Théories du récit


Sémiologie du discours et du récit

Avant-propos

Le développement des technologies numériques a permis l'apparition de nouveaux modes d'expression narrative qu'il est convenu d'appeler multimédia. Ces objets ont un statut original dans le monde de l'édition et de la diffusion pour deux raisons essentielles. D'une part, ils mêlent librement textes, sons et images - représentations analogiques et représentations digitales, autrement dit représentations naturelles et représentations conventionnelles - facilitant ainsi le mélange ou la confusion entre univers réels et univers fictifs, d'autre part ils proposent aux lecteurs de participer au processus narratif en intervenant sur le déroulement du propos narratif.

Ce faisant ces nouveaux objets bouleversent la frontière traditionnelle entre les deux fonctions fondamentales du langage, la fonction de représentation de l'ailleurs ou de l'absence, et la fonction de transformation du présent.

Le discours et le récit

L'une des fonctions du langage est de représenter la réalité, l'événement. C'est sa fonction descriptive ou narrative. On pourrait encore l'appeler avec Austin, fonction constative. L'autre fonction du langage (ou une autre fonction du langage) est d'agir sur le réel. C'est sa fonction discursive, pragmatique, ou encore performative selon l'expression d'Austin.
Le langage participe donc à la fois à l'accomplissement de l'événement et à la représentation de l'événement. Nous appellerons, d'une façon générique, discours les formes de langage qui participent hic et nunc à l'accomplissement de l'événement, et récits les formes de langage qui rendent compte, décrivent ou représentent les événements.

Les formes du discours sont des formes actuelles, elles rassemblent un certain nombre d'acteurs dans le présent de leur énonciation et dans l'espace ou le décor de leur rencontre. L'univers du discours est un univers progressif ouvert qui se confond avec l'univers réel.
Les formes du récit présupposent la coexistence de deux univers disjoints, l'univers de l'événement raconté ou représenté, et l'univers de l'énonciation du récit, ou univers de la narration.

L'histoire et le récit
" On définira [...] le récit comme la représentation d'un événement ou d'une suite d'événements, réels ou fictifs, par le moyen du langage, et plus particulièrement du langage écrit. " GG.C8.152.
Nous élargirons dés à présent cette définition au langage audiovisuel afin d'inclure dans notre définition toutes les formes de récits filmiques, télévisuels, radiophoniques, etc. Le récit donc est la représentation d'un événement ou d'une suite d'événements, réels ou fictifs par tout moyen disponible.

Tout récit peut être décrit comme un enchâssement ou une imbrication d'éléments informatifs (descriptifs, référentiels : décor, durée, acteurs, etc.) qui rendent compte de l'histoire racontée, et d'éléments énonciatifs (proprement narratifs) qui rendent compte du jeu relationnel qui s'instaure entre narrateurs et lecteurs et révèlent ainsi le projet narratif propre au récit.

Chaque élément du texte peut donc être caractérisé par sa coloration informative (sémiotique) ou relationnelle (sémantique). Mais il importe préalablement d'identifier l'ensemble des acteurs de chacun des récits et de chacune des histoires qui s'enchâssent — l'histoire s'opposant au récit comme le contenu (la diégèse) s'oppose à l'énonciation (la mise en scène).

L’analyse des marques énonciatives permet ainsi de séparer l’histoire du discours et de révéler les points de vue qui s’enchaînent ou s’enchâssent  dans le cours du récit, chaque proposition sous-jacente étant rapportée à un point de vue narratif (Genette 1972, p. 225 et sq.), une fois le prédicat identifié comme constatif ou performatif (Benveniste 1974, pp. 269 et sq.)


Sémiologie du discours et du récit : analyses

I. Le système énonciatif dans Les Choses de Georges Perec

Georges Perec, dans sa difficulté même d’écrivain engagé à dissocier les fonctions d’auteur, de narrateur et de héros, livre à l’analyse une riche matière à réflexion quant à la porosité des frontières de l’énonciation.

