Jean-Paul DESGOUTTE

 

Théories des signes, théorie du sens

(Sémiologie de la communication)


 

L'idée d'une science des signes naît, au début du vingtième siècle, simultanément en deux endroits : en Europe avec Ferdinand de Saussure, grammairien philologue suisse (1857-1913), sous le nom de sémiologie et en Amérique avec Charles S. Peirce, philosophe logicien (1839-1914), sous le nom de sémiotique (semiotics).

Les concepts que Saussure et Peirce ont élaborés, chacun sur son continent, dans l'ignorance de leurs travaux réciproques, sont ainsi à la base des recherches contemporaines sur le sens des signes.

Emile Benveniste, dans l'héritage de Saussure, a ouvert quant à lui le champ d'une théorie de l'énonciation, ou théorie de la production du sens, qui englobe et systématise la théorie philosophique des actes de langage décrite par Austin et les analystes du langage ordinaire.

Roman Jakobson, linguiste, phonologue, d'origine russe, membre du Cercle de Prague, propose pour sa part une formulation synthétique des facteurs et fonctions de la communication verbale, lors de son exil aux Etats-Unis pendant la deuxième guerre mondiale. Il favorise par là même la confrontation à venir entre théories de la communication et linguistique pragmatique.

Christian Metz, Roland Barthes, Umberto Eco tentent par la suite, non sans peine, d'ouvrir la sémiologie à l'étude de l'image tandis que Gérard Genette et Tzvetan Todorov proposent, dans le même héritage de la sémiologie saussurienne, des procédures systématiques d'analyse du récit.

 


1. Vers une logique de la référenced'après Charles S. Peirce

1839 -1914

Le projet de Peirce est de produire une logique formelle de la référence. C’est pourquoi il met en avant le processus de signification au détriment de la valeur des signes dont il propose une description selon trois catégories :

« […] La logique traite de la référence générale des symboles à leurs objets. De ce point de vue elle fait partie d’un trivium de sciences concevables. La première traiterait des conditions formelles pour que les symboles signifient, c’est-à-dire de la référence générale des symboles à leurs fondements ou caractères imputés, et que l’on pourrait appeler la grammaire formelle ; la deuxième, la logique qui traiterait des conditions formelles de la vérité des symboles ; et la troisième qui traiterait des conditions formelles de la force des symboles, c’est-à-dire de leur pouvoir de parler à l’esprit, à savoir de leur référence en général aux interprétants, que l’on pourrait appeler la rhétorique formelle. » Ch. S. Peirce (1987 p. 31)

1) La signification se manifeste d’abord comme une qualité (« la référence à un fondement ») qui s’applique à l’être. On peut parler d’une relation unaire, autoréflexive (ou métonymique) de l’être avec lui-même. Cette relation est à la source de l’ipséité autrement dit de la permanence temporelle du même.

2) La signification se manifeste ensuite comme un corrélat qui unit deux objets et qui autorise donc à les classer dans un même paradigme. On peut parler de relation binaire de similarité (ou relation métaphorique). Cette relation permet d’identifier l’autre comme double du même. C’est une relation d’image ou de miroir qui fonde l’identique (l’idem) et l’espace comme lieu de la coexistence atemporelle. ;C’est en opposition ou en harmonie qu’une chose est référée à un corrélat, si l’on peut attribuer à ce terme un sens plus large que celui qu’on lui donne habituellement. L’occasion de l’introduction de la conception de référence à un fondement est la référence à un corrélat, et cette dernière constitue donc la conception qui vient ensuite dans l’ordre que nous avons établi. » Ibidem, p. 26.

3) La signification se manifeste enfin dans le processus (ternaire) de représentation (dont nous verrons qu’il est à proprement parler constitutif du sujet linguistique ou sémiotique. La représentation met en relation un hic et nunc avec un alibi, un corrélat avec un interprétant. Elle rassemble donc en un même mouvement les deux processus précédents de permanence temporelle et d’identification spatiale. Ce processus que l’on peut qualifier de processus énonciatif est le seul qui soit à proprement parler créateur de sens — dans le mouvement même où il donne une figure à la séparation ou à l’absence.


