Analyse d'une photographie d'actualité

 

L’image est la mémoire du regard. Elle se caractérise à la fois par un point de vue — le point de vue du sujet — et par un mouvement ou une intention, dotés d’une intensité ou encore d’une durée. L’image, comme tout message, propose à l’interprétation, en plus de son contenu référentiel (ou diégétique), l’acte de son énonciation. Le cadre marque la frontière qui sépare les différents univers qui s’y enchâssent.

Le cadre fonde l’image en instituant le sujet comme lieu de passage entre l’un et l’autre, l’ici et l’ailleurs, l’avant et l’après. Le dessin du cadre est également le geste inaugural de toute mise en scène. Il sépare l’espace de la scène de l’espace du public — le lieu de l’histoire du lieu du récit — puis, à l’intérieur même de l’espace scénique, le plateau de la coulisse.

 

 

Photographie du film Métropolitain 77

 

L’étude d’une photographie réalisée à l’occasion du tournage du film Métropolitain 77 va nous permettre de préciser la nature du jeu énonciatif propre à l’image. L’identification du hors champ, du hors cadre, du contrechamp et (ou) du contre cadre autorise une spécification de la nature des points de vue narratifs et permet de dissocier en particulier les regards intradiégétiques (hors champ) des regards extradiégétiques (hors cadre). On notera que le contenu manifeste du cadre qui enchâsse révèle la procédure énonciative implicite de l’image enchâssée. Cette photographie est un enchâssement de trois cadres dont chacun peut être décrit dans son contenu référentiel, d’une part, dans ce qu’il révèle de la procédure de son énonciation d’autre part.

 

Métropolitain 77 Cadre 1

 

Cadre 1 : Un baigneuse bronzée, portant des ray-bans, est allongée sur une plage en été. Elle regarde le ciel dans une attitude de langueur et d’attente. Sa coiffure, sa silhouette et son maillot évoquent les années 70.

 

 

 

Métropolitain 77 : Cadre 2

 

Cadre 2 : La photographie précédemment décrite s’enchâsse dans une affiche publicitaire où l’on peut lire en lettres grasses sur un contour blanc, le slogan :

 

« MAILLOTS 77, L’ETE SERA BEAU ».

 

Ce commentaire rend compte de la procédure énonciative propre à la photographie précédente qui peut, compte tenu de son titre, être caractérisée comme un cliché de mode à vocation publicitaire. Elle a été très probablement réalisée en studio, dans un décor, avec la collaboration d’un modèle et d’un photographe professionnel [1].

On voit donc se dissocier le contenu diégétique de l’image (une plage et une baigneuse photographiée par un estivant) du contenu énonciatif (un modèle et un photographe dans un studio).

 

 

 

Métropolitain 77 cadre 3

 

Cadre 3 : L’affiche précédemment décrite est apposée sur la paroi arrondie d’un quai du métro parisien où des voyageurs semblent attendre l’arrivée de la rame. La mode vestimentaire évoque les années 70. On note que les voyageurs, en majorité des femmes, sont en tenue de mi-saison. C’est une heure d’affluence. Une femme lit le journal. Les coiffures sont soignées, les visages relativement détendus. On peut penser que l’heure est matinale.

Les voyageurs sont serrés au bord du quai devant l’affiche précédemment décrite. Leurs regards sont partagés mais se dirigent pour une bonne part d’entre eux vers le lieu où se situe le photographe, sur l’autre quai de la station. On note en particulier le regard du personnage central de la photographie, une femme brune habillée de noir (dont on constate une évidente ressemblance avec le mannequin de l’affiche). Son regard se distingue des autres en ce qu’il se sait être l’objet même de la photographie. Agacement ou coquetterie… on imagine la surprise de cette jeune femme à se voir photographiée (pour quel usage ?) par un individu déambulant sur l’autre quai. Ce qu’elle ne sait pas sans doute mais que nous ne pouvons ignorer, c’est que sa silhouette évoque, trait pour trait, celle de la femme étendue derrière elle sur l’affiche estivale. Au point qu’on peut se demander s’il ne s’agit pas du même personnage…

De même que précédemment le contenu du cadre 3 rend explicite l’enjeu énonciatif du cadre 2. Il révèle la foule muette des voyageurs, cible de la publicité. Mieux il manifeste le mode de fonctionnement spécifique de cette publicité qui saisit ses spectateurs « dans le dos », du fait même de la symétrie de l’espace du métro. L’objet de l’affiche est de susciter l’identification, le désir ou la frustration inconscients du voyageur du métro, en évoquant l’univers fantasmatique de l’été et des vacances. L’image géante d’une belle femme à moitié nue est censée provoquer chez le voyageur un mélange de regret et de rêve, de souvenir et de projet de vacances, en contraste avec la réalité du métro, boulot, dodo.

Notons que cette photographie, en tant que message, s’inscrit dans l’événement de sa propre énonciation. Autrement dit, elle manifeste en plus de son contenu référentiel, à la fois une expression de son concepteur et un projet du même vis-à-vis des spectateurs auxquels elle est destinée. Cette ultime interprétation est laissée au soin du spectateur. Elle porte la signification vivante de la photographie en ce sens que chacun est libre de déchiffrer à sa façon l’intention du photographe.

On peut penser que ce dernier, surpris par la ressemblance entre le modèle de l’affiche et la jeune femme attendant sur le quai, a souhaité fixer ce clin d’œil du hasard qui lui proposait une si belle métaphore du jeu publicitaire. Peut-être même le léger flou qui caractérise la photo est-il dû non seulement à la faible profondeur de champ liée aux conditions d’éclairage, mais également à l’hésitation de l’opérateur (surpris par l’insistance du regard de son vis-à-vis ?) à choisir une mise au point entre l’affiche et la passagère située au premier plan. Le point, si on le cherche bien, se situe à mi-chemin, c’est-à-dire, compte tenu de la courbure de la voûte, sur le titre même de l’affiche.

On peut ainsi conclure sur l’intention du photographe que révèle l’image de mettre en parallèle la présence physique, réelle, multiple des voyageurs et celle imaginaire, géante, du mannequin de la publicité. La confusion des deux images incite le spectateur à comprendre comment la publicité inscrit, dans  l’espace imaginaire du public captif du métro, un support aux rêveries des voyageurs au quotidien : « Je serai belle cet été, sous les regards de la foule… ».

Le photographe, attentif à révéler la spécificité du métro, a saisi le hasard d’un court-circuit entre réel et imaginaire qui, à l’insu même des acteurs, rend compte de façon spectaculaire du fonctionnement de l’énonciation publicitaire.

 

LE VERBE ET L'IMAGE, chapitre 5, Jean-Paul Desgoutte, L'Harmattan, 2003. Voir également : Projet de recherche D.G.R.S.T. 1977

 


Notes

[1] Mais quelle est la fonction publicitaire de cette affiche ? A quel comportement commercial invite-t-elle ? A l’achat de maillots ? De quels maillots ? Au voyage d’évasion ? Pour quelle agence ? Aucune signature identifiable n’apparaît dans le cadre. De fait, plus que d’un comportement spécifique, l’affiche se fait prescriptrice d’une attitude générique par rapport à une marque. L’affiche n’est ici que l’un des maillons d’une campagne pour un grand magasin, dont le nom ne sera révélé qu’à travers l’identification d’une série analogue d’autres affiches, disséminées dans l’espace urbain.