l'ordre des questions, le nombre de questions influent sur les réponses.

En bref, tout, dans l'interview, dépend d'une interaction enquêteur / enquêté, petit champ clos où vont s'affronter, se confronter ou s'associer de gigantesques forces sociales, psychologiques et affectives.

Divers facteurs perturbants peuvent se manifester chez l'interviewé :

— En ce qui concerne les questions de fait, les réponses tendront à être fabulatrices ou dissimulatrices en ce qui concerne les grandes régions taboues : le sexe, la religion, la politique. Sur ce dernier plan, les méfiances seront plus ou moins grandes, selon que le régime du pays où les questions sont posées est ou non libéral, ou selon le caractère minoritaire ou non, subversif ou non, des opinions politiques de l'interviewé.

Hors tabous, des considérations de prestige, de standing, peuvent fausser les réponses.

— En ce qui concerne les questions d'opinion et de croyance, la conscience s'affaiblit d'autant plus qu'on pénètre plus avant dans la motivation. Celle-ci est le plus souvent obscure chez l'interviewé ou bien elle est solidement masquée par un système de rationalisation. A vrai dire, on peut difficilement entrer dans cette zone. Interrogé sur le pourquoi de ses opinions, l'interviewé ne livre que les systèmes de rationalisation qu'il secrète en réponse à l'investigation.

De façon extrêmement diverse, selon la situation sociale, historique, la détermination psychologique, le climat et le caractère de l'interview, les interviewés réagissent à l'interview par :

— l'inhibition qui se traduit par un blocage pur et simple, ou par une fuite (réponse à côté) ;

— les timidités ou les prudences, qui conduisent à des réponses de politesse, selon le plaisir qu'on croit qu'elles procureront à l'enquêteur; qui se traduisent par la tendance à répondre oui plutôt que non, par la tendance (prudence) à opter pour le chiffre du milieu quand le choix d'un pourcentage est proposé ;

— des mécanismes d'attention et d'inattention (dans des réponses préformées, tendance à choisir le point de vue de tête ou celui de queue) ;

— les multiples tendances à rationaliser son point de vue, c'est-à-dire à lui donner une justification, une légitimation apparentes qui en masquent la nature véritable. Les rationalisations sont « sincères » ;

— les exhibitionnismes, qui entraînent fort « sincèrement » (c'est évidemment le terme de sincérité qui doit être repensé) fabulations et comédies.

— et, bien entendu, les tendances fondamentales à défendre sa personne et composer les personnages à l'égard d'un autrui curieux., Parmi les facteurs perturbants qui proviennent de l'enquêteur figure au premier plan son apparence aux yeux de l'interviewé. Il faut que l'interviewé ressente un optimum de distance et de proximité, et également un optimum de projection et d'identification par rapport à l'enquêteur. L'intervieweur doit correspondre à une image sympathique et rassurante. Souvent l'enquêtrice sera meilleure communicatrice que l'enquêteur. Il ne peut y avoir un modèle universel d'enquêteur, qui serait l'enquêteur urbain des cités modernes (tenue correcte, politesse, sans excès de raffinement ou de snobisme). Mais pour que ce rapport soit opérant, il faut que l'enquêteur ait, d'abord, un fort contrôle autocritique sur lui-même, on a constaté que son opinion, ses prévisions, influaient inconsciemment sur les réponses à l'interview; son attitude au cours de l'interview, ses réactions, même peu perceptibles, ont une influence ; il faut également que l'enquêteur ait un intérêt profond pour la communication, pour autrui. Il ne suffit pas qu'il paraisse sympathique, il faut qu'il éprouve de la sympathie.

Finalement, on voit que plus la personne de l'interviewé a de l'importance dans l'interview, et elle est toujours plus importante lorsqu'on veut aller plus profond, plus la personne de l'intervieweur est importante.