0. Avant-propos

Tout récit peut être décrit comme un enchâssement ou une imbrication d'éléments informatifs (descriptifs, référentiels) - qui rendent compte de l'histoire racontée -, et d'éléments énonciatifs (proprement narratifs) - qui rendent compte du jeu relationnel qui s'instaure entre narrateurs et lecteurs.
Chaque élément du texte peut donc être caractérisé par sa coloration informative (sémiotique) ou relationnelle (sémantique). Mais il importe préalablement d'identifier l'ensemble des acteurs de chacun des récits et de chacune des histoires qui s'enchâssent - l'histoire s'opposant au récit comme le contenu (la diégèse) s'oppose à l'énonciation (la mise en scène).

" L'Express était sans doute l'hebdomadaire dont ils faisaient le plus grand cas. Ils ne l'aimaient guère, à vrai dire, mais ils l'achetaient, ou, en tous cas, l'empruntant chez l'un ou chez l'autre, le lisaient régulièrement, et même, ils l'avouaient, ils en conservaient fréquemment de vieux numéros. Il leur arrivait plus que souvent de n'être pas d'accord avec sa ligne politique (un jour de saine colère, ils avaient écrit un court pamphlet sur " le style du Lieutenant ") et ils préféraient de loin les analyses du Monde, auquel ils étaient unanimement fidèles, ou même les prises de position de Libération, qu'ils avaient tendance à trouver sympathique. Mais l'Express, et lui seul, correspondait à leur art de vivre ; ils retrouvaient en lui, chaque semaine, même s'ils pouvaient à bon droit les juger travesties et dénaturées, les préoccupations les plus courantes de leur vie de tous les jours. Il n'était pas rare qu'ils s'en scandalisent. Car vraiment, en face de ce style où régnaient la fausse distance, les sous-entendus, les mépris cachés, les envies mal digérées, les faux enthousiasmes, les appels du pied, les clins d'œil, en face de cette foire publicitaire qui était tout l'Express - sa fin et non son moyen, son aspect le plus nécessaire -, en face de ces petits détails qui changent tout, de ces petits quelque chose de pas cher et de vraiment amusant, en face de ces hommes d'affaires qui comprenaient les vrais problèmes, de ces techniciens qui savaient de quoi ils parlaient et qui le faisaient bien sentir, de ces penseurs audacieux qui, la pipe à la bouche, mettaient enfin au monde le vingtième siècle, en face, en un mot, de cette assemblée de responsables, réunis chaque semaine en forum ou en table ronde, dont le sourire béat donnait à penser qu'ils tenaient encore dans leur main droite les clés d'or des lavabos directoriaux, ils songeaient, immanquablement, répétant le pas très bon jeu de mots qui ouvrait leur pamphlet, qu'il n'était pas certain que l'Express fût un journal de gauche, mais qu'il était sans aucun doute possible un journal sinistre. C'était d'ailleurs faux, ils le savaient très bien, mais cela les réconfortait. "

Extrait de Les Choses de Georges Perec, Julliard 1965

L'extrait ici présenté met en scène deux univers énonciatifs enchâssés qui renvoient chacun à un univers référentiel propre. Le premier lie le narrateur du roman à son public virtuel à propos du comportement des héros (E1 ® R1). C’est un mouvement énonciatif de premier degré. Le second lie les rédacteurs de l’Express à leurs lecteurs, et singulièrement aux deux héros de l’histoire, à travers le contenu du journal (E2 ® R2). C’est un mouvement énonciatif de second degré, enchâssé dans le précédent.

On note bien sûr que l’univers énonciatif E2 n’est rien d’autre que l’univers référentiel R1. Ce qui fait fonction de référent par rapport à un univers énonciatif de degré n devient lui-même un système énonciatif de degré n + 1 par rapport au nouveau référent enchâssé. La description du jeu des enchâssements gagne donc à être engagée à partir de l’élément référentiel ultime et remontée progressivement jusqu’à l’univers énonciatif proprement discursif.


