Dictionnaire critique de la communication/biographies/Sfez /PUF 

Ferdinand de SAUSSURE

1857-1913

Linguiste suisse, né à Genève. Il poursuit des études de linguistique d’abord dans sa ville natale, puis à Leipzig et à Berlin. Génie précoce, il n’a que 22 ans lorsque à l’Université de Leipzig, où l’équipe des Junggrammatiker était en train de renouve1er les études de grammaire comparée, son mémoire de fins d’études lui assure d’emblée une grande notoriété (Mémoire sur le système primitif des voyelles dans les langues indo­européennes, Leipzig, 1879). Ce travail anticipe de manière évidente sur les théories phonologiques du Cercle linguistique de Prague ; pour la première fois, en ne prenant en considération que le système linguistique lui-même, l’on postule l’existence d’entités vocaliques définies sans tenir compte de leur substance phonétique propre, mais bien à partir du réseau d’oppositions où elles s’inscrivent. Toujours à Leipzig, il présente en 1880 sa thèse de doctorat (De l’emploi du génitif absolu en sanskrit). La même année, il se rend à Paris pour suivre, à l’Ecole des hautes études, le cours de grammaire comparée de Michel Bréal, cours qu’il assumera lui-même l’année suivante, et cela pour une dizaine d’années ; en outre, à partir de 1882, il assurera également les fonctions de secrétaire adjoint de la Société de linguistique. En 1891, il accédera au poste de professeur de sanskrit et de grammaire comparée à l’Université de Genève, poste qu’il occupera jusqu’à sa mort. Entretemps, il accepte de prendre en charge, en 1906, la succession de Joseph Wersheimer à la chaire de linguistique générale, d’où il délivrera trois cours, devenus mythiques depuis lors (1906-1907, 1909-1910, 1910-1911), consacrés aux fondements de la linguistique générale.

Après sa mort, deux de ses élèves, Charles Bally et Albert Sechehaye, aidés par Albert Riedlinger, publieront sur la base de leurs propres notes la matière de ces trois cours, restés inédits, sous le titre : Cours de linguistique générale (1916)[1]. Depuis lors, cinq éditions ont paru ; la publication du Cours a suscité un grand débat autour des modalités d’édition de cette œuvre par­ticulière (R. Godel, 1967; R. Engler. 1967; T. de Mauro, 1982). Bien que certaines de ses idées ne soient pas absolument neuves (on en retrouve la trace, par exemple, chez un prédécesseur de Saussure, le linguiste américain W.D. Witney, ainsi que chez deux de ses contemporains, Baudouin de Courtenay et Kruszewski), la publication du Cours a été comparée à « une révolution de Copernic ». Saussure a en effet influencé, de manière déterminante, le développement des sciences humaines tout au long de notre siècle (philosophie, psychanalyse, sémiologie, théorie de l’information, anthropologie, théorie de la littérature), et notamment celui de la linguistique contemporaine d’obédience structuraliste et fonctionnaliste, dont l’appareil terminologique et conceptuel constitue clairement un héritage de sa réflexion (synchronie-diachronie, langue-parole, système, signe, arbitrarité, opposition).

En premier lieu, le Cours affirme la nécessité d’une nouvelle science générale, la sémiologie, qui étudierait « la vie des signes au sein de la vie sociale, science dont la linguistique ne constituerait qu’une branche parmi d’autres. [...]

Un autre apport méthodologique essentiel est la distinction synchronie-diachronie. Dans le premier cas, la langue est envisagée en tant que système clos de communication, à une époque déterminée; dans le second cas, elle le sera du point de vue de son évolution historique. En outre, Saussure fait aussi la différence entre langue et parole. La langue, ou code ou système de signes, est vue comme un ensemble abstrait de conventions sociales. La parole, en revanche, est un acte individuel concret, c’est-à-dire un usage particulier du code par lequel celui-ci se modifie au fil du temps. Cette distinction rappelle celle de Ch. Morris entre « syntagmatique » et « pragmatique », ainsi que celle que font, d’une part, la théorie de l’information entre « code » et « message » et, d’autre part, la théorie mathématique des jeux entre « règle » et « stratégie ».

Le Cours met en avant la nécessité d’étudier la langue d’un point de vue synchronique: pour la première fois, en effet, la communication verbale est considérée comme un système formel qui n’est pas une simple « nomenclature » d’éléments (les mots) mais qui se compose d’unités phonologiques, lexicales et grammaticales entrant en corrélation réciproque. A l’instar des pièces du jeu d’échecs, ces unités concrètes doivent être définies selon leur valeur oppositionnelle et non selon leur substance propre (« La langue est une forme et non une substance »). Ces unités s’organisent selon deux types de rapports interdépendants : les rapports syntagmatiques (in praesentia) régissent leurs modalités de succession linéaire ; les rapports associatifs (in absentia), quant à eux, inscrivent ces mêmes unités dans des séries « mnémoniques virtuelles », que la linguistique, à partir de Hjelmslev, nommera rapports paradigmatiques.

De 1906, jusqu’aux premiers mois de 1909, Saussure se consacre à l’étude des anagrammes dans la versification latine (recherches inédites de son vivant). L’hypothèse de Saussure est qu’il existe des poèmes composés à partir d’un mot-thème, dont les phonèmes auraient été utilisés conformément à certaines règles de distribution dans la composition du texte. Pour R. Jakobson il s’agit là d’une intuition géniale. Il est vrai que ces réflexions ont influencé de manière déterminante tout un pan de la théorie interprétative du structuralisme (J. Derrida, 1972[2]), au point que l’on a parlé de « seconde révolution saussurienne » (J. Starobinski, 1971[3]), et cela bien que leur véritable portée épistémologique n’ait pas encore été analysée en profondeur ni, partant, clairement définie.

G. Silingardi

 


Notes

[1] Cours de linguistique générale (éd. critique préparée par T. de Mauro, notes et commentaire, trad. fr., notes et commentaire de L.-J. Calvet), Paris, Payot, 1982.

[2] Jacques DERRIDA, La dissémination, Paris, Le Seuil, 1972.

[3] J. STAROBINSKI, Les mots sous les mots, Paris, Gallimard. 197l.