Jean-Paul Desgoutte

Analyse du son et de l'image

L'énonciation audiovisuelle

L'énonciation audiovisuelle

Le langage a deux fonctions cardinales :

— une fonction relationnelle, performative, sémantique, spécialisée dans la production de sens à proprement parler,

— une fonction de représentation ou fonction dénotative (ce que Benveniste appelle le rapport au monde), sémiotique, référentielle, constative.

Ces deux fonctions se mêlent selon des proportions variables dans tout acte de langage ce qui implique que toute production linguistique peut être analysée selon un double registre :

— un registre énonciatif, proprement discursif, qui caractérise l’échange actuel au présent, producteur de sens sous contexte,

— un registre référentiel (ou registre diégétique) qui s’inscrit comme une fenêtre à l’intérieur du discours.

Tout discours est le lieu potentiel d’une « description » du référent (réel ou imaginaire) qui le métamorphose en récit. Tout récit implique un « discours énonciatif » qui rassemble au présent ses co-énonciateurs (réels ou virtuels).

L’instance référentielle rassemble les acteurs de l’histoire dans un décor et une temporalité spécifiques, ce qu’on appelle parfois la diégèse (J.-Paul Desgoutte, 1997 pp. 57-75).

Le processus verbal met donc en jeu un enchâssement d’univers dont les logiques sont distinctes : une logique discursive (de degré zéro) et une série ordonnée de logiques référentielles (de degré 1, 2, 3, n…) structurant chacun des cadres diégétiques.

Tout acte de langage est à la fois un constat et une performance, une représentation et un projet sur l’autre. Constat, il véhicule un sens figé — que l’on peut qualifier d’encyclopédique. Performance, il métamorphose un mouvement en figure. Tout énoncé porte donc, en plus de sa valeur sémiotique une aura sémantique liée à la procédure même de son énonciation. L’énonciation produit un supplément de sens qui se dépose dans le langage sous la forme d’une figure ou d’un motif commun à ses acteurs. L’échange verbal laisse ainsi dans la mémoire de chacun des interlocuteurs une trace sémantique que l’on peut caractériser comme la précipitation du mouvement qui les a rassemblés.

Le discours, dont nous utilisons l’expression comme synonyme de dialogue ou de conversation, est la forme générique de l’échange verbal. Le discours et le récit procèdent fondamentalement d’une même « dynamique syntagmatique ». Ils sont l’un et l’autre constitués d’une concaténation de propositions, manifestant chacune un point de vue, réel ou délégué, et assurant simultanément une fonction constative (ou sémiotique) et une fonction performative (ou sémantique). Ce qui s’échange dans le dialogue peut s’analyser à la fois en termes de contenu et de projet.

Constative, la proposition renvoie à l’usage de la langue en dehors du contexte de sa manifestation (elle possède une signification en soi), performative, elle s’inscrit dans une dynamique énonciative — une ponctuation discursive — où sa signification implicite (soumise à l’accord des interlocuteurs) est déterminée par le jeu des ellipses, sous-entendus, allusions et figures en tout genre qui caractérisent la logique de la conversation.

Du discours au récit la parole vive quitte son contexte actuel pour se cristalliser et se déposer peu à peu dans la mémoire. Le sens sémiotique est en germe dans le discours — dont il ne franchit pas toujours la frontière ! — puis il est repris, répété, reformulé, commenté, travesti parfois, pour aboutir enfin dans le trésor de la langue, où il va peu à peu s’éteindre, suivant le processus minutieusement décrit par Marcel Proust, à l’occasion de la première rencontre de Swann et d’Odette.

« Bien plus tard, quand l’arrangement (ou le simulacre rituel d’arrangement) des catleyas fut depuis longtemps tombé en désuétude, la métaphore « faire catleya », devenue un simple vocable qu’ils employaient sans y penser quand ils voulaient signifier l’acte de possession physique — où d’ailleurs l’on ne possède rien — survécut dans leur langage, où elle le commémorait, à cet usage oublié. » Marcel Proust, Du côté de chez Swann.

Le récit mêle une série d’affirmations descriptives — qui font référence à la logique diégétique de l’événement rapporté — à un ensemble d’éléments énonciatifs qui manifestent le projet du narrateur sur son lecteur.

La dynamique du récit n’est pas, contrairement à la dynamique du discours, soumise au jeu intersubjectif strict, où à chaque instant l’autre évalue, s’approprie et restitue le sens du propos, mais elle procède de façon tout à fait analogue, en ménageant dans la concaténation des propositions un espace d’interprétation (ellipses, ruptures, enchâssements, raccords divers) qui implique le lecteur ou le spectateur dans la dynamique sémantique.