Indices, icônes, symboles

Une application aux remarques précédentes s'exprime dans la classification des signes en trois catégories que l'on attribue tradionnellement à Peirce :

1. Les indices sont des signes de première catégorie, ils manifestent une qualité de l'objet et entretiennent avec leur référent une relation métonymique de contigüité. La fumée est l'indice du feu. L'empreinte digitale est la trace du doigt. Les branches cassées révèlent le passage du gibier.

Contour de main (grotte de Cosquer)

2. Les icônes sont des signes de deuxième catégorie. Ils entretiennent avec leur référent une relation métaphorique de similarité. Le portrait ressemble à son modèle, la photographie évoque le paysage...

3. Les symboles caractérisent une troisième catégorie de signes qui se substituent à leur référent. Le prototype du symbole est le signe linguistique, autrement dit le mot, dont la forme signifiante est indépendante des qualités du référent.


2. Ferdinand de Saussure (1857-1913) : le Cours de linguistique générale

Saussure fonde la linguistique moderne en popularisant l'idée que la langue est un système, qu'elle peut être décrite en elle-même, hors de toute référence à sa fonction, à son histoire ou à son évolution.

On se libère en quelque sorte de l'idée que le sens est premier par rapport à la forme. C'est un renversement de tendance radical par rapport aux études philologiques qui, tout au long du XIXè siècle, se sont attachées à reconstituer l'histoire des langues et à mettre à jour leur filiation ou leur parenté.

Au regard historique ou diachronique se superpose ainsi le point de vue synchronique. La langue devient objet d'étude au même titre que les phénomènes et objets propres aux sciences physiques ou "naturelles". On cherche à en isoler les éléments constituants et à décrire les lois qui en organisent la composition.


3. Facteurs et fonctions de la communication

La sémiologie, suivant l'intuition de Ferdinand de Saussure, tend à devenir aujourd'hui le lieu d'élaboration d'une problématique commune aux sciences de la communication. Et de fait, si la linguistique, telle qu'elle s'est développée dans l'héritage saussurien, a donné naissance, en un premier temps à une sémiologie de l'écrit, on a vu naître par la suite, dans sa foulée, une sémiologie de la parole et du discours, puis enfin une sémiologie de l'image.

Ces trois étapes ont marqué un glissement de l'intérêt conceptuel de la recherche, de l'information vers la communication verbale, puis de la communication verbale vers la représentation audiovisuelle. Elles sont indissolublement liées à l'évolution des technologies de communication de masse.

La première topique du langage, mise à jour par l'analyse du texte, est vouée à la conservation et à la transmission des usages culturels (on parlerait volontiers aujourd'hui de conservation et de transmission de l'information). Elle en manifeste la fonction sémiotique qui renvoie à la logique de l'écrit et à la sémiologie du texte.

A la seconde topique du langage, qu'ont rendue évidente les travaux de Benveniste et d'Austin, s'attache la fonction pragmatique. Elle révèle la dimension intersubjective de l'échange et le caractère intentionnel et performatif du message. Au sens dénotatif de l'information, se surajoute la performance pragmatique (sous contexte) de l'échange. On peut dès lors parler de processus de communication et de sémiologie de la parole et du discours.

La troisième topique du langage - mais on quitte là le processus strictement verbal - est consacrée à la représentation. Représenter, c'est présenter une deuxième fois, ou réactiver un présent forclos ou encore pérenniser un "événement". C'est donc proposer simultanément deux univers disjoints : l'univers de l'énonciation (ou du récit), et l'univers de l'événement évoqué (ou de l'histoire réelle ou fictive).