L'extrait du texte de Perec ici présenté peut s'analyser en trois mouvements : un mouvement qui lie le narrateur à ses lecteurs (mouvement énonciatif de premier degré), un mouvement qui lie le narrateur à ses héros (mouvement proprement référentiel), et enfin un mouvement qui lie les héros du récit, lecteurs de l'Express, à leur journal et à sa rédaction (mouvement énonciatif de deuxième degré). Il existe donc deux univers énonciatifs qui s'enchâssent dans le récit :

  1. un univers énonciatif de premier degré, qui rassemble le ou les narrateurs du récit et le ou les lecteurs sollicités, à propos de l'histoire racontée,
  2. un univers énonciatif de deuxième degré, qui peut lui-même s'analyser en deux éléments :

    - un élément proprement énonciatif où se rejoignent journalistes et lecteurs du journal,
    - un élément diégétique (ou référentiel) qui rassemble le contenu du journal.

Ces divers éléments peuvent être représentés comme suit :

Narrateur(s)

 

 

>> Les Choses >>

Lecteur(s)
Journalistes >>

 

L'Express

(articles)

>> Lecteurs

L'analyse du texte va maintenant nous conduire à répertorier les éléments caractéristiques de chacun des univers ou de chacune des instances identifiés.

1. L'histoire

1.1. Le contenu du journal

Très peu d'éléments purement informatifs nous sont fournis dans ce texte, quant au contenu du journal l'Express. Ces éléments (ci-dessous en italique) qui apparaissent dans la deuxième partie de la description, sont insérés dans un commentaire énonciatif dont il est difficile de caractériser le statut, puisqu'il mêle plus ou moins à la fois l'opinion du narrateur, celle des journalistes et celle des héros de l'histoire, lecteurs du journal. On note qu'ils font mention 1) d'objets gadgets, 2) de cadres " modernes ", 3) de modes de réunion.

" ...en face de ces petits détails qui changent tout, de ces petits quelque chose de pas cher et de vraiment amusant, en face de ces hommes d'affaires qui comprenaient les vrais problèmes, de ces techniciens qui savaient de quoi ils parlaient et qui le faisaient bien sentir, de ces penseurs audacieux qui, la pipe à la bouche, mettaient enfin au monde le vingtième siècle, en face, en un mot, de cette assemblée de responsables, réunis chaque semaine en forum ou en table ronde... "

1.2. Les journalistes et les lecteurs du journal

L'opinion prêtée aux héros de l'histoire, quant à leur journal préféré, ne se distingue que fort peu de celle du narrateur, qui se réserve cependant de temps à autre la possibilité de spécifier son jugement personnel. Aucun crédit, en revanche, n'est prêté aux journalistes sinon peut-être celui d'avoir une ligne politique, ce qui les distingue de leurs confrères du Monde qui proposent des analyses, et de ceux de Libération, qui manifestent des prises de position.

" Mais l'Express, et lui seul, correspondait à leur art de vivre ; ils retrouvaient en lui, chaque semaine, même s'ils pouvaient à bon droit les juger travesties et dénaturées, les préoccupations les plus courantes de leur vie de tous les jours. Il n'était pas rare qu'ils s'en scandalisent. Car vraiment, en face de ce style où régnaient la fausse distance, les sous-entendus, les mépris cachés, les envies mal digérées, les faux enthousiasmes, les appels du pied, les clins d'œil, en face de cette foire publicitaire qui était tout l'Express... [...] ils songeaient, immanquablement, répétant le pas très bon jeu de mots qui ouvrait leur pamphlet, qu'il n'était pas certain que l'Express fût un journal de gauche, mais qu'il était sans aucun doute possible un journal sinistre. "

2. Le récit

2.1. Le ou les narrateurs du récit

Une part importante de l'intervention directe du narrateur dans le récit, se manifeste à travers l'emploi d'adverbes ou de locutions qui affirment le caractère systématique, répétitif, fréquentatif du comportement de lecteurs des héros. Ce faisant, le narrateur marque sa distance ou sa lucidité par rapport à une complaisance inconsciente de ses héros, qu'il ne souhaite pas partager, ou inversement, il souligne dans leur attitude la part qu'il est prêt à revendiquer lui-même.