Il existe donc dans le discours, comme dans le récit, deux niveaux de production de sens ou plus exactement un niveau de restitution du sens, qui est le niveau sémiotique, et un niveau de production du sens qui est le niveau sémantique.

La ponctuation du discours

 « Il faut entendre discours dans sa plus large extension : toute énonciation supposant un locuteur et un auditeur, et chez le premier l’intention d’influencer l’autre en quelque manière. » Emile Benveniste (1966 p. 242)

On peut dire de façon très générale qu’à l’origine de l’échange verbal il y a une tension — un désir, un mouvement, une dynamique — qui se manifeste autour d’un objet d’échange. Cet objet, c’est l’énoncé (sous toutes ses formes) lancé, relancé, échangé selon un tour de parole ponctué de silences et de diverses manifestations non verbales, sonores et visuelles.

Le jeu intersubjectif se joue en trois temps, un temps de présence à soi, un temps d’identification à l’autre, un temps de retrait dans la position du tiers. Ces trois temps sont à la fois temps de la conscience, temps du discours et temps du récit. Le pulsation en trois temps qui constitue le sujet linguistique (J.-P. Desgoutte, 1997, pp. 19-25) offre une place, dans son mouvement même, à l’autre et au tiers, lieux où se fondent le discours et le récit (J.-P. Desgoutte, 1997, pp. 27-33).

De même que le sujet linguistique, le JE, se constitue de l’extérieur, d’un rapport à l’autre, de même l’image de soi se constitue-t-elle, dans le regard de l’autre, comme l’espace complémentaire — le contrechamp — de la sollicitation que je lui adresse. Chaque sujet confronte à chaque instant une image de soi intériorisée au reflet qu’il lit dans le regard ou dans le propos de l’autre. Cette confrontation est le moteur (ou l’un des moteurs) du dialogue — que ce dernier vise à corriger cette image ou à la conforter.

Tout dialogue mêle donc deux processus simultanés, parallèles — et souvent concurrents — de reconnaissance et d’identification. On peut même penser que la phase de reconnaissance est le processus inaugural de toute rencontre. Elle ne s’achève, à proprement parler, que si l’image intériorisée et l’image réfléchie s’accordent, d’une façon ou d’une autre. Ce processus d’harmonisation nécessite la collaboration réciproque de l’un et de l’autre qui interprètent à chaque instant la réaction de leur vis-à-vis quant à l’image qu’il renvoie, et peuvent donc éventuellement abonder dans le sens d’une gratification ou d’un rejet.

Le dialogue donne lieu, dans sa phase préliminaire, à un double processus parallèle de réduction des images spéculaires, intériorisées et reflétées. Chacun se situe alternativement sur son territoire puis sur le territoire de l’autre, adoptant respectivement les positions du JE puis du TU. Le dialogue a pour objet — ou pour conséquence — d’établir des ponts entre les deux territoires, c’est-à-dire d’offrir la possibilité aux deux interlocuteurs de se retrouver ensemble en position de JE ou de TU et donc d’élaborer peu à peu une histoire commune. L’achèvement du dialogue consiste en l’élaboration d’une position de tiers commune, où l’un et l’autre s’approprient collectivement un certain nombre de propositions qui constituent alors leur histoire (histoire qui peut être reprise à son compte par un narrateur).

Le mouvement d’enchaînement, qui constitue le discours, procède par glissements ou par ruptures, par changement de point de vue. Il nécessite donc, ou présuppose, la présence d’un autre, réel ou virtuel, qui réfléchit et relance le propos. La mise en série, inhérente au propos, est corollaire à l’alternance des points de vue. Elle surimprime à son sens dénotatif, référentiel, abstrait, une signification pragmatique contextuelle dérivée. Cette signification seconde procède de la ponctuation du mouvement sériel et de la figure que dessine sa trajectoire, à la façon dont le sens figuré d’un calligramme naît de l’enchaînement graphique des mots et phrases qui le constituent.

L’énonciation met en relation un ensemble de propositions dont la conjonction est assimilable à une série de figures qui manifestent une imbrication de fonctions logiques (J.-P. Desgoutte, 1997, pp 45-49 et 116-117). La fonction performative du discours s’exprime dans la multiplication inédite de formulations et de propositions nouvelles.

L’évolution de la syntaxe du propos est liée à la tension qui se crée entre le locuteur et son allocutaire, réel ou virtuel. L’allocutaire filtre les propositions de son locuteur, il en extrait une série, un ensemble, que d’une certaine façon il retourne à son vis-à-vis. Miroir sélectif, il révèle, efface ou met en valeur certains éléments du discours. C’est ainsi que le locuteur se voit renvoyer une interprétation instantanée de ses propos à laquelle il doit réagir. Un processus de production commune se met en œuvre.