L'intervieweur doit posséder à un degré rare des dons d'objectivation et de participation subjective. Ce qui signifie que l'enquêteur devrait être une personne moralement et intellectuellement supérieure, il devrait être à la hauteur d'un rôle de confesseur laïque de la vie moderne.

Mais ici nous nous heurtons à une difficulté présentement insoluble dans le système des sciences humaines (sauf en psychologie clinique). L'interview est en général un gagne-pain subalterne, un métier d'appoint pour des femmes un peu cultivées, une étape pour de futurs chercheurs. C'est la tâche inférieure dont se déchargent les chefs d'équipe. La recherche méthodologique de la plus grande richesse nous amène à privilégier l'entretien approfondi, c'est-à-dire un domaine où les précautions techniques et les règles méthodologiques cèdent le pas à ce facteur proprement humain qui relève de l'art, de la subtilité et de la sympathie. Le facteur humain, d'abord annulé par les tendances techniques statistiques de l'interview, réapparaît en triomphateur au terme de l'analyse m6thodologiquement critique.

C'est que l’interview provoque d’elle-même (car c'est une intrusion qui peut apparaître traumatique, ou agressive à l'intéressé) un gigantesque système de défense. Mais en même temps, l’interview s'adresse à un gigantesque besoin de s'exprimer.

La découverte géniale et enfantine de Rogers consiste à briser le système de défenses du sujet par le besoin de s'exprimer du sujet lui-même.

L'interview non-directive

L'entretien non-directif, utilisé d'abord en psychothérapie par Rogers, a été étendu au champ psycho-social. L'entretien non-directif vise d'abord à laisser se dégager la perception du sujet. Ce n'est pas un libre entretien livré à l'improvisation de la conversation. Il exige une très forte discipline de l'intervieweur dans le non-commentaire, la non-intervention et la disponibilité empathique.

Le grand principe rogersien est que notre tendance à juger, évaluer, approuver, désapprouver, constitue la barrière la plus forte à la communication. Par contre, ce qui la favorise, c'est l'attention sympathique, ou du moins l'impression (l'illusion parfois) d'attention sympathique, de compréhension profonde.

Ainsi, effectivement, le « Rogers » se fonde sur le besoin de s'exprimer, un besoin intense et peut-être particulièrement inassouvi dans notre monde où beaucoup n'ont plus de Grand Écouteur — ni son médiateur catholique, le prêtre ; où très peu — et les seuls névrosés — bénéficient du néo-confesseur, le psychanalyste.

L'intérêt de l'interview non-directive déborde de l'information :

— tout d'abord elle donne la parole à l'homme interrogé au lieu de l'enfermer dans des questions préétablies. C'est l'implication « démocratique » de la non-directivité ;

— ensuite, elle peut aider à vivre, en provoquant un déblocage, une libération ;

— enfin, elle peut contribuer à une auto-élucidation, une prise de conscience du sujet.

L'interview comme praxis

Dans l'entretien non-directif, le caractère informatif de l'interview est lié étroitement à un caractère humain global et multidimensionnel, et il en dépend. L'interview est une praxis. L'entretien non-directif, du reste, constitue un des rameaux atténués de l'entretien freudien. L'entretien freudien est fondé sur l'extrême non-directivité ; cet entretien provoque des processus psycho-affectifs intenses, notamment le transfert, et finalement cette catharsis qu'est la guérison. Le modèle freudien domine donc toute la prospective non-directive. Freud a dégagé au maximum les possibilités énergétiques fantastiques qu'il pouvait y avoir dans la recherche en soi-même sollicitée par un interlocuteur.

Les disciples dissidents de Freud réformèrent diversement le tête-à-tête analytique. Pour plusieurs, l'analyste doit cesser de jouer un rôle muet, statique ; notamment, pour jouer un r6le interventionniste, stimulant, à la limite provocateur.