Cette fonction essentielle du langage, dont les marques grammaticales formelles ont été mises en évidence par Benveniste, peut être appelée fonction narrative. Longtemps cantonnée, quasi exclusivement, dans l'appareil verbal des langues naturelles, elle a essaimé depuis un siècle dans de nouvelles formes de médiation (le cinéma, la télévision et aujourd'hui les multimédias) en y développant des structures formelles originales. Aux récits littéraire ou théâtral traditionnels s'est donc surajouté le récit audiovisuel, dont la spécificité implique un élargissement et une reformulation des outils d'analyse issus de la linguistique.

La communication verbale]

Le prototype de toute situation de communication verbale rassemble deux personnes au moins qui échangent des propos dans un présent commun, défini par un décor et une durée.

Le sens de l’événement procède du consensus intersubjectif qui lie ses acteurs. Ce consensus se manifeste 1) par l’établissement d’un contact pragmatique dont la permanence est nécessaire à toute manifestation sémantique, 2) par l’utilisation d’un code commun qui permet d’évoquer un ailleurs, 3) par l’élaboration d’une stratégie commune d’interprétation des énoncés successifs.

Le processus de communication peut être décrit comme le parcours d’un message qui traverse l’espace en sursignifiant successivement et alternativement chacun des acteurs. L’unité propre à l’événement tient à la permanence des conditions pragmatiques de l’échange. C’est pourquoi le sens de chacun des énoncés proférés peut et doit être rapporté à l’ensemble des propos échangés. L’énoncé ou la proposition renvoie à la fois à un contenu dénotatif, ou sémiotique, extracontextuel et à l’ensemble des énoncés sous contexte participant à l’événement.

Appelons propos d’un événement ou d’un discours, l’ensemble des énoncés échangés par les interlocuteurs, entre le moment où le contact est établi et le moment où le contact est rompu. Le propos est constitué d’une série ordonnée d’énoncés, plus ou moins redondants, qui entretiennent entre eux des relations logiques et formelles implicites. On peut appeler sens de l’événement la description systématique des rapports formels, logiques, qu’entretiennent les énoncés constituant l’événement, rapportés à la fois au contexte de l’échange et au code utilisé. La procédure métalinguistique qui vise à révéler une organisation logique, par-delà la concaténation des propositions, ou encore à produire un modèle de fonctionnement propre à l’événement, est la procédure même qui est l’oeuvre dans le travail de remémoration ou encore dans le travail de récit. Cette structuration logique du propos est bien entendu déjà à l’oeuvre dans le discours même, chaque énoncé prenant en compte les énoncés précédents et anticipant sur les énoncés à venir (le sens d’une proposition n’est pas clos tant que l’événement se poursuit).

Fonctions

Essayons donc d’établir une grille de lecture de l’énoncé à partir des fonctions ainsi déterminées :

— on appellera fonction sémiotique de l’énoncé, le rapport objectif qu’entretient l’énoncé avec la scène imaginaire qu’il représente ou donne à voir. Cette fonction révèle donc le sens dénotatif de l’énoncé,

— on appellera fonction pragmatique de l’énoncé le rapport qu’entretient l’énoncé avec le contexte de son énonciation,

— on appellera fonction sémantique de l’énoncé le rapport logique qui lie les propositions d’un même événement les unes aux autres. C’est le rapport de l’énoncé au propos.

Suivant cette grille d’analyse, le sens d’un énoncé peut être caractérisé comme la somme des significations partielles assumées par chacune des fonctions décrites. L’importance relative de chacune de ces fonctions varie suivant la nature du message considéré. On peut donc esquisser une typologie de la communication, qui prenne on compte le degré de polarisation de l’énoncé vers l’une ou l’autre de ces fonctions.

Énoncé à fonction sémiotique dominante : d’une façon générale, toutes les descriptions objectives, l’énoncé narratif pur, historique ou non, l’énoncé scientifique, les récits de voyage, descriptions, reportages divers, etc.