C’est de la rencontre toujours neuve du style de l’un et de l’écoute de l’autre que naît le processus du discours dans son unicité. Chaque proposition induit une série de propositions équivalentes. Toute proposition peut être réduite, développée ou paraphrasée (en tout ou en partie). Le processus de pensée consiste souvent à enchaîner une série de propositions équivalentes jusqu'à en trouver la formulation la plus satisfaisante.

La proposition initiale trace le champ sémantique du propos autour de quelques mots et de quelques relations. Elle définit un territoire d’exploration. Le sens ne procède pas exclusivement du contenu des assertions successives, mais aussi et surtout de la forme que révèle le processus répétitif.

 

La vérité qui s’exprime ainsi ne prend tout son sens que dans l’achèvement de la série. Elle n’est pas réductible à la somme des affirmations puisque c’est dans le non-dit, le silence ou la coupe, séparant chacune des propositions que s’élabore le sens implicite du propos. C’est également en ce lieu de rupture qu’une place est offerte à l’autre. La scansion de la pensée offre à chaque instant à l’intelligence de l’autre la possibilité ou l’opportunité de remplir les vides qu’elle ménage.

Et de même que le spectateur d’un film construit à partir d’indices un univers diégétique qui outrepasse de toute part le peu qui lui est donné à voir et à entendre, de même l’interlocuteur est-il amené à chaque instant à rendre explicites, selon ses propres modèles, les propos qui lui sont adressés.

La pensée, soumise au défilé radical de l’autre, propose une grille de lecture, simule une interactivité modèle où la participation de l’interlocuteur n’est pas de pure passivité ou de pure interprétation logique mais de participation coénonciative. Si le sens sémiotique d’un propos est soumis à évaluation ou à décryptage, le projet sémantique est soumis lui à une acceptation ou à un refus.

La syntaxe du récit 

Le passage du discours au récit organise la transition d’un univers sémantique ouvert à un univers sémiotique clos. Chacun des signes constitutifs de l’énoncé métamorphose sa charge sémantique en charge sémiotique lors de l’achèvement du discours, au moment de sa clôture.

La chaîne verbale constitutive du discours est une concaténation de segments qui se caractérisent 1) par le locuteur qu'ils manifestent, 2) par l'information qu'ils donnent, 3) par l'intention qu'ils véhiculent. La chaîne verbale discursive est discontinue du point de vue du sujet, en ce sens qu'elle ne peut se développer que si chacun des interlocuteurs accepte l'interprétation que l'autre donne de ses propos. Autrement dit, l'isotopie sémantique de l'échange n'est concevable que du point de vue abstrait d'un tiers virtuel auquel chacun des interlocuteurs accepte de s'identifier. Ce lieu du tiers est le lieu même de la narration ou encore de la mémoire, de l'histoire. C'est l'univers où la discontinuité intersubjective est réduite dans un processus discursif de deuxième degré qui lie le narrateur de l'histoire à son "public".

Le processus de fabrication d'une cohérence sémantique, ou encore de réduction de l'intersubjectivité, est totalement assimilable au processus de ponctuation du propos. Les règles qui organisent le "tour de parole" sont les règles mêmes qui président à la construction de tout récit. Le changement de locuteur est un processus complexe qui ne peut réussir que si les acteurs s'accordent sur le sens implicite de ce qui s'échange ou de ce qui se construit peu à peu. Ils partagent donc un même point de vue sur le sens de ce qui se joue. Ce point de vue est le point de vue du narrateur.

Si le récit linéarise l’univers multidimensionnel du discours, ce n’est pas sans garder la trace des choix implicites à chaque nœud de ponctuation. La continuité de l’intrigue manifeste la coercition des subjectivités dans une histoire commune mais elle laisse au lecteur le soin d’apprécier la configuration des trajets inaboutis. Le récit impose le choix du manifeste mais il laisse à l’imagination du lecteur le soin d’inventer le place du virtuel ou de l’implicite. Le récit surimprime à la logique de l’événement la logique de la narration ou logique de la mise en scène. Il ajoute donc à l’intrigue propre à l’histoire racontée une intrigue qui lie le narrateur à son lecteur.

La mise en scène est un projet sur l’autre. Mettre en scène, c’est proposer à l’autre une interprétation du réel, c’est transformer le réel en événement. Le sens de tout échange mêle un contenu manifeste à un désir latent et le lieu proprement créatif de tout échange se situe dans la performance — la mise en scène — où se retrouvent l'un et l'autre, l’énonciateur et son public. La tension narrative, qui entretient l'intérêt du lecteur, est de même nature que la tension discursive qui entretient ou pérennise l'échange verbal. Cette tension est productrice de sens. Le dispositif énonciatif est le lieu et le moment où le désir d'échange tend à se verbaliser dans l'assentiment répété des "interlocuteurs".