En psychologie sociale, des méthodes « provocatrices » ont pu être essayées notamment dans l'interview de « personnalités ». L'intervieweur peut même mener un entretien polémique avec l'interviewé. Cela est évidemment efficace dans le cas où les interviewés sont trop sûrs d'eux, trop habitués à la parole (interviews d'avocats). Il y a aussi la fusion possible de la méthode des tests projectifs et de l'interview. L'interview peut évoquer des situations imaginaires, des histoires à compléter, de façon, là encore, à ce que le flux psycho-affectif prenne son essor hors de la zone du système de défenses.

La libération de l'énergie psycho-affective que provoque toute interview profonde, qu'elle soit non-directive, provocatrice, ou projective se traduit par un flux de communication où l'imaginaire et le réel pourront être intimement mêlés. Car le sujet dira en même temps ce qu'il est, ce qu'il croit être (ici il y a hystérie simulatrice à l'égard de lui-même), ce qu'il voudrait être. Le flux de la communication peut être un torrent de comédie-sincérité. Ici se pose à nouveau le difficile problème de la vérité, mais au niveau de la personne totale.


L'INTERVIEW A LA RADIO-TELEVISION ET AU CINEMA

L'interview est un mode d'information qui a fait son apparition dans la presse. Il serait intéressant de faire un historique de l'interview, de voir son passage de la presse à la radio, de la radio à la télévision, de la télévision au cinéma.

Notons ici que l'interview, à l'origine moyen d'information auprès d'une source individuelle, se distingue de la « déclaration » officielle, qui est un discours unilatéral adressé au public par le truchement du journal ou de la radio. L'interview cherche la communication personnelle.

La fortune de l'interview est liée au développement de la culture de masse, qui recherche dans tous les domaines, pour faciliter le contact avec le public, pour intéresser le public, la « human touch », et plus largement l'individualisation des problèmes. Aussi l'interview va-t-elle se déve1opper en direction des sur-individualités qui règnent sur le monde des mass media. Personnalités politiques d'abord, que l'on interviewera à chaque descente ou montée d'avion, à chaque événement, mais aussi « olympiens », stars, vedettes, avec qui il s'agit de multiplier le contact direct, et qu'on interroge, non plus seulement sur un événement qui concerne leur vie publique, mais sur tout et sur rien.

L'interview, en même temps, se développe dans une direction opposée. Elle part à la recherche de l'homme de la rue, du passant anonyme, rencontré au hasard, et à qui on va poser une question à brûle-pourpoint.

Dans le rapport avec l'homme de la rue, une tendance « brechtienne » se dessine, qui tend à provoquer chez le spectateur-auditeur une distanciation par rapport à sa vie quotidienne. Mais qu'il s'agisse de juger le quotidien ou d'en écouter les guides olympienns, la grande tendance récente de l'interview, dans la dernière décennie surtout, est de poser les problèmes de la vie privée ; pour cela l'interview s'est fait de plus en plus familière, intime, aussi bien dans la recherche d'anecdotes futiles que dans la tentative de dialogue.

Notons enfin ici, pour mémoire, une formule à la limite de l'interview, qui est le débat à plusieurs sur un thème. C'est une sorte d'interview à plusieurs, dirigée ou contrôlée par un meneur de jeu, et qui vise à proposer un modèle dialectique de la formation de la vérité par affrontement des opinions contraires. Ici l'interview se fond dans le dialogue à plusieurs.

L’interview spectaculaire

Comme dans la psychologie sociale, la mission officielle de l'interview est de recueillir des informations, et comme dans la psychologie sociale, l'interview pourra dégager une énergie affective parfois considérable. Mais alors que dans la psychologie sociale l'énergie affective sera utilisée pour permettre l'approfondissement de l'information, ou (et) pour aider le sujet à vivre, l'énergie affective, dans l'interview de radio-télévision ou de cinéma, sera captée pour être projetée sur un spectateur, pour lui donner des émotions parfois autant que des informations.

Ici nous touchons l'opposition la plus grande entre l'interview de sciences humaines et l'interview télé-communicante : la première aura un caractère non-public, voire secrète ; s'il y a exhibition de sentiments, elle est uniquement à l'égard et à l'usage de l'enquêteur. La seconde s'adresse à tous ; elle se situe dans le forum télé-communicatif moderne.