Énoncé à fonction pragmatique dominante : d’une façon générale l’ensemble des énoncés produits en situation de discours. On peut établir une subdivision caractérisant les divers types de discours, de la forme extrême du délire jusqu’à l’exposé magistral scientifique, en passant par les confidences amoureuses et les banalités quotidiennes consacrées au temps ou à la santé :

—  énoncé à fonction pragmatique expressive dominante : le délire, qui, dans sa forme extrême, se caractérise à la fois par l’absence de projet sur l’autre, l’indifférence à la recevabilité du message, la rupture de contact avec le réel, l’incohérence apparente du propos et son absence de contenu référentiel...

— énoncé à fonction pragmatique impressive dominante : le message publicitaire (ou plus généralement de séduction ou de propagande), qui a pour fonction unique d’induire un comportement du destinataire. Les autres fonctions qu’il peut manifester sont soumises à l’objet principal.

Énoncé à fonction sémantique dominante : les énoncés dont l’objet est d’élucider les rapports logiques à l’œuvre dans l’événement (ex: “nous venons de passer une heure à aligner des banalités... Tout cela est sans intérêt et j’augure mal de la suite”). Ces énoncés se caractérisent par le rôle central qu’y jouent les éléments anaphoriques et cataphoriques.

Un énoncé à dominante sémantique tend à placer le locuteur en position de tiers par rapport à l’événement. La dimension sémantique du discours manifeste le surplus de sens consécutif au déroulement de l’événement. La connotation sémantique de l’énoncé révèle la structuration interne du propos telle qu’elle s’établit progressivement dans le jeu intersubjectif. Elle est la matière première de tout récit, si l’on définit le récit comme représentation «ordonnée et logique» de l’événement. La composante sémantique du discours est le lieu du consensus ou de la réduction des subjectivités. La composante sémantique du récit est le lieu spécifique de l’intervention du narrateur. Elle manifeste donc l’intenté du narrateur sur son narrataire.

Une des principales questions de l’analyse du récit est d’évaluer la légitimité de la composante narrative sémantique par rapport à la composante sémantique de l’événement de référence. Autrement dit, quel rapport existe-t-il entre l’interprétation de l’événement par le narrateur et l’interprétation de l’événement par ses acteurs ?

Le sens d’un énoncé est égal à la somme de sa signification sémiotique (infracontextuelle), qui renvoie aux présupposés de la situation d’échange, de sa signification pragmatique (intracontextuelle), qui renvoie directement au contexte de son énonciation, et de sa signification sémantique (transcontextuelle), qui préfigure le récit potentiel propre à l’événement.

[Extrait de l'Utopie cinématographique, Jean-Paul Desgoutte, l'Harmattan, Paris, 1997]


 

Fonctions de la communication verbale [d'après Roman Jakobson ]

Roman Jakobson 1896-1982

Essais de linguistique générale

« Le destinateur envoie un message au destinataire. Pour être opérant, le message requiert d’abord un contexte auquel il renvoie (c’est ce qu’on appelle aussi dans une terminologie quelque peu ambiguë le “référent”), contexte saisissable par le destinataire et qui est soit verbal soit susceptible d’être verbalisé ; ensuite le message requiert un code commun, en tout ou au moins en partie, au destinateur et au destinataire (ou en d’autres termes à l’encodeur et au décodeur du message) ; enfin le message requiert un contact, un canal physique et une connexion psychologique entre le destinateur et le destinataire, contact qui leur permet d’établir et de maintenir la communication. Ces différents facteurs inaliénables de la communication verbale peuvent être schématiquement représentés comme suit :

 

 
CONTEXTE
 
DESTINATEUR........
MESSAGE
........DESTINATAIRE
 
CONTACT
 
 
CODE
 

 

Chacun de ces six facteurs donne naissance à une fonction linguistique différente. Disons tout de suite que, si nous distinguons ainsi six aspects fondamentaux dans le langage, il serait difficile de trouver des messages qui rempliraient seulement une fonction. La diversité des messages réside non dans le monopole de l’une ou l’autre fonction, mais dans les différences de hiérarchie entre celles-ci. La structure verbale d’un message dépend avant tout de la fonction prédominante.[...]».

Roman Jakobson, Essais de linguistique générale, Editions de Minuit, Paris, 1963, pp. 213-216.