" L'Express était sans doute l'hebdomadaire dont ils faisaient le plus grand cas. Ils ne l'aimaient guère, à vrai dire, mais ils l'achetaient, ou, en tous cas, l'empruntant chez l'un ou chez l'autre, le lisaient régulièrement, et même, ils l'avouaient, ils en conservaient fréquemment de vieux numéros. Il leur arrivait plus que souvent de n'être pas d'accord avec sa ligne politique (un jour de saine colère, ils avaient écrit un court pamphlet sur " le style du Lieutenant ") et ils préféraient de loin les analyses du Monde, auquel ils étaient unanimement fidèles, ou même les prises de position de Libération, qu'ils avaient tendance à trouver sympathique. "

" ...ils retrouvaient en lui, chaque semaine, même s'ils pouvaient à bon droit les juger travesties et dénaturées, les préoccupations les plus courantes de leur vie de tous les jours. "

Le narrateur se laisse même aller jusqu'à intervenir directement, en forçant la main, en quelque sorte, de ses personnages, pour régler quelque compte personnel. Quitte, à se retirer du texte, par une pirouette, au moment où il se met en danger d'être accusé de partialité ou de mauvais goût par son lecteur.

" ...en face, en un mot, de cette assemblée de responsables, réunis chaque semaine en forum ou en table ronde, dont le sourire béat donnait à penser qu'ils tenaient encore dans leur main droite les clés d'or des lavabos directoriaux, ils songeaient, immanquablement, répétant le pas très bon jeu de mots qui ouvrait leur pamphlet, qu'il n'était pas certain que l'Express fût un journal de gauche, mais qu'il était sans aucun doute possible un journal sinistre. C'était d'ailleurs faux, ils le savaient très bien, mais cela les réconfortait. "

C’est sans doute cette difficulté de Georges Perec à trouver, à définir ou à assumer sa place exacte, dans la procédure énonciative, qui donne à son œuvre sa tonalité particulière, entre le pamphlet, le journal intime et l’étude sociologique.

2.2. Place du ou des lecteurs du récit

Le lecteur, bien entendu, est l'objet de toutes les attentions du narrateur qui l'interpelle, le séduit ou le contraint d'être complice de ses jugements.

" ...(un jour de saine colère, ils avaient écrit un court pamphlet sur " le style du Lieutenant ")... "

" ...ils retrouvaient en lui, chaque semaine, même s'ils pouvaient à bon droit les juger travesties et dénaturées, les préoccupations les plus courantes de leur vie de tous les jours... "

Le narrateur en vient même à renoncer de se cacher derrière ses héros et prend le devant de la scène pour affirmer à titre personnel :

" ...Car vraiment, en face de ce style où régnaient la fausse distance, les sous-entendus, les mépris cachés, les envies mal digérées, les faux enthousiasmes, les appels du pied, les clins d'œil, en face de cette foire publicitaire qui était tout l'Express - sa fin et non son moyen, son aspect le plus nécessaire -... "

Ce faisant, il oblige le lecteur à partager en bloc son opinion, ou à quitter le récit...


II. L'Homme sans qualités de Robert Musil.

Robert Musil, dont l’œuvre est, elle aussi, atypique à plus titre, organise l’univers énonciatif de son Homme sans qualités de telle façon que l’espace où se meut le narrateur est radicalement dissocié de l’univers de son héros, même si — ou peut-être justement parce que — le héros n’est qu’une excroissance improbable ou gratuite de son travail d’écriture. C’est bien ainsi qu’il établit la règle du jeu dès les premières lignes de l’ouvrage.


1. D'où, chose remarquable, rien ne s'ensuivit.

On signalait une dépression au-dessus de l'Atlantique ; elle se déplaçait d'ouest en est en direction d'un anticyclone situé au-dessus de la Russie, et ne manifestait encore aucune tendance à l'éviter par le nord. Les isothermes et les isothères remplissaient leurs obligations. Le rapport de la température de l'air et de la température annuelle moyenne, celle du mois le plus froid et du mois le plus chaud, et ses variations mensuelles apériodiques, était normal. Le lever, le coucher du soleil et de la lune, les phases de la lune, de Vénus et de l'anneau de Saturne, ainsi que nombre d'autres phénomènes importants, étaient conformes aux prédictions qu'en avaient faites les annuaires astronomiques. La tension de vapeur dans l'air avait atteint son maximum, et l'humidité relative était faible. Autrement dit, si l'on ne craint pas de recourir à une formule démodée, mais parfaitement judicieuse : c'était une belle journée d'août 1913.