Mais, nous le verrons, l'opposition la plus grande entre l'interview en psychologie sociale et l'interview télé-communiquée peut devenir la proximité la plus grande, précisément là où l'une et l'autre sont les plus intenses.

Elles se rapprochent en effet là où le problème d'échantillon représentatif perd tout sens en psychologie sociale. Car la seconde différence radicale entre l'interview de psychologie sociale et 1'interview de mass media est que la première apporte le plus grand souci méthodologique et technique à sa préparation, et cherche à ce que le sujet de l'interview soit représentatif d'une population donnée. L'interview de mass media est un art qui ne connaît aucune règle, mais qui connaît ses artistes ; la représentativité qu'il cherche est une pseudo-représentativité. Par exemple, dans les panels ou interviews d'homme de la rue, on échantillonnera les âges, les professions, les opinions, recherchant la variété et le pittoresque plus que la rigueur, cherchant à ne pas léser les grandes familles spirituelles plutôt qu'à recueillir l'opinion non-conforme aux schémas des uns et des autres.

Par ailleurs, ne l'oublions pas, des pressions politiques ou économiques limitent le champ et la liberté de l'interview. Alors que le champ de l'interview est illimité en sciences humaines, dans les mass media le champ de l'interview subit les limitations et les tabous qui règnent sur le champ de la parole (cela variant selon les pays et selon les problèmes).

Donc tout oppose l'interview « commune » des mass media de l'interview commune de la psychologie sociale. L'une vise le pittoresque, l'amusant, le spectaculaire, et se préoccupe peu de la validité de l'information recueillie : l'autre recherche la fidélité et se fonde sur une méthode. Toutefois, il y a rencontre lorsque l'un et l'autre s'approfondissent.

Types d'interviews

Sans entrer ici dans la recherche d'une typologie exhaustive de l'interview, je propose de distinguer 4 types d'interview selon leur degré de communicabilité.

1) L'interview-rite. Il s'agit d'obtenir une parole, qui du reste n'a d'autre importance que celle d'être prononcée hic et nunc. L'exemple parfait est le : « Je suis très heureux d'avoir gagné », du champion sportif.

L'interview-rite marque événements, cérémonies, rencontres officielles. Son but véritable est de faire entendre la voix, d'authentifier l'événement par la voix-image (télévision, actualités cinématographiques), d'en révéler et communiquer la présence subjective. Les paroles de l'interview-rite sont elles-mêmes « rituelles ». Elles accomplissent la cérémonie.

Mais il peut arriver que le rite soit bouleversé par quelque chose d'inattendu, et qui est l'irruption des forces sauvages de la vie : un regard, un mot, un cri trahissent le sentiment sous la pose. Il y a tout un art de l'interview qui essaie de capter la vie sous le rite — ou de briser le rite.

2) L'interview anecdotique. Beaucoup, la plupart sans doute, des interviews de vedettes sont des conversations frivoles, ineptes, complaisantes, où l'intervieweur cherche l'anecdote piquante, pose des questions plates sur les déplacements et les projets, où interviewer et interviewé restent délibérément en dehors de tout ce qui peut engager. Cette interview se situe au niveau des potins.

3) L'interview dialogue. Dans certains cas heureux, l'interview devient dialogue. Ce dialogue est plus qu'une conversation mondaine. C'est une recherche en commun. L'intervieweur et l'interviewé collaborent à dégager une vérité qui concerne soit la personne de l'interviewé soit un problème. Le dialogue commence à apparaître à la radio, la télévision (un Desgraupes, un Stéphane, un. Chalais, entre autres, peuvent être de véritables dialogueurs). Il a fallu du temps pour que la parole humaine le dégèle devant le micro et la caméra.

4) Les néo-confessions.