 

4. Emile Benveniste

1902-1976

Problèmes de linguistique générale

Emile Benveniste, dans l’héritage de Saussure, reformule la question du sens en dissociant la signification attachée au système de la langue du processus sémantique propre à l’énonciation.

« Le signe saussurien est en réalité l’unité sémiotique, c’est-à-dire l’unité pourvue de sens. Est reconnu ce qui a un sens ; tous les mots qui se trouvent dans un texte français, pour qui possède cette langue, ont un sens. Mais il importe peu qu’on sache quel est ce sens et on ne s’en préoccupe pas. Le niveau sémiotique, c’est ça : être reconnu comme ayant ou non un sens. Ça se définit par oui ou non.[...] La sémantique, c’est le « sens » résultant de l’enchaînement, de l’appropriation à la circonstance et de l’adaptation des différents signes entre eux. Ça, c’est absolument imprévisible. C’est l’ouverture vers le monde. Tandis que la sémiotique, c’est le sens renfermé sur lui-même et contenu en quelque sorte en lui-même. » E. Benveniste (1974 pp. 21-22)

La double nature du sens linguistique, selon Emile Benveniste,  s’applique donc d’une part à la propriété du signe, en tant qu’élément d’un système clos, et manifeste d’autre part la vertu qui fait d’un énoncé un message (autrement dit la charge intentionnelle, la manifestation subjective qui distingue le cri du bruit ou l’image du reflet).

Emile Benveniste a ainsi reformulé cette séparation en définissant deux méthodes d’analyse du langage pour deux objets distincts : une linguistique de la langue d’une part qui s’intéresse au code — à la grammaire proprement dite — et aux unités qui, sur le modèle du signe saussurien, constituent les énoncés, et une linguistique de l’énonciation d’autre part qui s’intéresse au discours et dont l’unité est la phrase en tant que proposition intersubjective.

 « La phrase appartient bien au discours. C’est même par là qu’on peut la définir : la phrase est l’unité du discours. Nous en trouvons confirmation dans les modalités dont la phrase est susceptible : on reconnaît partout qu’il y a des proposi­tions assertives, des propositions interrogatives, des propo­sitions impératives, distinguées par des traits spécifiques de syntaxe et de grammaire, tout en reposant identiquement sur la prédication. […] C’est dans le discours, actualisé en phrases que la langue se forme et se configure. Là commence le langage. On pourrait dire, calquant une formule classique : nihil est in lingua quod non prius fuerit in oratione. » Emile Benveniste (1966 p. 131)

En affirmant la nécessité d’une double approche des phénomènes de signification verbale, Benveniste fait plus qu’intégrer la « langue » dans la « sémiologie », il rend possible l’affirmation de l’origine discursive de tout effet de sens. Le nihil est in lingua quod non prius fuerit in oratione n’est en quelque sorte qu’une paraphrase de : In principio erat verbum... 

Le paradigme de base de toute analyse sémiologique, c’est donc le message. Si les objets font signe, ou s’ils portent un sens, c’est qu’ils sont ou qu’ils ont été chargés d’une intention. Dès lors, l’élucidation du sens d’un message peut prendre deux formes. Une forme que l’on peut qualifier de performative, qui s’identifie à la réponse que le destinataire du message retourne à son émetteur, et une forme que l’on peut qualifier de constative qui n’est à proprement parler qu’une glose ou une paraphrase, répétition ou explication à l’usage du tiers des éléments du contexte.


Communication animale et langage humain

Revue Diogène, Paris 1952.

La blasphémie et l'euphémie, ibidem


5. La double articulation du langage

André Martinet

1908-1999

"[...] On entend souvent dire que le langage humain est articulé. Ceux qui s'expriment ainsi seraient probablement en peine de définir exactement ce qu'ils entendent par là. Mais il n'est pas douteux que ce terme corresponde à un trait qui caractérise effectivement toutes les langues. Il convient toutefois de préciser cette notion d'articulation du langage et de noter qu'elle se manifeste sur deux plans différents : chacune des unités qui résultent d'une première articulation est en effet articulée à son tour en unités d'un autre type.