Extrait de : Robert Musil, l'Homme sans qualités, T1, (Paris, Seuil, 1956, pour la traduction française)

  • Identifiez les marques énonciatives des éléments informatifs référentiels.
  • Place et rôle du narrateur dans le texte.
  • Qu'est-ce qui distingue ce texte d'un communiqué de la météo ?
  • Quel est l'effet produit ?

D’emblée, le titre du chapitre modalise l’ensemble de son contenu et introduit le lecteur dans la complicité ironique d’un narrateur qui surplombe son ouvrage. On n’est pas là dans un texte à suivre mais dans un propos gratuit, le seul qui convienne à l’évocation d’un homme sans qualités.

Le corps du texte est la description météorologique d’une journée d’août 1913 sur l’Europe. Un grand nombre de termes techniques spécifiques renforce le caractère objectif, informatif, de cette description et tend à faire croire à une pure analyse factuelle de la situation météorologique. On, pronom indéfini, prend en charge la narration et lui confère un point de vue narratif « omniscient » (Todorov, 1966, op. cit.)

Cependant, dès la fin de la première phrase apparaît un commentaire qui révèle la présence d’une subjectivité dans le texte :

« …[la dépression] ne manifestait encore aucune tendance à l’éviter par le nord. »

Les termes tendance et éviter s’appliquent à une conscience agissante qui ne peut s’appliquer que par métaphore à un phénomène météorologique. L’adverbe encore révèle l’intrusion du narrateur  qui s’adresse directement au lecteur. La personnification de la dépression et de l’anticyclone les constitue en acteurs inspirés d’une tragédie à venir dont nous verrons plus loin la raison. Dans la poursuite de cette métaphore, l’Atlantique et la Russie apparaissent comme deux pôles antinomiques susceptibles de s’affronter.

Par-delà la dramatisation d’une configuration météorologique se proposent à la fois l’hypothèse d’un comportement irrationnel — ou merveilleux — du climat et l’assimilation de la climatologie à l’astrologie :

« Le lever, le coucher du soleil et de la lune, les phases de la lune, de Vénus et de l’anneau de Saturne, […] étaient conformes aux prédictions qu’en avaient faites les annuaires astronomiques »

La prédiction se substitue à la prévision, dans l’isotopie énonciative du texte, pour rendre compte de phénomènes importants (quant à l’évolution du temps ou quant au comportement des acteurs du drame à venir ?)

On voit ainsi comment l’intrusion de la voix énonciative à l’intérieur d’une description objective annonce, par antiphrase, quelque événement imprévisible. L’ordre immuable du mouvement objectif des planètes et autres phénomènes naturels est déjoué — ou pour le moins rendu fragile — par sa propre énonciation. Ce qui va être confirmé par le commentaire narratif qui conclut le paragraphe :

« Autrement dit, si l’on ne craint pas de recourir à une formule démodée, mais parfaitement judicieuse : c’était une belle journée d’août 1913. »

La force sémantique de cet ultime commentaire tient bien entendu à la charge implicite contenue dans ce qu’on pourrait appeler le hors champ de l’expression : « … une belle journée d’août 1913 » C’est le point de vue historique décalé et comme anachronique du narrateur qui préfigure, à l’horizon du texte, ce qui en sera la clôture : août 1914.

Le motif énonciatif qui accompagne la description météorologique insignifiante d’une journée sans histoire trace d’emblée la totalité de l’enjeu narratif du roman. A l’unisson de la personnalité d’Ulrich, le héros de l’aventure, on y découvre que l’absence même de qualité est une chose bien extraordinaire et lourde de conséquences. La belle journée d’août 1913 anticipe l’ensemble du récit des événements qui se sont déroulés à Vienne, l’année précédant la première guerre mondiale, autour de la préparation du jubilé de l’empereur, à l’encontre de toute prévision sur ce que serait l’avenir. Le phénomène météorologique devient ainsi la métaphore de toute énonciation en créant les conditions d’interprétation a posteriori de tout événement — les météores, dans leur insignifiance même, offrant le champ libre à toutes les interprétations.