Ici l'intervieweur s'efface devant l'interviewé. Celui-ci ne reste plus à la surface de lui-même, mais effectue, délibérément ou non, la plongée intérieure. Ici nous rejoignons l'interview en profondeur de la psychologie sociale. L'interview-plongée porte en elle son ambivalence ; toute confession peut être considérée comme un strip-tease de l'âme fait pour attirer la libido psychologique du spectateur, c'est-à-dire peut être l'objet d'une manipulation spectaculaire, mais aussi toute confession va beaucoup plus loin, beaucoup plus profondément que tous les rapports humains superficiels et minables de la vie quotidienne, et même au cinéma, où elle constitue finalement l'âme du « cinéma vérité » (les « confessions » dans Chronique d'un été, le Joli Mai, et peut-être surtout Hitler connais pas).

Les interviewés

L'interviewé peut être une vedette ou un homme de la rue. Mais il peut être tout simplement autrui.

Les vedettes ou olympiens sont les pires et les meilleurs des interviewés. Les pires : ils ont un admirable système de défense car être olympien, homme politique, homme du monde, star de cinéma, écrivain, etc. c'est être en constante représentation dans le monde. L'olympien dans ce sens continue à jouer un rôle devant l'interview, surtout lorsqu'il sait et sent que le public veut de lui une certaine image. Les meilleurs : les olympiens, acteurs, écrivains, sont en même temps des personnalités exhibitionnistes-narcissiques, que le goût de parler de soi peut amener à parler profondément d'eux-mêmes. Les écrivains surtout peuvent fournir de beaux interviewés. Certains d'entre eux ont apporté dans l'interview un véritable engagement personnel, un effort tendu vers l'élucidation de soi (je pense aux conversations avec Gide, d'Amrouche, aux conversations avec Léautaud, de Mallet, à la radio, à un dialogue Mauriac-Stéphane à la télévision).

De l'homme de la rue, on n'attend ou ne retient généralement qu'une réaction à l'emporte-pièce. C'est l'interview-éclair, qui veut en vrac l'opinion de la rue. Autrui, c'est l'interviewé considéré comme être humain à connaître, et non en tant que représentant de telle profession, telle classe, tel âge. A autrui correspond évidemment l'interview profonde. Autrui peut être choisi pour avoir vécu une expérience particulièrement intense (une rescapée d'un camp de concentration), mais ce peut être aussi une mère de famille qu'on interroge sur le bonheur...

Les interviewers

Alors que l'interview dans les sciences humaines est entièrement dirigée vers l'interviewé, la personnalité de l'intervieweur de radio-télévision peut se trouver mise en vedette. Il peut être la vedette même de l'interview (on l'a vu avec F. Chalais interviewant des starlettes au festival de Cannes).

De toute façon, la profession de « communicator » est, dans les systèmes de radio privée, et notamment aux Etats-Unis, extrêmement bien rétribuée. Les « performers » de l'interview sont de véritables artistes, comme tels fort cotés et fort rares. Ils doivent avoir le don empathique, susciter la sympathie à la fois de l'interviewé et du public. Ils sont eux-mêmes des vedettes. L'intervieweur de radio-télévision, à la différence de l'intervieweur des sciences sociales, ne connaît pas les classifications rigides des types d'interview. Aussi est-il spontanément, tantôt non-directif, tantôt au contraire provocant ou polémique. Certaines interviews (les confessions) requièrent particulièrement l'écoute ; d'autres requièrent la provocation.

Il apparaît souvent que dans les interviews de personnalités, le meilleur vient d'un dosage, ou plutôt d'une alternance, entre le style provocateur, voire polémiste, et le style écouteur. Il convient en effet, tantôt de briser la comédie, le masque, de faire sortir l'interviewé de sa réserve, de le forcer dans ses retranchements, tantôt au contraire de le laisser parler et de se taire... L'intervieweur complet est un polyvalent apte à être à la fois provocateur, écouteur. Dans ce cas c'est effectivement un véritable dialogueur. On peut se demander si ce modèle de dialogueur (provocateur-écouteur) n'a pas été jusqu'à présent méconnu dans les sciences sociales.