La première articulation du langage est celle selon laquelle tout fait d'expérience à transmettre, tout besoin qu'on désire faire connaître à autrui s'analysent en une suite d'unités douées chacune d'une forme vocale et d'un sens. Si je souffre de douleurs à la tête, je puis manifester la chose par des cris. Ceux-ci peuvent être involontaires ; dans ce cas ils relèvent de la physiologie. Ils peuvent aussi être plus ou moins voulus et destinés à faire connaître mes souffrances à mon entourage. Mais cela ne suffit pas à en faire une communication linguistique. Chaque cri est inanalysable et correspond à l'ensemble, inanalysé, de la sensation douloureuse. Tout autre est la situation si je prononce la phrase
j'ai mal à la tête. Ici, il n'est aucune des six unités successives j', ai, mal, à, la, tête qui corresponde à ce que ma douleur a de spécifique. Chacune d'entre elles peut se retrouver dans de tout autres contextes pour communiquer d'autres faits d'expérience : mal, par exemple, dans il fait le mal, et tête dans il s'est mis à leur tête. On aperçoit ce que représente d'économie cette première articulation : on pourrait supposer un système de communication où, à une situation déterminée, à un fait d'expérience donné correspondrait un cri particulier. Mais il suffit de songer à l'infinie variété de ces situations et de ces faits d'expérience pour comprendre que, si un tel système devait rendre les mêmes services que nos langues, il devrait comporter un nombre de signes distincts si considérable que la mémoire de l'homme ne pourrait les emmagasiner. Quelques milliers d'unités, comme tête, mal, ai, la, largement combinables, nous permettent de communiquer plus de choses que ne pourraient le faire des millions de cris inarticulés différents.

La première articulation est la façon dont s'ordonne l'expérience commune à tous les membres d'une communauté linguistique déterminée. Ce n'est que dans le cadre de cette expérience, nécessairement limitée à ce qui est commun à un nombre considérable d'individus, qu'on communique linguistiquement. L'originalité de la pensée ne pourra se manifester que dans un agencement inattendu des unités. L'expérience personnelle, incommunicable dans son unicité, s'analyse en une succession d'unités, chacune de faible spécificité et connue de tous les membres de la communauté. On ne tendra vers plus de spécificité que par l'adjonction de nouvelles unités, par exemple en accolant des adjectifs à un nom, des adverbes à un adjectif, de façon générale des déterminants à un déterminé.

Chacune de ces unités de première articulation présente, nous l'avons vu, un sens et une forme vocale (ou phonique). Elle ne saurait être analysée en unités successives plus petites douées de sens : l'ensemble tête veut dire " tête " et l'on ne peut attribuer à tê- et à -te des sens distincts dont la somme serait équivalente à " tête ". Mais la forme vocale est, elle, analysable en une succession d'unités dont chacune contribue à distinguer tête, par exemple, d'autres unités comme bête, tante ou terre. C'est ce qu'on désignera comme la deuxième articulation du langage. Dans le cas de tête, ces unités sont au nombre de trois ; nous pouvons les représenter au moyen des lettres t e t, placées par convention entre barres obliques, donc /tet/. On aperçoit ce que représente d'économie cette seconde articulation : si nous devions faire correspondre à chaque unité significative minima une production vocale spécifique et inanalysable, il nous faudrait en distinguer des milliers, ce qui serait incompatible avec les latitudes articulatoires et la sensibilité auditive de l'être humain. Grâce à la seconde articulation, les langues peuvent se contenter de quelques dizaines de productions phoniques distinctes que l'on combine pour obtenir la forme vocale des unités de première articulation : tête, par exemple, utilise à deux reprises l'unité phonique que nous représentons au moyen de /t/ avec insertion entre ces deux /t/ d'une autre unité que nous notons /e/.