Le phénomène micro-caméra

Il y a un instrument qu'utilise partiellement l'interview dans les sciences sociales : le micro. Des interviews profondes sont généralement enregistrées sur magnétophone. On peut remarquer que la force inhibante du micro est égale à sa force exhibante. C'est-à-dire que si le micro accroît la tendance à se défendre contre l'interview (car c'est se livrer à un instrument qui grave les paroles ; celles-ci cessent d'être volantes) il accroît aussi la tendance à s'exprimer, lancer son message au monde.

Le micro de radio joue le même rôle ambivalent. Le micro de la radio-télévision et du cinéma enregistre « pour tous et pour personne » selon la formule de Nietzsche. Dans ce sens, on pourrait parler de micro-stylo. Le micro n'est pas seulement un écouteur, c'est aussi l'instrument de celui qui ne sait pas écrire, et qui peut s'en servir pour se narrer lui-même. L'écouteur, c'est l'intervieweur, et au-delà le public anonyme, les autres rassurants parce que confondus dans l'indétermination anonyme.

La télévision, le cinéma, apportent, en plus du micro, la caméra. Puisque j'ai parlé de micro-stylo, je puis parler de caméra-oreille. Dans un sens la caméra permet au monde (aux spectateurs) autant d'écouter notre propos que de voir notre image... Mais la caméra est aussi un œil, et plus encore : un regard, de nature encore mal connue, mais d'une intensité sans doute prodigieuse. Comme le micro, il accroît les puissances inhibitrices, mais aussi il accroît les puissances exhibitrices. Il dispose d'un potentiel « extralucide », et peut « sommer » les interviewés de dire la vérité. Ce qui peut se traduire par une comédie mensongère, car c'est quand on a le vertige au bord de la vérité qu'on se lance à corps perdu dans la fabulation.

Ainsi, grâce au pouvoir du micro et de la caméra, la télévision et le cinéma, royaumes de la fausse communication ou de la communication imaginaire, détiennent d'immenses possibilités de communications plus riches que dans la vie. Le micro et la caméra de radio-télévision ou de cinéma portent en eux déjà le public. La grande originalité de l'interview télé-communiquée est que l'énergie affective qu'elle dégage ne se résout pas dans le tête-à-tête, mais passe sur le public, et se déverse en chaque auditeur ou spectateur.

Ou bien la communication est absorbée comme spectacle, c'est-à-dire digérée comme est digéré un film de fiction, transposée en émotion esthétique, et alors le contenu réel de la communication est perdu, l'énergie affective se métamorphose en satisfaction d'avoir vu un beau et intéressant spectacle. Ou bien la communication est refusée, et le spectateur se donne les raisons justificatives de son refus : « C'est faux » ; « C'est truqué » ; « C'est du bluff » ; c'est-à-dire qu'il croit qu'on lui fourgue de l'imaginaire sous le label du réel ; on n'imagine pas une sincérité publique.

Ou bien la communication sera libératrice pour ceux qui se reconnaîtront et se sentiront moins seuls, elle sera révélatrice pour ceux qui découvriront autrui.

En fait, dans notre société, la communication de l'interview profonde est la plus souvent soit dévitalisée dans le champ esthétique spectatoriel ; soit refusée comme tromperie : rarement elle amène une compréhension nouvelle.

L'interview dans la politique de la communication.

La réussite globale de l'interview rituelle et de l'interview anecdotique dans les mass media, l'échec humain (bien que souvent accompagné de réussite spectatorielle) de l'interview profonde tout cela mérite réflexion pour une politique de la communication.

L'interview dans les sciences humaines, l'interview dans les mass media, dès qu'elles quittent la zone de frivolité, révèlent l'une et l'autre un extraordinaire besoin de communiquer. Ce besoin est-il renforcé par l'individualisation croissante, qui à la fois isole chacun et, lui donne envie de révéler son être (qu'il croit ou veut croire) authentique ?