Les unités linguistiques de base
Un énoncé comme j'ai mal à la tête ou une partie d'un tel énoncé qui fait un sens, comme j'ai mal ou mal, s'appelle un signe linguistique. Tout signe linguistique comporte un signifié, qui est son sens ou sa valeur, et qu'on notera entre guillemets (" j'ai mal à la tête ", " j'ai mal ", " mal "), et un signifiant grâce à quoi le signe se manifeste, et qu'on présentera entre barres obliques (/ že mal a la tet /, / že mal / / mal /). C'est au signifiant que, dans le langage courant, on réserverait le nom de signe. Les unités que livre la première articulation, avec leur signifié et leur signifiant, sont des signes, et des signes minima puisque chacun d'entre eux ne saurait être analysé en une succession de signes. Il n'existe pas de terme universellement admis pour désigner ces unités. Nous emploierons ici celui de monème.

Comme tout signe, le monème est une unité à deux faces, une face signifiée, son sens ou sa valeur, et une face signifiante qui la manifeste sous forme phonique et qui est composée d'unités de deuxième articulation. Ces dernières sont nommées des phonèmes.
Dans l'énoncé dont nous nous servons ici, il y a six monèmes qui se trouvent coïncider avec ce qu'on nomme, dans la langue courante, des mots : j' (pour je), ai, mal, à, la et tête. Mais il ne faudrait pas en conclure que " monème " n'est qu'un équivalent savant de " mot ". Dans un mot comme travaillons, il y a deux monèmes : travaill- / travaj /, qui désigne un certain type d'action, et -ons /, qui désigne celui qui parle et une ou plusieurs autres personnes. Traditionnellement, on distingue entre travaill- et -ons en disant que l'un est un sémantème et l'autre un morphème. Cette terminologie a l'inconvénient de suggérer que seul le sémantème serait doué de sens alors que le morphème en serait privé, ce qui est inexact. Dans la mesure où la distinction est utile, il vaudra mieux désigner comme des lexèmes ceux des monèmes qui trouvent leur place dans le lexique et non dans la grammaire, et conserver morphème pour désigner ceux qui, comme -ons, apparaissent dans les grammaires. Les monèmes, comme pour ou avec, qui figurent aussi bien dans le lexique que dans la grammaire, sont à classer parmi les morphèmes. On notera qu'un lexème comme travaill- figure traditionnellement dans le lexique sous la forme travailler, c'est-à-dire qu'on l'y rencontre affublé du morphème -er d'infinitif. [...]

Chaque langue a son articulation propre
Si les langues s'accordent toutes pour pratiquer la double articulation, toutes diffèrent sur la façon dont les usagers de chacune d'elles analysent les données de l'expérience et sur la manière dont ils mettent à profit les possibilités offertes par les organes de la parole. En d'autres termes, chaque langue articule à sa façon aussi bien les énoncés que les signifiants. Dans les circonstances où un Français dira j'ai mal à la tête, un Espagnol articulera me duele la cabeza. Dans un cas, le sujet de l'énoncé sera celui qui parle, dans l'autre la tête qui souffre ; l'expression de la douleur sera nominale en français, verbale en espagnol et l'attribution de cette douleur se fera à la tête dans le premier cas, à la personne indisposée dans le second. Peu importe que le Français puisse aussi dire la tête me fait mal. Ce qui est décisif, c'est que, dans une situation donnée, le Français et l'Espagnol auront naturellement recours à deux analyses complètement différentes. Dans le même ordre d'idées, on comparera les équivalents lat. poenas dabant et fr. ils étaient punis, ang. smoking prohibited, russe kurit' vospreš-cáetsja et fr. défense de fumer, all. er ist zuverlässig et fr. on peut compter sur lui.

Nous savons déjà que les mots d'une langue n'ont pas d'équivalents exacts dans une autre. Ceci va naturellement de pair avec la variété des analyses des données de l'expérience. Il se peut que les différences dans l'analyse entraînent une façon différente de considérer un phénomène, ou qu'une conception différente d'un phénomène entraîne une analyse différente de la situation. En fait, il n'est pas possible de faire le départ entre l'un et l'autre cas.

En ce qui concerne l'articulation des signifiants, on se gardera bien de juger les faits sur la base des graphies, même lorsqu'il s'agit de transcriptions et non de formes orthographiées. Si l'on part de / ž e mal a la tet / et / me duele la kabe?a /, on ne doit pas se figurer que le premier a de / kabe?a / recouvre la même réalité linguistique que celui de / mal / ; en français, où l'on distingue le / a / de mal du / â / de mâle, le premier ne saurait avoir qu'une articulation peu profonde, alors que le / a / de cabeza, unique voyelle ouverte de l'espagnol, a beaucoup plus de latitudes. Ce sont des raisons d'économie qui font qu'on transcrit au moyen des mêmes caractères les phonèmes de deux langues différentes.

Nombre des monèmes et des phonèmes
Le nombre des énoncés possibles dans chaque langue est théoriquement infini, car il n'est pas de limite au nombre de monèmes successifs qu'un énoncé peut comporter. La liste des monèmes d'une langue est en fait une liste ouverte : il est impossible de déterminer précisément combien une langue présente de monèmes distincts parce que, dans toute communauté, de nouveaux besoins se manifestent à chaque instant et que ces besoins font naître de nouvelles désignations. Les mots qu'un civilisé d'aujourd'hui est susceptible d'employer ou de comprendre se chiffrent par dizaines de milliers. Mais beaucoup de ces mots sont composés de monèmes soit susceptibles d'apparaître comme des mots indépendants (par ex. dans timbre-poste, autoroute), soit limités à la composition (par ex. dans thermostat, télégraphe). Il en résulte que les monèmes, même avec l'appoint des désinences comme -ons et des suffixes comme -âtre, sont beaucoup moins nombreux que les mots.

La liste des phonèmes d'une langue est, elle, une liste fermée. Le castillan, par exemple, distingue 24 phonèmes, ni plus ni moins. Ce qui rend souvent délicate la réponse à la question " Combien cette langue a-t-elle de phonèmes ? " est le fait que les langues de civilisation, qui se parlent sur de vastes domaines, ne présentent pas une unité parfaite et varient quelque peu d'une région, d'une classe sociale, d'une génération à une autre. Ces variations n'empêchent pas, en général, la compréhension, mais peuvent entraîner des différences dans l'inventaire des unités, aussi bien distinctives (phonèmes) que significatives (monèmes ou signes plus vastes). C'est ainsi que l'espagnol parlé en Amérique présente souvent 22 phonèmes au lieu de 24. La variété de français utilisée par l'auteur comporte 34 phonèmes. Mais parmi les sujets parisiens nés depuis 1940, un système de 31 phonèmes n'est pas rare. Nous utilisons ce dernier, plus simple, dans la transcription de nos exemples français.

Qu'est-ce qu'une langue ?
Nous pouvons maintenant tenter de formuler ce que nous entendons par " langue ". Une langue est un instrument de communication selon lequel l'expérience humaine s'analyse, différemment dans chaque communauté, en unités douées d'un contenu sémantique et d'une expression phonique, les monèmes ; cette expression phonique s'articule à son tour en unités distinctives et successives, les phonèmes, en nombre déterminé dans chaque langue, dont la nature et les rapports mutuels diffèrent eux aussi d'une langue à une autre. Ceci implique 1° que nous réservons le terme de langue pour désigner un instrument de communication doublement articulé et de manifestation vocale, 2° que, hors cette base commune, comme le marquent les termes " différemment " et " diffèrent " dans la formulation ci-dessus, rien n'est proprement linguistique qui ne puisse différer d'une langue à une autre ; c'est dans ce sens qu'il faut comprendre l'affirmation que les faits de langue sont " arbitraires " ou " conventionnels ".

Extrait de Eléments de linguistique générale, Armand Colin, Paris, 1960.


1. Histoire de l'écriture

2. Phonétique et phonologie

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