Toujours est-il que le triste état de la communication entre les humains se mesure à nos conversations, maladroits échanges de paroles conventionnelles ponctués de sourires polis et de rires spasmodiques, soliloques croisés entre lesquels parfois jaillit une pauvre étincelle. Dans la vie quotidienne, la communication est bloquée, atrophiée, déviée, d'où le succès de la communication imaginaire des films, des romans...

Mais dans ce monde moderne à pauvre communication (peut-être les temps anciens étaient-ils encore plus pauvres, mais l'homme croyait alors communiquer avec le Cosmos ou la Transcendance), la civilisation scientifique-technique offre des moyens nouveaux. La psychologie sociale de son côté, les mass media du leur, ont élaboré, chacun à leur manière, des moyens de communication. On peut essayer de conjuguer les acquis de l'un et l'autre secteur, de les conjuguer en quelques principes qui seraient précisément ceux de la politique de la communication :

Chercher la communication profonde avec autrui.

Chercher la formule d'une attitude dialoguante. Le dialogueur, qui existe déjà par moments à la radio ou à la télévision, est comme l'héritier du provocateur et du non-directif. Il doit provoquer les situations pour favoriser la communication, provoquer autrui, mais à condition de pouvoir aussi l'écouter [1].

[1]. Il ne serait pas erroné de chercher, dans le modèle du dialogueur moderne, un héritier marginal de l'attitude socratique; Socrate, dialecticien de l'agora, questionneur (provocateur) et écouteur, cherchant le dialogue qui chemine, faisant émerger (maïeutique) la vérité inconsciente de son interviewé.

Chercher à transformer l'assimilation spectatorielle en compréhension. Le spectateur peut aisément abandonner son égocentrisme et son ethnocentrisme dans l'imaginaire : alors il s'intéressera avec amour au vagabond, au noir, à l'autre. Mais il est repris par l'ethnocentrisme, l'égocentrisme, les démons mesquins dans la vie réelle. N'y a-t-il pas, dans la télévision comme au cinéma, une faille, entre l'imaginaire et le réel, par laquelle pourrait s'introduire l'interview qui deviendrait pleinement opératoire si elle permet à la fois objectivation et subjectivation ? Objectivation : permettre au spectateur de s'objectiver par rapport à 'lui-même, c'est-à-dire à se distancier lui-même, selon un dédoublement qui permet l'autoanalyse voire l'autocritique.

Subjectivation : nous avons tendance à considérer autrui comme objet, alors que l'interview nous remet sans cesse en conscience et en sentiment la présence subjective d'autrui.

D'autre part, le dialogue fécond est le dialogue où l'étranger devient mon propre double, où mon propre double étranger redevient moi-même, où je deviens étranger à moi-même, processus multiple et contradictoire qui tisse la dialectique même de la communication avec autrui, laquelle n'est possible que par le truchement d'une communication de soi à soi. L'image video et de l'écran permet de relancer cette dialectique de façon vertigineuse... Nous ne sommes qu'aux débuts d'un ciné-télécommunication.

Donner une dimension existentielle nouvelle à la démocratie. La psychologie sociale, dans sa tendance non-directive (et ici il faudrait relier les divers secteurs non-directivistes, ébaucher une théorie du non directivisme,.ce que tente un Georges Lapassade), porte en elle un principe démocratique littéral et de plus s'étendant bien au-delà de la zone aujourd'hui trop étroite de la vie politique : donner la parole. Grâce à la télétechnique, pour la première fois, la parole peut être donnée à un inconnu, un sans-nom, et répercutée, transmise à des millions d'êtres humains.

Nous ne sommes pas encore aux débuts de ce que pourrait être, dans ce domaine, la pensée d'une politique de la télé-communication qui serait de faire jaillir la parole profonde d'un individu, d'une couche, d'un groupe, à la limite d'une société.

EDGAR MORIN Centre National de la Recherche Scientifique.